LE COMTE HENRI
On a longtemps disputé sur l'origine du comte Henri. La chronique des rois de Portugal, dressée par Galvào et suivie par Gamoens, le fait naître d'un roi de Hongrie qu'elle ne nomme point, et que cer-
tains savants ont cm être Etienne I^^"". D'autres ont prétendu qu'il était de la maison de Lorraine ; et Camoens, comme on le voit par la neuvième stance du huitième chant, rapporte lui-même cette opinion, sans l'adopter ni la combattre.
Noj ITungaro o fazemos, porém nado Crem ser em Lotharirigia os estrangeiros.
Nos historiem lui donnent j)our berceau la Hongrie, et les e'trangers la Lorraine.
D'autres enfin le font neveu de Godefroy (fui conquit Jérusalem.
Toutes ces opinions ont été détruites par un manuscrit du douzième siècle, trouvé dans l'abbaye de Fleury, et imprimé à Francfort parle savant Pierre Pithou. C'est d'après ce manuscrit que Théodore Godefroy publia, en 1624, son traité de l'origine des rois de Portugal, où il prouve que ces princes descendent en ligne directe de l'auguste maison de France. Robert le Saint, fils de Hugues Capet, eut deux fils, Henri I, roi de France, et Robert, duc de Bourgogne. De Henri descendent les rois de France, et de Robert, les rois de Portugal.
Le comte Henri, arrière-pelit-fils de Robert le Saint, était passé en Espagne avec quelques chevaliers français attirés, comme lui, par la réputation du Gid. Il y fit des prodiges de valeur contre les infidèles, et reçut pour récompense, en 1072, le gouverneme?ît du Porto et la main de la princesse Thérèse, fille d'Alphonse VI, roi de Castille.
En 1094, il eut un fils dont la naissance causa tant de joie au roi Alphonse, que ce monarque donna a son gendre, en toute souveraineté, le Porto et ses dépendances.
On voit que Camoens a resserréles événements, et rapproché deux époques séparées par un intervalle de vingt-deux ans. Dans l'histoire, la récompense accordée par le roi de Castille au comte Henri n'est d'abord qu'un simple gouvernement; dans le poëme, c'est une couronne. (( Il n'y a jamais eu d'événement dans le monde, dit l'auteur « de la Henriade, tellement disposé par le hasard, qu'on pût en faire « un poëme épique, sans y rien changer. Il ne faut pas avoir plus « de scrupule dans le poëme que dans la tragédie, où l'on pousse « beaucoup plus loin la liberté des changements; car, si l'on était « trop servilement attaché à l'histoire, on tomberait dans le défaut « de Lticain, qui a fait une gazette en vers au lieu d'un poëme u épique. »
Le règne de Henri fut du reste aussi heureux que l'avait été son gouvernement du Porto. Il triompha des Maures dans vingt batailles, réunit à ses nouveaux États une partie de leur territoire, et fit même quelques conquêtes sur les peuples de la Galice et du royaume de Léon. Son voyage à la Terre-Sainte est fort douteux; mais il suffisait que ce voyage fût une opinion reçue en Portugal, pour que Camoens ne laissât pas échapper ce moyen de donner plus de relief au fonda-
leur de la monarchie portugaise. Il y revient encore, avec complaisance, à la neuvième stancedu huitième chant, que nous avons déjà citée dans cet article.
Despois de ter os Mouros superado, Gallegcs, e Leoriezes cavalleiros, A casa santa pasa o santo Henrique.
Porque o tronco dos reis se sautifique.
Après avoir vaincu les Maures, les peuples de la Galice et les guerriers de Léon, le pieux Henri va sur le tombeau du Christ sanctifier la tige de nos rois.
Ce prince mourut à l'âge de soixante- dix-sept ans, laissant au jeune Alphonse des États puissants et respectés de leurs voisins, des trésors considérables conquis sur les infidèles, et quelque chose de plus précieux encore, un ami dont il avait éprouvé lui-même les talents et la fidélité, et qu'il avait donné pour gouverneur à son fils. C'est cet Egas Moniz dont nous verrons tout à l'heure l'admirable dévouement.
ALPHONSE 1®'. (De 1112 à 1185.)
Alphonse, à la mort de son père, était trop jeune encore pour gouverner. La comtesse Thérèse fut chargée de la régence ; mais oubliant ce qu'elle devait à la mémoire de Henri et à sa propre dignité, elle contracta avec Ferdinand, comte de Transtamare, un mariage secret que quelques historiens ont révoqué en doute. Quoi qu'il en soit de la vérité de ce mariage, le favori régna sous le nom de la régente et abusa de son pouvoir. Le jeune prince craignit de se voir lui-même dépouillé de ses États. Né avec une àme ferme et courageuse, et aidé des conseils d'Égas Moniz, il leva des troupes; et, les armes à la main, demanda compte à Transtamare des actes de la régence. Les deux partis se rencontrèrent dans les plaines de Guimaraens, où Transtamare fut battu et fait prisonnier avec la comtesse Thérèse. Alphonse se montra plus que généreux envers le comte, qu'il se contenta de bannir du Portugal, et plus que sévère ^envers la comtesse, qu'il fit enfermer dans une étroite prison. Thérèse, indignée, implora le secours du roi de Castille. Alphonse VI n'était plus; mais son successeur, Alphonse YII, saisit avidement ce prétexte d'envahir le Portugal et de le réunir à la Castille, dont il avait été détaché par Alphonse VL Alphonse dePortiigal triompha de ce nouvel ennemi près de Valdevès, à quelque distance de Ponte de Lima. Il est probable que la victoire ne fut pas aussi complète que l'ont écrit les historiens portugais, puisque, bientôt ap»ès, le jeune Alphonse se vit assiégé dans Guimaraens \n\v l'armée castillane. Il s'y défendit avec toute l'opiniâtreté de son caractère, et la fierté que lui inspirait le souvenir de Valdevès ; mais
Guimaraens était mal approvisionné pour un siège. La famine se faisait déjà senlir, et les maladies alfaiblissaient journellement la garnison. Dans cette extrémité, Égas Moniz prit la résolution hardie d'aller, à l'insu de son maître, trouver le roi de Castille, et de lui promettre foi et hommage de la part du prince, si les Castillans consentaient à s'éloigner de Guimaraens. La probité du négociateur, le crédit dont il jouissait sur l'esprit de son élève, ne permirent pas au roi de Castille de douter que cette démarche ne fut autorisée par Alphonse. Il en douta d'autant moins qu'Égas Moniz s'était engagé à se remettre entre ses mains, avec sa femme et ses enfants, dans le cas où le prince refuserait de ratifier le traité. 11 se détermina donc à lever le siège, et reprit avec son armée le chemin de Tolède. Alphonse de Portugal, étonné de cette retraite, le fut bien davantage encore quand il sut de quel prix: il devait payer sa délivrance. Outré décolère, il déchira le traité. Égas Moniz n'avait plus qu'un parti à prendre, celui que l'honneur lui dictait. Il se rendit à Tolède avec sa famille entière, se jeta aux pieds du roi, et attendit tranquillement son arrêt. Le monarque eut assez de grandeur d'àme pour lui pardonner.
Aussitôt que le prince Alphonse eut dissipé les ligues extérieures et intérieures qiae Thérèse, du fond de sa prison, était parvenue à former contre lui, il tourna ses armes contre les Maures, avec le dessein de leur enlever les terres qu'ils possédaient au delà du Tage. Elles étaient sous la domination d'ismar, qui se hâta d'appeler à son secours ses nombreux vassaux. Il y en avait quatre parmi eux, qui portaient, ainsi que lui, le titre de roi. Ismar réussit, selon les historiens portugais, à rassembler une armée de trois cent mille hommes. Les Portugais n'en avaient que treize mille, qui battirent les trois cent mille d'ismar. C'est la célèbre bataille d'Ourique, où Alphonse fut proclamé roi par ses soldats, à la suite d'une apparition miraculeuse dont il leur fit lui-même le récit. Le jour de la bataille, au lever de l'aurore, il avait vu du côté de l'orient un rayon lumineux se développer tout à coup dans les airs, et former un cercle de feu autour d'une croix, du haut de laquelle Jésus-Christ lui avait dit : « Alphonse, tu seras vainqueur de tes ennemis. Je suis le Dieu des « armées, l'arbitre de la victoire, le distributeur des royaumes. « Tu trouveras dans ton peuple un courage et des ressources que tu « n'attendais pas. Aujourd'hui même, ii t'ofl'rira le titre de roi: (( n'hésite pas à l'accepter. » Alphonse vivait dans un siècle d'ignorance, mais on voit qu'il était fort supérieur à son siècle.
Après la bataille d'Ourique, son premier soin fut de convoquer à Lamego les étals du royaume, pour y faire confirmer par la n^ition le vœu de l'armée. De toutes les lois qui furent alors promulguées, la Xjlus remarquable, la seule même qui soit restée, est celle qui exclut du trône de Portugal quiconque ne serait pas né Portugais. Cette loi
était dirigée par la prévoyance d'Alphonse contre les prétentions de l'Espagne, comme on a vu depuis en France, à l'avènement de Philippe de Valois, la loi salique opposée comme barrière insurmontable aux prétentions de l'Angleterre.
Qu'il nous soit permis de rapporter ici un mot plein de sens que nous avons entendu à Lisbonne de la bouche d'un négociant de cette ville. C'était en I808. On s'entretenait d'un changement éventuel de dynastie, changement que le départ de la- maison de Bragancepour le Brésil semblait conseiller à la politique de Napoléon. Le négociant opposait à l'introduction d'une dynastie étrangère la loi fondamentale que nous venons de citer. « Où est cette loi? lui dit en l'interrom- « pant un officier français. Quel registre public en constate l'authen- « ticité? — Elle est écrite, lui répliqua son adversaire au verso de la « page où se trouve la loi salique. » C'est qu'en effet il est des lois qui ne s'écrivent que sous la dictée du temps, ^et qui reçoivent de l'antique respect des peuples une autorité que tous les registres du monde ne sauraient donner à des lois encore récentes.
Pour ne point laisser refroidir l'enthousiasme de son armée, Alphonse reprit le cours de ses conquêtes sur les Maures. Les infidèles occupaient toujours quelques places fortes dans les provinces méri- . dionales; Lisbonne était en leur pouvoir. Alphonse résolut de les en chasser. Tandis qu'il méditait ce projet, un heureux hasard amena dans les eaux du Tage une armée navale composée de Français, d'Anglais et d'Allemands qui allaient à la terre sainte sous la cond!iite de Guillaume-Longue-Épée,duc de Normandie. Ils s'associèrent à l'entreprise d'Alphonse, et après un siège de cinq mois la place fut emportée d'assaut. La chute de Lisbonne entraîna celle d'un grand nombre de villes.
Tant de succès inquiétèrent les Espagnols, qui, d'ailleurs, voyaient avec peine que le prince Alphonse eût pris le titre de roi. Ferdinand, roi de Léon, qui avait épousé une fille du monarque portugais, fut le premier à lui susciter de's embarras. Il finit par lui déclarer la guerre et vint l'assiéger dans Badajoz. Alphonse se disposait à combattre, lorsqu'en sortant des remparts il fut poussé par son cheval sur une porte de fer, avec tant de violence qu'il en reçut une dangereuse contusion. Affaibli par sa blessure, il n'en livra pas moins la bataille; mais il la perdit et tomba entre les mains des Espagnols, qui exigèrent de lui le sacrifice de tout ce qu'il possédait dans la <ialice et dans le royaume de Léon. Il avait alors soixante-quinze ans.
Il en avait quatre-vingt dix quand les Maures, encouragés par ses reverset par son grand âge, firent une irruption en Portugal, et allèrent investir Santarém où l'infant Don Sanche s'était renfermé. A cette nouvelle, le vieux roi part de Coimbre, et par une marche rapide les rejette sur la place, tandis que Don Sanclie, ju-évenu de l'arrivée de son père, en sortait pv)ur les combattre. Les Maures, surpris
et déconcertés, ne firent qu'une faible résistance, et laissèrent sur le champ de bataille la plus grande partie de leur armée.
Cet exploit termina la carrière militaire de ce grand homme; il mourut peu de temps après, âgé de quatre-vingt-onze ans. Il en avait régné soixante-trois.
SANCHE I®^ (De 1185 à 1211.)
Trois jours après les funérailles d'Alphonse, Don Sanche fut proclamé roi et couronné. Quoique brave et faisant bien la guerre, il s'appliqua particulièrement à repeupler les villes, à en fonder de nouvelles, à faire fleurir l'agriculture trop négligée sous son prédécesseur, à réparer enfin les ravages des Barbares. Le seul événement remarquable de son règne fut la prise de Sylves en Algarve 11 fut aidé dans cette conquête par des Croisés du Nord qui s'étaient embarqués pour la Syrie, et allaient au secours de Lusignan, roi de Jérusalem. C'était toujours pour eux, selon l'expression de Camoens, la guerre sacrée, o santo Marte,
Don Sanche mourut en 1211, après vingt-six ans de règne. 11 était si cher à ses peuples qu'ils l'avaient surnommé le Père de la Patrie,
ALPHONSE II. (De l2llàl22:L)
Alphonse II, fils de Don Sanche, avait toutes les qualités de son père. Il rétablit l'ordre dans l'administration de la justice, réforma le clergé; et s'apercevant que, pour échapper au service militaire, un grand nombre de jeunes Portugais, sans vocation véritable pour la vie religieuse, se réfugiaient dans les cloîtres, il força les moines de cette espèce à servir l'État et la religion contre les infidèles. Le pape Honoré III intervint dans cette aiï'aire et mit le royaume en interdit. Le roi demeura ferme, et répondit aux excommunications par des victoires sur les ennemis du nom chrétrien. Il finit par reprendre sur les infidèles la ville d Alcácer do Sal, après une bataille sanglante livrée sous les murs mêmes de la ville. Il mourut en 1223.
SANCHE II. (De 1223 à 1248.)
Sanche avait à peine vingt ans lorsqu'il parvint à la couronne. Sa première démarche fut de se réconcilier avec le clergé, qui s'était brouillé avec son père. Cet acte de condescendance, qui semblait devoir assurer le repos de son règne, fut la source de tous ses malheurs. La noblesse en fut mécontente, soi! qu'attachée à la mémoire du père, elle blâmât la conduite opposée du iîls, soit qu'ayant profité des revenus enlevés aux monastères, elle craignit de s'en voir dépouiller.
Toutefois les commencements de ce règne furent heureux : Don Sanche remporta plusieurs avantages signalés sur les Maures. Ces
premiers succès suspendirent les haines et les murmures; mais en même temps, ils enflèrent l'orgueil des ministres, qui s'attriljuaient tout l'honneur des victoires. Sanche avait reçu de la nature une àme droite, un cœur généreux, mais une facilité de caractère qui le livrait sans défense à quiconque essayait de le gouverner. Ses favoris disposèrent à leur gré des emplois et des honneurs, dissij èrent les finances de l'État, humilièrent les grands; et le peuple, dont il avait été d'abord l'idole, fit cause commune avec la noblesse. Les prêtres, ^ les religieux, s'élevèrent eux-mêmes contre lui à l'occasion d'un évêque du Porto qu'il avait dépossédé de son siège. Irrité de leur ingratitude, il alla contre eux beaucoup plus loin que son père. Alphonse II avait réformé le clergé ; Sanche II le persécuta malgré les menaces réitérées de la cour de Rome.
Une révolution se préparait; on publiait hautement que Don Sanche était incapable de régner. Les grands appuyaient ces discours du peuple, et provoquaient à grands cris le renvoi des favoris. Le roi, un instant eiï'rayé, promit tout et ne tint aucune de ses promesses. Les emplois publics, les dignités, le produit des impôts, continuèrent d'être la proie des favoris et de leurs adhérents. Les grands renouvelèrent leurs plaintes, le peuple ses doléances, et le pape ses menaces. Rien ne put arracher Don Sanche à l'esclavage où le tenaient ses ministres.
Le pape alors (c'était Innocent IV) ordonna à l'évêque du Porto et à celui de Coimbre de comparaître au concile de Lyon, pour y rendre compte de la conduite du roi. Les deux évêques^ auxquels se réunirent l'archevêque de Drague et les propres ambassadeurs du Portugal au concile, loin de justifier leur maître, le chargèrent encore davantage. Ils obéissaient aux instructions secrètes d'Alphonse, frère du roi, héritier présomptif de la couronne de Portugal : car Don Sanche n'avait point d'enfants. Alphonse avait épousé Mathilde, comtesse de Boulogue, et résidait alors en France. Les prélats portugais se rendirent auprès de lui et le reconnurent pour régent du royaume. 11 se transporta lui-même à Lyon, et négocia si bien avec le pape, que celui-ci, par une bulle adressée à tous les sujets du roi Sanche, nobles ou roturiers, leur jordonna, sous peine d'excommunication, d'obéir en tout au comte de Boulogne; la bulle est du 24 juillet )245. Un religieux de l'ordre de Saint-Dominique eut l'audace de la notifier à Don Sanche. Le roi céda tranquillement à l'orage, et se retira à Tolède auprès du roi de Castille. 11 honora son malheur par des vertus privées ; et beaucoup de bons esprits le regardent encore aujourd'hui comme un (tes princes que les historiens ont immolés à des concurrents plus heureux. On croit qu'il mourut en 1*248, trois ans après sa sortie du royaume.
ALPHONSE m. (De 1248 à 1279.)
Ce prince ne prit le titre de roi qu'après la mort de son frère. Sa régence fut extrêmement agitée. Des villes, des généraux restèrent fidèles à Don Sanche. Au nombre des amis du malheur, on compte Don. Garcie et Don Ferdinand de Souza. Ils s'étaient retirés à Trancoso au moment où la révolution se déclarait à Lisbonne. Ayant appris que Don Sanche avait résolu de se retirer en Castille, Don Garcie alla le trouver à Moreira, lui donna respectueusement d'excellents conseils, et lui offrit son bras et celui de ses frères. Malgré ses conseils et ses offres, le roi continua sa route : il était encore sous la domination des ministres qui l'avaient perdu. C'est de ces généreux Souza que descendent les Souza d'aujourd'hui, si dignes, à tous égards, d'avoir eu de tels ancêtres.
On cite encore l'inébranlable fidélité de Martin Freitas. Il commandait dans Coïmbre et supportait avec un courage opiniâtre toutes les privations inséparables d'un long siège, lorsque Don Sanche mourut. Alphonse s'empressa de l'en avertir; mais Freitas, craignant une surprise, demanda et obtint une suspension d'armes afin d'aller à Tolède s'assurer par lui-même de la vérité du rapport. Là il se fit ouvrir le tombeau du roi, lui remit dans les mains les clefs de Coïmbre, et lui adressa ces paroles : « Sire, tant que vous avez vécu, j'ai « essuyé mille dangers, souffert la soif et la faim, mangé du cuir et « bu de l'eau croupie, pour soutenir vos droits et vous prouver ma « fidélité. A présent que vous êtes mort, je remets entre vos mains « les clefs de la ville dont vous m'aviez confié la garde. Je dirai aux « habitants de Coïmbre que vous ne vivez plus, et que nous pouvons (( obéir à votre frère, sans manquer à nos devoirs envers vous. » Il faudrait plaindre celui qui ne serait pas touché de l'énergique simplicité de ce discours.
Alphonse fit oublier, par une administration sage et vigoureuse, ce que le principe de son élévation pouvait avoir d'odieux. Il cicatrisa les plaies qu'avait faites au royaume le règne des favoris, courba sous la loi commune le clergé, la noblesse et le i»euple, et donna de Féclat à son gouvernement par la conquête des Algarves.
Comme les calculs de la politique le dirigeaient bien plus que les aff'ections naturelles, il répudia la comtesse Mathilde, et épousa Béatrix, fille du roi de Castille. Il en eut plusieurs enfants, et mourut en 1279, après trente-quatre ans de règne. Il en avait vingt-sept quand la révolution le porta sur le trône.
DENIS. (De Í279 à 1325.)
Le règne de ce prince fut de quarante-six ans. C'est fàge d'or du Portugal. Comme Sanche I, Denis fit ffeurir les sciences et les arts,
qu'il cultivait lui-même avec succès, encouragea la culture des terres, releva les villes abattues, protégea le commerce, fonda des hospices, et fit respecter ses frontières.
C'est de son temps que l'ordre des Templiers fut aboli. Leurs biens formèrent la dotation d'un nouvel ordre militaire établi sous le nom d'Ordre du Christ, et qui subsiste encore glorieusement aujourd'hui.
La fin de sa vie fut troublée par l'ambition de son fils Alphonse, à qui l'impatience de régner mit les armes à la main contre son père. Denis parvint à apaiser tous ces troubles, et mourut tranquillement à Santarém, le 7 février 1325, dans la soixante-troisième
ALPHONSE IV, DIT LE iBRAYE. (De 1325 à 1357.)
Deux événements également célèbres, quoique d'une nature bien différente, font époque dans le règne d'Alphons€ IV, la bataille de Tariffe et la mort d'inez de Castro.
L'empereur de Maroc, Alljohacem, appelé par le roi de Grenade, était descendu en Espagne avec une armée formidable. Le roi de Castille avait tenté vainement de s'opposer à la descente. Son escadre, commandée par l'amiral d'Aragon, avait été détruite ; l'Espagne entière se crut reportée au temps de Roderic et du comte Julien. Le roi de Castille, Alphonse, onzième du nom, eut recours au roi de Portugal. La reine Marie, fille du monarque portugais, fut chargée de la négociation. Le danger menaçait les deux Alphonses ;- ils oublièrent les prétentions réciproques qui les avaient longtemps divisés,réunirent leurs forces contre l'ennemi commun, et vinrent lui présenter la bataille dans les environs de Tariffe, dont il avait formé le siège. Les infidèles, après une longue résistance, furent mis en pleine déroute. Il en périt plus de deux cent mille, si l'on en croit les historiens espagnols et portugais. Deux fils d'Albohacem furent tués à ses côtés; et lui-même n'échappa à la mort qu'en fuyant vers Algésiras, où il se rembarqua précipitamment avec les débris de son armée, tandis que le roi de Grenade courait se renfermer dans sa capitale.
Avant la bataille, les deux rois avaient tenu conseil. La plupart des généraux étaient d'avis d'éviter le combat pour ne pas risquer tout en un jour. Le roi de Portugal combattit noblement cet avis, et son opinion entraîna celle du conseil. C'est à lui que les t'eux armées attribuèrent l'honneur de la victoire, en lui décernant, par acclamation, le titre de brave. De l'immense butin fait sur les infidèles, il ne prit pour lui que l'étendard et la trompette du roi de Maroc.
Des chagrins domestiques l'attendaient à son retour. Don Pèdre son fils, marié depuis l'année 1335 à Constance, fille de Don Manuel,
petit-fils du grand Ferdinand, avait conçu une passion violente pour Inez de Castro, dame d'honneur de la princesse. Constance était belle et vertueuse ; elle adorait Don Pèdre ; et la découverte qu'elle fit des amours du prince la conduisit au tombeau. Le peuple, les grands, la plaignirent, et, n'osant accuser Don Pèdre, se répandirent en murmures, en conjectures odieuses contre Inez, qui cependant pleurait la mort prématurée de Constance. Don Pèdre, toujours plus épris de sa maîtresse, lui donnait hautement tant de marques de respect et d'amour, qu'on ne doutait presque point qu'il ne l'eût épousée, et que son dessein ne fût de la placer avec lui sur le trône après la mort d'Alphonse. Le roi, pour s'en assurer, lui proposa un mariage aussi utile à l'État qu'honorable pour lui. Don Pèdre s'y refusa constamment. Éclairé par ce refus, lisant de loin dans l'avenir, et craignant qu'un jour les enfants d'Inez ne parvinssent à ravir la couronne au jeune prince que Don Pèdre avait eu de Constance, excité d'ailleurs par ses conseillers intimes, Diogo Lopez Pacheco, Pedro Coelho, et par le grand sénéchal du royaume, tous trois ennemis déclarés de la famille des Castro, le roi consentit à sacrifier Inez à ce qu'ils appelaient la raison d'État. AiFermi dans ce dessein, il partit de Montemayor, accompagné de ses trois favoris, et se rendit à Coimbre, où Inez vivait fort retirée. Là, des chevaliers, des hommes distingués jusqu'alors par des actions dignes de leur naissance, assassinèrent de sang-froid une femme qui n'avait pour défense que sa jeunesse, sa beauté, ses larmes et les cris de ses enfants.
Don Pèdre, au désespoir, prit les armes, porta le fer et la flamme dans les provinces où étaient situés les biens des meurtriers, et ne reparut à la cour que lorsque Pacheco, le sénéchal et Coelho se furent eux-mêmes bannis du royaume.
Alphonse IV ne survécut pas longtemps à cette catastrophe. Il mourut en 1352, âgé de soixante- dix-sept ans.
DON PÈDRE. (De J325à 1357.)
Le premier acte de sa puissance fut de venger la mort d'Inez. Pacheco et ses deux complices furent déclarés traîtres à la patrie, et leurs biens confisqués ; mais c'était peu pour une àme aussi ardente, aussi ulcérée que l'était celle de Don Pèdre. Les proscrits s'étaient réfugiés en Espagne ', il obtint leur extradition de Pierre le Cruel, à qui il livra en échange quelques seigneurs castillans qui avaient cherché un asile en Portugal. Le sénéchal et Coelho furent mis à mort sous les fenêtres du palais ; la plume se refuse à retracer les circonstances de leur supplice. Pacheco s'était échappé.
Cette sanglante exécution terminée, Don Pèdre voulut rendre les derniers honneurs à Inez, et la proclamer reine de Portugal. Il se
transporta d'abord dans la ville de Cantanhede. Là, en présence de la noblesse et du clergé, il jura qu'il avait épousé Inez de Castro, et produisit les témoins de leur union ; après quoi les prélats déclarèrent au peuple le mariage de Don Pèdre et d'Inez.
lise rendit ensuite à Goïmbre, au couvent de Sainte-Claire. Inez fut exhumée, revêtue des habits royaux, et placée sur un trône avec une couronne sur la tète. Les grands, les seigneurs de la cour la reconnurent pour leur souveraine, et lui baisèrent les mains. Un char magnifique, suivi d'un long cortège en deuil, la conduisit au monastère d'Alcobaça, lieu de la sépulture des rois de Portugal. La pompe funèbre marchait entre deux files de flambeaux qui bordaient la route depuis Coimbre jusqu'à Alcobaça. Là, les tristes restes d'Inez furent rendus au cercueil.
Après avoir ainsi réhabilité la mémoire de son amante, il s'adonna tout entier aux soins de son gouvernement. Il i'éforma les lois et les mœurs ; mais il porta dans ses réformes une rigueur qui fut quelquefois de la cruauté. De simples délits étaient punis de mort, aussi bien que le vol et l'adultère. 11 fit trancher la tête à un gentilhomme qui avait coupé les cercles du tonneau d'un laboureur. 11 y a loin de cette manière de rendre la justice à celle dont saint Louis, assis au pied d'un chêne, la distribuait à ses sujets.
Don Pèdre mourut à Estremoz, le 18 janvier 13G7. Il avait vécu quarante-huit ans, et en avait régné neuf. Il fut inhumé dans le monastère d'Alcobaça, à côté du tombeau d'Inez.
DON FERNAND. (De 13G7 à 1383.)
Jamais prince ne parvint à la couronne sous des auspices plu^ favorables. Le Portugal jouissait d'une paix profonde. Le commerce était florissant, les campagnes bien cultivées, et les linances en bon ordre. Tous ces avantages se perdirent par l'insouciance du roi et par la faiblesse de son caractère, par des guerres mal entreprises et mal conduites, par son penchant immodéré pour les plaisirs^ et enfin par la passion aveugle que lui inspira Léonore Tellez, déjà mariée à Don Laurent da Cunha. Fernand fit casser le mariage, et épousa solennellement Léonore, au grand scandale de ses sujets. Cette femme artifificieuse, qui osa même lui donner un rival dans la personne du comte Andeiro, l'un des favoris du monarque, l'entraîna de faute en faute, et mit le royaume à deux doigts de sa perte. Fernand commençait à ouvrir les yeux sur le caractère de son favori et sur la conduite de la reine, lorsqu'il tomba dangereusement malade. Il mourut à Lisbonne, le 22 octobre 1383.
*2. Descends de la cime fleurie du Pinde/elc.
Cette invocation à Calliope rappelle le beau début de l'ode de J.-B. Rousseau, sur la naissance du duc de Bretagne :
Descends de la double colline, Nymphe dont le tîls amoureux Du sombre époux de Proserpiue Sut fléchir le C(pur Tigoureux.
Viens servir Tardeûr qui m'inspire; Déesse, prête-moi ta lyre.
Ou celle de ce Grec vanlé Dont l'impitoyable Alexandre, Au milieu de Thèbes en ceiidrcj Respecta la postérité .
3. ïu veux connaître les Lusitaniens, leurs guerres^ leurs triomphes, et jusqu'à leurs premiers pas dans la carrière des nations.
Le poëte, qui va devenir l'iiistorien de sa patrie, suppose, avecvraisemblance, que le roi de Mëlinde, instruit du grand objet de la navigation des Portugais, veutremonter jusqu'à Torigine d'une nation capable d'une pareille entreprise. Ainsi commence cette longue chaîne dont le premJer anneau se rattache à Lusus, ancien compagnon d'armes de Bacchus, et le dernier à Gama, second conquérant des Indes.