‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 183 sur 223 · Viens^ lui dit-il^ parle-moi sans détour · texte numérisé non relu

Viens^ lui dit-il^ parle-moi sans détour

11 y a un grand artifice, de la part du Samorin, dans cette affectation d'indulgence et de générosité. Gama, ne fût-il qu'un forban, peut encore espérer sa grâce. Le Samorin lui fournit même une excuse : L'homme n'est que ù^op souvent aux prises avec Vimpcrieuse nécessité.

Le reste du discours laisse apercevoir toutes les raisons qui pouvaient s'opposer à ce que les Portugais fussent admis dans les ports du Malabar; et il faut convenir que ces raisons étaient assez fortes pour tenir le prince en suspens. Osorius les a rassemblées dans une harangue qu'il fait adresser au Samorin par un Maure de Calicut :

»< Ita sumus de te, rex invictissime, meriti, ut humanitatem tuani

f« jure atque mérito obtinere debeamus. Qnaiitus eniin cumulus ad '< vectigalia tua nostris mercibus et operis allatus sit, adeo perspi- « cuum est, ut nullius commemoratione indigeat. Publicanos con- « suîe ; scripturaî magistros interroga; rationes puta, et explorate « cognosces nos huic regno tuo nunquam inutiles extitisse. Âdde « quod hoc studium a majoribus nostris ingenitum habemus, qui '( multis abhinc seculis hanc terram, ut patriam atque natale solum « coluere, et Calecutii reges summa semper fide et pietate venerati « sunt. Hanc animorum concordiam cum tuis antiqua officiorum con- " suetudine conglutinatam, et bas tantas utilitates ut dissolvant et « funditus evertant, homines isti proiïigati atque perditi, qui modo « bue appulsi sunt, nisi tu eorum consiliis occurreris, summa con- « tentione perficient. Quod si tu id liondum suspicione conseqiieris, '« mirandum non est : animus enim vere regius cum ex fide et animi « sui candore de aliis conjecturam faciat, non facile adduci potest,ut « credat quempiam in se pestem macbinari. Praeterea non sunt tibi « mores istorum hominum cogniti, quos nos multis nostrorum expe- « rimentis exploratos et cognitos habemus. Multis enim nationibus, « a quibus nunquam lœsi sunt, ambitione tantum atque multa pos- « sidendi libidine stimulati, vastitatem et exitium intulerunt. An tu ( credis illos, ut commercium cum tuis habeant, e tam longinquis « regionibus cum tantis vitœ periculis hue pervenisse? Credibile non « est. Sed aut piratœ sunt, clementiaque tua abuti volunt ad mul- « torumperniciem, et ea de causa fictas tibi litteras attulerunt : aut " rex qui eos hue misit, nimis ambitiosus est : nec eos misit ut « tecum fœdus ferirent, sed ut urbis hujus situm diligenter explo- « rarent. An non hac eadem arte Lusitani reges urbes Africai H complures invaserunt? An non bonam .^thiopiae parlem his frau- « dibus occupaverunt? An parum liquet quam multis gentibus isti « latrones in hoc cursu graves injurias intulerint? Mozambiquem '« armisagressi sunt : Mombasae portum sanguine repleverunt : naves « cum multis hominibus in via ceperunt. Qui modo cum tam tenues « opes illis sint, contineri non possunt, quin immanem importu- M namque naturam factis indicent : quid facient, cum multo majores « vires collegerint? Quare si regni opes tueri vis, homines sceleratos '( extingue : si piratœ sunt, tanti sceleris pœnas luant : si a rege po- « tentissimo missi, ut horum interitu reliquis Lusitanis spem hujus « tentandœ navigationis incidas, hos, quos in potestate nunc habes, '.( interiine. Facile malum nascens resecatur : at robustum et inve- '( teratum, non nisi cum máximo labore comprimi tur. ?íunc igitur, « dum tempus est, occurre sceleri, reseca dominaiidi libidinem, .( statumque tuum prœsidio confirma. Ut autem nihil est creduli- ( tate regnis infestius, ita nulhim propugnacukmi poterit esse ad >< depellenda pericula sagacitate et difiidentia salutari munilius. At '■( quas mercês adduxerePadeo tenues, ut rumor est, ut ex illis possit

278 LKS LUSIAIM'S.

(( inteliigi, eos valde egeiUes esse. Quomodo igitursperandumest, ut « qui rei faniiliaris angustia laborant, regnum tuum mercibus in- (( gentis pretii locupletent ? Quid dicam de muneribus tibi nomine <! régis sui oblatisP Judicare profeclo non possum, utrum uobis « majorem risum, an graviorem olï'enslonem attulerint. Putabatne (( rex ille, cujus potentiam isti in cœlum fictis laudibus efferunt, se « dona ^î^tbiopiœ regulo cuidam mittere, qui erat propter inopiani u et stultiliam levissimis rébus in fraudem aliiciendus? Ita ne vero? (( Ludibrio habitam fuisse potentissimi régis amplit-udinem? lentari « mansuetudinem? contemni sapientiamPSeddices fortasse,hanca « nobis criminationem, propter odium quod nobis cum gente chris- « tiana est, confictam fuisse. Fateoresse nobis perpetuum cum gente (( nostris rébus infesta dissidium, sedin hoc rerum discrimine, arbi- « tramur non esse tam nobis de nostro statu, quam de tuo labo- « randum. Nobis enim, si christianos ad tuam amiciliam aggregau veris, erithinc necessário semigrandum, ut ahas sedes quaeramus, « in quibus non incommode negotiari possimus. Illa intérim uli que- « rimonia poterimus apud reges alios, quibus non erit ingratus noster « adventus, quod ignotos homines notis, aliènes domesticis, suspectes (( spectatis, antetuleris. Quod tamen ad rem augendam attinet, ubi- « cumque fuerimus, non cum minore fortasse lucro et compendio « negotium geremus. Tibi vero, nisi mature opem rébus tuis attuu leris, valde vereor, quod Deus omen avertat, ne sit intra paucos (( annos non modo de statu regni et império, sed etiam de sainte, cum « gente nimis avara et ambitiosa, et bellicis in rébus acérrima, « máximo cum periculo dimicandum. »

(De rébus Emmanuelis, lib. II.)

(( Grand roi, nous vous avons assez bien servi pour que vous prêtiez « l'oreille à nos plaintes. Qii'est-il besoin de vous rappeler l'impor- (( tance des tributs dont notre commerce et notre industrie ont grossi « et grossissent encore chaque jour le trésor de l'empire? Consultez « les receveurs de vos finances, interrogez vos intendants, faites exa- « miner leurs registres, et vous pourrez juger si nous avons contribué u en quelque chose à la prospérité du pays. Ce zèle ardent pour vos « intérêts, nous le tenons de nos pères, qui, depuis plusieurs siècles, « ont regardé le Malabar comme leur sol natal, et n'ont cessé de « chérir et d'honorer les souverains de Calicut. Eh bien! cette heu- « reuse concorde, cimentée par une si longue habitude de services « réciproques, tous les avantages qui en découlent, vont être détruits « sans retour par les hommes qui viennent de descendre sur nos « bords, par des aventuriers sans honneur et sans patrie, prêts à (( tout bouleverser dans vos États, si vous ne vous hâtez de prévenir « leurs alireux desseins.

u Vous les avez accueillis sans défiance ; nous n'en sommes point <( surpris : un cœur magnanime, une âme vraiment royale, qui ne « juge des autres que par ses propres sentiments, répugne à croire «t à de pareilles machinations. Vous ne connaissez point le caractère ( de ces perfides étrangers. C'est à nous de vous éclairer, à nous qui, '< par une triste expérience, avons appris à les connaître. Sans autres motifs que l'ambition et l'amour de l'or, ils ont porté le ra- < vage et la désolation parmi des peuples qui ne leur avaient fait aui cun mal. Pensez-vous qu'ils soient venus de si loin, qu'ils aient <« traversé tant de mers , bravé tant de périls, dans la seule vue '. d'établir des relations de commerce avec vos sujets ? Non, vous ne « le croirez point. Ou ce sont des corsaires qui, au moyen de fausses « lettres de créance, veulent abuser de votre confiance et préparer >« la ruine de vos sujets ; ou le roi qui les envoie n'est qu'un monar- « que ambitieux qui, sous prétexte de conclure up traité d'alliance « avec vous, leur a prescrit d'observer vos ports, vos forteresses, et « la position de Calicut. C'est la même politique^, ce sont les m.émes ( intrigues qui ont ouvert aux rois de Portugal les portes de nos « cités d'Afrique ; c'est la même perfidie qui les a rendus maîtres du >( rivage éthiopien.

« Vous n'ignorez pas combien les pirates qui nous arrivent ont <( maltraité de nations dans leur course vagabonde. Ils ont, à main « armée, envahi Mozambique, rempli de sang le port de Monbaze, « et saisi tous les navires qu'ils ont rencontrés. Si, malgré leur fai- « blesse et leur petit nombre, ils ne peuvent contenir la cruauté, la ( rapacité qui les dominent, que ne feront-ils pas quand ils seront u plus nombreux et plus forts ? Hâtez-vous d'exterminer cette race <( abominable, assurez parleur châtiment la tranquillité de vos États. ! Pirates, ils méritent la mort ; envoyés d'un roi puissant, ils doivent '( encore périr, pour qu'aucun de leurs compatriotes ne soit tenté « d'entreprendre le même voyage. Le mal, à sa naissance, se dé- « truit aisément; mais le temps lui donne des forces, et que de (( peine ensuite pour l'extirper ! Il en est temps encore : coupez le « mal à sa racine ; prévenez les désastres qui vous menacent. Une « aveugle sécurité perd les empires, une salutaire défiance les sauve '< et les maintient.

« Vous ne vous laisserez point éblouir par les avantages d'uncom- <• merce imaginaire. De quelles marchandises ont-ils chargé leurs ( vaisseaux? Si nous en croyons le bruit public, elles ne donnent pas < une haute opinion de la fortune de leurs maîtres. Et les présents '< qu'ils ont apportés ! Ces dons qu'ils vous ont magnifiquement .< offerts au nom du monarque du Tage ! je ne déciderai point s'ils •< doivent vous in*s|)irer plus de pitié que d'indignation. Ce roi dont 'S ils élèvent la puissance jusqu'aux nues, croyait-il donc s'adresser « à quelque chef de peuplade, à quelque roitelet d'Klhiopie, que

t( l'ignorance et la pauvreté devaient livrer, comme une dupe facile, « à de misérables séductions ? En serait-il ainsi ? Se serait-on joué à « ce point de la grandeur d'un puissant monarque ? Aurait-on voulu « braver son pouvoir, et pousser à bout sa clémence ?

« Mais, dira-t-on, nous haïssons les chrétiens, et c'est la haine qui « nous inspire en es moment. J'avoue qu'entre cette race et nous il « existe une éternelle inimitié; mais, dans la circonstance présente, « c'est moins pour nous que nous craignons, que pour vous. S'ils « mettent le pied dans votre empire, nous en sortirons, nous por- « terons ailleurs les tributs de notre industrie, nous irons dire aux « rois voisins que vous avez préféré des inconnus à des amis éprouvés, « des étrangers à des sujets adoptifs, des gens sans aveu à de fidèles « alliés ; et les rois s'empresseront de nous fournir un asile, et nos « établissements retrouveront dans leurs États la faveur qu'ils auront « perdue dans les vôtres.

« Quant à vous, grand roi, si vous ne prenez promptement de sa- « lutaires mesures, je crains bien (et puisse le ciel détourner ce triste « présage!) je crains^qu'avant peu d'années il ne s'agisse plus de lut- « ter contre une nation avide et conquérante, pour les intérêts du « commerce, ou même pour l'étendue du territoire, mais pour le « salut de la monarchie et pour les jours du monarque. »

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