‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 59 sur 223 · Jupiter · texte numérisé non relu

Jupiter

C'est le nom sous lequel le poëte a cru pouvoir désigner cette puissance universelle, infinie^ à laquelle Pope et son religieux traducteur adressaient cette prière :

0 toi que la raison, que l'instinct même adore, Souverain maître et créateur De tout l'univers qui t'implore , Jéhovah, Jupiter, Seigneur !

Un poëme épique ne peut marcher sans fictions. Camoens avait à choisir entre trois sortes de merveilleux : les fables anciennes, la magie moderne, et les personnages allégoriques, tels que la Discorde, le Fanatisme, la Gloire, etc.

L'auteur de la Henriade a employé ce dernier moyen; mais son poëme, rempli d'ailleurs de grandes beautés, se ressent de la faiblesse et du vague des allégories.

Le Tasse a recours aux sortilèges; mais est-il bien sûr, comme l'a remarqué M. de Souza, qu'à l'époque où Camoens écrivait, il eût, comme le Tasse, la liberté d'introduire des magiciens dans son ouvraga? Pouvait-il, sans danger, à l'époque où l'inquisition s'établissait en Portugal, à l'époque où tout ce qui tenait à la magie était l'objet des poursuites de ce redoutable tribunal, faire usage des moyens que cette grande erreur de l'esprit humain fournit au Tasse sous un gouvernement plus doux, et dans un pays où les 'gens de lettres, alors comme à présent, ne croyaient pas plus à la magie qu'aux dieux du paganisme.^ Le poëte, aux yeux des inquisiteurs

de la foi, n'eût été lui-même qu'un magicien en commerce avec les démons. Dans une composition, d'ailleurs aussi vaste par son objet, mais aussi resserrée dans ses moyens d'exécution^ les niichines épiques employées depuis par le Tasse n'étaient point en proportion avec les grands objets que Camoens avait à peindre. Et quant à la vraisemblancfe, nous croyons que l'esprit se prête plus aisément à un genre de merveilleux qui met en jeu la cause première de tous les mouvements de la nature, sous le nom de Jupiter, ■ et toutes les causes secondes sous les fabuleuses dénominations de Bacchus, de Mars, de Vénus, de Neptune et de Téthys, qu'à un système poétique qui, à l'aide des sortilèges, livre aux démons l'antique forêt où les chrétiens doivent prendre le bois nécessaire à la construction de leurs tours et de leurs béliers; renferme Clorinde sous l'écorce d'un pin, Armide dans l'intérieur d'un myrte, et fait rompre l'enchantement par Renaud, que la magie noire avait transporté des rives du Jourdain aux îles Fortunées, et que la magie blanche a ramené des îles Fortunées aux rives du Jourdain. Aux allégories, aux opérations magiques, Camoens a préféré les fables anciennes. Ce n'est point là du paganisme : c'est un langage de convention parmi les poetes. Quand Boileau a célébré le passage du Rhin, n'a-t-il pas fait un dieu de ce fleuve ?

Au pied du mont Adule, entre mille roseaux, Le Rhin, tranquille et fier du progrès de ses eaux, Appuyé d'une main sur son urne penchante. Dormait au bruit flatteur de son onde naissante, etc.

La langue poétique est essentiellement païenne ; et nous ne voyons pas pourquoi l'auteur des Lusiades ne serait pas aussi bien autorisé à faire revivre les divinités fabuleuses qu'à en créer de nouvelles; à repdre à Jupiter sa foudre et à Vénus sa ceinture, qu'à conserver un char au Soleil et des doigts de rose à l'xVurore.

19. Sur un trône resplendissant d'étoiles paraît le dieu qui lance la foudre.

Ce portrait de Jupiter est d'une grande beauté, C'est le Jupiter Olympien, le souverain de la terre et des cieux, le suprême arbitre des mondes. Tous les autres immortels le contemplent dans un silence respectueux qu'ils ne rompent que par son ordre. On sent que l'auteur, tout païen qu'il est dans son épopée, écrivait sous l'influence des mêmes idées qui inspirèrent depuis à Chapelain les seuls bons vers peut-être qu'il ait faits :

Loin des murs flamboyants qui renferment le monde, Dans le centre caché d'une clarté profonde,

/ Dieu repose en lui-même, et vêtu de splendeur,

Sans bornes, est rempli de sa propre grandeur. Sous son trône étoile, patriarches, prophètes, Apôtres, confesseurs, vierges, anachorètes, Et ceux qui, par leur sang, ont cimenté la foi, L'adorent à genoux, saint peuple du Sc«nt roi.

Ces vers de Chapelain présentent un magnifique tableau; ils respirent cette gravité, cette tristesse majestueuse qui forme, ainsi que l'a remarqué un écrivain célèbre, un des caractères les plus frappants du christianisme^ et que Camoens ne pouvait introduire dans un ouvrage tel que le sien. Un poëme épique dont toute l'action se développe et s'accomplit sur des mers orageuses ou sur des rivages barbares, avait besoin d'un merveilleux qui, par des peintures variées, vînt sourire à l'imagination du lecteur ; et Camoens avait deviné cette judicieuse sentence du législateur du Parnasse :

De la foi d'un chrétien les mystères terribles

D'ornements égayés ne sont point susceptibles. . %

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