‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 75 sur 223 · Il n'a pu résister aux larmes de Vénus · texte numérisé non relu

Il n'a pu résister aux larmes de Vénus

Dans l'Enéide, comme dans les Lusiades^ Vénus va trouver Jupiter et l'invoque en faveur des héros qu'elle protège. La réponse du dieu est également une prédiction de leur grandeur future. Nous avons pensé qu'il serait agréable au lecteur d'avoir sous les yeux les vers de Virgile, et de pouvoir ainsi distinguer ce qui appartient au poëte portugais de ce qu'il a emprunté au poète romain.

oui subridens hominum sator atque deorum, Vultu, quo cœlum tempestatesque serenat.

Oscula liba\it natœ, dehinc talia fatur : Parce nietu, Cytherea; manent immota tuorum Fata tibi; cernes urbem et promissa Lavini Mœnia, sublimemque feres ad sidera cœli Magnanimum jEiiean; neque me sententia vertit. Hic, tibi fabor enim, quando hœc te cura remordet, Longius et volvens fatorum arcana movebo : Bellum ingens geret Ilalia, populosque féroces Contundet, moresque \iris et mœnia ponet, Tertia dum Lalio regnantem \iderit œstas, Ternaque transierint Rutulis hiberna subactis; At puer Ascanius, cui nunc cognomen lulo ,

Additur, Hus erat, dum res stetit llia regno,

Triginta magnos volvendis mensibus orbes Império explebit, regnumque ab sede Lavini Transferet, et Longam multa vi muniet Albam. Hic jam ter centum totos regnabitur annos Gente sub Hectorea, donec regina sacerdos Marte gravis geminam partu dabit Ilia proiem. Inde lupœ fulvo nutríeis tegmine laetus Romulus excipiet gentem, et mavortia condet Mœnia, Romanosque suo de nomine dicet.

His ego nec metas rerum nec têmpora pono, Imperium sine fine dedi; quin áspera Juno, Quœ mare nunc terrasque metu cœlumque fatigat, Consilia in melius referet, mecumque fovebit Romanos rerum dominos gentemque togatam.

Sic placitum. Veniet lustris labentibus œtas, Cùm domus Assaraci Phthiam clarasque Mycenas Servitio premet ac victis dominabitur Argis. Nascetur pulchra Trojanus origine Caesar, Imperium Oceano, famam qui terminet astris, Julius, a magno demissum nomen lulo :

Hune tu olim cœlo, spoliis Orientis onustum, Accipies secura; vocabitur hic quoque votis. Áspera tum positis mitescent sœcula bellis, Cana Fides, et Vesla, Remo cum fratre Quirinus, Jura dabunt; dirge ferro et compagibus arctis Claudentur Belli portée; Furor impius intus, Saeva sedens super arma, et centum vinctus ahenis Post tergura uodis, fremet horridus ore cruento.

^neid.y lib. I, v. 254 et seq.

La plainte attendrissante et les pleurs de sa fille

Touchent le souverain des hommes et des dieux;

Avec cet œil serein et ce front radieux

Qui fait taire les vents et calme la tempête ,

"Vers elle, en souriant, il incline sa tête,

Sur sa bouche de rose effleure un doux baiser,

Et par ces mots flatteurs se plaît à l'apaiser :

« Non, je ne change point; mes volontés suprêmes

« Pour ces nobles bannis demeureront les mêmes.

« Vous verrez s'élever ces remparts tant promis ;

« Dans le palais des cieux vous verrez votre fils.

« Mais, pour mieux vous calmer, je veux de votre Knée

• Suivre dans tout son cours la haute destinée.

0 De ce fils, votre amour, cent combats glorieux «i Signaleront bientôt le bras victorieux.

• Vainqueur de l'Ausonie, à ses peuples dociles

■ Il donnera des mœurs, et des arts*, et des villes. .1 Là, tandis que l'État fleurira sous ses lois, « Le printemps aux frimas succé<iera trois fois. « Assis, après sa mort, sur le trône d'Énée, « Ascague trente fois verra naître Tannée,

« Et de Lavinium aux remparts des Albaius ,

« D'Ilion relevé portera les destins.

« Là, durant trois cents ans, la superbe Italie

« Verra régner vos tils. Enfin la jeune Ilie,

« Mêlant au sang de Mars le noble snng des rois,

• Sera mère en uu jour de deux fils à la fois.

« D'une louve bientôt, sa nourrice sauvage,

« Romulus sucera le lait et le courage;

« De lui naîtra la gloire et le nom des Romains.

« Voilà ceux que j'ai faits les maîtres des humains.

« Leur pouvoir sera craint à l'égal du tonnerre,

« Aussi long que les temps, aussi grand que la terre.

« Junon même, Junon, qui, troublant l'univers,

« Arme encor contre vous l'air, la terre et les mers,

« Abjurant son dépit, et déposant sa haine,

« Un jour protégera la puissance romaine :

•« Tel est l'arrêt du sort. Dans le long cours des ans,

« Un temps, un temps viendra qu'en tous lieux triomphants,

« A la superbe Argos, à la fière Mycènes,

« Les fils d'Assaracus imposeront des chaînes;

a Et les lois des vaincus tout-puissants à leur tour

« Aux enfants des vainqueurs commanderont un jour.

« Ce héros qu'aux humains promet la destinée,

« Jules prendra son nom du fils de votre Énée ;

« Il domptera la terre; il s'ouvrira les cieux;

« Et vous-même, à la table où sont assis les dieux,

« Le recevrez vainqueur des'peuples de l'Aurore.

H Sous son astre brillant quels beaux jours vont éclore !

« Du métal le plus pur ses ans seront filés.

« Je vois la foi, les mœurs, et les arts rappelés;

« De cent verrous d'airain les robustes barrières

« Refermeront de Mars les portes meurtrières;

« La Discorde au dedans, fille affreuse d'enfer,

« Hideuse, y rugira sous cent câbles de fer,

« Et, sur l'amas rouillé des lances inhumaines,

« De sa bouche sanglante en vain mordra ses chaînes. »

13.0 Vénus! le père des dieux a ressenti lui-môme ton pouvoir.

Camoens se laisse emporter ici à son imagination. Il imite Virgile, mais il le gâte. Osculn libavit natœ. Il y a dans cette expression une douceur, une délicatesse qui exclut toute idée ;de passion : c'est le baiser d*un père. Le poëte portugais rappelle beaucoup trop le moment où, sur le sommet du mont Ida, Jupiter et Junon s'enveloppent d'un nuage d'or pour se dérober aux regards des dieux [Iliade). Mais si, dans cet endroit, Camoens a gâté son modèle en cherchant à l'embellir, il le surpasse, en effet, dans le reste du ta-

bleau. Quel charme, quelle vérité dans cette comparaison de Vénus avec l'enfant que sa nourrice a grondé et qui se montre inconsolable au milieu des caresses! On dirait que le poëte a voulu lui-même effacer l'impression qu'une peinture trop vive avait pu produire sur l'imagination du lecteur. Il nous reporte sur-le-champ aux grâces naïves, aux caprices innocents de l'enfance; et Vénus redevient la fille de Jupiter.

14. Si Antenor a pénétré dans le golfe Illyrien et jusqu'aux sources du Timave, etc.

Antenor potuit, niediis elapsus Achivis,

Illyricos penetrare sinus atque intima tutus

Régna Liburnorum, et fonteni superare Timavi, etc.

JEneid., lib. I,. v. 242.

Antenor, de îa Grèce affrontant la furie, A bien pu pénétrer dans les mers d'Illyrie, A bien osé franchir ce Timave fameux, etc.

Delille.

Entre Aquilée et Trieste, près d'un village qu'on appelle Borgo San Giovanni, on voit s'échapper de divers antres formés au sein des rochers, plusieurs sources fort considérables. Ces différentes sources se réunissent bientôt en une seule rivière qui, après un cours de mille pas, arrive à la mer. Elle se nomme Timao .-c'est le Timave des anciens. (Extrait des notes de Valckenaer sur le premier livre de l'Énéide.)

Nous parlerons d' Antenor à la treizième note du troisième chant.

lo. 0 prodige ! la mer tremble et bouillonne au milieu d'un calme profond !

Camoens rappelle, avec beaucoup d'adresse, un mot heureux qui* prouve to ite la présence d'esprit de son héros.

Gama retournait aux Indes en 1524, avec le titre de vice-roi. Sur la côte de Cambaye il fut surpris par un calme, et tout à coup la mer parut agitée d'un mouvement extraordinaire. Les matelots furent saisis d'étonnement et de frayeur. « Qu'appréhendez-vous.^ leur « dit le vice-roi ; ne voyez- vous pas que la mer tremble sous ses « maîtres? »

Barros rapporte cette aventure dans sa troisième décade. Elle s'explique par l'eiFet d'un tremldement de terre sous-marin.

16. Tu verras les ondes Éi7thrées frémir d'épouvante. Le texte porte : Tu verras la mer Rouge jaunir cVépouvante.

E vereis o mar Roxo tâo famoso, Tornar-se-lhe amarello de enfiado.

Camoens tombe rarement dans ce mauvais goût : c'est un tribut qu'il payait à son siècle. Ces ridicules jeux de mots, ces faux brillants qui, selon Boileau^ nous venaient de l'Italie, ont longtemps infesté toutes les littératures. On connaît ces deux vers de l'ancienne tragédie de Pyrame et Thisbé : v

Le voilà ce poignard, qui du sang de son maître S'est souillé lâchement... Il en rougit, le traître!

Corneille lui-même fait dire à Chimène :

Sire, mon père est mort . Mes yeux ont vu son sang, etc. ; Ce sang qui, tout sorti, fume encor de courroux De se voir répandu pour d'autres que pour vous.

Admirons les grands écrivains qui, malgré quelques taches, ont su donner tant d'éclat à la littérature de leur pays. Leurs défauts sont à leur siècle : leur génie est à eux.

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