SONNET XCII
« Que pourrais-je donc demander encore au monde, lors- « que dans l'objet ^ù j'ai placé un si grand amour, je n'ai « vu que les rigueurs, l'indiiTérence et enfin la mort, que « rien ne peut surpasser? Puisque je ne suis pas encore ras- « sasié de la vie, puisque je sais déjà qu'une grande douleur « ne tue pas, s'il existe une chose qui cause de plus grandes « angoisses, je la verrai; car je puis tout voir. La mort, pour « mon malheur, m'a déjà mis en sûreté contre tous les (( maux. J'ai déjà perdu ce qui m'a enseigné à perdre la (( crainte. Je n'ai vu dans la vie que le manque d'amour; « je n'ai vu dans la mort que la grande douleur qui m'est « restée. Il semble que pour cela seul je sois né. »
Ces pressentiments;, qui annonçaient à Camoens d'autres infortunes, ne furent pas trompés. Cependant, pour quelque temps, sa position s'améliora. Francisco Barreto fut re^iiplacé, le 3 septembre 1558, par Dom Constantino de Bragança, frère de Dom Theodosio, qui avait montré à Lisbonne de l'estime pour le talent de Camoens. Ce vice-roi se hilta de réparer les torts de son prédécesseur, et nomma Camoens curateur des successions vacantes à Macao. M. Francisco Alexandre Lobo, apologiste-juré de tous les ennemis de notre poëte, veut qu'il ait dû cette faveur à Barreto ; mais cette supposition est contredite par tous les témoignages. Barreto n-'était que gouverneur, et ceux des historiens qui rapportent ce fait sans nomfner Dom Constantino, attribuent unanimement cet acte de justice au vice-roi.
Camoens se rendit à son poste à Macao en 1559. Cette jolie ville, demi-portugaise et demi-chinoise, ne faisa'it que de naître. Notre poëte put jouir pendant dix-huit mois, dans ce séjour, d'un de ces intervalles de tranquillité et d'aisance qui ont été si rares dans sa vie. C'est là, dit-on^, qu'il acheva en partie ses Lusiades,
On montre encore aujourd'hui à Macao une grotte qui a conservé le nom de Camoens. Suivant une tradition reçue dans la ville, il se retirait souvent dans cet endroit solitaire