‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 32 sur 223 · SUR UNE ESCLAVE NOMMÉE BABBE , OU BARBARA Í · texte numérisé non relu

SUR UNE ESCLAVE NOMMÉE BABBE , OU BARBARA Í

« Cette captive qui me tient captif, puisque je vis en « elle, ne vent plus q-ue je vive. Je n'ai jamais vu de rose « plact^e dans un bouquet qui fût plus ajiréable à mes yeux. « Je n'ai jamais vu de fleurs dans les champs, ni d'étoiles « dans les cieux, qui me parussent aussi belles que mes « amours. Elle a un visage charmant^ des yeux doux, noirs « et languissants, et cependant meurtriers. Klle a une grâce (( enchanteresse qui la rend la souveraine de celui dont « elle est l'esclave. Ses cheveux noirs font perdre an stu- « pide vulgaire l'idée que les beaux cheveux sont blonds. « Elle a la brune couleur de l'amour, et ses traits sont si « doux, que la neige voudrait changer de couleur avec « elle. Elle unit une douceur agréable à une certaine gra- (( vite ; elle est étrangiVre, mais non pas barbare. Son doux « maintien calme la tourmente; je trouve en elle la fin de « tous mes maux. Elle est la captive qui me tient captif, « et puisque je vis en elle, il faut que je vive. »

Cependant Manoel de Faria e Souza pense que Camoens ne tarda pas à rougir de cet attachement indigne de lui. Ce grand critique regarde le cinquième sonnet de Camoens. Dans mie prison obscure et basse j'ai été longtemps enchaîné, etc., comme un aveu et un repentir de cette faiblesse momentanée.

Le comte do Redondo^ qui aimait assez la poésie pour fournir à Camoens les motes de ses voltas ^, mourut le 19 février 1564. Il eut pour successeur l'ancien vice-roi Dom Antonio de Noronha, celui peut-être à qui notre poëte avait adressé ses stances sur le désordre du monde ^.

Camoens devait s'attendre à trouver un protecteur dans un homme de ce nom, et il ne paraît pas qu'il ait eu à se

1 T. IV, p. 285. — Lord Strangford [Poems from the Poriuguese, London 1803, in-16) appelle, je ne sais pourquoi, cette belle esclave Johanna.

2 Voyez, entre autres, T. IV, p. 213. — Les motes sont les motifs, et les volfas, le développement.

3 Voyez plus haut, p. xv.

VIE DE CAMOENS. XLt

plaindre de lui; cependant ce i'ut la troisième année de son administration, vers la fin de 1567, que, contre le serment qu'il avait fait à son départ, il résolut de retourner à Lisbonne.

Comme il manquait d'argent pour le voyage, un certain Pedro Barreio, qui allait à Sofala prendre le commandement de cette place, charmé de sa conversation, et désirant passionnément jouir de sa compagnie, lui offrit de le conduire jusqu'à cette ville^ où il trouverait des occasions faciles de retourner en Portugal. Camoens accepta cette offre ; mais il ne tarda pas à se repentir de son marché. Pedro Barreto se conduisit bientôt envers son compagnon de voyage en maître exigeant. Arrivé à Sofala, il mit tout en œuvre pour le retenir malgré ses promesses. Je crois que la seconde lettre que nous avons de Camoens peut avoir été écrite à cette époque^ ou peut-être dans les derniers temps de son séjour à Goa. On y lit :

« Ceux qui sont princesa la fois de condition et de

« race sont plus à charge que la pauvreté ; ils nous vexent « tant avec leur noblesse, que nous finissons par creuser « celle de leurs ancêtres, et il n'y a pas de blé si bien vanné (( où l'on ne rencontre un peu d'ivraie. Vous savez qu'il « suffît d'un mauvais moine pour donner à parler cà tout un « couvent.

« On ne peut pas avoir de patience avec l'homme qui veut « qu'on fLisse pour lui ce que lui-môme ne veut pas faire, i.e « peu de reconnaissance qu'on montre pour nos services « nous ôte la volonté d'en rendre à des amis qui tiennent « plus de compte de leur intérêt que de l'amitié. Priez pour « lui^ car il est de ceux dont je parle.

« Il est bien pénible de se composer un visage gai quand « le cœur est triste : il en est comme d'une étoffe qui ne « prend jamais bien certaine teinture ; en effet, la lune re- (( çoit sa clarté du soleil, et le visage reçoit la sienne du (( cœur. En vérité, ce n'est rien donner que de ne pas mêler « l'honneur à ses dons. On ne doil de remerciements qu'à « ceux qui suivent ce procédé ; car c'est une chose trop clié- « rement achetée que celle qu'il faut payer de son honneur. »

Il y eut bientôt rupture ouverte entre Camoens et Barreto. Abandonné à ses faibles ressources, le poëte tomba

XLir VIE DE CAMOENS.

dans la pauvreté la plus profonde. Manquant de tout, il était^ dit Diogo do Couto, réduit à vivre aux dépens de ses amis. Serait-ce alors que, se composant, comme il dit, un visage gai, il réclama poétiquement de Dom Antonio de Cascaes le complément de six poules farcies, dont celui-ci ne lui avait envoyé qu'une seule moitié pour à-compte, ou qu'il rappelait par un quatrain la promesse d'une chemise qu'un autre fidalgue lui avait faite ? Il s'offrit, enfin, à lui une occasion de délivrance. Le Santa Fé et quelques autres navires, venant de Goa et allant à Lisbonne, relâchèrent à Sofala. Il se trouvait à leur bord plusieurs amis de Camoens, Duarte de Abreu, Antonio Cabrai, Luiz da Veyga, Antonio Serrûo, Diogo do Couto qui a consigné ces détails dans ses Décades, et Heitor da Sylveira, que nous avons vu plus haut figurer dans le banquet poétique. Camoens se réjouissait de quitter avec eux Mozambique, lorsque l'inique Barreto réclama de lui vingt mille reis ^ pour prix de son passage à Sofala. Comment payer cette somme? Heitor da Sylveira, plus riche apparemment qu'au temps de son placet au comte do Redondo, y pourvut ; ou^ selon d'autres, les gentilshommes que nous venons de nommer remirent à Barreto les vingt mille reis. A ce vil prix, dit Manoel de Faria e Souza, furent achetés la liberté de Camoens et l'honneur de Pedro Barreto.

Diogo do Couto fit la connaissance intime de Camoens pendant cette relâche à Sofala. Cet historien a consigné dans ses Décades un fait bien propre à exciter nos regrets. « Cet excellent poëte, dit-il, pendant l'hiver qu'il séjourna (( à Mozambique, s'occupait de préparer les Lusiades pour « l'impression. Je le vis, de plus, travailler avec ardeur à un « livre intitulé le Parnasse de Luiz de Camoens, C'était un « ouvrage rempli d'érudition, de savoir et de philosophie : « on le lui vola *. »

Je ne sais sur quelle autorité Manoel de Faria e Souza suppose que c'est Camoens lui-môme qui l'a détruit ^.

1 Voyez Barbosa Machado, Bihl. Lusif.^i, III, p. 70.

2 Décad.%, 1. I, ch. 28.

3 M. Ferdinand Denis, dans son Histoire littéraire du Portugal et du Brésil, dont ii prépare une seconde édition, rapporte, au sujet de ce livre perdu, une conjecture de son ami, feu M. Verdier. Ce savant Portugais croyait

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