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I. — Après le premier tour de Scrutin

5 mai 1914.

Nous reviendrons, le mois prochain, sur le résultat des élections législatives et sur les directions données aux catholiques par beaucoup d'évêques à propos du devoir électoral. Contentons-nous aujourd'hui de marquer l'impression qui nous paraît suggérée par le premier tour du scrutin, c'est-à-dire par la journée du 26 avril.

Le nombre considérable des ballottages, l'incertitude et la confusion des étiquettes, les victoires ou défaites locales des uns et des autres ont permis à chacun des groupes politiques de chanter victoire, comme le veut la coutume, et de détailler

triomphalement les échecs subis par les adversaires. Mais, à considérer les choses de sang-froid, il semble que les résultats définitifs du premier tour et l'aspect d'ensemble des ballottages promettent à tous les groupes de droite et de gauche la conservation presque intacte de leurs positions respectives au Palais-Bourbon. Selon toute vraisemblance, c'est par un petit nombre d'unités que se mesurera, en dernière analyse, l'augmentation ou la diminution de chacun des partis dans la nouvelle Chambre. Nous ne nous dissimulons pas combien cette constatation est avantageuse pour les groupes parlementaires qui exerçaient, durant la précédente législature, une si néfaste prépondérance et dont le ministère Doumergue est la trop fidèle image. On rendra, d'ailleurs, cette justice aux préfets de M. Malvy qu'ils ont fait le possible et l'impossible pour « mettre au pas » les électeurs et que, sauf quelques déconvenues locales, ils y ont, pour notre malheur, assez bien réussi.

Toutefois, les statistiques officielles reconnaissent elles-mêmes que les conservateurs et les libéraux gagnent, au premier tour, un peu plus de sièges qu'ils n'en perdent. Sans nous faire illusion sur l'étendue de cet avantage en comparaison du résultat d'ensemble, nous avons le droit de nous réjouir de la victoire de quelques nouveaux défenseurs déclarés de la cause catholique, tels que, notamment, les députés qui viennent de reconquérir sur les anticléricaux de l'Ouest les quatre sièges de La Rochesur-Yon (I), Fontenay-le-Comte (I), Laval (I), et Pontivy (II).

Au scrutin de ballottage, les catholiques devront accomplir un effort particulièrement énergique dans chacune des circonscriptions où ils ont chance de gagner eux-mêmes un nouveau siège, comme à Nîmes, et surtout dans chacune des positions menacées par l'offensive de nos adversaires. Lorsqu'il s'agit d'assurer la réélection de M. Groussau, dans le Nord; de M. de Ramel, dans le Gard ; de M. Jules Delahaye, en Maine-et-Loire, les catholiques ont à s'acquitter d'une dette de justice envers trois défenseurs exceptionnellement méritants des grands intérêts de l'Eglise, de la patrie et de Tordre public. A l'endroit de plusieurs catholiques, dont les états de service n'ont pu encore être aussi éclatants, tels que M. Déchelette à Roanne, M. Hébert à Dijon, le même devoir d'énergique soutien s'impose.

L'un des scandales de la journée du 26 avril est la victoire électorale de M. l'abbé Lemire, candidat malgré les ordres et les censures de l'évêque de Lille, puis réélu député contre un catholique et avec l'appoint des radicaux et des socialistes de la première circonscription d'Hazebrouck. Le malheureux ne paraît pas comprendre la gravité de la funeste erreur de conduite où il s'engage de plus en plus. Aurait-il oublié à qui fut adressée la parole divine : Quiconque vous écoute m'écoute, quiconque vous méprise me méprise ?

Parmi nos adversaires, tous ne jouissent pas d'un pacte perpétuel avec la fortune électorale. Il arrive à quelques-uns de mordre la poussière : et c'est justice. La défaite de M. Thalamas à Versailles a été un

soulagement pour la conscience publique. Mais, des résultats de la lutte électorale, considérés dans leur ensemble, ce n'est assurément pas une leçon de moralité politique qui se dégage.

La réélection de M. Caillaux prend, à cet égard, la valeur d'un symbole. Envisageant l'éventualité possible du succès électoral de M. Caillaux dans les circonstances tragiques, odieuses, répugnantes que tout le monde connaît, M. Alfred Capus écrivait, le 20 avril dernier, en tête du Figaro: Si M. Caillaux venait à être réélu, « il aurait attaché son nom à une forme nouvelle du scandale et du crime : le scandale consolidé dans la loi et le crime de droit commun soumis à la ratification du peuple. Ce serait, contre le suffrage universel, la preuve par la honte. » Le 26 avril, la scandaleuse hypothèse était vérifiée par le suffrage universel dans l'arrondissement de Mamers. Pour des raisons de « politique alimentaire », douze mille électeurs accordaient à M. Caillaux un bill d'indemnité. Ceux-là, du moins, et tous ceux qui leur ressemblent, auront le gouvernement qu'ils méritent.

H. — Après le scrutin de ballottage

5 juin.

En l'état présent de nos institutions et de nos mœurs électorales, personne ne pouvait espérer sérieusement que les élections législatives du 26 avril et du 10 mai 1914 apporteraient un changement libérateur et décisif dans la politique française.

Toutefois, les scandales qui ont marqué la fin de la précédente législature avaient jeté un tel discrédit sur le gouvernement et le parti radical, les péripéties de la discussion budgétaire avaient mis en tel relief les incohérences et les ruineuses témérités de la faction régnante, les querelles entre frères ennemis avaient provoqué de tels déchirements au sein de la majorité de gauche, que plusieurs esprits sérieux croyaient pouvoir attendre de la consultation du suffrage universel, non pas un changement décisif, mais une amélioration relative et appréciable. Ils espéraient que, nonobstant l'intimidation officielle exercée en sa faveur, le radicalisme subirait des pertes importantes; que le socialisme ne gagnerait qu'un petit nombre de nouveaux sièges ; et que les groupes patriotes et modérés augmenteraient assez notablement leurs effectifs. Au lendemain du premier tour de scrutin, alors que 252 élections demeuraient indécises, tel était le pronostic le plus général de la presse antiministérielle.

On avait manifesté ici, nos lecteurs s'en souviennent peut-être, une impression moins optimiste. Nous écrivions, en effet, dans les Études du 5 mai : « Il semble que les résultats définitifs du premier tour et l'aspect d'ensemble des ballottages promettent à tous les groupes de droite et de gauche la conservation presque intacte de leurs positions respectives au Palais-Bourbon. Selon toute vraisemblance, c'est par un petit nombre d'unités que se mesurera, en dernière analyse, Paugmentation ou la diminution de chacun des partis dans la nouvelle

Chambre. » Prévoir le statu quo, n'était-ce pas pronostiquer, par le fait même, un résultat détestable? Et cependant, pour être tout à fait dans le vrai, il aurait fallu annoncer pire encore. L'événement a démontré que nous n'avions pas été suffisamment pessimiste. Avouons et réparons notre erreur.

Le fait capital qui s'est accompli entre les deux tours de scrutin est la conclusion d'une alliance étroite des radicaux unifiés avec les socialistes unifiés. Les radicaux de la stricte observance, approuvés et appuyés par le ministère Doumergue, ont jugé qu'il y avait encore moins de distance entre euxmêmes et les collectivistes qu'entre eux-mêmes et les républicains des groupes moins avancés de la gauche. En conséquence, ils ont résolu de donner leurs suffrages aux socialistes unifiés dans toutes les circonscriptions où le candidat collectiviste avait obtenu, au premier tour de scrutin, plus de voix que le candidat radical; mais à condition que les socialistes unifiés donneraient leurs suffrages aux radicaux unifiés dans toutes les circonscriptions où le candidat radical avait obtenu plus de voix que le candidat collectiviste. Pour un parti gouvernemental et maître du pouvoir, pareille alliance avec les adversaires déclarés de Tordre social, de l'armée, de la patrie, de la propriété ne manquait vraiment pas de cynisme. Telle fut pourtant la combinaison dont les préfets de M. Malvy reçurent l'ordre de favoriser l'accomplissement. Le pacte, proposé aux collectivistes par les radicaux, en haine de la « réaction » sous toutes ses formes et à tous ses degrés,

fut accepté avec empressement parles collectivistes, auxquels cette alliance offrait l'occasion de remporter un nombre inespéré de victoires électorales. Presque partout, le pacte fut exécuté de part et d'autre. C'était, dans toute son effronterie, la politique du Bloc, la concentration à l'extrême gauche. On connaît les résultats du second tour de scrutin. Grâce à l'alliance des radicaux unifiés, les collectivistes augmentent d'un tiers, exactement, leur effectif parlementaire. Le groupe socialiste unifié comptait 67 membres dans la dernière Chambre : il en comptera 103 dans la nouvelle. Quant aux radicaux unifiés, l'alliance des collectivistes leur permet de conserver ou de conquérir, contre les candidats de nuance plus modérée, des mandats législatifs en nombre sensiblement égal à celui dont ils disposaient au cours de la précédente législature. Les statistiques delà presse d'opposition font perdreaux radicaux unifiés quelques sièges; les statistiques de la presse officieuse leur en font, au contraire, gagner quelques-uns; mais l'oscillation est légère, et il n'est malheureusement pas douteux que le radicalisme garde, au Palais-Bourbon, son ancienne prépondérance numérique. En revanche, les socialistes indépendants perdent plusieurs sièges, et les républicains progressistes ou modérés du centre de la Chambre subissent le principal dommage delà journée du 10 mai : ils sont maintenant privés d'une portion appréciable (près du quart) de leur précédent effectif. Dans l'ensemble, les élections de 1914 resteront caractérisées par la victoire du Bloc de gauche et

d'extrême gauche et par le progrès considérable du collectivisme.

L'opposition trouve quelque menue consolation à produire, à détailler, à commenter certaines observations plutôt mortifiantes pour la coalition victorieuse, On relève des exemples plus spécialement choquants de corruption et d'intimidation officielle en faveur des candidats gouvernementaux. On signale les contradictions burlesques des radicaux unifiés, dont l'unification consista précisément à diversifier leurs déclarations sur l'inquisition fiscale et la loi de trois ans selon la diversité des clientèles électorales. On énumère les soixante députés (sur six cents) qui ont obtenu, dans leurs circonscriptions respectives, le suffrage de plus delà moitié des électeurs inscrits : et l'on constate que, parmi les soixante, les radicaux et socialistes ne figurent que pour un tiers ou un quart. On dresse la liste de vingt-six députés élus au second tour de scrutin par une majorité de moins de deux cents voix : et l'on ajoute que le plus grand nombre de ces candidats laborieusement élus sont des radicaux unifiés et des socialistes unifiés. On met en relief les terribles embarras parlementaires qui menacent le radicalisme unifié au lendemain de la victoire : ou bien il devra, pour rester fidèle à l'alliance collectiviste, trahir des intérêts que nul parti de gouvernement n'a cru, jusqu'à ce jour, possible de sacrifier; ou bien il devra, pour sauvegarder lesnécessités gouvernementales, rompre avec les collectivistes qui furent ses compagnons de

lutte électorale et faire alliance avec les groupements plus modérés contre lesquels il vient de mener une guerre d'extermination. Mais le spectacle des tares, des ridicules, des embarras de la faction régnante nous paraît être une consolation fort médiocre en présence d'un fait irrécusable autant que désastreux : l'aggravation nouvelle de la prépondérance parlementaire du jacobinisme et de la démagogie. Ce qu'il est permis, toutefois, d'enregistrer avec satisfaction, c'est que, malgré la victoire du Bloc de gauche et d'extrême gauche, les groupes de droite retrouvent leur effectif absolument intact. Presque toutes les circonscriptions qui étaient représentées par un conservateur, un libéral ou un indépendant ont réélu, souvent même avec une majorité importante, un conservateur, un libéral ou un indépendant. Quelques sièges seulement ont été perdus par l'un ou l'autre des groupes de droite, et le nombre des sièges conquis sur la gauche par des candidats conservateurs ou libéraux compense totalement, dépasse peut-être d'une ou deux unités, le nombre des sièges perdus. Dans sept ou huit autres circonscriptions électorales de régions très diverses, le candidat officiel ne l'a emporté que d'un petit nombre de suffrages sur le candidat de droite qui menaçait de conquérir la position. Au total, les conservateurs, libéraux et indépendants posséderont 75 ou 78 sièges dans la nouvelle Chambre, C'est un résultat modeste, mais ce n'est, à coup sûr, ni un écrasement ni un recul; il y aurait plutôt, de ce côté, un léger progrès. Le fait mérite d'être signalé.

Nous avions, le 5 mai dernier, attiré particulièrement l'attention du lecteur sur trois ballottages qui concernaient trois d'entre les principaux députés catholiques de l'ancienne Chambre : MM. Groussau, de Ramel, Jules Delahaye. Nous sommes heureux de saluer aujourd'hui la réélection de MM. Groussau et Delahaye, qui continueront d'être, pour la majorité sectaire du Palais-Bourbon, des contradicteurs énergiques et redoutables, quoique sous des formes et selon des méthodes bien différentes. La joie causée dans les milieux catholiques par la victoire électorale de M. Groussau a été d'autant plus vive que l'alerte avait été plus chaude, tant la pression administrative s'était exercée avec force pour mettre en échec ce défenseur éminent de la cause religieuse.

M. de Ramel, au contraire, n'a pas été réélu. Au député qui représentait, depuis vingt-quatre années, avec tant d'honneur, la deuxième circonscription d'Alais, le suffrage universel, guidé par les conseils de la préfecture, vient de donner pour successeur un collectiviste, au service duquel ont été mises toutes les forces de la candidature officielle. Les catholiques français n'oublieront pas le rôle de M. de Ramel dans les débats de politique religieuse : par exemple, dans les débats relatifs à la taxe d'abonnement (1895), à la loi sur les associations (1901), aux demandes d'autorisation des congrégations religieuses (1903), à la suppression de l'enseignement congréganiste (1904), à la Séparation de l'Église et de l'État (1905), à l'inventaire des biens d'Église (1906), à la loi de Dévolution (1907 et 1908), à la neutralité scolaire

(1910), à la défense laïque (1913), à la caisse des écoles (1914). M. de Ramel prit également une part active à l'élaboration de toutes les lois sociales : ce député royaliste ressemblait tellement peu à un rétrograde qu'il soutenait avec vigueur, au sujet des retraites ouvrières, au sujet de l'impôt sur le revenu, au sujet même de l'impôt sur la rente, des projets législatifs qu'on est en droit d'estimer audacieux. La franchise et la fierté de ses convictions, l'étendue de son savoir juridique, l'accent quelquefois tranchant, toujours correct et distingué, de son langage donnaient à chacune de ses interventions une autorité reconnue et respectée par tous.

Un autre député catholique dont la présence au Palais-Bourbon aurait été non moins utile pour la défense religieuse ne siégera pas dans la nouvelle Chambre. M. Henry Taudière a été frappé par la mort presque au lendemain du jour où la fidèle population de Bressuire, pays de Vendée militaire, l'avait réélu par 14.000 suffrages. Député depuis quelques mois seulement, M. Taudière était déjà intervenu à plusieurs reprises, avec talent et compétence, dans les débats sur la défense laïque et la caisse des écoles. 11 s'était exceptionnellement préparé à traiter des problèmes relatifs au régime légal des cultes : car il avait publié en 1906, avec la collaboration amicale de M. de Lamarzelle, un ouvrage d'une lucidité remarquable sur la Séparation de l'Église et de l'État, un Commentaire théorique et pratique de la Loi du 9 décembre 1915. M. Taudière aimait l'Église avec une générosité ardente et une confiance filiale. Il

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mettait au service de la religion et du droit des habitudes de labeur intelligent, consciencieux, les qualités de dévouement allègre, cordial et simple qui lui valaient une popularité unanime là où il dépensa le meilleur de son cœur : parmi les maîtres, les élèves et les amis de l'Institut catholique de Paris.

Les élections de 1914 n'ont pas diminué numériquement la petite phalange de députés catholiques qui siègent à la droite de la Chambre. Mais il ne faut pas nous dissimuler la double et grave perte que subit, au Palais-Bourbon, la cause des libertés religieuses par l'échec de M. de Ramel et la mort de M. Taudière.

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