Fille de Célus et de Vesta
Ce n'est pas sans dessein que le poëte rappelle ici l'origine de Téthys. La déesse, au dixième chant, doit expliquer à Gama le système du monde, les grandes merveilles que renferme l'univers. Une si haute révélation ne pouvait venir que d'une intelligence qui pût embrasser à la fois et la te~rre et les cieux.
20. Sous les traits des Néréides, la Gloire a souri aux triomphateurs des flots; sous les traits de Téthys, elle a couronné Gama.
De peur qu'on ne se méprît sur le véritable sens de ses allégories, le poète se détermine à les expliquer lui-même. On reconnaît, avec un mélange de plaisir et de sm-prise, qu'il s'est joué innocemmentde son sujet et de l'imagination du lecteur. Et la mythologie est-elle autre chose qu'un jeu offert à l'imagination des hommes par le génie des poetes? Et devons-nous faire un crime à Camoens d'avoir égayé son ouvrage par les tableaux variés qu'elle présente? Déjà nous avons cité, à l'appui du système poétique adopté par l'auteur des Lusiades^ l'autorité de Boileau et de Rousseau le lyrique; citons à présent celle du grand Corneille :
Qu'on fait d'injure à l'art de lui voler la fable ! C'est interdire aux vers ce qu'ils ont d'agréable, Anéantir leur pompe, éteindre leur vigueur, Et hasarder la muse à sécher de langueur. 0 vous qui prétendez qu'à force d'injustices Le vieil usage cède à de nouveaux caprices, Donnez-nous, par pitié, du moins quelques beautés Qui puissent remplacer ce que vous nous ôtez; Et ne nous livrez pas aux tons mélancoliques D'un style estropié par de vaines critiques.
Quoi ! bannir des enfers Proserpine et Pluton, Dire toujours le diable et jamais Alec'on, Sacrifier Hécate et Diane à la lune, Et dans son propre sein noyer le vieux Neptune? Un berger chantera ses déplaisirs secrets. Sans que la tiiste Écho répèle ses regrets! Les bois autour de lui n'auront point de Dryades, L'air sera sans Zéphyrs, les fleuves sans Naïades, Et par nos délicats les Faunes assommés Rentreront au néant dont on les a formés!
Otez Pan et sa flûte, adieu les pâturages ;
Otez Pomone et Flore, adieu les jardinages.
Des roses et des lis le plus superbe éclat,
Sans la fable, en nos vers, n'aura rien que de plat.
Qu'on y peigne en savant une plante nourrie
Des impures vapeurs d'une plante pourrie,
Le portrait plaira-t-il, s'il n'a pour ornement
Les larmes d'une amante ou le sang d'un amant ?
Qu'aura de beau la guerre, à moins qu'on ne crayonne
Ici le char de Mars, là celui de Bellooe?
Que la victoire vole et que les grands exploits.
Soient portés en cent lieux par la nymphe aux cent voix.
Q'j'ont la terre et la mer, si l'on n'ose décrire Ce qu'il faut de Tritons à pousser un navire, Cet empire qu'Éole a sur les tourbillons, Bacchus sur les coteaux, Cérès sur les sillons? Tous ces vieux ornements, Iraitez-les d'antiquailles; Moi, si je peins jamais Trianon et Versailles, Des Nymphes mal^^ré vous danseront alentour; Cent demi-dieux badins leur parleront d'amour. Du Satyre caché les brusques échappées Dans les bras des Sylvains feront fuir les Napées; Et si le bal s'ouvrait dans ces aimables lieux, J'y ferais malgré vous trépigner tous les dieux. Œuvres diverses.
Déjà le radieux amant de l'infidèle Coronis allait plonger ses coursiers dans les vastes flots qui baignent la rive occidentale du Témistitan *; l'ardeur du soleil cédait à la douce haleine du zéphyr ; un souffle pur ridait la surface des eaux, et ranimait les jasmins et les lis, fatigués de la chaleur du jour, lorsque les nymphes et leurs amants s'avancèrent, en se donnant la main^ vers le palais de Téthys. C'est là que, sous des lambris incrustés de métaux étincelants, les attendait un festin magnifique.
Ils se placent deux à deux sur des sièges de cristal, l'amant à côté de sa nouvelle conquête. Sur des sièges d'un or pur, à la place d'honneur, sont assis la reine des mers et Gama. Des mets délicieux s'élèvent sur des plats d'or tirés du sein de l'Atlantique. Tout ce que la renommée raconte des festins de Cléopatre n'approche point de ce banquet céleste.
Des vins plus parfumés que le falerne exhalent l'odeur de l'ambroisie, si chère au maître des dieux et à tous les autres immortels. Des vases de diamant reçoivent la brillante liqueur; mêlée d'une onde pure, elle jaillit en écume pétillante, et porte au fond des cœurs une subite allégresse.
L'aimable enjouement, la piquante saillie, mille propos folâtres, animaient les heureux convives. Des harpes divines se faisaient entendre autour d'eux : la lyre qui, dans le royaume de Pluton, suspendit les tourments des oni-
* Ancien uom du Mexi jue.
bres, la lyre d'Orphée, avait mcins de charme et de douceur. A ces accords ravissants, une des nymphes marie tout à coup une voix plus mélodieuse que la voix des sirènes 1.
Elle chante, et ses accents, soutenus par une harmonie enchanteresse, se prolongent en cadence sous les voûtes sonores du palais. Elle chante : les vents se taisent ; l'onde ose à peine murmurer; le farouche habitant des bois écoute et repose dans son antre.
D'un ton prophétique^ elle porte jusqu'aux cieux les héros que doit enfanter la Lusitanie. Protée les avait aperçus dans ce globe diaphane qu'il reçut en songe des mains de Jupiter. Le devin les a fait connaître aux habitants de l'humide empire; et la nymphe, attentive à ses brillantes prédictions, les a fidèlement retenues.
La muse héroïque peut seule redire ce que la nymphe avait appris au fond des eaux. lopas à Carthage ^, Démodoeus chez les Phéaciens^ chantèrent des faits moins éclatants. 0 Calliope ! soutiens mes derniers efforts : pour prix de mes chants et de mes stériles travaux, viens relever mon courage et ranimer un feu qui s'éteint.
Mes tristes années déclinent vers leur penchant. Encore quelques jours, et j'aurai vu fuir mon été. L'infortune a glacé mon génie. Ce génie dont j'étais si fier, hélas ! il m'abandonne. Les noirs chagrins m'entraînent au fleuve de l'oubli, au séjour de l'éternel sommeil. Reine des muses, viens du moins, viens achever avec moi le monument que j'élève à la gloire de ma patrie.
« Des bords du Tage, disait la jeune immortelle, partiront (( des flottes belliqueuses ; elles traverseront les mers ouvertes « par Gama, et soumettront tous les rivages que baigne l'O- « céan des Indes. Les rois idolâtres se débattront en vain (( contre le joug : courbés sous le fer du vainqueur, ils subi- « ront l'esclavage ou la mort.
(( Le pontife-roi d'un peuple malabare * va s'unir aux guer-
« riers du Tage. Malheureux, mais toujours fidèle, il verra « ses campagnes ravagées, ses villes livrées aux flammes, « ses forteresses renversées, tout son royaume en proie à la « fureur du Samorin.
« Cependant une escadre formidable sortira du port de (( Lisbonne ; elle portera sur les mers le héros, encore in- « connu, qui doit venger tant de désastres. C'est le grand (( Pacheco, l'Achille de la Lusitanie. Le navire qui le recevra « dans ses flancs fléchira sous un si noble poids h
(( 11 arrive en Orient ; il vole au secours de l'ami des Por- « tugais. Défenseur de Cochin, il arme tous les abords du (( fleuve qui baigne la cité, détruit ou disperse les Naïres « dans le détroit de Cambalon, et rejette la terreur parmi (( les Indiens, étonnés d'être vaincus par une poignée de « combattants.
(( Le Samorin rassemblera de nouvelles forces. Les rois « de Visapour et de Tanor descendront des montagnes de K Narsingue, et lui promettront la victoire. D^s remparts « de Calicut aux murs de Cananor, tous les Naïres sont en « armes. Les deux ennemis du Christ ont ligué leurs fureurs : (( l'idolâtre combat sur terre; le Maure, sur l'Océan.
« La terre et l'Océan seront témoins de leur défaite. L'in- « trépide Pacheco couvre de morts et de débris les deux « champs de bataille, et répand l'épouvante dans tout le « Malabar. Le Samorin renouvelle ses attaques ; il gourmande u ses soldats, il invoque ses dieux. Ses dieux restent sourds, .« et ses soldats le font rougir d'une quatrième défaite.
« Le vainqueur ne se borne plus à la défense ; il incendie « les campagnes, les cités et les temples. L'idolâtre frémit; « il ordonne aux plus braves de ses guerriers d'attaquer à la « fois Pacheco sur deux points opposés. Le héros vole d'un « poste à l'autre et va remporter encore deux victoires.
« Porté sur un brillant palanquin, le monarque assiste au « combat, exhortant ses bataillons, et du feu de ses regards
(( échauffant leur audace; mais les balles meurtrières pleu- « vent autour de lui, et le couvrent du sang de ses Naïres. (( Un moment découragé, il emploiera les armes dela períi- « die; à l'eau pure des fontaines il mêlera de mortels poisons. « Crimes impuissants! Le ciel confondra tous les projets du « Samorin.
« Il reviendra pour la septième fois, s'écria la nymphe, « animée d'un transport nouveau ; il reviendra combattre le « vaillant, l'invincible, l'infatigable Lusitanien. Il aura tout « préparé pour le succès de la bataille. Ses navires seront (' armés d'énormes machines destinées à briser les vaisseaux « qui jusqu'alors auront bravé ses fureurs.
« Des montagnes de feu s'avanceront sur les ondes, mena- « çant d'une entière destruction l'escadre de Pacheco. L'art M et le génie disperseront en un moment ce formidable appa- « reil. Parmi tous les guerriers dont la renommée nous a « transmis la mémoire, en est-il un qui puisse disputer la (( palme à celui que je chante ? Héros de la Grèce et de Rome, « pardonnez : l'Achille portugais vous a tous surpassés ^.
« Tant de combats soutenus par une centaine de braves, « tant de victoires remportées sur des ennemis nombreux et (( vaillants, passeront pour des événements fabuleux ; ou l'on « croira que les puissances du ciel, descendues à la voix du « héros, versèrent dans son ilmela prudence, la force etl'in- « trépidité.
« Le guerrier qui, dans les plaines de Marathon, anéantit « l'armée de Darius; celui qui^ avec quatre mille Lacédémo- « niens, défendit les Thermopyles "^ : l'intrépide Romain qui « soutint seul sur un pont tous les efforts des Toscans; le (( sage Fabius enfin, déployèrent dans les combats moins de « génie et de valeur. »
Ici les accents de la déesse perdent tout à coup leur éclat ; d'une voix altérée par les larmes, elle déplore tant de courage si mal récompensé. « 0 Bélisaire ! dit-elle, toi qui se- (( ras toujours grand parmi les filles de Mémoire; si l'im-
CHANT DIXIEME. 3 l 5
« pure calomnie a flétri tes lauriers, si ta gloire a connu « l'outrage, viens te consoler avec Pacheco.
« Vous aviez tous deux servi glorieusement le prince et « la patrie: d'injustes rigueurs vous ont payés tous deux. « Plus d'une fois encore on verra les hommes qui servent <( de rempart aux princes et aux lois, mourir comme vous « dans les hôpitaux sur le lit de la misère. Voilà l'œuvre des « rois qui, n'écoutant que le caprice qui les guide, ferment « l'oreille à la voix de la justice et de la vérité.
« Voilà l'œuvre des rois qui, séduits par de vains dis- « cours, accordent à l'insidieuse éloquence d'Uysse le prix « que réclamait la vaillance d'Ajax. Mais la vertu sera ven- M gée : les faveurs qu'ils refusent à la fidélité courageuse « n'auront enrichi que de lâches flatteurs.
« Et toi qui méconnus les services d'un grand homme, « toi qui ne fus injuste qu'envers lui, malheureux Emma- « nuel ! Il t'avait donné des royaumes, et son partage est (( l'indigence; son dernier asile, un cachot! Mais, aussi « longtemps que le soleil éclairera le monde, les peuples « honoreront sa mémoire et reprocheront à la tienne cette « grande iniquité.
« Après lui, dit la nymphe en reprenant son chant pro- « phétique, après lui paraît un autre guerrier, Almeida, le « premier vice-roi des Indes. Lorenzo l'accompagne ; Lo- <( renzo, son digne fils, qui saura combattre et mourir en « Romain \ Leurs armes réunies puniront Quiloa, renver- « seront un tyran perfide, et placeront sur le trône un « prince ami de la justice et des lois.
(( Monbaze, qui s'enorgueillit de ses pompeux édifices, « Monbaze, à son tour ravagée, recevra^ sur ses ruines fu- « mantes le prix de ses anciennes perfidies. De la côte afri- « caine Lorenzo s'élance aux rivages de l'Inde, détruit les « fragiles navires armés contre lui, et se prépare à de plus « nobles triomphes.
« La flotte du Samorin s'avance et couvre au loin TO- « céan. A peine a-t-elle paru, qu'une pluie de fer et de feu, « vomie par le bronze enflammé, dáchire et met en pièces « ses voiles, ses gouvernails et ses mâts. Le harpon recourbé « saisit le capitaine des Barbares ; Lorenzo s'y précipite. « Quatre cents Maures sont moissonnés par le fer portugais, « et la mer reçoit leurs cadavres.
« Mais la céleste Providence, dont les vues sont impé- « nétrables, conduira Lorenzo vers des bords où ni la force « ni la prudence ne pourront le sauver. Les rivages de « Chaul le verront, sur une mer de sang et de feu, lutter « contre les flottes réunies de l'Egypte et de Cambaye, et « succomber dans cette bataille mémorable.
« Des ennemis sans nombre accablant l'héroïsme, les « vents vainement implorés, l'onde émue jusqu'au fond de <( ses abîmes, tout sera contre lui. Sortez de la tombe, héros « des siècles antiques; venez recevoir des leçons de cons- « tance et de courage : voyez un nouveau Scéva ^, qui, dé- « chiré de blessures, ne sait être ni vaincu ni dompté.
« Le corps sanglant, la cuisse emportée, il combat encore : « ses bras et son cœur lui restent. Mais un dernier coup^ « vient briser les liens qui retenaient cette âme indomp- « table; dégagée de sa prison, libre et triomphante, elle « s'envola vers les cieux.
« Va donc, âme héroïque, va recueillir, au sein d'une (Í éternelle paix, le prix de ton glorieux sacrifice. Ta mort « sera vengée par ton père. Déjà s'apprêtent le bronze ton- « nantet la bombe redoutable; déjà j'entends gronder Fo- « rage sur la tête des guerriers de l'Indus et du Nil.
(( Le voilà, ce père infortuné 1 La douleur est sur son front ; « des larmes brûlantes tombent de ses yeux. Dans son « aveugle fureur, il voue au carnage, à la mort, les Barbares « qui ont immolé son fils. Sa voix menaçante a retenti jus- " qu'au Gange : le Nil en a frémi; l'Indus en est épouvanté.
« Tel qu'un taureau furieux et jaloux essaie ses cornes « menaçantes sur le tronc d'un hêtre ou d'un peuplier, et « frappe l'air de ses mugissements ; tel, à l'entrée du golfe « des Guzarates, le terrible Almeida aiguise un fer vengeur « sur les murs de Daboul, dont il châtie' l'insolence et l'or- « gueil.
« Et soudain il s'enfonce dans la baie de Diu^ de Diu M qu'illustreront tant de sièges et de batailles ; disperse les (( nefs légères qu'avait équipées Galicut^ et se trouve en « présence des vaisseaux de Cambaye. Vulcain les arma de « son tonnerre, et Mélik-Yas les commande ; mais rien ne « peut les dérober à leur destin; ils descendent, avec leurs « foudres d'airain, dans les profondeurs de l'abîme : Mélik- <( Yas en cherche en vain les débris.
« Mir-Hocem, l'espoir et l'orgueil du Nil, ose attendre la « vengeance. Les rayons de la foudre sont moins prompts, « moins terribles que les guerriers d'Almeida. Les cadavres « des Égyptiens, leurs membres épars, flottent sur les ondes. « L'œil épouvanté n'aperçoit que des torrents de flamme « et de fumée; l'oreille n'entend que des coups redoublés et « de lamentables cris.
« Mais, hélas! Almeida ne portera point aux rives du Tage « les trophées de sa victoire. Le cap des Tempêtes gardera « sa mémoire et sa cendre : c'est là que, dans un obscur « combat, doit se terminer une vie contre laquelle s'étaient « liguées en vain toutes les forces de l'Egypte et de l'Inde.
« Celui qu'avaient respecté la floche empoisonnée et la « balle meurtrière, tombera sous les grossiei's javelots du « Cafre sauvage. Adorons les jugements du ciel. L'insensé, « qui ne les comprend pas, en accuse le Destin, l'aveugle « hasard, quand ils ne sont que raccomplissement des vues « mystérieuses de la Providence.
« Mais quelle* clarté nouvelle, disait la nymphe en éle- « vant la voix, quelle splendeur rayonne sur les ondes de <( Mélinde, sur cette mer qui, teinte encore du sang des
3 18 LES LUSIADhS.
« peuples d'Oja, de Laiiios et de Braya^, atteste la valeur de « Tristan ^^, de ce héros que n'oublieront jamais les îles du « Sud, ni les plages" de Madagascar?
« C'est l'éclat des armes d'Albuquerque; il vient con- « quérir Orxiiuz. Braves pour leur malheur, les Persans re- « fuseront une paix honorable: ils voleront au combat; (( mais leurs flèches, repoussées par une main invisible, re- « tourneront en sifflant sur ceux qui les auront lancées, tant « le ciel est favorable aux guerriers qui combattent pour « sa gloire !
« Le sel amoncelé sur ces rives ne pourra sauver de la « corruption les cadavres des vaincus; ils infecteront les « plages de Calayate, de Mascate et de Djaroun^i, jusqu'au « jour où les Persans domptés consentiront à hvrer en tribut (( les perles de Bahrein.
« Que de palmes entrelacées par la main de la Victoire « vont ceindre le front d'Albuquerque ! Que de lauriers il (( va cueillir sur les remparts de Goa ! S'il abandonne un « instant sa conquête, c'est pour la ressaisir d'une main « plus assurée, c'est pour se montrer bientôt supérieur à la « fortune, supérieur à lui-même.
<( Il revient plus terrible; il brave et le fer et la flamme « et la balle homicide, et traverse les bataillons de l'Indien « et du Maure. Tels que des lions afTamés ou des taureaux (( furieux, ses soldats se précipitent sur ses pas, et, par des « prodiges de valeur, signalent noblement la journée où les « chrétiens célèbrent la mémoire de la vierge du Sinaï*^
a Et toi, fille de l'Aurore, opulente ^^alacca, c'est en vain (( que, cachée au sein de ta mère, tu crois échapper à l'iné- « vitable main du héros. Tes floches empoisonnées, tes re- (( doutables crics, ne sauveront ni ton peuple amolli, ni les « belliqueux Javanais, du joug que leur apportent les en- « fants de Lusus. »
La nymphe allait poursuivre l'éloge d'Albuquerque *^;
mais elle se souvint d'un trait de colère qui ternit la réputation du héros. Le grand capitaine, le guerrier à qui la gloire a destiné ses plus belles couronnes, est toujours le père et l'ami de ses compagnons d'armes ; forcé de punir, il frappe à regret ; le sceptre du général n'est point la hache du licteur.
Quand la faim, la soif, les maladies^, les dangers du champ de bataille ; quand l'inclémence de l'air et la rigueur des saisons, quand tous les fléaux tourmentent la patience du soldat, il n'appartient qu'à des cœurs sans pitié de punir du dernier supplice une faute pardonnable à l'humaine faiblesse, et surtout à l'amour.
Soldat d'Albuquerque, quel était donc ton crime? Avaistu ravi une vierge à sa mère, une épouse à son époux? Avaistu, dans un affreux délire, outragé ta mère ou ta sœur? Non ; tu n'avais offensé qu'une vile esclave réservée pour le lit d'un maître superbe. Ni l'austère discipline, ni les habitudes cruelles contractées dans les camps, ni l'excès d'un transport jaloux, ne peuvent justifier la vengeance d'Albuquerque; elle jette sur sa vie une tache ineffaçable.
Apelle, amoureux de Campaspe **, la reçut des mains de son noble rival, d'Alexandre, dont il n'avait partagé pourtant ni les exploits ni les dangers. Araspe ^^ éprouva-t-il la colère de Cyrus, lui qui, chargé d'un dépôt trop dangereux pour son cœur, avait juré de rester insensible aux charmes de sa captive? L'Amour se joua d'un serment téméraire; Araspe brûla pour Panthée, et Cyrus pardonna.
Le monde a vu l'audacieux Beaudouin ^^ enlever la fille d'un empereur. Charles de France avait à venger ses droits de monarque et de père ; mais il respecta des nœuds qu'avait consacrés l'Hyménée, et la terre des Flamands devint la dot de Judith et l'apanage de Beaudouin.
La nymphe cependant continuait son récit harmonieux et chantait les exploits de Soares : « 11 paraît sur le golfe Arace bique. La terreur le précède, et des plages de l'Abyssinio
« se répand à Djedda, à la Mecque, à Médine. L'opulente Zéila « pleure sur ses décombres, et Barbora la regarde en trem- « blant.
« Une île aussi célèbre par son ancien nom que par Far- « buste précieux qui peuple aujourd'hui ses forets, la Tact probane, a déjà reconnu vos lois; mais une forteresse « imposante doit en assurer la conquête. Les tours de Co- « lombo reçoivent l'étendard lusitanien, et voient les dociles « insulaires déposer aux pieds de Soares leurs trésors odori- « férants.
« Sequarie fend les ondes Érythrées, et s'ouvre une route (( nouvelle vers les régions qui se glorifient d'avoir été le « berceau de la reine Candace, et de cette autre princesse « qui fut éblouie jadis de la gloire de Salomon ; il visitera « l'humble port d'Arquico, Mazua, qui reçoit l'eau du ciel « dans des citernes, et d'autres îles lointaines dont la dé- « couverte étonnera l'univers.
« Menezes le remplace. Moins terrible en Asie qu'il ne a le fut sur la côte africaine, c'est en épuisant les trésors « d'Ormuz, c'est en doublant le tribut de cette ville orgueil- « leuse, qu'il la punira de sa rébellion. Et toi aussi, Gama^ « pour prix du dévouement qui t'a conduit dans ces mers <( d'exil et qui doit t'y ramener encore, tu reviendras, avec « un nouveau titre et des honneurs nouveaux, régner sur <( ces bords que tu as découverts.
« Mais l'inflexible destinée, la loi fatale qui n'épargne ni « le rang ni la grandeur, t'enlèvera presque aussitôt à. toutes « les illusions du monde et de la vie i^. Après toi brille un « second Menezes. Jeune encore, mais instruit par la sa- « gesse, il laissera dans l'Inde un long souvenir de son gou- « vernement.
« Vainqueur des Malabares, il détruira les murs de Pa- « nane et de Goulet, et marchera tète levée à travers les « éclats de Ja bombe. Il fera plus; il saura, dans l'âge des <( passions ^^y vaincre et subjuguer des ennemis cent fois
« plus redoutables : l'orgueil, qui nous livre aux flatteurs; a l'envie, qui méconnaît les talents et les vertus; la colère, « qui égare la raison; l'intempérance, qui la trouble ; l'a- « mour de l'or, qui dessèche les âmes; la paresse, qui les « engourdit, et Ja volupté, qui les dégrade.
« Le ciel le redemande à la terre, et tu lui succèdes, intré- « pide Mascarenhas. Si Fambition le dispute le pouvoir, si « l'injustice te l'arrache, ta renommée n'en sera que plus « éclatante. Au défaut du bonheur, le destin te donne la « gloire, et tes ennemis eux-mêmes sont contraints d'admirer « ta valeur.
« C'est toi qui affranchiras Malacca de la longue inimitié « des peuples de Bintam; tu vengeras en un jour dix siècles « d'injures. Les fatigues, les dangers sans nombre, lespié- « ges cachés sous tes pas, les défilés, les remparts, les javelots « et les flèches, rien ne pourra s'opposer à ta marche impé- « tueuse.
« Mais, tandis que tu triomphes au delà du Gange, Fava- « rice et l'ambition régnent insolemment sur les rivages de « rindus; au lieu des honneurs du rang suprême, tu n'y « trouveras que des fers. Surpris par la violence, opprimé « par un coupable compétiteur, tu souffres, mais tu n'es point « humilié ; tes fers ne déshonorent que ton rival.
a L'usurpateur cependant ne gouvernera pas sans éjlat. « Sampayo apparaît comme la foudre sur l'Océan, que le « Maure Cutial ^^ a couvert de ses vaisseaux ; il porte le car- « nage et l'effroi dans Bacanor, et du bruit de sa victoire « épouvante la flotte musulmane : à demi vaincue par la « peur, elle est détruite aussitôt qu'attaquée.
« D'autres navires^ sortis du port de Diu, menaçaient les « remparts de Chaul. Un lieutenant de Sampayo, Hector <( de Sylveira ^^, s'avance fièrement pour les combattre; il « en purge la mer, parcourt en vainqueur irrité toute lacôte (( de Canibaye, et devient aussi fatal aux Guzarates que « l'Hector troyen le fut jadis aux guerriers de la Grèce.
« Le successeur de Sampayo, Nuno da Cunha, dirigera « longtemps le gouvernail de l'Inde. D'une main il élève « les tours de Chalé, et de l'autre, il tient en respect la suit perbe Diu. La forteresse de Baçaim se rend à ses armes : « conquête sanglante et longtemps disputée. •Méhk, le terri- « ble Mélik, n'a cédé qu'à la puissance du glaive.
« Noronha vient remplacer Nuno. A son approche, Diu « qu'environnaient les soldats de Soliman, Diu dont la dé- « fense immortalise Antoine de Sylveira ^^ voit fuir épou- « vantés les janissaires et leur chef. Le sceptre de Noronha « est remis, après sa mort, dans les mains du valeureux (( Etienne, de ton fils, qui portera la terreur jusqu'au fond « de la mer Rouge.
« A ton digne rejeton succède le héros du Brésil, le vain- « queur de ces redoutables forbans que la France et Neptune (( auront vomis sur la rive américaine. Amiral et viceroi, (( il escalade en plein jour les remparts de Daman, et, le ({ premier, y pénètre à travers les feux et les traits qui pleu- « vent sur sa tête.
'« Une heureuse alliance va l'unir au roi des Guzarates. « Pour la défense de ce monarque qu'inquiète le Mogol, il (( construit la forteresse de Diu, nouveau boulevard de la (( puissance portugaise. Menacé par le Samorin, il court à « sa rencontre, lui ferme tous les passages et le force à une (( retraite sanglante.
« Repelin, vainement défendu par son roi, Repelin, ré- « duit en cendres, atteste l'impuissance de ses guerriers et (( l'intrépidité du héros. Mais un triomphe plus éclatant va (( couronner tant de succès. La flotte de Câlicut est rassem- « blée au cap Comorin. Nombreuse et puissamment armée,. (( elle se proclame d'avance la libératrice de l'Asie. Le vice- (( roi paraît : la flotte est frappée, anéantie, et Béadala de- « vient la proie du vainqueur.
« C'en est fait ; il n'a plus d'ennemis à combattre. L'Inde « pacifiée obéit en silence au sceptre qui la gouverne. Ba-
« ticala seule a levé V étendard de la révolte ; livrée, comme « Béadala, à la fureur du glaive, abandonnée aux flammes, « elle n'offre plus qu'un désert ensanglanté.
« Ce héros, dont le nom semble appartenir au dieu des « batailles, c'est Martin de Souza ^^ Au combat^ c'est le dieu « Mars; au conseil, c'est Minerve. Castro lui succède, et tient « constamment déployé l'étendard de la Lusitanie. Rivaux « de gloire et de génie, si l'un a fondé la citadelle de Diu, « l'autre saura la défendre.
« Déjà le Persan belliqueux, le sauvage Abyssin, l'Otto- « man féroce, vingt autres peuples, tous différents de figure, « de mœurs et de langage, se rassemblent sous les murs de « la forteresse : ils frémissent, ils blasphèment ; ils accusent « le ciel;, qui livre à de vils chrétiens le territoire du pro- « phète ; ils jurent de se baigner dans le sang portugais, d'en « rougir les nattes guerrières dont leurs lèvres sont hé- « rissées ^^
« Le chef des assiégés, Mascarenhas ^^ a fiiit un autre ser- « ment ; il a juré de s'ensevelir avec ses compagnons sous « les ruines de la place. Le bronze tonnant, la baliste et le « bélier, les feux souterrains, rien n'ébranle leur courage ; ils « se résignent avec joie aux horreurs d'un trépas qui leur « paraît inévitable. Mais un libérateur s'avance : c'est Castro. « Ses deux fils le précèdent. Partez, leur a-t-il dit, et mourez, « s'il le faut, pour le ciel et pour l'honneur.
(( Fidèle aux leçons du héros, Fernand perd la vie sur un t( rempart qu'une explosion subite a fait voler en éclats. Ses « membres dispersés retombent au milieu des débris, mais « son âme est dans les cieux. Alvare, son frère, accourt pour « le venger. Il marche à travers les tempêtes, et triomphe « des vents et des flots, et des ennemis qui s'opposaient à son « passage.
« Castro le suit de près, fendant les ondes avec le reste de « l'armée. Une grande bataille se livre. Le courage et le « génie forcent la victoire à se déclarer pour les Portugais.
« Les uns franchissent les murailles; les autres se font jour à « travers les Barbares, et renversent leurs bataillons éperdus. (( Mémorables exploits, que ni Calliope^ ni Clio ne sauraient (( dignement raconter !
« De retour à Goa, l'intrépide Castro va chercher en plein « champ le souverain de Cambaye, et dissipe d'un regard « d'innombrables escadrons. -Victorieux sans combattre, il se (( jette sur les terres d'Hydalcan, confond son impuissante « audace ; et du même bras dont il châtie Daboul, il va, loin « du rivage, planter ses drapeaux sur les murs de Fonda.
« Ces héros et d'autres encore viendront recueillir ici le « prix de leurs exploits. C'est en déployant dans les batailles « la valeur du dieu Mars ; c'est en sillonnant des mers ora- « geuses,, en les couvrant de leurs glorieux étendards, qu'ils « arriveront à cette île fortunée^ et quMls trouveront à leur « tour des nymphes immortelles et des banquets divins. (( D'aussi nobles récompenses n'appartiennent point à de « vulgaires entreprises. »
Ainsi chantait la nymphe ^^, et toutes ses compagnes applaudissaient avec transport. C'était la fête de la gloire, c'était l'heureux hymen de l'héroïsme et de la beauté, a Peuple « vaillant, disaient-elles en chœur, que la fortune t'aban- « donne quand elle voudra : la gloire et la renommée ne te « seront jamais infidèles. »
Nourris de célestes aliments, enivrés des accords d'une divine harmonie, les enfants de Lusus contemplaient dans un religieux silence l'avenir qui brillait à leurs yeux, lorsque, pour ajouter encore aux charmes d'un si beau jour, Téthys adressa ces paroles à Gama :
« Mortel chéri des dieux, tes regards vont découvrir ^^ ce « que la vaine science de l'homme n'aperçut jamais. Armece toi de force et de prudence, et suis-moi d'un pas ferme, (( avec tes compagnons, vers ce mont ténébreux. » Elle dit, et guide le héros à travers une forêt sombre, escarpée^ et jusqu'alors inaccessible aux humains.
CIIANT DIXIEME. 32 5
Bientôt ils atteignent le sommet de la montagne. Là se déploie une vaste plaine, émaillée de rubis et d'émeraudes. Les guerriers de Gama crurent fouler le parvis de l'Olympe. Au milieu des airs apparaît un globe immense '^'^, qu'une vive lumière environne et pénètre ; le centre en est aussi visible que la surface.
La matière qui le compose se dérobe à l'œil môme deTétliys ; mais on y distingue d'autres globes^, ouvrage d'une main céleste qui voulut leur donner à tous un centre commun. Soit qu'ils s'élèvent, soit qu'ils s'abaissent, le grand cercle qui les renferme demeure toujours immobile : partout il présente le môme aspect ; partout commence et finit ce chef-d'œuvre d'un art divin.
Uniforme, parfait, il n'a de soutien que lui-même, semblable à son éternel auteur. A cette vue, mille pensées s'élèvent dans l'âme du héros ; mais, saisi de respect, il admire et se tait. « Tu vois, lui dit la déesse, l'abrégé de l'univers. « La route que tu suis en ce moment, celle que tu dois parti courir encore, les contrées qui te sont connues, celles que « tu désires connaître^ vont se présenter à tes yeux.
(( Observe d'abord avec moi le grand édifice du monde, (( substance élémentaire, éthérée, telle que l'a formée l'éter- « nelle Intelligence. Ce qui embrase ce globe et sa rayon- « nante surface, c'est Dieu ; ce qu'est Dieu lui-môme^ on (( l'ignore ; le génie de l'homme ne saurait percer ce (( mystère.
« Le premier orbe, celui qui, dans son immensité, enve- « loppe et retient tous les autres ; celui d'où jaillissent ces (( torrents de lumière dont l'éclat t'éblouit, c'est l'Empyrée^ « où les âmes innocentes jouissent d'un bonheur qui ne peut (( être connu qu'à la source dont il émane.
« C'est là que résident les véritables enfants de la gloire et « de la vertu. Jupiter et Junon, Saturne, Janus et nioi-méme, « nous ne sommes que des divinités fantastiques inventées (( par les poêles ^*^. Fidèles à l'art charmant qui nous donna
« la naissance, nous n'avons point quitté la terre. Le ciel « ne nous connut jamais, et cet Olympe où nous régnons « n'est qu'un rêve brillant du génie.
« L'éternelle Providence, dont Jupiter n'est que la poéti- « que image, gouverne l'univers par mille et mille intelli- (( gences. Homère en a fait des dieux. Ministres de colore et (( d'amour, ils protègent ou persécutent. Apollon, Mars et (( Vénus combattent pour Hector ; Junon, Neptune et Palias « ont conjuré sa perte.
« L'Épopée^ qui nous charme et nous instruit tour à tour, « la noble Épopée a recueilli rbéritage d'Homère : elle a « conservé ses divinités et leurs noms. Les génies protec- « leurs, les génies malfaisants, se retrouvent jusque dans les (( livres sacrés. La' muse antique des Hébreux a revêtu de « formes divines les anges de lumière ; et dans son langage (( inspiré, Molocb lui-même, l'affreux Moloch, est un dieu.
(( Mais il n'en est qu'un véritable, celui dont la main puis- « santé a suspendu dans l'espace tous ces globes que nous « admirons. Au-dessous de l'Empyrée, séjour immobile de (( la paix et de la félicité, un globe se meut avec tant de vice tesse, que le mouvement qui l'agite échappe à nos regards.
(( Il emporte avec lui tous les autres globes, et donne au « soleil le cours régulier qui marque, pour chacun d'eux, « et les jours et les nuits. Sous cet orbe léger, tourne pé- « niblement un ciel de cristal ; il accomplit à peine sa ré- <( volution, que déjà l'astre du jour a renouvelé deux cents <( fois la sienne.
« Plus bas encore, regarde le firmament émaillé de corps <( radieux, qui, soumis à d'immuables lois, tournent étincc- « lants sur leur axe. Vois-le se revêtir d'une longue écharpe <( d'or^^où figurent douze animaux étoiles que visitera tour « à tour le char de Phébus.
« Considère ce champ d'azur. Quel éclat ! quel tableau ! « Vois le jeune Arcas marchant suy les pas de Calysto, An-
« dromède et son pore, le dragon des Hespérides, Cassiopée « si fière de sa beauté, Orion dont la tète se couvre d'orages, « le cygne qui soupire en mourant, le lièvre sauvé par Mer- « cure, les chiens célestes, le vaisseau des Argonautes, et la « lyre d'Orphée.
« Sous son vaste dôme, le firmament voit rouler à des « distances inégales l'antique Saturne ; Jupiter, le dieu de « la foudre ; Mars, le génie des batailles ; Phébus, le flam- « beau du monde ; Vénus, qu'accompagnent les amours ; « Mercure, le dieu de l'éloquence ; et, au-dessous d'eux « tous, la déesse au triple visage.
« Observe la marche variée des corps célestes. Les uns « fournissent lentement leur carrière ; les autres précipi- « tent leur course. Ainsi l'a voulu l'arbitre du monde. Au « milieu de tous ces globes, il a placé le séjour des hu- « mains ^°, la terre, qu'environnent le feu, l'air, les vents et « les frimas.
« L'eau sépare les peuples, les contrées , mais le cou- « rage de l'homme les rapproche. Accoutumé à souffrir « avec patience, et souvent avec joie, les maux qui assiègent « sa demeure, il aime encore à braver l'inconstance des « flots. Tu peux distinguer les grandes divisions que la mer « a formées. Chacune d'elles a ses souverains, ses mœurs et « ses lois.
« Voici l'Europe chrétienne. Les arts, la politesse et les « vertus guerrières en ont fait la plus noble partie du « monde. Regarde l'Afrique, terre indigente et sans culture, « séjour de l'ignorance et de la barbarie. A son extrémité, « vers le sud, reconnais le promontoire d'Adamastor; il ter- « mine une vaste contrée où la civilisation n'a pas encore « porté son flambeau.
« Là se présente à nos yeux l'empire du Monomotapa, « avec ses habitants noirs et nus. Le pieux Gonzale y cueil- « lera la palme du martyre ^K C'est là que la nature élabore « ce dangereux métal, objet des vœux et des fatigues des
3i8 LES LUSÍADES.
« mortels, c'est là qu'elle a caché ce lac immense où le Nil « et le Coama puisent leurs eaux.
« La cabane du Nègre ne se ferme jamais : tranquille re- « traite, protégée seulement par l'équité des chefs et la foi (( du voisin. Vois-tu ces groupes errants, semblables à d'é- « paisses phalanges de noirs corbeaux ? Un jour, cette sau- « vage multitude viendra vers Sofala, assiéger des remparts (( dont l'intrépide Nhaya ^^ sera le défenseur.
« Vois le Nil jaillir de sa source si longtemps ignorée. 11 « arrose le pays des Abyssins, adorateurs du Christ ; des (( Abyssins qui, sans murs, sans forteresses, n'en savent que « mieux repousser leurs ennemis. Vois-le se peupler de cro- « codiles, et de ses eaux fécondes environner Méroé. Méroé, « si célèbre autrefois, a perdu sa gloire et son nom ; elle (( n'est plus que l'humble Noba.
« Terre de l'Ethiopie ! tu seras témoin des exploits et des « malheurs du généreux Christophe ^'^ 0 Gama ! ce héros « est ton fils ! Mais peut-on fuir sa destinée ?... Ramène tes « regards sur la rive où fleurit Mélinde ; tu n'as point oublié « son roi, ni son peuple hospitalier. Vois le fleuve Raptus, « qui, dans le simple langage des indigènes, prend le nom « d'Oby : ses derniers flots arrosent Quilmancé.
« Non loin du cap Guardafu, qu'on appelait jadis le cap « des Aromates, s'ouvre une mer célèbre que semble rougir « le corail dont elle abonde ; elle sépare l'Afrique de l'Asie. « Mazua, Arquico et Suanquem, ornent les déserts de sa rive « africaine.
« Suez s'élève au fond du golfe ; c'est l'antique Arsinoé : « on l'appelait aussi la ville des héros. Elle reçoit aujour- « d'hui les flottes de l'Egypte, et règne sur les eaux mirait culeuses que le grand Moïse ouvrit jadis à ses tribus fugi- « tives. Là commence l'Asie, avec ses vastes domaines et ses « royaumes florissants.
« Voici le mont Sinaï, tombeau de la vierge Catherine ;
« Tor et Djedda, que ne rafraîchit jamais l'eau pure des « fontaines ; les portes du détroit qui se termine au royaume (( d'Aden ; enfin les montagnes d'Arzire, rochers brûlants, « qui ne transmettent point aux vallées les eaux du ciel.
« A tes yeux se déploient les trois Arables, avec leurs « hordes vagabondes et leurs familles basanées. Leurs agiles « coursiers défient les vents et respirent la guerre. Remar- « que ce rivage qui borde l'Arabie heureuse et va fermer le « golfe Persique, au promontoire de Fartaque.
« Vois Dofar; les autels lui doivent leurs plus doux parie fums. Du côté de Rosalgate et de ses plaines avares, com- « mence le royaume d'Ormuz. Il s'étend le long de ces ondes « qui verront Castel-Branco ^* lever sa foudroyante épée sur « les galères ottomanes.
« Vois le cap Mocendon, autrefois 1^ cap Asabore. 11 doce mine l'entrée de ce grand lac qui s'avance entre les « champs fertiles de la Perse et de l'Arabie. Bahrein sort « du sein d'Amphitrite ; le fond des eaux qui la baignent « est semé de perles précieuses, imitant les couleurs de « l'Aurore. Plus loin, le Tigre et l'Euphrate viennent se con- « fondre avec les flots amers.
« Parcours des yeux l'empire des Persans ; vois leur ca- « Valérie belliqueuse se répandre dans la plaine. Guerriers « infatigables, ils dédaignent l'usage des foudres de l'Eu- « rope, et montrent avec orgueil leurs mains durcies par le « poids des armes. Mais observe l'île de Djaroun ^^ : voisine « du rivage où fut Ormuz, elle en a pris le nom fameux. « Ainsi le temps élève et détruit, efface ou transporte les cités « et leurs noms.
« Là, doit éclater un jour la valeur de Don Philippe de « Menezes ^^ Avec une faible armée, il dissipera les légions « sorties des remparts de Lara. Un autre guerrier les pour- « suit et les presse ; c'est Don Pèdre de Souza ^\ le destruc- « teur d'Ampaze.
« Mais laissons le golfe Persiqiie, et le promontoire de « Jasque, anciennement Carpelle, et les plaines incultes qui (( furent autrefois la Carmanie ; Tlndus appelle nos regards» « Il roule, à flots pressés, de ces monts lointains qu'avoir (( sinent d'autres sommets où bouillonnent les sources du « Gange.
« Regarde Ulcinde et ses riches campagnes, et cette baie (( profonde où les flots se précipitent. Le flux les apporte en « grondant ; le reflux les rend à la mer. Un golfe s'offre à tes « yeux ; il voit fleurir sur ses bords l'opulente Cambaye et (( mille autres cités dont je tais les noms. Elles attendent les « enfants de Lusus.
« Suis des yeux ce rivage qui, du pays des Guzarates, court « vers le sud, et s'arrête au cap Comorin. Les guerriers de « ta nation viendront bientôt le visiter; ils remporteront « des victoires, soumettront des villes et des royaumes, et « garderont longtemps leurs conquêtes.
« Entre l'Indu s et le Gange, que de royaumes différents l « Deux codes religieux, dictés par l'ange des ténèbres ^^y « partagent ce vaste pays entre Mahomet et Brahma. Con- « temple un moment la terre de Narsingue : elle a reçu la « dépouille mortelle de l'apôtre qui, de sa main, toucha les « blessures d'un Dieu ^^.
« Là, s'élevait jadis, à quelque distance de la mer, une (( cité florissante. Charmés de sa beauté, les peuples l'ap- « pelaient Méliapor*^ C'était le temps où des lumières nou- « velles, parties du sein de la Judée, commençaient à dissiper « les ténèbres qui couvraient le reste du monde. L'apôtre <( Thomas, voyageur évangélique, avait pénétré jusqu'au « royaume de Narsingue.
« Il annonçait le Dieu vivant, guérissait les malades et « rappelait les morts à la vie, lorsqu'un jour la mer apporta « sur ces bords un arbre immense, arraché d'un lointain « rivage. Sa grandeur, son vaste contour, étonnent les re- « gards. Colonne des forêts, il deviendra l'appui d'un pa-
« lais OU d'un temple: tel est l'ordre du roi. Les câbles, « les leviers, sont déjà prêts; cent bras se meuvent à la fois. « A leurs efforts le docile éléphant unit sa force et sa « vigueur.
« L'énorme poids reste immobile. Mais l'envoyé du Christ a « paru; il attache au tronc colossal son humble ceinture. « La masse obéissante le suit à l'instant, et va se placer sur « le sol où Thomas arésolu d'élever un monument à la gloire « du Dieu qu'il adore.
« La Foi transporte les montagnes. Cette parole de son « divin maître était gravée dans son cœur ; elle vient de « s'accomplir à ses yeux. Le peuple est saisi d'admiration; « les Brahmanes étonnés s'inquiètent; lès vertus de Tho- « mas, ses prodiges^ humilient leur orgueil et discréditent « leurs oracles.
« Cruels et jaloux, ils inventent mille artifices pour lui « ravir ses disciples^ ou pour détruire l'effet de ses discours; « ils osent enfin conspirer sa perte; et ce crime sera pré - « cédé d'un forfait plus épouvantable encore. 0 hypocrisie! « est-il pour la vertu une ennemie plus cruelle que toi!
« Le chef des Brahmanes égorge son propre fils, et re- « demande au pieux apôtre le sang de la victime. De faux « témoins accusent l'innocence, et Thomas est condanné. « Sans secours, sans appui, seul au milieu des Barbares, « il en appelle au Tout-Puissant. Le ciel exauce sa prière, « et, pour confondre le crime, la nature va suspendre ses « lois.
« Qu'on apporte ici le corps de l'enfant, s'écrie l'homme « de Dieu ; que du sein de la mort il fasse entendre la vé- « rite. Roi de iNarsingue, et vous, peuple qui m'écoutez, « en croirez-vous son témoignage? Il dit, et bientôt le ca- « davre sanglant est déposé devant lui. — Au nom du Dieu « vivant, lève-toi. — Le jeune Indien se ranime, et bénit « la voix qui le rappelle à la vie. — Nomme ton meurtrier. « — Le voilà. — L'infortuné regardait son père !
« Le crime est dévoilé, l'innocence triomphe, le mo- '( narque idolâtre adore le Dieu des chrétiens. L'eau du (( baptême coule sur son front, et son exemple entraîne de « nombreux néophytes : les uns baisent avec respect les voce tements de l'apôtre, les autres publient les louanges de « son Dieu.
« Mais déjà la couronne du martyre flottait suspendue sur « sa tête ; les Brahmanes avaient réveillé la pieuse fureur « d'une grossière multitude. Un jour qu'il instruisait ses « disciples, des clameurs tumultueuses s'élèvent autour de (( lui ; une grêle de pierres obscurcit les airs. Victime rési- « gnée, Thomas succombe à la tempête; mais il meurt trop (( lentement au gré de ses bourreaux; une lance homicide « termine son supplice et sa vie.
« Généreux martyr, le Gange et l'Indus te pleurèrent, la « terre que tes pieds avaient foulée te pleura. Les peuples (( surtout qui te devaient le bienfait de la Foi, donnèrent « des larmes à ta mort. Mais la joie éclata parmi les anges, « et leurs divins accords célébrèrent ton entrée dans les « cieux. Apôtre saint, porte nos vœux aux pieds de l'Éternel, (( et sois toujours le protecteur des enfants de la Lusitanie*^
« Et vous, qui prenez si hardiment le nom d'envoyés du (( ciel, successeurs des apôtres, que n'allez-vous, comme (( eux, porter au loin le flambeau de la foi? Ah! si rien ne « peut vous arracher à ce pays où nul de vous n'est pro- (( phète; si la vertu qui devait purifier la terre se corrompt M dans un lâche repos, comment régénérer les nations in- « fidèles et tant d'âmes infortunées que d'impies novateurs « ont infectées de leurs poisons ?
« Mais où m'emporte un zèle imprudent? Revenons au « tableau de l'univers. — Les rivages de Méliapor, le (( royaume de Narsingue, et le beau pays d'Orixa, qui abonde « en tissus précieux, sont baignés par le golfe célèbre où le (( Gange apporte le tribut de ses eaux; le Gange où l'Indien « mourant croit laver toutes les souillures de sa vie.
« Regarde ces campagnes fertiles que domine Chatigan ; « c'est le Bengale. Vois-le s'étendre sur l'autre rive du « golfe^ et chercher vers le sud le royaume d'Aracan. Vois « la plaine où s'élève Pégu. Une femme jetée par la tempête « sur une terre déserte, un chien, seul compagnon de sa « solitude, ont peuplé cette contrée. Les mœurs des in- « digènes, leurs penchants mal réprimés par des lois « bizarres, tout décèle encore aujourd'hui leur monstrueuse « origine.
« Vois Tavaï, dont les somptueux édifices pressent les der- « nières Hmites du Pégu. Vois l'empire de Siam s'avancer « entre deux golfes. Là, fleurissent Tenasserim, qui donne « son nom à son rivage, et Quéda, si renommée par son « piquant aromate. Plus loin, c'est Malacca; elle deviendra, « sous vos lois, le centre d'un commerce immense et le dépôt « de toutes les richesses de l'Orient.
« Une irruption des flots l'a séparée de Sumatra'»^; le sou- « venir de cette grande catastrophe vit encore dans le pays. « Des mines fécondes renouvellent sans cesse la source de « ses richesses : c'est la Chersonèse d'or des anciens, et peut- « être aussi cette opulente Ophir que fréquentaient les « flottes de Salomon.
« De son extrémité qu'arrondit le promontoire de Singa- « pour, entrons dans ce long canal où se rétrécit la route « des navigateurs. Les sinuosités du rivage nous conduisent « aux royaumes de Lahang, de Patane, aux vastes depenei dances de l'empire de Siam. Le fleuve qui les arrose a pris « naissance au lac de Chamai.
« Sur celte immense surface sont répandues des nations w encore ignorées; les peuples de Lao, fiers de leurnom- « bre et de l'étendue de leur territoire; les Avans, les « Bramas, qui habitent une longue chaîne de montagnes. « Vers les cimes les plus reculées, tu vois errer les Guéos, « hommes cruels et sauvages, qui dévorent la chair de
33 4 LES LUSfADES.
(( l'homme. Leur corps est orné de diverses figures tracées- « avec un fer brûlant.
« A travers les plaines de Camboge coule le fleuve Méconr « le souverain des eaux. Grossi du tribut qu'il reçoit, en été^ « de mille autres rivières, il s'enfle comme le Nil, et couvre « au loin les campagnes. Les habitants de ses rives croient « que les animaux ont aussi leur Tartare et leur Elysée.
« Fleuve secourable 1 un jour, tes bords hospitaliers^-^, « sauveront du naufrage les chants poétiques déjà trempés « de l'onde amère ; seul débris échappé aux écueils d'un « Océan perfide, aux tempêtes, aux dangers sans nombre^ « à toutes les misères qui accableront cet exilé dont la lyrece harmonieuse aura plus de gloire que de bonheur;
« Mais admire avec moi les rivages de Ciampa, chargés « de forêts odoriférantes; la Cochinchine, encore peu re- « nommée, et l'anse inconnue d'Ainan; la Chine enfin, où (( l'abondance verse à pleines mains ses trésors. Ses vas- « tes domaines s'étendent de l'ardent tropique à la zone « glacée.
« Vois-tu cette grande muraille qui la sépare de ses re- « doutables voisins? Elle atteste la grandeur et la puis- « sance de l'empire. Là, ce n'est point à la naissance que le (( monarque doit sa couronne : le père ne la transmet point « à son fils; le choix de la nation ne l'assure qu'au couce rage, ennobli par la vertu.
(( D'autres pays encore sont cachés dans la profondeur du « tableau : le jour n'est pas venu de soulever le voile qui « les couvre. Mais donne un regard à ces nobles filles de « rOcéan, à ces îles que la nature a comblées de ses dons. « Celle qui ne se montre qu'à demi, et qui de loin regarde « la Chine, c'est le Japon, où naît le pur argent; il verra « briller un instant le flambeau de la Foi.
« Dans l'Archipel oriental, non loin de Tidor, apparaît « Ternate, avec ses volcans qui vomissent des flammes. Vois^
<( ces arbres en fleur, dont les boutons parfumés deviendront « le prix du sang de tes compatriotes. Suis dans son vol l'oi- <( seau doré **, qui ne touche la terre qu'au moment où il « abandonne la vie.
« Les îles de Banda s'embellissent des couleurs variées de « leurs fruits et du plumage éclatant de leurs oiseaux qui, « d'un bec téméraire, ravissent au muscadier sa noix odo- « rante. Bornéo recueille les larmes du camphrier, source « de sa richesse et de sa gloire. Timor livre au commerce le « sandal, qui embaume ses forets.
« Cette terre qui s'abaisse vers le sud, et dont une partie « se dérobe à nos yeux, c'est la Sonde. La nature a placé « dans ses déserts une source merveilleuse. Le bois s'y meta- (( morphose en caillou; mais, si d'autres ondes viennent se « mêler à la sienne, elle perd sa vertu première.
« Observe Sumatra : le temps en a fait une île. Des flam- « mes ondoyantes s'élèvent de ses montagnes ; une huile « bienfaisante coule de ses rochers ^^; ses arbres distillent un <( parfum*^ plus précieux que la myrrhe. Avec les productions « variées des autres îles, Sumatra donne encore la soie fine « et l'or pur.
(( Regarde Ceylan et cette montagne sourcilleuse ^"^ dont « la cime va se perdre dans les nues ; montagne sacrée aux « yeux des indigènes, qui révèrent la trace du pied d'un « homme empreinte à son dernier sommet. Du sein des flots « qui baignent les Maldives, s'élève le cocotier avec ses larges « feuilles, et ses fruits salutaires (font la vertu émousse la « force des plus subtils poisons *^
« Reporte les yeux à l'entrée du golfe Arabique, et ra- « mène-les sur les îles nombreuses qui bordent ces rivages « sablonneux que couvrent des masses de parfum *^ ouvrage « mystérieux d'Amphitrite. Tout cet Océan sera soumis à « vos lois, depuis Socotora, qu'enrichit l'aloès aux sucs amers. « jusqu'à Madagascar^ que doit illustrer encore le nom de <i saint Laurent.
« Telles sont, heureux navigateurs, les nouvelles contrées « que vous donnez au monde ^^ C'est vous qui, par un « prodige de courage, avez ouvert les portes de l'Orient. « Mais il me reste à vous révéler encore l'action hardie d'un « Portugais ^', qui, mécontent de son prince, ira se frayer à « l'Occident une route dont l'existence n'était pas même {( soupçonnée.
« Voyez cette vaste région, qui s'étend d'un pôle à l'au- « tre ^^ ; elle étincelle de métaux précieux. On dirait qu'A- « pollon a secoué sur elle l'or de sa chevelure. Cent peuples (( divers en couvrent la surface : chacun d'eux a ses lois, son « culte et ses mœurs. C'est aux Castillans, vos nobles rivaux, (( qu'il est réservé de soumettre cette terre indépendante et « d'en recueillir les trésors.
« Vous n'êtes point exclus de ce brillant héritage. Au « centre du nouveau continent ^^, à l'endroit où vous le « voyez s'élargir^ vous posséderez ces belles forets dont les « arbres recèlent la couleur de la pourpre. Les premiers « navigateurs qui, après vous, sortiront des eaux du Tage, « iront planter sur cette terre l'étendard de la croix. Magellan « les suivra ; Magellan infidèle à son pays^ mais digne encore « par son génie d'être compté parmi les Portugais.
« Après avoir franchi plus de la moitié de l'espace qui « s'éiend de l'équateur au pôle Antarctique, il verra la terre « des Géants ^*, et plus loin^ le détroit qui portera son nom, (( et deviendra son guide vers un autre océan, vers d'autres « régions que l'Auster enveloppe de ses ailes glacées.
« Vous connaissez à présent, guerriers magnanimes, tout « ce que l'avenir réserve de gloire aux hommes courageux « qui viendront, à votre exemple, sillonner les ondes orien- « taies. Vous savez par quels travaux, par quels nobles efforts, « vous pouvez captiver vos épouses immortelles et mériter « les couronnes que leurs mains vous préparent.
« Partez donc, enfants de Lusus. Le ciel vous sourit, la « mer vous appelle, la patrie vous tend les bras. » Elle dit,
CHAÎÎT DIXIEME. 33 7
et les guerriers reprennent le chemin du rivage. Leurs vaisseaux se remplissent d'abondantes provisions, doux présents de la déesse. Vous les suivrez , nymphes charmantes ; vous serez encore leurs compagnes, quand le soleil aura cessé de luire sur le monde ^K
Ils s'élancent sur les flots. La mer n'a plus d'orages : un souffle pur et léger les porte vers la terre qui les a vus naître; terre chérie, dont leur cœur ne fut jamais séparé. Le Tage enfin les reçoit dans ses eaux. Guerriers modestes, ils déposent sur l'autel de la patrie, aux pieds d'un monarque adoré, les couronnes et les trophées que leur valeur a conquis.
C'est assez, Muse, c'est assez. Ma lyre n'a plus d'accords, ma voix n'a plus d'accents. Et pour qui chanterais-je encore? La patrie ne m'entend plus ^\ Un voile de tristesse a couvert son noble front. Insensible au charme des arts, morne et silencieuse, l'amour de l'or est la seule passion qui lui reste.
Quelle maligne influence nous a donc ravi dans les jours de la paix cet air serein qui ne nous abandonne jamais au milieu des fatigues de la guerre? Dis-moi pourtant, toi que les décrets du ciel ont placé sur le trône, dis-moi s'il est un peuple qui, plus que le tien, ait le droit d'aspirer à tous les genres de gloire et de bonheur.
Terribles dans les combats, patients dans les travaux, tes valeureux sujets bravent la faim, les veilles, le fer et la flamme, la flèche rapide et la balle meurtrière, les climats brûlants et les régions glacées, les coups de l'idolâtre et du Maure, les tempêtes et les naufrages, les abîmes et les monstres de l'Océan.
Heureux de recevoir les ordres que tu leur adresses de si loin, ils obéissent sans murmure. Tu les regardes, il suffît t ils iraient, sous tes drapeaux, combattre les noirs habitants des gouffres enflammés, et la victoire ne serait pas un moment incertaine.
338 LES LISIADES.
Que ta bouté soit le prix de leurs efï'orts; qu'elle tempère la rigueur des lois qui les enchaînent : c'est la bonté qui consacre les rois. Que nos vieux guerriers puissent te voir, te parler et t'entendre. Ils ont blanchi dans le métier des armes ; eux seuls pourront t'indiquer le temps, les lieux et les moyens favorables au succès de tes desseins.
Récompense tous les services^, encourage tous les talents; mais que chacun de tes sujets se renferme dans les vertus de son état. Que les enfants du cloître prient pour la prospérité de ton rogne; que leurs saintes austérités expient les péchés du peuple. Le vrai ministre du ciel n'aspire point aux grandeurs humaines : l'or, la gloiie et ses prestiges, tout est vil à ses yeux.
Honore ta vaillante noblesse. C'est au prix de son généreux sang qu'elle étend les conquêtes de la Foi et les bornes de ton empire. A ta voix, elle s'élance aux extrémités du monde; elle y triomphe à la fois et du fer ennemi et de la fatigue, encore plus difficile à vaincre.
Que la Germanie et les Gaules, que l'Angleterre et l'Italie, forcées d'admirer nos vertus guerrières, cessent de nous refuser le talent de gouverner les royaumes que nous avons su conquérir. Éloigne de tes conseils la jeunesse présomptueuse et l'ignorance indocile. La science elle-même peut s'égarer, si l'expérience ne Téclaire.
Un savant philosophe osa, devant Annibal, discourir sur l'art de la guerre ; et le savant fut raillé par le héros. 1/art de la guerre ne s'apprend point dans les livres, ni dans le silence de la retraite : il faut l'étudier dans les camps et sur les champs de bataille.
\ii qui suis-je, moi-même, pour oser te parler ainsi V Moi, le plus obscur de tes sujets ; moi, qui n'altirai jamais ni tes regards ni ta pensée I 0 mon roi ! pardonne à mon audace. Je puis encore, du sein de mon obscurité, attacher la gloire à ton nom. Je ne manquent d'études savantes, ni d'expérience, ni de génie. Juge-moi sur cet écrit.
J'ai, pour te servir, un bras fait aux armes ; pour te chanter, une voix chère aux Muses. Je n'ai besoin que d'un suffrage qui donne du prix à mes travaux. Ah ! si le ciel m'accorde cette faveur, et qu'il te plaise un jour de tenter une entreprise digne d'être chantée... Tu la tenteras ;j'en ai pour garants les présages de mon Ame et la noble ardeur de la tienne.
Remplis tes grandes destinées ; et quand, sur la rive africaine, Allas épouvanté frémira devant toi ; quand, aux plaines d'Alcacer, ton bras victorieux renversera les guerriers de Maroc et de Tarudant, ma muse, fière de ton estime, apprendra ta gloire à l'univers entier ; et, plus heureux qu'Alexandre, tu n'auras point à regretter, comme lui^ le chantre d'Achille ".
NOTES
i. A ces accords ravissants, une des nymphes marie tout à coup une voix plus mélodieuse que la voix des sirènes.
La Harpe traduisit ainsi : Une sirène accorde sa voix mélodieuse aux sons des instruments ; et, dans l'argument qu'il a mis en tète du chant, il dit : Une sirène annonce à Gama les brillantes destinées et les conquêtes de sa nation dans les Indes, îs'ous avions lu autrefois la traduction de La Harpe, et nous ne concevions pas trop comment une sirène, avec sa queue de poisson, se trouvait assise au banquet de Téthys, et quelle place elle occupait sous les lambris d'un palais d'or et de cristal, bâti au sommet d'une montagne sacrée. Mais heureusement cette conception bizarre n'appartient point à l'auteur original ; elle est de Duperron de Castera, que La Harpe a copié. Canoens dit simplement : C'était une voix de sirène^ huma voz d'huma sirena, expression pureiïient métaphorique, que les traducteurs ont prise à la lettre.
La déesse (car c'est ainsi que l'appelle Camoens, bella deosa), la déesse va célébrer, dans un chant prophétique, les héros dont Gama n'aura été que le précurseur dans les contrées orientales. Le lecteur se rappellera que Camoens a voulu embrasser, dans sa patriotique épopée, toutes les grandes actions des Portugais, depuis Viriathe jusqu'à Jean de Castro.
Les troisième, quatrième et huitième chants sont remplis des hauts faits qui, avant l'expédition de Gama, avaient signalé le courage et le génie des Portugais, tant en Europe qu'en Afrique. L'objet du dixième et dernie-r chant est de faire connaître leurs conquêtes en Orient et les prodiges de valeur dont elles furent accompagnées. L'auteur, dont la verve semblait devoir être épuisée, et qui se plaint d'être abandonné par son génie, demande de nouvelles forces à Calliope,
Mas tu me da que compra, ô grâo rainha Das musas, co'o que quero à naçâo minha.
« Reine des Muses, viens du moins, viens achever avec moi le mo-
« nument que j'élève à la i^loire de ma patrie. » Et, comme saisi d'une inspiration soudaine, il prophétise les exploits des cruerrieis qui consommèrent l'ouvrage de Gama.
PAGUÉCO.
11 est célèbre par les sept batailles qu'il gagna sur les armées du Samorin. A son retour de l'Inde, dont il n'avait rapporté que la gloire et une honorable pauvreté, il avait reçu du roi Emmanuel, pour récompense de ses services, le gouvernement de Saint-Georges dela Mine, sur la côte d'Afrique. Calomnié dans son administralion, il fut ramené en Portugal, chargé de fers, et mourut dans l'indigence. Rien de plus touchant que le passage des lusiades où la nymphe, qui vient de le comparer à tout ce que Rome et la Grèce ont produit de plus grand, baisse la voix tout à, coup, et déplore la disgrâce de Pacheco et l'ingratitude des cours. « 0 Bélisaire ! dit la (( nymphe en gémissant, toi qui seras toujours grand parmi les filles « de Mémoire, si l'impure calomnie a flétri tes lauriers, si ta gloire « a connu l'outrage, viens te consoler avec Pacheco. » Les trois octaves qui suivent ce passage sont aussi belles d'expression que de sentiment,