‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 6 sur 223 · VIE DE CAMOENS. XI · texte numérisé non relu

VIE DE CAMOENS. XI

la société des femmes. Tantôt c'est une volta en réponse à trois dames qui lui disaient qu'elles l'aimaient ; tantôt ce sont des redondilhas k de jolis yeux, qui ne voulaient pas le regarder ; une autre fois ce sont des couplets à une certaine espiègle qui l'avait appelé diable, et à laquelle il propose cavalièrement de se donner à /îu';plus loin, c'est un sonnet adressé à quatre femmes qu'il compare à Palias, à Vénus, à Diane et à Junon K Toutes ces faciles bagatelles prouvent la- délicatesse de son esprit, sans accuser l'inconstance de son cœur ; mais, pour ne rien taire, parmi ses sonnets et ses canções, il en est de fort tendres qui portent des adresses fort diverses. C'est Violante, puis Natércia, Dinamene, Belisa, Nise, Gracia, Beatrix, Inez, Orithya, que sais-je ? nous pourrions dérouler une liste de noms féminins aussi longue que celle des maîtresses de Don Juan. Les commentateurs, qui ont tous la manie des assimilations et qui voudraient faire de Camoens un second Pétrarque, fidèle au culte d'une seule Laure, ont trouvé un biais merveilleux pour ramener ces noms divers à l'unité : ils ont découvert un certain jour ^ en lisant une certaine églogue, que toutes ces appellations s'appliquent à une seule et même personne. Cela est possible ; cependant ils auraient été, suivant moi, plus près de la vérité, s'ils avaient dit que la plupart de ces pièces ont été composées avant que Camoens eût fait la rencontre de celle qui a été, depuis, l'occupation et la pensée unique de toute sa vie ; et même encore faut-il avouer que, pendant et après ce long et malheureux attachement, il lui est arrivé de se jeter, comme nous le verrons, dans des distractions bien singulières. Lui-nréme, d'ailleurs, confesse de bonne grâce l'inconstance de ces premières liaisons : « Au temps, dit-il, où j'avais l'habitude de vivre d'amour, « je n'étais pas toujours attaché ta la rame ; mais, tantôt libre « et tantôt esclave, je changeais de flammes et je brûlais « diversement (sonnet vn). » Au reste, Camoens a tant aimé, il a si bien et si longtemps célébré celle qu'il préféra, que, s'il eût vécu au temps des cours d'amour, il n'aurait pu manquer d'être absous par elles.

1 Sonnet 4i.

2 Voyez Manoel de Faria e Souza, Comment, sur les Bimas.

Xlt VJE DE GAMOENS.

On croit que ce fut un vendredi saint, et dans une église, comme Pétrarque, qu'il devint amoureux. Lope de Vega, qui ne nomme jamais Gamoens que l'excellent, qui dédia à sa mémoire la comédie del marido mas firme, et qui, au dire de Faria e Souza, dont il était l'ami, rafraîchissait souvent sa pensée par la lecture de ce grand poëte ^ appuie cette tradition, fondée sur les soixa,nte-dix-septième et cent-vingttroisième sonnets de Gamoens. Faria e Souza, en rapprochant cette pièce d'un passage de la septième canção, a été jusqu'à vouloir prouver astronomiquement ® que la première entrevue de Gamoens et de sa maîtresse eut lieu le 1 1 avril 1542, ce qui supposerait un amour bien. précoce, car notre poëte alors était encore au collège. Plus tard, dans une note de Cintra, Manoel de Faria e Souza se contente d'assurer que la rencontre eut lieu dans l'église das Chayas (l'église des plaies du* Ghrist) à Lisbonne. Quant à moi, j'ai grand'peur que le sonnet lxxvii ne soit tout simplement une traduction des fameux vers de Pétrarque :

Era 'l giorno ch' al sol si scolorano. . . .

ce que je crois d'autant plus, que, parmi les sonnets de Gamoens, beaucoup ne sont que des traductions du poëte italien.

Il nous serait plus aisé de peindre la maîtresse de notre poëte que de dire son nom. Gamoens a tracé bien des portraits d'elle ^, et il ne l'a jamais nommée.

Pedro de Mariz nous apprend seulement qu'elle était dame du palais et qu'elle mourut" fort jeune. Faria e Souza s'est signalé dans la recherche de son nom. Les nombreuses variations de cet écrivain sur. ce sujet attestent au moins sa bonne foi *. IF pensa d'abord, d'après l'autorité de

i Lope de Vega loue ainsi Camoens dalis le Laurel de Apolo :

El culto celestial se celebrava ^

Del mayor Vieriies en la iglesia pia, Quando por Laura Franco se encendia, Y Liso por Natércia se inflamava.

Liso et Natércia sont les anagrammes imparfaits de Luiz et de Catarina. Í No touro intrava, etc»

3 Voyez, entre autres, le sonnet 35»

4 Lope de Vega^ dans uii éloge en prose qu'il composa comme il se mourait^ et ffui est imprimé devant le commentaire des Lusiades (édil, de 1639), a dit

VJE DE CAMOENS. Xill

.1. Pinto Ribeiro *, que cette dame était Dona Catarina de Almeyda, parente de Camoens. Plus tard il crut découvrir que ce fut Dona Catarina de Atayde, fille de Dom Antonio de Atayde, favori de Dom Joâo III, et cette opinion a prévalu. Ceux qui y ajoutent une foi entière ne savent prohablement pas que, dans les notes 7 et 9 de Cintra, Faria e Souza est venu à penser que ce pourrait bien avoir été une (Qvidine Isabel, souvent chantée par Camoens sous l'anagramme de Belisa,

On voit que ce mystère est impénétrable. Pour moi, je trouve qu'il y a dans ce secret si bien gardé et qui défie toutes les recherches, quelque chose de délicat et de pudique qu'il faut respecter. Je n'imiterai donc point l'indiscrète curiosité de mes devanciers ; je ne chercherai pas à percer le mystère dont le poète a si convenablement, à mon avis, voilé le nom de sa Béatrix ; j'appellerai tout simplement cette belle inconnue celle qu'il aima.

Les poésies de Camoens qui se rapportent à ces premiers temps d'amour, sont pleines de passion et de délire. En voici un échantillon :

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