XLVIII VIE DE CAMOENS
bastien, à Foccasion d'une floche que le pape lui a^ait envoyée pour l'exciter contre les Maures. Dans sa quatrième élégie, adressée à Dom Leoniz Pereira, le poëte recommande à la bienveillance de ce gentilhomme le livre des histoires du Brésil^ qui avait paru en 1576, et que lui dédiait Pedro de Magalhães Gandavo. L'année d'après, il fit un sonnet en l'honneur de Dom Luiz de Atayde^, nommé pour la seconde fois vice-roi de l'Inde.
Malgré la célébrité que lui avait donnée son poëme, il vivait dans la retraite, car sa pauvreté était extreme. Il habitait une petite chambre dans la maison attenante à l'église du couvent de Santa Anna des religieuses franciscaines, au bout d'une petite rue qui conduisait à la maison des jésuites. C'est probablement au voisinage de ces religieuses qu'il faut attribuer son cent-quarante-quatrième sonnet, adressé à une trèsjeune et jolie personne qui prenait l'habit de cette maison.
Dom Sébastien, marchant contre l'Afrique, ne choisit pas l'auteur des Lusiades pour son poëte. Diogo Bernardes obtint cette charge^ qu'il paya par une longue captivité chez les Maures. Malgré cette injuste préférence, Camoens s'apprêtait, suivant Faria e Souza, à chanter cette campagne qui fut si funeste.
Cependant, la verve poétique de notre poëte^, jusque-là si abondante et si facile, commençait à tarir. Pedro de Mariz rapporte qu'un homme riche et de quahté. Dom Ru y Dias da Camará (Faria e Sousa l'appelle Dom Ruy Gonçales) lui commanda une traduction des psaumes de la pénitence. La besogne n'avançait pas. L'acheteur s'en plaignit durement au poëte, qui lui répondit avec douceur : « Quand je faisais des vers, j'étais jeune, bien portant, amoureux, entouré de l'afl'ection de beaucoup d'amis et de la faveur des dames ; cela me réchauffait et animait ma verve. Aujourd'hui je n'ai plus d'esprit, je n'ai plus cœur à rien. Voici mon Javanais qui me demande deux moedas pour avoir du charbon, et je ne puis les lui donner. » .
.Cependant il trouva encore un chanl funèbre pour Dona Maria, fille du roi Dom Manoel, princesse belleet savante*, qui mourut l'an 1578. En de meilleurs temps, l'in-
1 Je me conforme ici à l'opinion de Manoel de Faria e Souza, qui fait de cette Dona Maria la fille du roi Dom Manoel. On peut cependant concevoir du
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faille Dona Maria avait établi dans son palais une académie composée de femmes, entre lesquelles brillait la célòbre Aloysia Sigea, de Tolède. Voici cette épitaphe :
SONNET LXXXni
«Quelle proie emportes-tu, cruelle Mort? — Un jour {( brillant. — A quelle heure l'as-tu prise ? — Le matin. — « Sais-tu ce que tu emportes? — Je ne le sais pas. — Qui « t'ordonne de l'emporter? — Celui qui le sait. — Son corps, « qui le possède? — La terre froide. — Qu'est devenue la « lumière qui l'éclairait ? — Elle est rentrée dans la nuit. « — Que dit la Lusitanie? — Elle dit : Hélas ! je ne méritais . c( pas de posséder Dona Maria... »
Ce sont là probablement les derniers vers que Camoens ait composés. Hélas I il perdait à la mort de cette princesse la dernière de ses protectrices. Bientôt il fut réduit à vivre d'aumônes. Antonio, le Javanais qu'il avait amené de la Chine, allait la nuit dans les carrefours mendier. pour sa nourriture et pour celle de son maître.
(^est par une exagération^ qu'il a sans doute crue poétique, que le dernier traducteur anglais des Lusíadas, M. Mickle, a supposé que Camoens se plaçait sur le pont d'Alcantara, aussi écarté que notre pont d'Austerlitz, pour demander lui-même l'aumône aux passants. En vérité, les infortunes de Camoens sont assez grandes pour n'avoir pas lîcsoin que la fiction les exagère.
Faria e Souza raconte qu'une mulâtresse, nomméeBarbara*, marchande dans les rues de Lisbonne, donnait trèssouvent à Camoens ou à son Javanais un plat de ce qu'elle vendait, et quelquefois un peu d'argent. La seule consolation qu'il eût alors était d'aller le soir au couvent de Saint- Dominique,- dont sa demeure était voisine, et de s'entre-
doute sur ce point, en pensant : 1» que cette jeu^e princesse avait cinquantesept ans quand elle mourut; 2» que Manoel de Faria e Souza dit avoir vu un manuscrit où ce sonnet était adressé à Dona Maria de Távora, fille de Luiz Alvares de Távora. J'ajouterai que Camoens a dédié sa treizième élégie à Dona .Maria de Figueira, fille de mestre Melchior.
1 II ne faut pas confondre cette compatissante Barbara, marchande dans les rues de Lisbonne, avec la belle et séduisante esclave indienne du même nom, que Camoens a chantée dans les Endechas que nous avons cilécs. La vieillesse tl la pauvreté du poêle rendent cette supposition inadmissible.
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tenir avec quelques religieux^ entre autres, avec les pères Foreiro et Luiz de Granada. Il allait aussi souvent dans ce monastère entendre les leçons du professeur de philosophie morale *. Si le Forme de la création de V homme ne lui était pas, comme je pense, faussement attribué, il faudrait en rapporter la composition à cette époque.
Enfin, un cruel, un dernier malheur vint le frapper : il vit mourir son fidèle Javanais. Alors tout fut terminé : il n'était plus possible, dit Pedro de Mariz, que Camoens vécût après la mort de celui-là seul qui le faisait vivre.
Il tomba gravement malade, et fut transporté à l'hôpital. Conservant, dans ce moment suprême, ce sang-froid demirésigné et demi-sarcastique que nous lui avons déjà vu, il écrivit de cet asile une lettre dont il nous est parvenu ce fragment : « Qui pourra jamais dire que, sur un aussi « étroit théâtre que ce misérable grabat, la fortune se soit « plu à donner le spectacle d'une aussi grande infortune ? « Pour moi, loin d'accuser la cruauté du sort, je me range « de son parti contre moi-même; car il y aurait une sorte « d'impudence à vouloir tenir tête à tant de maux. »
Cette lettie, adressée, selon quelques-uns, à Dom Francisco d'Almeida^ ou plutôt, comme je le suppose, au comte de Vimioso, Dom Francisco de Portugal, neveu de Dom Manoel, ne le trouva pas sans pitié. Camoens sortit du refuge des pauvres. Je n'ignore pas que, suivant une autre tradition très-accréditée, Camoens serait mort à l'hôpital môme. Plusieurs raisons peuvent permettre d'en douter. La première, c'est que Camoens ne fut pas enterré dans le cimetière de l'hôpital, mais dans un coin de l'église de Santa Anna, sa paroisse; la seconde, c'est que Dom Francisco envoya au logis du poëte un drap pour l'ensevelir. Enfin, Manoel Corrca, énumérant {Comment, sur le ch, X, oct. 23) les hommes il lustres morts dans l'asile de la charité, ne cite pas Camoens.
L'opinion contraire, appuyée sur l'autorité de Barbosa Machado, est confirmée par une note écrite de la main dun pieux missionnaire. José Indio *^ sur un exemplaire des
1 Voyez Niceron» Mémoires, t. XXXVII, p. 253.
2 C'est le même José índio que M. Ferdinand Denis a mis eu scène dans un touchant épisode où il a résumé poétiquement toute la vie de Camoens. Voyez Scènes de la nature sous les Tropiques t