La fille de Thaumas
La déesse Iris.
37. Et de raconter lui-môme les triomphes des Portugais sur les Maures de Tingis et d'Abyla.
C'est une grande adresse du poète d'avoir intéressé d'avance le
roi de Mélinde à la gloire des Portugais. Gama va bientôt l'entretenir des combats livrés aux Maures par les Lusitaniens, soit en Afrique, soit sur les bords du Tage. Il pouvait craindre de l'offenser par ce récit; mais le discours du prince le rassure. L'intérêt des Maures de Maroc et de Tanger ne peut, d'ailleurs, toucher que faiblement les Maures du Zanguebar ; et ce faible intérêt est plus que balancé par l'admiration que le roi de Mélinde a conçue pour les conquérants du royaume des Hespérides.
Ici se présente une objection souvent renouvelée. Les censeurs de Camoens conçoivent difficilement comment les faits que le roi de Mélinde admire sont parvenus à sa connaissance. Ils conçoivent encore moins qu'il ait pu comprendre le récit de Gama, surtout lorsque celui-ci compare sa navigation à celles d'Ulysse et d'Énée, comme si un barbare Africain dela côte de Zanguebar^ dit Voltaire, savait son Homère et*son Virgile. Voltaire, qui réunissait à son prodigieux talent une instruction si étendue et si variée, confond, d'une manière étrange, avec les habitants de la Cafrerie et les peuples sauvages de la partie méridionale de l'Afrique, les Arabes mahométans répandus sur la côte orientale, et jusque dans les Indes, dont le commerce avec l'Europe ne se faisait que par leurs mains. Ces Arabes étaient loin d'être sans littérature. Ils avaient dans leur langue des traductions de tous les bons ouvrages de l'antiquité. Leur école de Cordoue, établie dès le dixième siècle, avait produit des poètes, des astronomes, des mathématiciens, des philosophes. Un de leurs savants, Averroès, a joui longtemps d'une si haute réputation, que Raphaël l'a placé, dans son tableau de l'École d'Athènes, à côté des plus beaux génies de la Grèce.
Dépouillés successivement des conquêtes qu'ils avaient faites dans la péninsule, les Arabes portèrent dans leurs étabhssements d'Afrique et d'Asie une partie des connaissances dont ils avaient enrichi l'Europe ; et il n'est point contre la vraisemblance qu'il en restât encore quelque trace à Mélinde en 1497, époque de i'expédition de Gama. Osorius remarque, au sujet du prince qui accueillit si favorablement les Portugais, qu'il n'avait rien d'un Barbare ; que dans son air, dans ses paroles, tout annonçait des qualités dignes du trône. In omni autem sermone princeps ille non hominis barbari spécimen dabat^ sed ingenium et prudentiam eo loco dignam prœ se ferebat. (De rébus Emmanuelis.) Camoens a donc pu le représenter comme un homme qui ne manquait ni d'instruction ni de lumières; et pour marquer davantage sa pensée et se justifier par l'exemple de Virgile, il met dans la bouche du roi de Mélinde la réponse de Didon au discours d'Ilionée. iVows ne sommes que des Africains; mais le soleil n'éclaire pas de si loin les peuples de Mélinde j qu'ils ne sachent apprécier le mérite des grandes actions.
XoQ obtusa adeo gestamus pectora Pœni, Nec tam aversus equos Tyria Sol jungit ab urbe, JEneid., lib. I, v. 567.
Vous n'êtes point ici chez un peuple sauvage : Le soleil de si loin n'éclaire point Carthage.
Delille.