SONNET IX
« Je suis en proie à un état indéfinissable ; je frissonne « et je brûle en même temps; je pleure et ris au niéme.in- (( stant, sans en savoir la cause. J'embrasse le monde en- « lier et je ne puis rien étreindre. Toutes mes facultés sont « bouleversées : mon âme exhale un feu terrible, des ruis- « seaux de larmes coulent de mes yeux. Tantôt j'espère, (( tantôt je me décourage ; quelquefois je tombe dans le (( délire^ d'autres fois ma raison revient. Je suis sur la terre, <( et ma pensée traverse l'espace. En une heure je vis une « année ; en mille années je n'en puis trouver une qui me « satisfasse. Si quelqu'un me demande pourquoi je suis (( ainsi, je répondrai que je l'ignore. Je soupçonne cepen- « dant, Madame, que c'est pour vous avoir vue. »
Une passion si violente et si ingénieuse à la fois dut être
que, comme Camoens était le prince des poetes, Faria e Souza était le prince des commentateurs. II est permis de croire que, par cet éloge hyperbolique, Lope de Vega quêtait de Faria un commentaire pour lui-même, 1 L*un des précédents éditeurs des Rimas»
XlV VJE DE CAMÔENS.
payée de retour ; mais le rang et la fortune élevaient entre les deux amants une barrière infranchissable. Les parents de sa maîtresse, puissants à la cour, intervinrent, et un ordre d'exil obligea Camoens à quitter Lisbonne.
La date de ce premier malheur est incertaine; mais elle ne peut qu'être fort rapprochée de 1547. Le poëte exhala ses plaintes dans sa troisième élégie (0 Sulmonense Ovidio desterrado), dans laquelle il se représente suivant tristement de l'œil les barques qui sillonnent le Tage. Et, comme ce tleuve, à la hauteur de Santarém, ne peut porter que des bateaux, on en a conclu qu'il fut exilé à Santarém. Cette induction est précipitée. Les vers du poëte peuvent désigner une foule d'autres lieux du Ribatejo ^
Pendant les deux années que dura son exil, il composa plusieurs sonnets, dont quelques-uns roulent sur les peines de l'absence. Il fit aussi alors trois pièces de théâtre, deux mêlées de vers et de prose, El Rey Seleuco et Filodemo, et une toute en vers, les Amphitrioes, il écrivit même dès lors plusieurs chants des Lusiades, ce poëme auquel il rêvait depuis son enfance.
Il obtint en Lï49 la liberté de revenir à Lisbonne. Peutêtre son éloignement avait-il cessé d'être nécessaire à la tranquillité de sa maîtresse ; nous le craignons^ et nous pensons que c'est à cette époque qu'il faut rapporter plusieurs sonnets où il se plaint de l'inconstance et du manque de foi. Il avait alors vingt-cinq ans ; on se battait en Afrique, au Brésil et aux Indes : il résolut de s'embarquer pour (ioa. Le registre de la maison des Indes, que nous avons cite, porte, en 1550, son nom parmi ceux des volontaires inscrits pour le départ. Cependant un reste d'espoir lui fit préférer de passer en Afrique, où commandait Dom Pedro de Menezes^ oncle du jeune Dom Antonio de Noronha, son ami. On peut lire ses adieux au Tage dans son cent-huitième sonnet : Brandas agoas do Tejo,
Dès cette première campagne Camoens se conduisit en brave. Aussi a-t-il pu dire plus tard de lui-même, sans qu'on
1 Le Ribatejo est tout le pays que côtoie le haut Tage. — De l'exil supposé •le Camoeus à Santarém, on a conclu qu'il était né en cette ville : ses persécuteurs l'auraient ainsi renvoyé dans ses foyers; mais ce qui fait la base de ce raisonnement, l'exil du poêle à Santarém, n'est pas sufQsamment prouvé.