‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 20 sur 223 · XXX VIE DE CAMOENS · texte numérisé non relu

XXX VIE DE CAMOENS

« pain que je mange se changent en larmes a mères, et je « ne puis calmer ma douleur qu'en laissant ma fantaisie se « créer de chimériques peintures de joie.

« S'il était possible que le temps, comme la mémoire, re- « tournât en arrièr^^i, et, repassant sur les vestiges du pre- « mier âge, me ramenât près des fleurs que j'ai vues dans « ma jeunesse 1 S'il était possible qu'un jour le souvenir de « ma mélancolie présente devint mon plus doux conten- (( tement! S'il se pouvait que je retrouvasse la joyeuse et « suave conversation de mon amie, qui ouvrit à la fois mon « intelligence et mon cœur l que je revisse la campagne, nos « promenades, ses signes d'intelligence, ses regards, sa « beauté de neige et de rose, sa grâce, sa douceur, son ex- « quise pohtesse, et cette amitié sincère qui détournait « toute idée basse, toute intention impure et terrestre, amitié (( telle que je n'en vis plus depuis lors!.... Oh! vains souve- (( nirsî où emportez-vous ce faible cœur, dont je ne puisen- « core dompter les vains désirs?

« Rien de plus, Canção, rien de plus ! car je pourrais « parler ainsi mille ans sans m'en apercevoir ; et si, par (( hasard, on t'accuse d'être longue et fastidieuse, réponds « que l'eau de la mer ne peut tenir dans un vase étroit. Je (( ne chante pas de feintes galanteries, dans un vain désir (( de louange; j'expose des choses vraies, et qui me sont « arrivées. Plût à Dieu que ce fussent des fables et des « songes! »

C'est dans cette triste situation d'esprit, à trois mille lieues de son pays , que Camoens reçut la seule nouvelle qui pût aggraver ses peines : celle qu'il aimait n'existait plus.

Nous pouvons juger de la violence et de la durée de sa douleur par le nombre des poésies dans lesquelles il a déploré cette perte. Six de ses sonnets ', une églogue * et deux de ses sixtines ^ ont immortalisé ses regrets. Toutes ces pièces sont empreintes de la douleur la plus vive, de l'abattement le plus profond. Voici un de ces sonnets, dont presque tout

1 Les sonnets dix-neuf, vingt-neuf, soixante-douze, quatre-vingt-douze, cent quatre-vingt-six, deux cent trente.

2 l.a quinzième,

3 La troisième et la quatrième.

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