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N DE LUTH

5i LES LUTHISTES

Les danses d'Attaingnant se répandirent rapidement au dehors ; on retrouve « Tous mes amys », dans les Madrigali novi (1533) de Valerius, publiés à Rome. Tylman ou Thielman Susato reproduit « Sans roch » avec quelques modifications, en 1551, et aussi « Le cueur est bon ».

Attaingnant donne encore d'intéressants préludes. Le Prélude II, très développé, s'écoule avec une surprenante liberté rythmique, dans une note grave et pensive. Lentement, les imitations s'étirent ; çà et là, quelques séquences soulèvent la mélodie, puis, par des touches discrètes, tout l'ensemble s'atténue et se voile jusqu'à la conclusion.

Après la mort d'Albert de Ripe, son élève et admirateur, Guillaume Morlaye, qui faisait la traite des nègres, rassembla ses compositions et les fit paraître dans 6 livres de luth échelonnés de 1553 à 1558. En 1553 également, Adrien Le Roy et Robert Ballard apportaient, eux aussi, leur hommage à la mémoire de Ripe, avec leur Quart livre de tabulature de luth qui contient encore des pièces du luthiste de Mantoue. Nous pouvons ainsi juger de l'œuvre de cet artiste si vanté. Ses danses s'organisent à la manière italienne, et ses fantaisies offrent l'aspect d'émiettement si fréquent alors, tandis que ses transcriptions perpétuent Fà peu près qui était de règle. Morlaye faisait paraître, de 1552 à 1558, 3 livres de ses œuvres personnelles. Dans ses fantaisies, il se montre très inférieur à son maître ; il délaie et se répète. Ses transcriptions entraînent un jugement moins défavorable ; elles portent sur des chansons de Janequin, dont Attaingnant transcrivait assez habilement La Guerre, de Mornable, de Thomas Champion, dit Mithou, auteur d'une « Suzanne un jour », etc. Il emprunte surtout au savant et

fécond Jacques Arcadelt. En général, ses transcriptions respectent suffisamment les textes originaux, tout en les simplifiant, mais ses airs de danse, n'égalent pas l'élégance réfléchie de ceux d'Attaingnant. Enfin, Morlaye nous a conservé le 1er livre des Psaumes de Pierre Certon, un des plus illustres musiciens de la Sainte- Chapelle, psaumes antérieurs à 1546, et qui ont disparu dans leur forme primitive.

Ces diverses compositions alimentaient le répertoire des joueurs de luth tant professionnels qu'amateurs, répartis dans toutes les classes de la société. Morlaye n'avait-il pas enseigné le luth au fils d'un drapier de Pontoise, Pierre de la Fosse ; et l'inventaire après décès (1 528) de l'écolier parisien François Besnon ne comprend-il pas « ung lut avec son estuy ». Ce luth d'étudiant voisine avec un lexique grec, avec Démosthène et Virgile, tout comme le « luth délectable » de l'Ode de Ronsard à Jean Dorât. Dès le début du xvie siècle, on apprenait aux enfants à jouer du luth. Antoine de Lorraine, lors d'un voyage fait en 1510, donne une somme d'argent à « ung petit enfant joueur de luth » qu'il a entendu à Blois ; en 1528, la duchesse Renée de Bourbon octroie une gratification à une « popine » qui joue du luth, tels les « putte » et les délicieux angelets des monuments figurés. Certaines villes organisaient même des écoles de luth pour les enfants : en 1545, le Conseil de ville de Marseille louait, à cet effet, une maison au luthiste Barthélémy de la Croix. (Arch. mun. BB. 4 nov. 1545.)

Dans la seconde moitié du xvie siècle, les luthistes français entretiennent d'étroites relations avec leurs confrères anglais. L'ouvrage capital d'Adrien Le Roy, son Instruction de partir toute musique en tablature de

luth (1574), parut en anglais, et, selon M. Seifïert, les ornements habituels aux luthistes et aux virginalistes britanniques s'infiltrent dans la musique française de luth. Au reste, la France accueillait nombre d'artistes étrangers. Bakfark éditait à Lyon un recueil de luth en tablature italienne (i 552) ; à Paris, le Polonais Jacob, venu très jeune en France, charmait ses auditeurs, car « il tiroit l'âme du luth », et savait « préluder » de façon magistrale. De même, en 1562, Jacques Moderne, de Lyon, publiait deux livres de luth du Milanais A.-Fr. Paladin.

Gomme en Italie, l'enthousiasme des poètes favorise les progrès du chant au luth . La Complainte de Saint-Gelais est « pour dire au luth, en chant italien ». Le luth symbolise l'amour et la galanterie; aux yeux de Du Verdier, il incarne toute la musique. Et ce symbole musical de l'instrument se précise dans le prix de composition décerné lors du Puy de musique d'Evreux sous les espèces d'un luth d'argent. Le luth est partout ; il prend même place sur les armoiries; c'est ainsi que le blason de la famille bretonne Luette de la Haye-Chérel porte : D'azur à un luth d'or posé en bande accompagné de deux mains d'argent.

Certaines appréciations littéraires semblent aussi viser le luth joué en solo; Saint-Amand (Visions, 1543) évoque les doigts qui « font languir les accens et plaindre l'harmonie ». Il a des expressions particulièrement heureuses pour traduire ce qu'il ressent à l'audition de ces « tons délicats, lamentables et clairs » qui « s'en vont à longs soupirs se perdre dans les airs ». Quand Jodelle vante les luthistes Le Boulanger (Vaumesnil) et Charles Edinthon, il s'émerveille de la façon dont ils

« fredonnent ». Et le terme « fredonnement » vient aussi sous la plume de Rabelais pour caractériser la sonorité du luth. Bref, c'est un engouement sans pareil auquel s'abandonnent poétesses, grandes dames, princes et princesses.

La poétesse lyonnaise Louise Labé, Suzanne Seignoret, Louise Larcher s'enivrent du son rêveur et obsédant de leur luth. Brantôme cite parmi les luthistes de haut rang Marie Stuart, Diane de France, Marguerite de Navarre. Celle-ci suivait, sans doute, l'exemple de Jeanne de Navarre qui, en 1559, avait à son service le joueur de « mandourre » Jeannicot de Souvespin (Arch. Bass-Pyr., B. 8), et elle avait probablement travaillé le luth avec son valet de chambre et luthiste Guillaume de Raspaud. Son luth, elle le donnait soigneusement à réparer en 1580 (B. 2454), et elle prenait Y « ars testudinaria » dans un sens large, car, en 1591, elle faisait venir 100 tortues de Bayonne aux Eaux- Chaudes (B. 3094). Henri III, le futur Henri IV de France, comptait parmi ses gens à gages les luthistes Vachier, Jean de Lafontaine (B. 2617) et Samuel la Roche (B. 3052). Après les parties d'échecs où il perdait souvent, le vert-galant se consolait avec son luth.

A d'aussi brillants « luthériens », Y air de cour avec luth, dont la forme définitive devait s'établir au xvne siècle, allait apporter un aliment indispensable, et c'est à Adrien Le Roy qu'appartient l'honneur d'en avoir, après Attaingnant, jeté la semence en France. En 1571, il donnait un Livre d'airs de cour miz sur le luth. « Jadis voix de ville, aujourd'hui airs de cour », dit-il, ces airs tiennent à la fois de la mélodie populaire et de la chanson savante. D'où proviennent leurs paroles? « Des

bonnes forges » de Ronsard, de Desportes, de Baïf, de Sillac, de Pasquier, etc.

L'accompagnement de luth se réalise note contre note, au moyen d'accords frappés, et à travers la trame harmonique se glissent discrètement de petites figurations. Le Roy n'ignore point la signification expressive des madrigalismes, et il le prouve bien en traitant le mélancolique «Las ! je n'eusse jamais pensé », tout semé de dessins qui s'écroulent, alors que « Je suis amour, le grand maître du monde », dont le départ sonne en fanfare, prend un ton d'affirmation impérieuse.

Les airs de Le Roy marquent un effort vers le style récitatif, effort qui coïncide avec la fondation, par Baïf et Thibault de Courville, deY Académie de musique et de poésie (1571). D'ailleurs, le chant au luth se pratiquait durant les divertissements princiers et les ballets de cour. La Thétys du célèbre Ballet comique de la Reine (1581) porte un luth, et des tritons chantent en s'accompagnant sur cet instrument. Déjà, à Florence, en 1539, lors du mariage de Gosme de Médicis, un intermède musical comprenait un air chanté par des sirènes accompagnées au luth par trois nymphes marines1. Le luth est même employé à l'église. Au cours d'une cérémonie pour la « solemnisation de la paix de Vervins » (1598), à N.-D. de Paris, les voix des chantres du roi se marient à la douce sonorité des luths et des violes.

De par leur situation géographique, les Pays-Bas offraient un terrain merveilleusement disposé pour le jeu des influences musicales. Dès la fin du xve siècle, le luth s'y voyait cultivé avec ardeur; cet instrument figure

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