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III.— Les Enseignements de l'Épiscopat français

5 juin 1914.

Aux approches des récentes élections, la plupart des évêques français ont adressé à leurs diocésains d'importantes lettres pastorales, non seulement pour prescrire des prières publiques, mais aussi pour définir les obligations de la conscience chrétienne en matière de devoir électoral. Cette liberté cadrait mal avec les exigences du régime concordataire. Ou se rappelle qu'en 1891 et 1892 les quinze évêques français qui avaient publié un Catéchisme électoral durent retirer cette publication pour ne pas troubler trop gravement les relations officielles de l'Église et

de l'Etat. Aujourd'hui, les prélats n'ont plus à tenir compte du bon plaisir d'un gouvernement spoliateur qui a rompu avec l'Eglise. L'Episcopat français peut donc parler haut et clair, alors même qu'il s'agit de questions aussi brûlantes que les mauvaises écoles, les mauvais manuels, les mauvais journaux et les mauvaises élections. Avec toute l'ampleur et la netteté désirables, nos évêques formulent la doctrine théologique; souvent même, ils indiquent les principales applications éventuelles de la doctrine.

Plusieurs évêques se sont contentés de proposer, en termes généraux, les principes, déjà très significatifs et très clairs par eux-mêmes, de la théologie catholique au sujet du devoir électoral. Ils ont exprimé, dans un ferme langage, toujours adapté aux besoins des différentes régions, l'impérieuse obligation de conscience qui impose de voter et de bien voter, dès lors qu'on est en présence d'une candidature offrant des garanties honorables et sérieuses. Au nombre des documents épiscopaux de cette catégorie, on doit mentionner tout spécialement les lettres pastorales du cardinal Amette, archevêque de Paris; du cardinal Luçon, archevêque de Reims; du cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux; du cardinal Dubillard, archevêque de Chambéry; du cardinal de Cabrières, évèque de Montpellier.

D'autres prélats ont examiné avec plus de détails les solutions diverses que comporte le cas de conscience électoral selon la diversité des circonstances. Ils ont enseigné aux électeurs catholiques à

régler leur vote d'après l'attitude prise par le candidat au sujet de nos revendications essentielles. Parmi les documents épiscopaux de cette seconde et peut-être plus nombreuse catégorie, nous citerons le Catéchisme électoral de Mgr Sevin, archevêque de Lyon ; les trois Pastorales collectives publiées par les évêques des trois provinces ecclésiastiques de Bourges, de Tours et de Cambrai, et enfin les lettres publiées par Mgr l'archevêque de Toulouse et par plusieurs autres prélats de la région languedocienne à propos des revendications électorales de l'Union catholique '.

Le Catéchisme électoral de Mgr Se vin expose en cinq chapitres tout l'enseignement doctrinal des théologiens de notre époque sur la nature et le degré de gravité des obligations de conscience qui peuvent exister en matière d'élections. Le premier chapitre définit le devoir électoral et fait comprendre comment la question du régime légal du culte catholique, la question congréganiste et la question scolaire posent aujourd'hui, en France, un problème de conscience religieuse à propos de chaque élection législative. Le second chapitre établit l'obligation de voter, obligation fondée sur la justice légale, la religion et la charité, de sorte qu'il y a faute grave à s'abstenir lorsque l'abstention n'est pas excusée par

1. Les principaux documents épiscopaux ont été rassemblés dans les Questions Actuelles du 2, du 9 et du 23 mai et dans la Revue d' Organisation et de Défense religieuse du 7-21 avril.

un motif proportionné. Le troisième chapitre est relatif à l'obligation de bien voter, obligation fondée sur les mêmes titres que l'obligation de voter, mais, en outre, sur la justice commutative, car l'électeur qui use du droit de vote et accepte ainsi la fonction publique de contribuer, pour sa quote-part, à la nomination d'un législateur s'engage par quasi-contrat, envers la société, à remplir cette fonction conformément aux exigences du bien public. L'électeur qui, sciemment, choisira un législateur indigne commettra donc une injustice positive et sera tenu de réparer, pour sa quote-part, le dommage public dont, par son vote, il aura été cause efficace.

Le quatrième chapitre est consacré au problème le plus délicat : « Est-il permis de voter pour un candidat moins mauvais afin d'empêcher l'élection d'un pire ? » Mgr Sevin, d'accord avec tous les meilleurs théologiens, répond sans hésiter : Oui, on peut voter, en certains cas, pour un candidat mauvais, dans l'intention de faire échec à un autre candidat encore plus mauvais. Deux conditions semblent toutefois indispensables : d'abord, que le choix ne soit possible qu'entre deux ou plusieurs candidats mauvais et qu'il n'y ait, par conséquent, pas de candidat catholique ; en second lieu, que le candidat « moins mauvais » donne quelque minimum de garantie pour la liberté religieuse et le bien public, de telle sorte que ce candidat soit réellement et appréciablement « moins mauvais » que le candidat auquel on le préfère. Quant à l'application concrète du principe aux cas particuliers, elle dépendra souvent de considérations

d'ordre personnel et local qui ne peuvent se traduire en formules absolues et universelles, mais qui permettent d'estimer pratiquement la mesure exacte, l'avantage relatif et plus ou moins sérieux du « moindre mal ». Mgr Sevinle note avec raison : c'est alors une question d'appréciation morale sur laquelle des divergences demeureront toujours possibles entre des âmes également droites et désireuses du plus grand bien.

Le cinquième et le dernier chapitre a pour objet V action catholique sur le terrain électoral. MgrSevin, proclamant le principe même dont s'inspiraient, le 28 février dernier, les initiateurs de l'Union catholique, préconise une organisation méthodique des catholiques français pour la défense des droits de l'Eglise dans la vie publique. Juxtaposée, mais non substituée, aux divers groupements politiques, loyalement ouverte aux catholiques de tous les partis, cette organisation aurait pour but d'affirmer et de revendiquer, devant l'opinion française, le concept catholique de la législation civile, de la législation scolaire et de la législation sociale, en opposition avec le concept laïque aujourd'hui régnant. Lors des élections législatives, la même organisation catholique se mettrait en rapport avec les candidats de toute nuance politique et les inviterait à se prononcer publiquement sur les revendications précises de politique religieuse à l'acceptation desquelles serait, en règle générale, subordonné le concours des électeurs catholiques. Dans les circonscriptions où nul candidat n'aura voulu souscrire aux revendications

religieuses des catholiques, Mgr Sevin ne prétend pas qu'on doive toujours s'abstenir ou déposer dans l'urne un bulletin blanc, à titre de protestation, mais, en conformité avec les principes théologiques exposés au chapitre précédent, il admet que l'on vote pour le candidat « moins mauvais », si toutefois il s'agit de faire échec à un^candidat notablement pire, et si le candidat moins mauvais s'engage, en quelque mesure, à faire mieux respecter les droits du père de famille par la législation de l'enseignement public. Au contraire, si tous les candidats sont ennemis déclarés de l'Église ou ennemis déclarés de l'ordre social, on ne peut jamais voter pour aucun d'entre eux et le principe du moindre mal ne trouve plus, en pareil cas, son application légitime.

Tels sont les enseignements donnés par Mgr Sevin avec la solidité de doctrine, la fermeté, la précision et la lucidité de langage qui caractérisent tous ses écrits pastoraux. Nous avons parlé jusqu'à présent de « Mgr Sevin », car telle était la désignation régulière de l'archevêque de Lyon, au 25 mars, lorsque fut publié le Catéchisme électoral. Depuis quelques jours, Mgr Sevin est devenu membre du Sacré Collège et porte à présent la pourpre romaine comme la portait naguère son vénéré prédécesseur à Lyon, le cardinal Coullié. Cette promotion du cardinal Sevin honore à la fois le siège illustre de saint Irénée et les mérites personnels d'un archevêque théologien qui, à l'exemple du même saint Irénée, dont il porte le nom, s'est montré le défenseur ardent de l'Unité et de l'Autorité dans l'Église.

Du Catéchisme électoral publié par le cardinal archevêque de Lyon, il faut rapprocher la Pastorale collective des évêques de la province ecclésiastique de Cambrai : Mgr Chollet, archevêque de Cambrai; Mgr Lobbedey, évêque d'Arras; Mgr Charost, évêque de Lille. Les trois évêques de la région du Nord énoncent en ces termes les revendications civiques des catholiques français : « La liberté pour l'Église d'exister avec sa hiérarchie et son organisation propre de diocèses, de paroisses et d'associations religieuses, d'exercer la faculté d'enseigner, de sauver les âmes, de posséder les biens nécessaires à sa mission. » Puis, les prélats envisagent trois éventualités caractéristiques : ou bien, il existe un candidat qui se prononce catégoriquement pour quelques-unes, au moins, des revendications catholiques ; ou bien, tous les candidats, y compris le moins mauvais, sont franchement hostiles à la religion et aux libertés nécessaires; ou bien le candidat moins mauvais, tout en refusant de donner aucune garantie pour la restitution des libertés religieuses, paraît opposé à toute aggravation de la législation anticléricale. Dans la première hypothèse, déclarent les évêques, on est tenu de voter pour le bon candidat. Dans la seconde hypothèse, on doit s'abstenir ou protester par le bulletin blanc. Dans la troisième, on peut voter pour le candidat moins mauvais, mais on n'y est pas tenu. Si claire que soit la triple règle, elle ne prétend pas supprimer les incertitudes regardées comme inévitables, en certains cas, par le cardinal Sevin. On pourra souvent, par exemple, se demander si tel

candidat moins mauvais appartient à la deuxième catégorie, qui est franchement détestable, ou à la troisième, qui est relativement tolérable. En outre, la distance qui existera quelquefois entre le candidat pire et le candidat moins mauvais pourra être telle que les raisons tirées du bien public sembleront bien pressantes à requérir le vote en faveur du candidat moins mauvais. Mais la Pastorale collective de Cambrai prévoit les situations les plus ordinaires et les cas bien tranchés. Elle formule les règles générales avec une incisive netteté.

Les deux Pastorales collectives de Bourges et de Tours doivent être mentionnées ensemble, à cause de la parité de leurs déclarations et de leur dispositif. La Pastorale de Bourges est datée du 24 février et signée par Mgr Dubois, archevêque de Bourges; Mgr Belmont, évêque de Clermont; Mgr Lecœur, évêque de Saint-Flour; Mgr Boutry, évêque du Puy; Mgr Métreau, évêque de Tulle; Mgr Quilliet, évêque de Limoges. Quant à la Pastorale de Tours, elle est datée du 2 avril et signée par Mgr Nègre, archevêque de Tours; Mgr Rumeau, évêque d'Angers; Mgr Grellier, évêque de Laval; Mgr de la Porte, évêque du Mans; MM. Rieheux et de la Barbée, vicaires capitulaires de Nantes. De part et d'autre, il y a un programme de revendications religieuses, identique en substance au programme contenu dans la Pastorale de Cambrai et dans le Catéchisme électoral de Lyon : reconnaissance légale de la hiérarchie catholique et du droit de propriété ecclésiastique, reconnaissance légale de la liberté du culte

public, de la liberté de renseignement chrétien et de la liberté des associations religieuses, rétablissement des relations diplomatiques entre la France et le Vatican, suppression des mesures législatives qui portent atteinte aux droits de Dieu, de l'Église ou de la famille. Transcrivons maintenant le dispositif de la Pastorale de Bourges au sujet de la conduite à suivre lors des élections; ce même dispositif reparaît, presque en propres termes, dans la Pastorale de Tours :

1° Nous refuserons nos voix à tout candidat qui se réclamera des lois dites laïques et déclarées intangibles;

2° Nous voterons sans hésitation et sans arrière-pensée pour tout candidat catholique — républicain, royaliste ou impérialiste — pour cela seul qu'il est catholique et décidé « avant tout » à défendre et à revendiquer les droits de Dieu et de l'Eglise;

3° Nous donnerons notre concours aux candidats dits libéraux, à la condition qu'ils s'engagent — d'une manière suffisante — à soutenir au Parlement notre programme de revendications.

Il faut noter que, dans les deux Pastorales collectives de Bourges et de Tours, les évêques ont pour intention, non pas de rédiger une consultation de théologie morale, déterminant ce qui est rigoureusement obligatoire et ce qui est rigoureusement licite, mais de proposer un plan de campagne, déterminant ce qui est le plus expédient, le plus désirable et le meilleur. La Pastorale de Bourges indique nettement la raison d'être de cette tactique : ce sont les

mécomptes subis, en bien des cas, par les catholiques après avoir voté pour les candidats progressistes ou libéraux. « Leur attitude à notre égard [l'attitude des modérés] demeure toujours réservée et aléatoire. Jusqu'ici, la plupart d'entre eux ont bénéficié des voix catholiques sans conditions préalables. // parait opportun et légitime de faire succéder au régime de la collaboration anonyme et dispersée celui d'une entente formelle et déclarée. » La formule adoptée par les évêques des deux provinces ecclésiastiques de Bourges et de Tours s'adapte à l'inévitable diversité des circonstances de lieux et de personnes. Dans les circonscriptions où il n'y aura pas de candidat franchement catholique, on votera pour les candidats qui s'engageront cVune manière suffisante à soutenir les revendications catholiques. C'est indiquer discrètement que l'interprétation de la règle ne saurait être uniformément rigoureuse. Il est clair que, dans certains départements moins religieux de la région du Centre, tel et tel engagement pourront être, à bon droit, estimés suffisants qui paraîtront absolument insuffisants dans certains départements très catholiques de l'Ouest, où les revendications religieuses doivent s'exprimer en termes péremptoires. Mais, selon l'enseignement des deux Pastorales collectives de Bourges et de Tours, il reste souhaitable que, partout, les électeurs catholiques subordonnent leur appoint à quelque garantie positive et publique de la part du candidat, de telle sorte que le député qui aura bénéficié des suffrages catholiques se trouve engagé d'une

manière suffisante à défendre contre les sectaires la liberté religieuse.

Plusieurs évêques de la région languedocienne se sont expliqués nettement au sujet des revendications catholiques. Dans une lettre à l'Alliance catholique de la Haute-Garonne, Mgr Germain, archevêque de Toulouse, propose et recommande la formule adoptée à Paris, le 28 février, par l'Union catholique : « Nous voulonslapaix religieuse parla revision des lois ayant porté atteinte à nos libertés et par l'entente de l'Etat avec le chef de l'Eglise catholique. » Mgr Izart, évêque de Pamiers, et Mgr Marty, évêque de Montauban, ont envoyé immédiatement à leur métropolitain, l'archevêque de Toulouse, une adhésion chaleureuse. De son côté, l'archevêque d'Auch, Mgr Ricard, approuve officiellement son Comité diocésain et tous les comités cantonaux et paroissiaux du diocèse d'adhérer à l'organisation et aux principes de l'Union catholique. En conséquence, la formule du 28 février servira de critérium pour juger de la confiance que mérite chaque candidature. On devra voter pour le candidat qui adhère aux revendications contenues dans la formule. On devra voter contre le candidat qui repousse les revendications contenues dans la formule et qui, par le fait même, déclare intangible la législation antireligieuse. Enfin, lorsque le moins mauvais des candidats, sans déclarer intangible la législation antireligieuse, refuse néanmoins de prendre aucun engagement positif au sujet des revendications contenues dans la formule, les catholiques

s'abstiendront ou protesteront par le bulletin blanc, sauf dans les « hypothèses exceptionnelles » où le bien public réclamerait que l'on votât pour le candidat moins mauvais pour faire échec à un candidat très notablement pire et particulièrement redoutable.

Mgr de Beauséjour, évêque de Carcassonne, recommande, lui aussi, la formule du 28 février, mais, envisageant l'éventualité où nul candidat ne voudra souscrire aux revendications catholiques, il fait une plus large part à la tactique du moindre mal, encore que ce soit sans différence essentielle de principe théologique par rapport aux évêques dont nous avons relaté la doctrine : « Le devoir de tout catholique est : 1° de voter; 2° debien voter, c'est-à-dire de voter pour un candidat catholique, s'il s'en présente, et, s'il ne s'en trouve pas, de choisir entre les candidats réputés moins bonscelui qui est moins mauvais, pourvu que ce dernier ne soit pas sectaire. » La restriction finale indique suffisamment que le vote en faveur du candidat moins mauvais n'est licite à un catholique que dans certaines limites, d'ailleurs moralement appréciables, et déterminées par les intérêts primordiaux de la défense religieuse.

Des expressions de Mgr de Beauséjour, il faut rapprocher les expressions analogues adoptées par un prélat d'une région toute différente, Mgr Gauthey, archevêque de Besançon : « Si aucun des candidats ne s'engage à soutenir vos légitimes revendications,... vous aurez néanmoins, dans la plupart des cas, à voter pour le candidat qui présentera le

plus de garanties, afin d'écarter celui qui n'en offrirait aucune. » Il est clair que Mgr Gauthey se range à l'interprétation qui favorise davantage le droit de voter pour le candidat moins mauvais. Néanmoins l'archevêque de Besançon n'érige pas cette méthode en règle universelle ; il ne parle pas de tous les cas, mais de la plupart des cas ; et il déclare envisager l'hypothèse où l'on peut choisir entre un candidat qui, au point de vue de la liberté religieuse, offre quelque garantie et un candidat qui n'en offre aucune* Sur le fond du problème, nous nous trouvons toujours en face des mêmes principes théologiques.

Mgr Cézerac, évêque de Cahors, est particulièrement frappé des fâcheuses déconvenues auxquelles se sont exposés les catholiques lorsqu'ils ont assuré le succès de candidats qui avaient refusé de prendre, à l'égard de nos revendications religieuses, aucunengagement public et formel. « Nous en avons assez, déclare Mgr Cézerac, de voter pour des gens qui^ après avoir obtenu nos suffrages de catholiques, rougissent de nous, nous renient et nous combattent. » L'évêque de Cahors conclut en ces termes : « S'il n'y a pas de candidat qui accepte publiquement de faire siennes vos justes revendications de catholiques, vous ne voterez pas ou vous voterez blanc. » Comme Mgr Cézerac, Mgr Sagot du Vauroux, évêque d'Agen, recommande la même méthode de revendications religieuses que l'archevêque de Toulouse et l'archevêque d'Auch. Comme Mgr Cézerac également, mais dans un langage moins absolu, il

se prononce pour l'abstention ou le bulletin blanc lorsque nul candidat ne consent à souscrire aux revendications catholiques. Il est vrai que, dans le Lot et le Lot-et-Garonne, les compétitions électorales existaient entre un bon et un mauvais candidat, ou bien entre plusieurs candidats de gauche, tous anticléricaux; maison ne se trouvait pas en face du cas de conscience vraiment délicat : c'est-à-dire la compétition entre un candidat notablement moins mauvais et un candidat notablement pire, le candidat moins mauvais refusant, d'ailleurs, toute adhésion précise aux revendications catholiques.

Parmi les autres documents épiscopaux relatifs au devoir électoral, citons encore les instructives déclarations de Mgr Latty, archevêque d'Avignon; de Mgr Villard, évêque d'Autun; de Mgr Gampistron, évêque d'Annecy; de Mgr de Gibergues, évêque de Valence; de Mgr Guillibert, évêque de Fréjus. Tous ces prélats développent, quant aux principes essentiels, un enseignement identique à l'enseignement contenu dans le Catéchisme électoral de Lyon, dans les Pastorales collectives de Cambrai, de Bourges et de Tours, dans les lettres des évêques de la région languedocienne.

L'accord doctrinalest manifeste sur l'ensemble des chosescertainementobligatoires oudéfendues, certainement licites ou illicites. Il n'y a divergence partielle qu'au sujet de l'interprétation, plus rigoureuse ou plus large, donnée au principe du moindre mal dans le cas du vote pour le candidat moins mauvais.

Nous n'avons, d'ailleurs, rencontré aucun texte officiel, portant une signature épiscopale, où Ton recommandât, comme règle universelle et sans conditions sérieusement limitatives, de voter toujours pour le candidat moins mauvais, quel qu'il fût. La diversité des solutions théoriques et pratiques revient à une diversité d'estimation morale et comparative des avantages d'une tactique, et aussi à une diversité d'appréciation concrète des circonstances politiques de lieux et de personnes. Il y aurait méprise, exagération, erreur à parler comme le chroniqueur religieux d'un journal boulevardier, de dissentiment doctrinal et théologique entre nos évêques au sujet des droits et des devoirs de la conscience chrétienne en matière d'élections.

Toutes les fois que les prélats français prennent publiquement la parole au sujet du devoir électoral et des revendications catholiques, il ne manque pas de prophètes de malheur pour prédire que l'intervention des évêques attirera inévitablement les pires catastrophes sur les candidatures qui s'avoueront cléricales. Les élections de 1914 n'ont pas vérifié ce sombre pronostic.

La plupart des évèques ont parlé. Nous venons de résumer leurs enseignements. Dans une centaine, à peu près, de circonscriptions électorales, les revendications catholiques ont trouvé des défenseurs; et, souvent même, elles ont été formulées, selon les directions épiscopales, avec une franchise et une clarté dont l'habitude commençait à se perdre. Or,

nonobstant le redoutable progrès de l'extrême gauche qui est le résultat caractéristique du second tour de scrutin, les catholiques ne subissent aucune diminution, aucun recul.

Les députés notoirement tels seront aussi nombreux, peut-être même un peu plus nombreux dans la nouvelle Chambre que dans la Chambre précédente. Presque tous les sièges conquis ou reconquis par les groupes de droite ont pour nouveaux titulaires des catholiques déclarés. Tel, par exemple, M. de Castelnau, élu à Saint-Afï'rique sous la seule étiquette de candidat de l'Union catholique de l'Aveyron.

Le parti d'opposition qui subit des pertes sérieuses est précisément le parti progressiste, dont, trop souvent, les candidats limitaient leurs revendications à une sincère neutralité de l'école publique et fuyaient comme la peste toute apparence de cléricalisme. Certains progressistes ont, du reste, obtenu un résultat meilleur. Tels, par exemple, M. Proust qui a triomphé de M. Théodore Pieinach, et M. Robic, qui a triomphé de M. Brard, après avoir, l'un et l'autre, accepté nettement les revendications et le patronage, M. Proust, de la Fédération catholique de Savoie, et M. Robic, de l'Union catholique du Morbihan.

On ne peut donc prétendre sérieusement que l'intervention des évêques ait aggravé la situation électorale des catholiques. Ce serait dire le contraire de la vérité.

Dans les trop nombreuses circonscriptions où

aucun candidat n'adoptait le minimum de nos revendications religieuses, les catholiques ont diversement interprété leur devoir : tantôt par l'abstention ou le bulletin blanc, tantôt (et plus souvent même) par le vote en faveur du candidat qui pouvait être considéré comme appréciablement moins mauvais ou moins nuisible, fût-il même, parfois, radical ou collectiviste. Quelques-uns des faits particuliers de cette dernière catégorie dont la presse a répercuté les échos nous ont, au premier abord, paru plus qu'extraordinaires. Mais nous nous abstenons de les juger, faute de connaître le détail des situations personnelles et locales. Il doit cependant y avoir du vrai dans cette phrase d'Eugène Veuillot, critiquant certain vote de quelques-uns de ses amis à l'Assemblée Nationale : « En politique, comme en toute chose, la meilleure conduite est celle qu'il n'est pas nécessaire d'expliquer. »

Aussi préférons-nous de beaucoup la tactique suivie à Toulouse (I), à Tours (I et II), à Bourges, à Saint-Amand, ailleurs encore, où les électeurs catholiques, ne pouvant honorablement accorder leurs suffrages à aucun des candidats qui avaient chance d'être élus, ont suscité un candidat de protestation, sur le nom duquel ils ont groupé leurs 1.500, 2.000 ou 3.000 voix. L'unique tort de ces méritoires candidatures de protestation et d'affirmation catholique est d'avoir été, presque toutes, posées trop tardivement pour devenir l'occasion d'une sérieuse campagne de propagande.

On ne peut, d'ailleurs, se dissimuler la gravité des causes générales qui expliquent pour V ensemble dit pays, la prépondérance politique des partis de gauche et d'extrême gauche, et qui rendent difficile, laborieuse, ingrate l'action électorale des catholiques français, à supposer même que cette action électorale soit jamais tentée avec l'union, l'organisation, la continuité partout nécessaires.

Il y a les défauts inhérents à l'existence même et surtout à l'entière souveraineté politique du suffrage universel : défauts accentués jusqu'à la caricature par le scrutin d'arrondissement. Il y a l'action de plus en plus profonde des forces permanentes qui tendent à pervertir l'esprit public et à déchristianiser Pâme populaire : l'école laïque est à l'œuvre depuis plus de trente ans. Il y a l'emploi effronté des moyens formidables de corruption et d'intimidation officielle que la centralisation administrative met à la disposition du parti au pouvoir : tant et si bien que la régie gouvernementale du suffrage universel fonctionne avec succès, au ministère de l'Intérieur et dans chaque préfecture et sous-préfecture, comme le plus important de tous les services d'Etat.

Mais, en donnant leurs enseignements doctrinaux sur le devoir électoral, les évéques de France prétendent obtenir que les consciences soient mieux éclairées, que les dévouements soient mieux dirigés, que les revendications religieuses soient mieux comprises et plus hautement affirmées. Si l'on demeure encore loin d'obtenir, sur le terrain électoral, une puissante et heureuse réaction comme celle qui se

produit aujourd'hui dans tant d'autres domaines de l'activité française, c'est déjà faire beaucoup que d'obtenir d'un plus grand nombre qu'ils aient, comme candidats ou électeurs catholiques, le courage de combattre le mal, d'accomplir leur devoir et de dire la vérité.

Rappelons d'un mot le premier exploit politique de la Chambre élue en 1914. Le 12 juin elle culbuta le ministère Ribot, par 306 voix contre 262, à la séance même où venait d'être donnée lecture de la déclaration ministérielle. C'est l'un des plus violents spectacles d'intransigeance jacobine qu'ait fournis l'histoire de notre parlementarisme.

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