Du sein de l'onde o\ je suis née, fais sortir une race
de héros.
Tout est allégorie dans ce neuvième chant. Les héros qui doivent sortir du sein de l'onde, ce sont ces guerriers navigateurs à qui la découverte de l'Orient va donner l'empire des mers.
9. Là s'élèvent à la fois les peupliers d'Alcide,, les lauriers
d'Apollon, etc.
Ce passage paraît imité d'Ovide. Orphée vient de perdre, pour la seconde fois, sa chère Eurydice ; il chante sa douleur sur sa lyre, et d'une manière si touchante, que les arhres émus accourent à sa voix :
Non Chaonis abfuit arbos, Non nemus Heîiadum, non frondihus œsculus altis, Nec tiliae molles, ncc fagus, et innuba laurus, Et coryli fragiles, et fraxinus utilis hastis, Enodisquc abies, curvala 'ue glandibus ilex, Et platanus geuialis, acerque coloribtjs impar, Amnicolœque simul saliccs, et aquática lotos, Perpetuoque virens buxus, teuuesque myricae, Et bicolor myrtus, et baccis cœrula tinus.
Yos quoque, flexipedes hederse, venislis, et una \
Paropincse vites , et amictae vitibus ulmi ; Ornique et piceee, pomoque onerala rubenti Arbutus et lentae, victoris prœniia, palmœ; Et succincta comas hirsutaque vértice pinus. Grata deum nialri : si quidem Cybeleius Atys Exuit hac hominem, truncoque induruit illo. Adfuit huic turbse, metas imitata, cupressus : Nunc arbor, puer ante deo dileclus ab illo Qui citharam nervis, et nervis tempérât arcus.
Metam., iib. X, v. 90 et scqq.
Mille arbres à l'envi se rangent sous ses lois ;
Le hêlre, le tilleul, le peuplier mobile.
Le coudrier noueux et l'olivier fertile,
Et le mûrier sauvage aux fruits doux et sanglants,
Et le chêne courbé sous le poids de ses glands,
L'arbre dont le buveur aime l'ombre joyeuse.
Et le chaste laurier, et l'érable, et l'yeuse,
Le saule aux longs rameaux balancés dans les airs,
Et le myrte et le buis qui bravent les hivers,
Et le lierre aux cent mains et la vigne amoureuse
Embrassant de l'ormeau la tige vigoureuse,
Et le fi;;uier poreux, aux fruits pleins de saveur,
i.e palmier dont la feuille est le prix du vainqueur,
Le sapin résineux à la sombre verdure,
Le pin qui boucle en nœuds sa courte chevelure,
Le pin cher à Cybèle : Atys par elle aimé,
Sous l'écorce d'un pin fut par elle enfermé.
Le cyprès suit aussi le charme q!ji le guide,
Le cyprès, des forêts mouvante pyramide,
Jadis l'ami du dieu qui manie à la fois
Et Tare et l'archet d'or qui frémit sous ses doigts
Saint-Ange.
Í 0. La mûre, qui rappelle de funestes amours.
Qui ne connaît la touchante aventure de Pyrame et de Thisbé? Ils étaient de Babylone. Contrariés par leurs parents, qui refusaient de les unir, ils s'étaient donné rendez-vous au tombeau de Ninus^ sous un mûrier blanc, près d'une claire fontaine :
Arbor ibi, niveis ubérrima pomis, Arduamorus, erat ; gélido contermina fonti,
Metamorph., lib. IV, v. 89.
Thisbé, étant arrivée la première, aperçut, à laclarté dela lune, une lionne qui, la gueule fumante de carnage, venait se rafraîchir à la fontaine. Saisie de frayeur, Thisbé s'enfuit, et laisse tomber son voile. La lionne le rencontre sur son passage, l'ensanglante en le déchirant, s'abreuve dans la source, et rentre au fond des bois. Pyrame arrive enfin : à la vue de ce voile plein de sang, il ne doute point que Thisbé n'ait été dévorée par une béte féroce ; et, dans son désespoir, il se perce de son épée. Cependant Thisbé, remise de sa frayeur, revient, cherche Pyrame, et le trouve expirant !
Pyrame, clamavit, quis te mihi casus ademit?
Pyrame, responde : tua te caríssima Thisbé
Nommât: exaudi, vultusque attolle jacentes.
Ad nomeu Thisbes, óculos jam morte gravatos
Pyramus erexit, visaque rccondidit illa.
Quae postquam vestemque suam cognovit, et euse
A^idit ebur vacuum; tua te manus, inquit, amorque
Perdidit, infelix. Est et mihi fortis in unum
Hoc manus; est et amor, dabit hic in vulnera vires.
Prosequar extinctum, letique misérrima dicar
Causa, comesque tui : quique a me morte revelli
Heu! sola poteras, poteris nec morte revelli.
Hoc tamen amborum verbis estote rogati,
0, multum miser), meus illiusquc parentes.
Ut quos serus amor, quos hora novíssima junxit,
Componi tumulo non iiividealis eodem.
At tu, quae ramis arbor miserabile corpus Nunc tegis unius, mox es tectura duorum : Signa tene ceedis pullosque et luctibus aptos, Semper habe fétus, gemiui monumenta cruoris. Dixit; et aptato pectus mucrone sub imum, lucubuit ferro, quod adhuc a caede tepebat. Vota tamen tetigere deos, tetigere parentes. Nam color in porno est^ ubi permaturuit, ater ; Quodque rogis supercst, una requiescit in urna.
Metamorph.^ liv. IV, v. 142 et seqq.
Pyrame ! par quel sort t'ai-je perdu? dit-elle. Cher Pyrame! reponds; c'est Thisbé qui t'appelle. L'amant, à ce doux nom, soulève avec effort, Ses yeux appesantis du sommeil de la mort. La voit, soupire et meurt, content de l'avoir vue. Elle aperçoit son voile et l'épée encor nue; , Et sachant tout alors : Quoi ! c'est donc ton amour, Dit-elle, c'est ta main qui t'a privé du jour? Ma main, ma main aussi prouvera ma tendresse. Je p'ai pas moins d'amour, si j'ai plus de faiblesse. Je serai ta compagne, et l'on ne dira pas Que Thisbé sans te suivre a causé ton trépas. La mort, qui seule, hélas I t'a pu séparer d'elle, La mort va la rejoindre à son amant fidèle. 0 vous, parents cruels, mais, hélas! trop punis, Quand l'amour, le trépas, tous deux nous ont unis , Que la même urne encore unisse notre cendre! Et toi qui vis !e sang que l'amour lit répandre, Le sang de mon amant, et qui vas voir le mien, Gardes-en la teinture, arbre fatal, devien Un symbole de deuil, et transmets d'âge en âge D'un double sacrifice un san-^Iant témoignage, Soudain elle saisit le for encor fumant. L'enfonce dans sou cœur et meurt sur son amant. Son vœu fut exaucé des dieux qui les plaignirent. De pourpre, en mûrissant, les mûres se teiguireht Leurs parents même entin se rendent à leurs vœux, Et le même tombeau les enferma tous deux.
Sai>'t-Ange.
11. Narcisse incline sa tète élégante sur une eau pure et tranquille.
Pons erat illimis, nitidis argenteus undis. Quem ueque pastores, neque pastœ in monte capellaî Contigerant, aliudve pecus : quem nulla volucris, Ncc fera turbarat, uec lapsus ab arbore ramus. Gramen erat circa, quod proximus humor alebaf, Silvaquc, sole lacum passura tepcsccre nullo.
Metamorph., lib. III, v. 403.
Un vallon frais recèle une source argentée, Inconnue aux troupeaux, des bergers respectée. L'écorce des vieux troncs, la plume des oiseaux, Jamais n'ont altéré le miroir de ses eaux; Et sur ses bords charmants, plantés d'arbres sans nombre. Son cours nourrit les fleurs, et la verdure et l'ombre. Saint-ângk.
C'est à cette source pure que Narcisse, fils de Cëpbise et de Liriope, venait, au retour de la chasse, chercher le repos et la fraîcheur. En se voyant dans le cristal des eaux, il devint tellement annoureux de luimême, qu'il en mourut de langueur.
ut intabescere flavee, Igne levi ceree, matutinsevc pruinœ Sole tepente soient, sic altenuatus amore Liquilur, et cœco paulatim carpitur igni. Et neque jam color est mixto candore rubori; Nec vigor, et vires, et quia modo vi>a placebant, Nec corpus remanet, quondam quod amaverat Echo. Metamorph., lib. III, v. 485. •
Comme se fond la cire à l'aspect d'un brasier,
Ou comme aux premiers feux d'un soleil printanier,
S'exhale des frimas la vapeur matinale,
Ce fol amant, qui meurt d'une fièvre fatale.
Brûlé d'un feu secret, se consume et s'éteint
Il a vu se faner les roses de son teint :
Il perd sa force, il perd sa beauté trop aimée,
Sa beauté dont Écho fut jadis si charmée.
Saint-Akgb.
Les dieux, touchés de compassion, le changèrent en fleur.
12. Près de lui renaît, dans l'anémone, le fils de Cinyrc et de Myrrha.
Adonis. Venus l'aima passionnément ; mais, comme il était grand chasseur, il poursuivit imprudemment un sanglier, dont il reçut une blessure mortelle. Vénus, qui venait de le quitter, planait encore dans les airs.
Utque sethere vidit ab alto Exanimem, inque suo jactantem sanguine corpus; Desiluit, pariterquc sinus, pariterque capillos Rupit, et indignis percussit pectora palmis. Questaque cum fatis : At non tamen omnia vestri Juris eruut, inquit : luctus monumenta manebunt .Semper, Adoni, mei ; repetifaque mortis imago Annua plangoris peraget simulamina nostri. At cruor in florem mutabilur.
Maiamorph., lib. X, v. 720 et seqq.
A peine de son char elle voit Adonis, Dans son sang qui ruisselle en liquides rubis, Sans vie et sans couleur couché sur la verdure; Elle se précipite, observe sa blessure, Arrache ses cheveux, les voiles de son sein, Le frappe, le meurtrit, et s'écrie : 0 destiu! Enfers, qui le cachez dans vos ombres funèbres, Son nom sera du moins sauvé de vos ténèbres! Je veux qu'un deuil public, fête de mes douleurs, Par des pleurs annuels solennise mes pleurs. Tu naîtras de son sang, belle et tendre anémone. Saint-Ange.
i 3. En voyant le ciel et la terre ctinceler des mêmes couleurs,
on pouvait douter si l'Aurore, etc.
Tableau charmant, emprunté d'une idylle d'Ausone sur la rose
Ambigeres raperet ne rosis aurora ruborem, An daret, et flores tingeret orla dies.
i 4. L'hyacinthe où se lit en caractères ineffaçables la douleur d'Apollon.
L'hyacinthe azuré qui ne vit qu'un moment , Des regrets d'Apollon fragile monument.
Poe me des Saisons.
Apollon, jouant au disque avec le jeune Hyacinthe, le tua par mégarde. Du sang d'Hyacinthe naquit la fleur qui porte son nom, et, sur les feuilles de cette fleur, le dieu traça lui-même les caractères ai, ai, hélas! hélas!
Ipse suos gemitus foliis inscribit : et ai, ai, Flos habet inscriptum.
JMelamorph., lib. X, v. 215.
On chercherait envain ces caractères dans Vliyacinthe^ dit La Harpe, on les trouverait plutôt dans la fleur nommée glaïeul ou iris, oii l'on aperçoit des i et des a tracés sur les feuilles. Nous avouons n'avoir remarqué ces lettres ni dans l'iris, ni dans l'hyacinthe. Peut-être les anciens avaient-ils, pour peindre l'exclamation de la douleur, un signe d'ahréviation qu'ils avaient cru reconnaître dans l'arrangement des fibres de l'une ou de Tautre fleur. Nous ne discuterons point cette grave question ; en fait de mythologie, nous nous en rapportons aveuglément à Ovide.