‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 86 sur 223 · Un beau jour se prépare · texte numérisé non relu

Un beau jour se prépare

Le récit de Gama sera long; mais la journée s'annonce à peine. On n'aperçoit encore sur l'horizon que les freins d'or des coursiers du Soleil. Tout fait silence autour de Gama. « 0 vento dorme, o mar et as ondas jazem; les vents dorment, la mer et ses vagues reposent; les chaloupes abritées parles vaisseaux sont immobiles sur leurs ancres. Il était impossible de mieux préparer le récit que le héros va commencer.

Maintenant, Calliope, apprends-moi ce que Gama raconta au roi de Mélinde*. Daigne inspirer un mortel qui t'aime, donne-moi les accents de ta voix divine ; et que le brillant inventeur de l'art de guérir;, le dieu qui te rendit mère d'Orphée, ne laisse plus s'égarer vers Daphné, Clytie ou Leucotlioé, l'hommage qu'il ne doit qu'à ta beauté.

Descends de la cime fleurie du Pinde ^, accours sur les pas d'Apollon. Il a quitté la fontaine d'Aganippe pour l'onde sacrée du Tage ; il m'y plonge avec lui. Viens accorder ma lyre ; ouvre-moi, pour les enfants de Lusus, tous les trésors de l'harmonie; ou je dirai que, jalouse en secret pour ton fils^ tu crains de lui donner un rival qui le surpasse.

Les Maures attendaient en silence que Gama commençât son récit. Il se recueille un moment, et d'un air assuré prend la parole en ces termes : « Tu m'ordonnes, grand roi^ (( de te raconter l'histoire de mon pays. Tu veux connaître « les Lusitaniens, leurs guerres, leurs triomphes et jusqu'à « leurs premiers pas dans la carrière des nations ^.

« Il est doux de célébrer les héros; mais les Lusitaniens « sont mes frères^, leur gloire est la mienne. Est-ce à moi (( qu'il appartient de prononcer leur éloge ? Et comment te « peindre en un jour cette longue suite d'actions mémora- « blés?... Tu le veux : j'obéis ; ce devoir, à mes yeux, l'em- « porte sur tous les autres. J'aurai soin de resserrer mes taie bleaux.

« Une pensée, d'ailleurs, me rassure et m'encourage :

« c'est que le mensonge ne saurait trouver place dans une « histoire si glorieuse et si pleine. Loin de créer ou d'à- <( grandir les événements, je ne dirai pas la moitié des faits « merveilleux dont elle abonde. Mais avant de parcourir (( avec toi nos annales guerrières, je vais, selon tes désirs, <( te montrer la grande région * où fleurit la Lusitanie.

Entre la zone boréale où règne un éternel hiver, et Far- « dent tropique où le soleil verse les feux qu'il refuse au « septentrion, est située la superbe Europe. Aîinord, à l'oc- « cident, l'Océan l'entoure de ses flots ; au sud, la Méditer- « ranée baigne ses rivages.

« A l'orient, elle confine à l'Asie. Deux grandes limites « l'en sépare : le Tanaïs ^, qui du haut dès monts Riphées « court à longs replis se perdre au sein des ondes Méotides; « et cette mer orageuse qui porta jadis vers les rivages « d'Ihon les vaisseaux de la Grèce irritée. liion n'est plus. « Le voyageur attristé en cherche en vain les débris.

« Au-dessous du pôle apparaisent les monts Hyberbo- « réens. C'est là que les fougueux enfants d'Éole ont fixé « leur séjour. C'est là que le flambeau du monde semble s'é- « teindre sur des sommets couverts de neiges et sur les gla- « ces éternelles qui chargent les mers, les fleuves et lesfon- <( taines.

« Au pied de ces montagnes et dans leurs profondes valet lées vivent des Scythes, peuples qui jadis disputèrent d'an- « tiquité avec la vieille Egypte ^. Peuples aveugles qui « cherchiez à connaître le berceau du genre humain, que « ne le demandiez-vous aux campagnes de Damas "^î

« Non loin des régions polaires s'étendent la froide Lapo- « nie, l'inculte Norwége et l'île des Scandinaves ^, de ces « guerriers farouches dont l'Italie n'a point oublié les vic- « toires. Un bras de l'océan Sarmatique se prolonge entre « les rivages de la Prusse, du Danemark et de la Suède, et « revoit au printemps les vaisseaux que l'hiver enchaînait « dans les ports.

« Entre cette mer et le Tanaïs habitent le Russe, le Mos- « covite^ le Livonien. Ils ont conservé la barbarie des Sar- (( mates leurs ancêtres ^. Les monts d'Hercynie ^^ sont « foulés par les Polonais, qui furent les Marcomans. Les Bo- « hèmes, les Saxons, les Pannoniens cultivent les contrées « que fécondent les eaux de l'Ems, de l'Elbe, du Danube et « du Rhin. Ils obéissent à l'empereur de l'Allemagne.

« Entre les derniers flots du Danube et le détroit qui vit « tomber Hellé ^^, s'agitent les Thraces belliqueux. La pa- (( trie du dieu Mars est esclave de l'Ottoman; l'Hémus et le « Rhodope frémissent sous les pas des Barbares; Byzance « est tombée sous le joug! L'ombre de Constantin a gém i « de cet affront.

« Franchis la Macédoine que baignent les froides eaux de « l'Axius *'. Voici la Grèce. Salut, terre féconde en héros, « patrie de l'éloquence, des beaux-arts et de la liberté ! « Noble contrée ! La gloire des armes et le génie des lettres « ont porté ton nom jusqu'aux cieux.

« Non loin de l'antique cité d'Anténor ^^ s'élève du sein (( des eaux la superbe Venise. Humble à sa naissance, elle « règne aujourd'hui sur le golfe qui baigne le pays des Dal- « mates. Cette terre qui s'avance au milieu des flots, c'est « ritahe. Le monde est plein de ses trophées; son génie « éclaira les nations qu'avait subjuguées sa valeur.

« Les flots lui servent de ceinture et les Alpes de rem- « parts. L'Apennin la parcourt etla divise ; l'Apennin qui fut «jadis témoin de tant d'exploits ! Rome n'est plus la fille de «Mars; ses guerriers reposent dans la tombe. Elle obéit « au ministre sacré d'un souverain dont le royaume n'est « pas sur la terre.

« La Gaule apparaît à nos yeux ; la Gaule, autrefois le « théâtre des triomphes de César. Elle est arrosée par la « Seine, le Rhône, la fraîche Garonne et le Rhin au lit pro- « fond. Sur une de ses hmites s'élèvent les montagnes où

« fut ensevelie la nymphe Pyrène **. L'or et l'argent ont « coulé,, dit-on, de leurs flancs embrasés.

« Du haut des Pyrénées se découvre la noble Espagne. « C'est la tête de l'Europe. Sa gloire et sa puissance ont « subi de nombreuses révolutions. On Ta vue plus d'une « fois au bas de la roue de la fortune ; mais jamais l'incon- « stance du sort, jamais la force ni l'adresse ne sauront « abattre ou flétrir les cœurs généreux qu'elle enfante.

« Elle s'avance vers la Mauritanie et semble vouloir fer- « mer le détroit qui fut le dernier des travaux d'Alcide. « Forte de son courage, de l'étendue de son territoire et « du nombre de ses ports, elle embrasse et voit fleurir sur « son sein différentes nations qui toutes rivalisent de noblesse « et de valeur :

« L'Aragonais qui s'illustra par la conquête de l'inquiète*^ « Parthénope, l'Asturien qui vit tous les efforls des Mu- « sulmans se briser au pied de ses rochers, le Navarrois « belliqueux, le prudent Galicien, les peuples de la Bétique, « de Grenade et de Léon, les guerriers de Tolède, et l'hé- « roïque Castillan qui devait un jour réunir tous ces peuples « sous sa glorieuse domination.

« L'Europe est couronnée par la Lusitanie, qui borde la « mer et voit le soleil descendre dans les flots. Le ciel a « voulu que ce royaume brillât par ses guerres contre le « Maure détesté, lerejetâtde son sein et ne lui laissât même « aucun repos dans la brûlante Afrique. C'est mon pays, « mon cher pays*^ Puisse le ciel y ramener mes heureux « navires! Puissé-je, à lafin de ma laborieuse entreprise, « revoir ses doux rivages^ les fouler encore et mourir!

« La Lusitanie doit son nom à Lusus, à cet ancien guerrier « qui suivit Bacchus dans ses voyages, et s'arrêta sur cette « terre dont il fut le premier habitant. Elle a vu naître le « pâtre fameux" dont le nom seul annonce la force et le « courage. 11 effraya la fortune des Romains, et couvrit de « confusion leurs plus célèbres généraux.

« Le Yieillard qui dévore ses propres enfants, le Temps, « . qui tour à tour élève et détruit les empires, avait reçu du « Destin l'ordre secret de donner un jour à la Lusitanie un « rang illustre parmi les royaumes de l'Europe, e.t voici par « quels événements s'accomplirent les décrets du ciel.

« Alphonse régnait en Espagne ^^ Alphonse, le fléau des « I^aures et le vengeur des chrétiens ; la Castille le pro- « clamait son libérateur. Le bruit de ses exploits vola des « colonnes 'd'Hercule aux montagnes Caspiennes, et les « guerriers en foule vinrent chercher sous ses drapeaux les « périls et la gloire.

« Ils quittaient pour les combats leur patrie, leurs tran- « quilles pénates et les châteaux de leurs aïeux. Si l'amour « de la renommée excitait leur courage, le zèle de la foi <( les enflammait encore davantage. Leur brillante intré- « pidité, leurs exploits attirèrent sur eux les regards et les « bienfaits d'Alphonse.

(( Parmi ces guerriers brillait le valeureux Henri. Se- « cond fils d'un roi de Hongrie, il avait appris de son père <( l'art de gouverner les peuples. La Lusitanie, qui n'était « pas encore un royaume, fut le prix de sa vaillance. Il « reçut, avec le titre de comte, la main d'une princesse qui (( devait le jour au monarque espagnol : Thérèse alla s'asseoir « avec lui sur le nouveau trône élevé par Alphonse.

« Le héros se montra digne de sa fortune. Il remporta « d'éclatantes victoires sur les enfants d'ismaël, et réunit « à ses domaines le territoire des vaincus. La naissance d'un « fils couronna tant de prospérités. Réjouis-toi, Portugal ! « les jours de ta grandeur sont arrivés: ce fils, présent du » ciel, ceindra le diadème des rois.

{( Vainqueur des infidèles sur les bords du Tage et du <( Douro, Henri les combattit encore sur les bords du Jour- « dain, dont les ondes baignèrent jadis le corps d'un Dieu. « Il vit tomber les murs de Solime, et le sceptre de Godefroi « remplacer le joug de l'impie.

« 11 venait, à l'exeni^le des princes chrétiens, de rentrer « dans ses États, quand le sort fatal vint terminer le cours « d'une si belle vie: il rendit son âme à celui qui la lui « avait donnée. Son fils, sa vivante image, avait à peine « atteint l'âge heureux de l'adolescence ; mais il promettait « un digne héritier des vertus de son père, et marchait (i régardes héros.

« Sa mère, en croirai-je une tradition qui remonte au « berceau de la monarchie portugaise ? sa mère ne crai- « gnit point d'offenser les mânes de Henri, et de former les « nœuds d'un second hyménée. Dans son délire, elle s'em- « pare du sceptre, le livre à Transtamai'^, et revendique (( comme sa dot tous les domaines de l'illustre orpheUn.

« Alphonse (c'était le nom que le jeune, prince avait pris « de son aïeul), Alphonse s'indigne et frémit. Dépouillé « par sa mère, persécuté par un tyran, il conçoit le hardi « projet de reconquérir son héritage. 11 le médite avec pru- « dence, et l'exécute avec audace

« La guerre intestine s'allume. Les champs de Guima- « raens se rougissent du sang des familles. Une mère mar- « che contre son fils. Ambitieuse et superbe, elle bravo le « ciel et la nature. L'amour maternel est éteint dans son « cœur :un autre amour le subjugue et l'entraîne.

(( Barbare Progné, impitoyable Médée, vous qui ven- « geûtes sur vos propres enfants les outrages de leurs « pères, le crime de Thérèse surpasse encore le vôtre. Et « toi, que l'amour rendit parricide, fille de Nisus *^ le (( délire des sens avait seul égaré ton cœur ; le délire des « sens et la soif de régner ont armé Thérèse contre son (( fils.

« Cependant la victoire a couronné le parti le plus juste, « Alphonse est triomphant ; les armes sont tombées des « mains des rebelles; mais la colère égare le vainqueur: « Thérèse est chargée d'indignes fers... Malheureux Al- « phonse ! as-tu donc oublié que Thérèse est ta mère, et

76 LES LL'SIADES.

« que le ciel venge tôt ou tard les d^'oits de la nature of- « fensée ?

(( La Castille s*émeut. Ses innombrables guerriers volent « au secours de la fille des rois. Le Portugais voit ven-ir « l'orage et le contemple sans s'émouvoir. La faveur des « cieux ne l'a pas encore abandonné. Il se confie à son « audace, et les champs de Valdevès sont témoins de sa « gloire et de la honte des Castillans.

« Mais déjà les vaincus ont réparé leur défaite; ils re- « viennent plus nombreux et plus terribles. Alphonse étonné « cherche un abri dans les murs de Guimaraens. Pressé de « toute part, manquant de vivres et menacé d'une perte « inévitable, il périssait^, si, par un dévouement héroïque, « Egas Moniz n'eût conjuré k tempête.

« Egas n'a pris conseil que de son zèle et de son amour « pour le prince. Il court, sans son aveu, porter à l'ennemi « des paroles de paix. Son nom, ses vertus, ont déjà susu pendu les haines: on l'écoute. Un traité souscrit par Egas « assure au monarque espagnol l'hommage de son rival. « Sur la foi des serments, l'ennemi s'éloigne; mais l'in- « domptable Alphonse rougirait de fléchir sous un maître.

« Le jour était venu où le noble fils de Henri devait, « humble vassal^ courber le front devant le fier Castillan. (( Egas, le fidèle Egas, va se trouver parjure aux yeux de « la Castille irritée. Il n'hésite point à sacrifier sa vie en « échange d'un hommage qui révolte la fierté d'Alphonse.

« Fidèle à sa parole, à l'honneur, il part. Sa femme et « ses enfants l'accompagnent. Arrivé dans les murs de To- « lède, il se présente au roi^ les pieds nus, le corps à peine « couvert du triste vêtement des criminels. Alphonse m'a (( désavoué, lui dit-il, venge-toi. Me voilà prêt à payer de (( mon sang une téméraire promesse.

({ J'amène à tes pieds mes enfants et leur mère. Leur vie « est à toi, si le sacrifice de l'innocence peut satisfaire un « cœur tel que le tien. Ma langue a prononcé le serment,

« ma main l'a souscrit : voilà mes seuls complices. Punis- « les ; et que les tortures inventées par les Périllus ^° et les « Sinis ^^ soient le prix de ma témérité.

» Tel, abreuvé déjà de l'amertume de la mort, le con- « damné livre sa tête à l'exécuteur, et attend le coup redou- « table : tel paraissait Egas prêt à subir son arrêt. Mais tant « de couyage et de vertu ont touché le cœur du monarque ; la « colère cède à la clémence.

« 0 fidélité portugaise ! ô dévouement comparable à l'ac- « tion sublime de ce' Perse qui, pour ouvrir à son maître les « portes d'une cité célèbre, se couvrit lui-môme de blessures, « et força Darius à s'écrier : Ah ! malheureux ! ne sais-tu (( pas que, pour racheter le sang d'un Zopyre^ je donnerais « vingt Babylones ?

« Mais déjà l'infatigable Alphonse se dispose à porter ses « armes au delà du Tage^ à conquérir les fertiles campagnes « habitées par les Maures. Déjà ses tentes se déploient dans « les plaines d'Ourique. Il campe fièrement en face des in- « fidèles avec sa faible mais valeureuse armée.

« La lutte qui se prépare va donner à chaque Portugais « cent adversaires à combattre. Alphonse, d'un œil tran- « quille, a mesuré les forces de l'ennemi ; et, rejetant les « conseils d'une prudence vulgaire, il se confie au Dieu qui « donne ou refuse la victoire.

(( Les Musulmans couvrent la plaine. Cinq rois les com- <( mandent, tous savants dans l'art de la guerre, tous célè- « bres par des exploits. Ismar est le nom du plus vaillant « d'entre eux. Ils sont accompagnés de belhqueuses Ama- <( zones ^-, dignes rivales des guerrières du Thermodon, et « de cette belle Penlhésilée qui combattit si vaillamment ({ pour la cause des Troyens.

« L'aube matinale répandait au loin la fraîcheur et la sé- « rénité ; le feu des étoiles commençait à pâlir, quand sur (( une croix lumineuse le fils de Marie apparut aux yeux (( d'Alphonse. Le héros se prosterne, et s'écrie dans l'ardeur

« de sa foi : C'est aux infidèles, Seigneur, c'est aux infidèles (( qu'il faut des prodiges, et non pas à moi qui crois à ta « puissance.

« Cet aspect miraculeux enflamme les Portugais. L'en- <( thousiasme se répand dans tous les rangs ; le nom de roi « vole de bouche en bouche ; un cri général s'élève jusqu'au « ciel et va retentir au camp des Barbares: Vive le grand Al- (( phonse î vive le roi de Portugal !

(( Tel un dogue furieux, excité par les cris du chasseur, « se jette en aboyant sur le taureau des montagnes. A sa « dent meurtrière, à ses rapides élans, le taureau oppose un « front terrible ; mais ses coups redoublés se perdent dans « les airs; et bientôt,, les flancs meurtris, les oreilles san- « glantes, la gorge déchirée, il tombe épuisé de fatigue et de « douleur.

« Tel, aux cris des soldats, s'élance le nouveau roi, en- (( flammé comme eux par le prodige. Les phalanges lusita- « niennes se précipitent sur ses pas. Les infidèles poussent « d'horribles clameurs et courent aux armes. Ils saisissent « l'arc et la lance; la trompette sonne, les instruments guérie riers retentissent de toutes parts.

(( Quand la flamme, animée par le souffle aigu de l'Aqui- « Ion, se répand dans la plaine et dévore au loin les bruyô- (( res desséchées, les bergers plongés dans le sommeil se ré- ,« veillent au bruit de l'incendie qui s'avance, rassemblent « leurs vêtements épars, et fuient en tremblant vers le ha- « meau voisin.

« Ainsi le Maure étonné prend à la hâte ses armes. Un mo- (( ment immobile, il s'ébranle tout à coup et pousse en avant « ses coursiers. L'avant-garde chrétienne reçoit sur une forêt « de lances la cavalerie des Musulmans. Les uns tombent « renversés ; les autres courent éperdus^ invoquant Ma- « homet.

(( Bientôt les deux armées se heurtent tout entières: « leur choc ébranlerait les montagnes. Les fiers animaux

«qu'enfanta le trident partagent la fureur des guerriers. « Des coups terribles sont portt's et rendus. Sur tous les « points la bataille s'enflamme. Cuirasses, cottes de mailles, « armures de fer, rien ne résiste à la furie portugaise.

« Les têtes sanglantes bondissent sur Tarène. La terre est « couverte de membres déchirés, d'entrailles palpitantes, « de cadavres livides. Le sang ruisselle dans la plaine et va « rougir au loin l'émail des prairies. Les Musulmans, vain- « eus, abandonnent enfin ce champ de carnage et d'horreur.

« Les Portugais élèvent des trophées et recueillent la riche « dépouille des infidèles détruits ou dispersés. Alphonse de- « meura trois jours sur le théâtre de sa gloire. Il venait de « vaincre cinq rois : en mémoire de son triomphe, il fit « peindre sur son bouclier d'argent cinq écussons d'azur.

« Les cinq écussons se disposent en croix sur le bouclier. « Dans les disques légers qui le décorent, la piété trouve « remblcmc des trente deniers pour lesquels fut vendu le « Sauveur du monde ^^

« Mais déjà le monarque a ressaisi les armes. Dans sa (( course rapide, il soumet Leyria où s'étaient réfugiés les « vaincus, Arronches mal défendue par ses fortes murailles, « l'illustre Santarém et ses plaines charmantes où le Tage « promène son onde paisible et pure.

(( Mafra tombe en son pouvoir. Cintra le reçoit dans ses (( murs ; Cintra, l'ornement de ces fraîches montagnes où (( Phébé eut jadis un temple. C'est là que les Naïades se « plongent dans leurs fontaines sacrées pour échapper aux (( traits brûlants de l'amour, qui les poursuit encore au fond « des eaux.

(( Et toi, reine des cités, superbe Lisbonne^ toi dont le sage « Ulysse ^* jeta les fondements de la même main qui avait « renversé la ville de Priam; souveraine des mers, tu vas ({ fléchir sous la puissance portugaise : elle a pour alliée une « escadre sortie des régions boréales.

(( Des bords du Rhin, de l'Elbe et de la Tamise, de pieux

« guerriers allaient aux champs de la Palestine combattre « les Sarrasins. Us s'arrêtent dans les eaux du Tage. Alphonse, « dont la renommée s'élevait alors jusqu'aux cieux, Alphonse « les associe à sa gloire et dirige leur valeur contre la ville <( d'Ulysse.

« La lune avait cinq fois renouvelé son disque lumineux, « lorsque, dans un dernier assaut, Lisbonne succomba sous « les efforts des assiégeants. Le carnage fut terrible comme (( la colère des vainqueurs;, affreux et prolongé comme le « désespoir des vaincus.

« Ainsi se rendit à nos armes une cité dont les murs « avaient bravé l'audace de ces enfants du Nord qui por- « tèrent jadis l'épouvante jusque sur les.bords du Tage et de « l'Èbre, de ces Barbares qui tirent oublier d'anciens noms « et donnèrent celui de Vandalie ^^ aux terres que le Bétis « arrose.

« Quand Lisbonne a cédé, quels remparts pourront désort( mais résistera la valeur d'un peuple dont le nom seul fait « des conquêtes? La terreur lui soumet l'Estramadure en- « tière, Óbidos, Torrès-Vedras, Alemquer^ où des eaux mur- « murantes portent la fraîcheur et la salubrité.

« Et vous aussi, terres transtaganes *^, si riches des trésors « de Cérôs, vous cédez à la fortune des enfants de Lusus ; (( vous leur livrez vos villes et vos moissons. Laboureur mu- « sulmaU;, tu ne cultiveras plus ces fertiles campagnes; « Elvas, Moura, Serpa, Alcácer, ne te prêteront plus leur (t abri : tes derniers remparts vont tomber.

« Évora , qui, par un canal immense suspendu majes- « tueusement dans les airs^, reçoit, de vingt sources diverses, « les eaux limpides dont s'abreuvent son territoire et ses « habitants, Évora, l'antique asile et le boulevard de Ser- « torius, cède en un moment à l'incroyable audace d'un « guerrier portugais, de ce fier Giraldo qui n'a jamais connu (( la peur.

« Toujours avide de gloire, impatient du repos, Alphonse

CHANT TROmEME. 8 1

« court venger sur Béja la destruction de Trancoso naguère <( livrée aux flammes par les infidèles. La résistance est « courte, et la vengeance terrible. Tout ce qui respire dans « les murs de la cité est moissonné par le tranchant du « glaive.

« Cézimbre et Palmella tombent avec elle : Cézimbre aux « ondes poissonneuses, Palmella qui, du haut de son rocher, « fut témoin d'une victoire inattendue remportée par « Alphonse. Un ennemi formidable accourait par le revers « de la montagne au secours de Cézimbre. C'était le roi de « Badajoz. Quatre mille cavaliers, une infanterie nombreuse « et richement équipée, marchaient sous ses ordres.

<( Tel qu'au retour du printemps, le taureau, dans sa fuit reur jalouse, s'élance en bondissant sur l'imprudent « voyageur qui vient troubler ses amours ; tel^ apparaissant « tout à coup, Alphonse se précipite sur les infidèles, et sème « dans leurs rangs la terreur et la mort. Leur chef épou- « vanté ne songe plus qu'à sauver sa vie. Il fuit, il entraîne « avec lui ses soldais frappés d'une panique terreur; et cette « déroute générale est l'ouvrage de soixante cavaliers.

« Alphonse ne laisse point reposer la victoire. Il appelle « de toutes les parties de son royaume des soldats accoutu- « mes à vaincre, et assiège Badajoz. Le courage impétueux, « la froide intrépidité, signalent tour à tour l'audace et le « génie du héros, et bientôt l'altière cité grossit le nombre « de ses conquêtes.

« Mais le ciel, qui diffère quelquefois le châtiment du cou- « pable, soit pour l'amener au repentir, soit par un dessein « mystérieux que les mortels ne sauraient pénétrer ; le ciel, <( qui l'avait protégé jusqu'alors contre tous les dangers, va « l'abandonner à la malédiction d'une mère offensée et cap- « tive.

«Il est assiégé dans Badajoz par le roi de Léon, Ferdinand, « qui redemande son antique domaine. Alphonse se prépare « au combat. Déjà les portes de fer roulent sur leurs gonds.

« impatient, il s'élance, les heurte dans sa course, et, tout « meurtri du choc, va tomber mourant au milieu des batail- « Ions ennemis.

« 0 grand Pompée l ne gémis plus de tes revers; pardonne « à Némésis, au Destin qui te livre à César. Les bords du « Phase qu'environnent les frimas, les campagnes de Syène « que le soleil dévore, l'Ourse glacée et l'ardent équateur « ont tremblé au seul bruit de ton nom.

« L'opulente Arabie, les féroces Sarmates, la Colchide si (( célèbre par la toison d'or^ la Cappadoce, la Judée qui n'a- <( dore qu'un Dieu, les Syriens efféminés, les Ciliciens bar- « bares, l'Arménie qui reçoit d'une montagne sacrée les « eaux de l'Euphrate et du Tigre :

« Toute la terre enfin, depuis la mer d'Atlas jusqu'à la « cime du Taurus, a vu ta gloire et tes triomphes. Si la for- « tune t'abandonne à Pharsale, ne rougis point de ta défaite : « le vainqueur d'Ourique, Alphonse est dans les fers ; il n'en « sortira que dépouillé de ses conquêtes. Un même destin « vous accable : Alphonse est vaincu par son gendre, comme « tu le fus par ton beau-père.

« Les revers du monarque avaient réveillé l'audace des Sar- (( rasins ; niais tous leurs efforts vinrent échouer contre lui « sous les murs de Santarém. La justice divine était satis- « faite. Des soins rehgieux succédèrent au tumulte des ar- (( mes ; et les vénérables restes de Vincent le martyr, transie portés du saint promontoire à Lisbonne, consolèrent la « piété des peuples.

« Alphonse, cependant, ne laissera pas impuni l'orgueil « des infidèles; mais^ fatigué par l'âge, il remet son épée en « de plus jeunes mains. Son fils, le généreux Don Sanche, c( passe le Tage avec une armée, poursuit les Maures au delà « de leurs domaines, et va rougir de leur sang le fleuve qui « baigne les murs de Se ville.

« De nouveaux trophées l'appellent dans les plaines de « Béja. Pressée de tous côtés par une armée formidable, elle

<( allait succomber. 11 y vole, il triomphe, et la ville est déli- « vrée. Mais le Maure, dans son désastre, conserve encore « l'espoir de la vengeance.

{( Déjà s'assemblent les guerriers du mont Atlas. Ils des- « cendent de leurs rochers, entraînant avec eux l'habitant « d'Ampéluse ^^ et de Tingis où régna jadis Antée. Le Maure « d'Abyla prend les armes. Aux rauques accents de la trom- « pette numide, s'est ébranlé tout le royaume de Juba.

« Le prince des croyants conduit cette armée turbulente. « Treize rois, ses vassaux, l'accompagnent. Il franchit les « mers, ravage, épouvante la Lusitanie, et court assiéger « Don Sanche enfermé dans Santarém ; mais son audace lui « sera funeste.

« Le Maure furieux multiplie les attaques et les ruses « guerrières. La baliste redoutable, les feux souterrains, « l'impétueux béher, ébranlent en vain les remparts. Le « courage et l'activité du héros sont plus grands que les « efforts de l'ennemi. Il résiste et combat sur tous les points.

« Le vieux monarque habitait alors la cité qui voit reverti dir ses prairies sous les eaux du Mondego *^ C'est là que, « dans un noble loisir, il oubliait les fatigues de sa longue « et laborieuse carrière. Mais il apprend le danger de son « fils. Sa force renaît; tout le feu de la jeunesse s'est ral- « lumé dans son cœur.

« Il vole, il arrive avec ses vieux compagnons d'armes au « secours de Don Sanche. Sous deux chefs si grands, la vic- « toire n'est pas longtemps indécise. Les Maures sont rompus « et défaits. La plaine est couverte de turbans, de manteaux, « dépouille précieuse ; de harnois brisés, de chevaux abat- « tus, de cadavres sanglants.

« Les débris de l'armée afilcaine abandonnent précipi- « tamment la Lusitanie. Le prince des croyants ne les re- « joindra plus : la mort a prévenu sa fuite. Un cantique de « reconnaissance et de joie s'élève du camp portugais. Dieu

« des armées î la victoire était ton ouvrage : c'est à toi qu'en « appartenait la gloire.

« Alphonse se voyait couronné de toutes les faveurs de la « victoire, quand il fut à son tour vaincu par l'âge. La pâle « mort vint toucher de sa main glacée le corps affaibli du (( monarque ; il paya le tribut qu'il devait à la nature.

« Les hauts promontoires le pleurèrent '^ Les fleuves at- « tristes roulèrent des larmes dans leur cours, et de leurs « flots gémissants couvrirent au loin les campagnes. Le souci venir de ses vertus était dans tous les cœurs, et les échos « de la Lusitanie répétaient : Alphonse, Alphonse !... Le hé- « ros n'était plus.

« Le jeune héritier de sa couronne s'était déjà montré di- « gne d'un tel père. Les bords du Bétis qu'il teignit du sang « des infidèles, les campagnes de l'Andalousie, où suc- « comba leur formidable armée, les murs de Béja, près de « céder à leurs efforts, avaient vu ses premiers exploits. '

« Don Sanche régnait depuis quelques années, lorsqu'il « forma le hardi projet d'enlever aux Musulmans et les (( remparts de Sylves et ses plaines encore sillonnées par « le soc des Barbares. Il fut puissamment secondé par une « escadre qui, des confins de la Germanie, portait en Pales- « tine des armes et des soldats.

- « Les désastres de la cité sainte avaient consterné l'Eu- « rope. Le Nord s'était ému, et la flotte guerrière allait, (( sur les traces de Frédéric, au secours de l'infortuné Lusi- « gnan, dont les soldats, vaincus par la soif, s'étaient ren- (( dus avec leur général au grand Saladin.

« Poussés par la tempête sur les rivages de la Lusitanie, « les Germains &e joignent aux Portugais : c'était toujours <( pour eux la guerre sacrée. 'Alphonse avait dû la conquête « de Lisbonne aux guerriers du Nord ; Don Sanche leur dut « à son tour la conquête de Sylves.

(( Non content ces succès qu'il obtient sur les enfants

« d'Ismaël, il porte la guerre chez les peuples de Léon, « inquiets rivaux de la Lusitanie ; réduit sous le joug la « superbe Tuy, entre en vainqueur dans les cités voisines, « et les force à respecter sa puissance.

(( Mais la mort ne respecte point les lauriers dont il vient « de se couvrir. Son fils lui succède, son fils dont la mé- « moire nous est chère encore. C'est le second des Al- (( phonses et le troisième de nos rois. Son règne fut marie que par le siège fameux d' Alcácer. Cette fière cité, si « souvent prise et reprise par les Portugais et par les ({ Maures, fut pour toujours purgée des infidèles.

(( Don Sanche monte après lui sur le trône ; monarque (( indolent, sans caractère et sans vertu. Les rênes de l'État « flottent dans ses mains : c'est le règne des favoris. Com- « plice et victime de leurs désordres, il soulève contre lui « la haine et le mépris des peuples, et les peuples indignés u demandent un autre roi.

« Avait-il donc imité les fureurs de Néron ? Avait-il, (( comme l'horrible fils d'Agrippine, outragé la nature, {( versé le sang des citoyens, brûlé la capitale de ses États ? (( Lui reprochait-on les voluptés de Sardanapale, ou la « cruelle extravagance du plus avili des successeurs d'An- « tonin =^^ ? '

« Ressemblait-il aux tyrans qui jadis épouvantèrent la « Sicile ? Avait-il, comme Phaliris, inventé des supplices «nouveaux? Non ; mais un peuple fier, qui n'avait obéi «qu'à des rois dignes de ce nom, ne pouvait plus avoir pour « maîtres que des héros ou des sages.

« Du fond d'une terre étrangère, le frère de Don Sanche « entend la voix du peuple. Il quitte Boulogne et Mathilde, « et reparaît aux! acclamations de la patrie, tandis que Don « Sanche, encore chargé du vain titre de roi, va finir obscu- « rément dans Tolède une vie dont le cours avait été trop « long pour sa gloire.

i( Le comte de Boulogne, Alphonse le Brave, a reçu les

« Étals de son frère : il saura les conserver et les étendre. « Gêné dans les étroites limites de la Lusitanie, il marche « à la conquête des Algarves, autrefois son apanage, chasse <( devant lui le Maure accoutumé aux défaites, et affranchit <( l'antiqae héritage des descendants de Lusus.

« Denis, son digne fils, lui succède. Avec lui, le Por- (( tugal fleurit et prospère. La Paix, fille du Ciel, ramène « sur celte terre les lois, les mœurs, les arts et l'abon- « dance. Les bienfaits du prince encouragent tous les ta- (( lents. Il renouvelle le siècle d'Alexandre.

« Coïmbre devient le séjour de Minerve et de ses labo- « deux favoris ; les Muses abandonnent l'Hélicon pour les « bords fleuris du Mondego : la nouvelle Athènes s'embellit « de tous les arts de la Grèce. C'est là qu'Apollon distribue « des couronnes d'or, de baccharis et de laurier.

« De nobles cités sortirent de leurs ruines. Des forte- « resses, des remparts protégèrent le royaume ; de pom- « peux édifices l'embellirent. La Parque respecta longtemps u les jours d'un monarque si cher à la Lusitanie.

« L'impatient héritier de sa couronne, le quatrième Alce phonse, saisit avec ardeur les rênes de l'État. Fidèle au «caractère portugais, fier, mais généreux, s'il brave l'or- « gueil des Castillans, il saura les défendre, au jour du « danger. Toute l'Afrique en armes menace l'Hespérie. A « peine les infidèles auront-ils touché les terres de Castille, « qu'on le verra voler au secours de son rival.

« Jamais Sémiramis ne couvrit de tant de guerriers les « campagnes de l'Hydaspe ; jamais ce conquérant si terce rible à l'Italie, cet Attila qui se proclamait le ministre « de la colère de Dieu, n'entraîna sur ses pas tant de com- « battants, que les souverains de Maroc et de Grenade « en rassemblèrent dans les champs de Tariffe.

« Ce déluge de Barbares épouvante le roi de Castille. M Peu touché de son propre danger, il tremble pour son

GIIANT TROISIEME. 8 7

« peuple, pour rilespérie entière menacée de subir une « seconde fois le joug des Sarrasins. La jeune reine alar- « mée, la belle Marie, fille du monarque portugais, court « elle-même implorer pour un époux le secours d'un père.

« Elle arrive dans le palais de ses aïeux. Un air de tris- « tesse se mêle à l'éclat de sa beauté. Ses yeux sont rem- « plis de larmes ; sa blonde chevelure flotte en désordre (( sur ses épaules d'ivoire. Tendrement accueillie par Al- « phonse, elle lui adresse, en pleurant, ces paroles sup- « pliantes ;

<( Tout ce que l'Afrique a enfanté de peuples barbares i( est descendu sur nos bords. Le roi de Maroc est à leur « tête. Jamais, depuis que l'Océan embrasse la terre de ses « flots, jamais on ne vit une armée si formidable. L'ou- (( trage et la fureur l'accompagnent; les vivants pâlissent « d'eîfroi, les morts se troublent dans leurs tombeaux.

« Le prince que tu m'as donné pour époux combat (( presque seul contre l'épouvantable armée des infidèles. (( Il va mourir pour la défense de son peuple; et moi, « veuve désolée, j'irai pleurer dans un exil obscur, sans <( époux, sans royaume et sans espérance.

« 0 toi, dont le seul nom porte la terreur sur les bords « du Moluca ^S hAte-toi de secourir un peuple malheureux, <( entends les cris dela Castille gémissante. Ah! si ton cœur <( ne dément point la bonté qui respire dans tes yeux, ô mon « père, hâte-toi, cours, vole : demain peut-être il ne sera <( plus temps.

« Telle autrefois la triste Venus implora Jupiter en fa- « veur d'Énée que la tempête avait égaré sur les flots. Le « père des dieux fut ému d'une pitié si tendre que, laissant « tomber de ses mains les redoutables foudres, il exauça « tous les vœux de sa fille. Que n'eût-elle pas, en ce mo- « ment, obtenu de Jupiter ?

« Mais déjà les escadrons portugais couvrent les plaines « d'Évora. Les lances, les épécs, les harnois dorés réflé-

8 8 LES LUSTADES.

« chissent les feux du soleil. Les coursiers impatients lien- <( Hissent et s'agitent sous leurs brillants caparaçons. La « trompette belliqueuse réveille les courages endormis dans « la paix, et frappe au loin l'écho des montagnes.

« Au milieu de ses guerriers paraît le valeureux Al- « phonse. Il marche précédé de l'étendard royal ; sa (été « altière domine toutes les autres; sa fierté, son courage, « enflamment les cœurs les plus timides. Bientôt il a dé- « passé la frontière, de ses États. Marie l'accompagne; la « terre des Castillans la porte avec orgueil.

« Les deux Alphonses se réunissent dans les campagnes « de Tariffe. L'armée africaine est devant eux, couvrant « au loin les plaines et les montagnes. Les plus braves « sont émus à la vue de cette innombrable multitude ; mais « la force du Christ soutiendra le bas de ses enfants.

(( Fiers de leur nombre et vainqueurs en espérance, les « Ismaélites se partagent déjà les terres des vaincus. Leur « sourire est insultant, leurs paroles menaçantes. Obscurs « enfants d'Agar, ils se disent les héritiers du grand nom « sarrasin ^'^ Possesseurs de quelques déserts, ils se procla- « ment les maîtres des nobles contrées de l'Ibérie.

« Tel se montra jadis l'énorme géant qui fît trembler « Saûl. D'une voix dédaigneuse, il méprisait les armes « grossières, la jeunesse et l'humble vêtement cîu berger « qui s'avançait contre lui. Mais David agite la fronde, et, (( d'un bras que dirige un invisible pouvoir, lance la mort « à l'arrogant Philistin.

{( Enfants d'Agar, vous ignoriez que les chrétiens étaient « soutenus par une puissance à laquelle l'enfer lui-môme « est contraint d'obéir! Cette force divine anime les deux « rois. Le Castillan s'avance contre les guerriers de Maroc; «le Portugais, plus ardent, se précipite sur l'armée de « Grenade.

« Les lances, les épées résonnent sur les harnois; les « combattants se mêlent et se confondent, invoquant à la

CHANT TROISIEME. 8t)

« fois, les uns Mahomet, les autres le belliqueux saint « Jacques ^^ Les blessés poussent des cris vers le ciel. Leur « sang coule par torrents, et forme un lac horrible où (( se noient leurs compagnons échappés au tranchant du « glaive.

« Les soldats de Grenade opposent vainement à l'impé- « tuosité portugaise leur pesante armure ; ils tombent et « périssent sous l'acier qui les couvre. Le guerrier lusita- « nien ne s'arrête point à ce premier triomphe ; il vole au « secours du Castillan, que pressaient encore les soldats de « la Mauritanie.

«Le char du soleil descendait vers le 'palais de Téthys; « son flambeau pâlissant annonçait le retour de Yesper, « quand la victoire se déclara pour les deux rois. Les «Maures, désespérés, s'abandonnèrent à leur destin, elles « derniers rayons du jour éclairèrent la plus épouvantable « défaite dont le monde ait gardé la mémoire.

« Le vainqueur des Cimbres en immola trois fois moins, « alors qu'il fit boire à ses soldats des eaux teintes du sang « des Barbares. Le Carthaginois qui, dès l'enfance, avait « juré la perte de Rome, signala sa fureur par un moindre « carnage, alors que trois boisseaux se remplirent des an- « neaux des chevaliers romains.

« Toi seul, ô Titus^ toi seul as pu envoyer autant d'âmes « au royaume des morts, dans cette lamentable journée « où tu ensevelis tout un peuple sous les ruines de Jérusa- « lem et de son temple. Mais n'en fais pas honneur à la «force de ton bras; il n'était que l'instrument des ven- « geances célestes; il accomplissait les paroles des prophètes « et les oracles du Christ.

« De retour dans ses États, Alphonse ne songeait plus « qu'à jouir en paix de sa grandeur et de sa gloire, lors- « qu'un tragique événement vint troubler les jours de sa « vieillesse. 0 toi qui sauves les mortels de l'oubli, Mé- « moire, redis-moi la funeste aventure de celte beauté

« malheureuse ^'* à qui Famour avait promis une couronne, « et qui ne l'obtint qu'au tombeau.

« Amour, toi qui règnes en tyran sur tes sujets les plus « fidèles^ sa mort fut ton ouvrage : c'est toi qui la punis « de son obéissance à tes lois. Impitoyable dieu, il est donc « vrai que les larmes ne peuvent adoucir la soif qui te dé- « vore^ et que le sang humain doit couler sur tes autels ^M

« Tu vivais^ belle Inez, solitaire et tranquille^ aban> «donnant ton âme à ces illusions, hélas! si passagères, «qui embellissent le printemps de la vie. Les rives du « Mondego fleurissaient sous tes pas; son onde pure aimait « à réfléchir ton image ^^, et les échos du vallon répétaient « le nom chéri que tu v^enais de leur apprendre.

« A ta douce rêverie répondaient les douces pensées de <( Don Pèdrc. Pendant les heures de Fabsence^ il savait te <( retrouver encore ; la nuit, dans la fugitive erreur d'un « songe; le jour, dans les tendres souvenirs qui de son cœur <( volaient vers le tien. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il en- « tendait, tout lui rappelait Inez et le bonheur.

« Nulle autre beauté ne peut lui plaire, nul autre hymen ne <( saurait le tenter. Amour, Amour! est-il;, pour un cœur que « tu possèdes, est-il dans Funivers d'autres charmes que les « tiens, un autre bonheur que celui dont tu l'enivres? Cepen- « dant le vieux roi s'inquiète et s'irrite. Le peuple murmure ; « il demande, pour Fhéritier du trône, un de ces nobles « hyménées qui consolident la puissance des rois, et assurent <( le destin des États.

« Le prince n'entend ni les vœux du peuple, ni les conseils (( d'un père et d'un roi. Inez le tient enchaîné : la mort « seule pourra les désunir... Inez mourra : Alphonse a proie nonce Farrét. C'est dans le sang de Finfortunée qu'il veut « éteindre le feu qui brûle au cœur de Don Pèdre. Ah ! quelle « fureur commande à la glorieuse épée qui fut la terreur <( du Maure, de se lever sur une beauté faible et timide !

« Des bourreaux la traînent aux pieds d'Alphonse. Le mo-

CHANT TROISIKME. 91

<( narque est ému; mais une affreuse politique demande ((.qu'elle périsse. Inez pleure et gémit. La vie n'est point ce <( qu'elle regrette le plus : elle pleure au souvenir du prince (( qu'elle adore, de ses enfants qu'elle va quitter pour tou- (( jours.

(( Dans sa douleur, elle lève vers le ciel ses yeux noyés de « larmes^ ses yeux, car des nœuds cruels pressaient ses (( mains captives^"; et, ramenant ses regards sur ces jeunes (( orphelins qui, dans un âge encore aussi tendre, resteront « seuls sur la terre, elle adresse ces paroles à leur inflexible « aïeul :

« Les monstres des forets, les farouches habitants des airs, (( ont quelquefois, à la vue de l'enfiince abandojinée, oublié (( leur instinct féroce. Une louve a nourri Romulus et son <( frère ; l'oiseau ravisseur a secouru Sémiramis aux déserts « de l'Assyrie.

« 0 toi, qui reçus de la nature les traits et le cœur d'un <( homme (si le cœur d'un homme a pu vouloir la mort d'une (( femme timide et sans défense, dont tout le crime est de <( captiver celui qui fut son vainqueur), seras-tu sans pitié <( pour les tristes enfants d'Inez? Ah! sois touché de leur <( misère et de la mienne. Que leur innocence te désarme, <( puisque celle de leur mère n'a pu trouver grâce à tes « yeux.

(( Ta main victorieuse a su, dans les combats, donner la <( mort aux infidèles. Ne saurais-tu donc aujourd'hui accorder <{ la vie à une infortunée qui n'a point mérité de la perdre? « Si mon amour t'offense, qu'un éternel exil m'en punisse. « Relègue-moi aux glaces de la Scythie, aux sables brûlants <( de l'Afrique, dans un désert sauvage où je puisse ensevelir (( à jamais mon infortune et mes larmes.

« Relègue-moi parmi lestions et les tigres; et peut-être « trouverai-je en eux la pitié que je n'ai point trouvée ((Chez les hommes. Là,, seule avec ma douleur, avec le « souvenir de celui qui m'est si cher, j'élèverai les en-

« fants que m'a donnc^s son amour. Ils me parleront quel- « quefois de leur père, et je ne serai pas tout à fait mal- <( heureuse.

« Le monarque attendri cédait à sa voix plaintive. Il vou- « lait lui pardonner ; mais le peuple et les Destins ne lui « pardonnent point. Les cruels conseillers d'Alphonse pres- « sent l'instant fatal. Ils tirent leurs épées. Chevaliers! de « quel sang allez-vous teindre vos armes? Défenseurs de la « beauté, en deviendrez-vous les bourreaux?

« Ainsi Pyrrhus autrefois leva le glaive sur la jeune et « belle Polyxène. Elle était la dernière consolation de la « vieillesse de sa mère; mais l'ombre d'Achille l'a con- « damnée. Pyrrhus appelle la victime. Elle obéit, semblable « à la brebis soumise et craintive ; et, jetant sur sa malheu- « reuse mère en délire un de ces regards qui apaiseraient « le courroux des cieux, elle s'abandonne au sanglant sa- « crifice.

« Telle paraît Inez sous le fer de ses meurtriers. Ils « frappent : des flots de sang inondent ce sein d'albâtre où a reposaient les amours, ces lis si purs qu'elle a baignés de « tant de larmes, cette tète charmante que Don Pèdre un « jour ornera du diadème. Les monstres, dans leur aveugle « rage^ ne songent point au supplice qui les attend ^^.

« 0 soleil, toi qui refusas ta lumière à l'horrible festin « d'Atrée^^ osas-tu bien éclairer un spectacle non moins « funeste? Profondes vallées, qui avez entendu les derniers <( accents d'Inez, le dernier son de sa bouche expirante^ le « nom de son fidèle Don Pèdre, ^^vous l'avez redit en longs « échos ^^

« Comme la fleur des champs ^^ se flétrit, à peine éclose, « et perd son parfum sous la main folâtre de la bergère « trop pressée d'en orner sa guirlande : telle pâlit et se dé- « colore la mourante Inez. Ses traits s'effacent, ses yeux « s'éteignent, les roses de son teint ont disparu avec sa (f vie.

« Les Nymphes du Mondt^go furent saisies de douleur. Des « ruisseaux de larmes coulèrent de leurs yeux, et formèrent « une source pure, éternel monument de leurs regrets. Les (( Nymphes affligées lui donnèrent le nom qu'elle porte « encore, le doux nom des Amours d'Inez. Passant, vois « cette clake fontaine : elle arose des fleurs ; ses eaux sont « des larmes... C'est la fontaine des Amours*^.

« Le jour de la vengeance ne tarda pas à paraître : Don « Pèdre, à peine monté sur le trône, poursuivit les meurtriers « fugitifs. Ils lui furent livrés par un autre Don Pèdre*'^ dont « la mémoire épouvante encore la Castille. Des nœuds san- « glants unirent les deux monarques, et rappelèrent le pacte « inhumain d'Octave avec Antoine et Lépide.

(( Implacable ennemi du vol, du meurtre et de l'adultère, « Don Pèdre fut juste, mais cruel ; le malheur avait aigri son « âme. On le vit contempler avec une joie féroce le supplice « des coupables. Il purgeâtes cités de leurs superbes oppres- « seurs ; sa justice immola plus de brigands qu'Alcide ou « Thésée.

« L'inexorable prince eut pour fils et pour héritier le faible (( Fernand. Le nouveau roi livra son pays sans défense aux « ravages des Castillans. La couronne chancela sur sa tête ; (( l'État tout entier pencha vers sa ruine : on eût dit que les « Portugais ne connaissaient plus de patrie. Les rois faibles « énervent les nations fortes.

« Une passion fatale, des liens coupables enchaînaient « l'indolent monarque. Épris de Léonore, il Pavait arrachée « des bras d'un premier époux; et, tranquille à l'abri d'un « honteux hymen, il oubhait, au sein de la mollesse, la sû- « reté de son empire et l'honneur de sa couronne. Tant le « cœur se flétrit dans l'esclavage d'un vil amour !

« Jamais le ciel n'épargna ces lAches faiblesses. La ruine « d'Ilion, la chute de Tarquin, la fin déplorable d'Appius, les « malheurs de David, la destruction de la tribu de Benjamin^ « les fléaux qui accablèrent la ville de Sichem et le roi Pha-

« raon, ces grandes calamités des peuple et des rois, eurent « leur source dans une passion criminelle.

« Rien de généreux ;, rien de grand ne germera dans les « cœurs où règne la volupté. Alcide amoureux revêt les « habits d'une femme et tourne le fuseau. Antoine, au mé- « pris de sa gloire, fuit sur les traces de Cléopûtre **. Et toi, « noble vainqueur de Cannes^ une vile esclave t'enchaîne à « Capoue.

« Mais comment échapper "^^ aux pièges qu'Amour sait « nous tendre entre les lis et les roses^, entre l'or d'une « blonde chevelure et l'albâtre qui se dérobe sous un voile « transparent? Comment résister au pouvoir d'une tête en- (( chanteresse? Plus dangereuse que celle de Méduse qui « transformait les cœurs en rochers, elle les change en (( brasiers dévorants.

« Quel mortel est à l'épeuve d'un coup d'œil, d'un sourire (( de la beauté ? Quelle défense opposer à des charmes cé- <( lestes qui pénètrent les âmes et ne laissent plus sentir que « le besoin d'aimer ? 0 vous qui avez connu l'amour et son « ivresse, pardonnez à Fernand. L'amour, qui le rendit si <( coupable, l'amour est encore son excuse. »

NOTES

1. Maintenant, Calliope, apprends-moi ce que Gama raconta au roi de Mélinde.

Fidèle au plan qu'il s'est tracé, Gamoens va faire entrer dans son poëme l'histoire entière de la Lusitanie. Une belle description de l'Europe, suivie d'un aperçu rapide sur les temps antérieurs à la monarchie portugaise, formera l'introduction de cette poétique histoire. 11 la suivra de règne en règne, depuis le comte Henri, premier souverain de Portugal, jusqu'au grand Emmanuel qui ordonna Texpédition d'Orient. Il fera plus : pour ne rien négliger de ce qui honore ses compatriotes, il annoncera au dixième chant, par une prédiction placée dans la bouche de Téthys, toutes les actions remarquables des vice-rois des Indes, depuis François d'Alm'eida jusqu'à Jean de Gastro. Gamoens cependant n'imitera pas la scrupuleuse exactitude de l'auteur de la Pharsale. Les lieux, les temps, seront à peine indiqués : son histoire marchera avec la rapidité et quelquefois avecle désordre apparent d'une composition lyrique. Aussi n'estce point à Giio, muse de l'histoire, qu'il s'adresse en ce moment; c'est à la muse héroïque, à Galliope.

Pour aider la mémoire du lecteur et le familiariser d'avance avec les personnages que le poëte se contentera de peindre à grands traits, nous donnerons ici l'histoire très-abrégée de chacun des princes nommés dans le troisième chant. La première note du quatricihe présentera dans le même ordre la suite des rois de Portugal jusqu'à Emmanuel inclusivement; et dans la première du dixième, nous placerons le tableau des vice-rois : de sorte que les trois notes réunies contiendront tout ce qu'il importe de savoir pour la prompte et facile intelligence de la partie historique du poëme.

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