CHAPITRE VIII
Les Directions doctrinales de Pie X et l'Obéissance des Catholiques
5 juillet 1914.
Le récent Consistoire, tenu pour la nomination de treize cardinaux, a fourni au Souverain Pontife l'occasion de faire entendre, devant le Sacré Collège, deux déclarations d'une haute importance, dont nous avons le devoir de recueillir ici les enseignements doctrinaux, manifestement destinés à l'Eglise catholique tout entière. C'est, d'abord, l'allocution Ex quo postremum, prononcée par Pie X au Consistoire du 25 mai. C'est ensuite le discours du 27 mai, prononcé, en langue italienne, par Pie X, lors de la remise de la barrette rouge aux nouveaux princes de la cour romaine.
Dans l'allocution consistoriale Ex quo postremum, le Souverain Pontife tire des principaux événements religieux des dernières années certains enseignements d'ordre plus général au sujet des principes et de la mission de l'Église catholique.
Les épreuves actuelles du catholicisme proviennent à la fois de la contagion des erreurs contraires à la vérité religieuse ou à la morale chrétienne et de l'action malfaisante des hommes qui attaquent le droit souverain de Dieu sur les institutions publiques, voire même refusent toute place à la religion dans la vie sociale des peuples.
Aux épreuves de l'Eglise se joignent, d'ailleurs, des consolations précieuses. Telles, notamment, les manifestations de piété qui viennent de marquer, dans le monde entier, la célébration du seizième centenaire de la Paix de l'Eglise procurée par le triomphe de Constantin. De même qu'aux jours de Constantin, la Croix du Sauveur doit apparaître de nos jours comme un symbole de paix.
En présence des guerres sanglantes ou des armements, toujours plus formidables, qui opposent les Etats aux Etats, les peuples aux peuples, c'est à juste titre que beaucoup de personnages éminents se préoccupent aujourd'hui de prévenir les conflits armés, de garantir aux nations les bienfaits d'une paix durable et féconde. Mais de tels efforts, quelque louables qu'ils puissent être, demeureront infructueux si Ton n'enracine pas profondément dans les âmes les principes de la justice et de la charité chrétiennes.
Pour la paix au dedans de chaque Etat, il en va de même que pour la paix entre les peuples. Si l'on ne veut pas reconnaître que l'intérêt suprême, comme le premier devoir, de la puissance publique est de garantir à l'Eglise le libre exercice de sa mission
divine, et même de favoriser positivement l'action et l'influence de l'Église ; bien plus, si Ton traite comme une étrangère et une ennemie cette Église, maîtresse de la vérité, gardienne de la justice et de la charité, comment s'étonner que les multitudes, abandonnées à leurs mauvais instincts, séduites par des excitations perverses, recourent aux plus criminelles violences et menacent la société du bouleversement le plus radical ?
Malgré les tristesses et les périls de la situation présente, il faut garder confiance dans la protection efficace que le Dieu tout-puissant garantit, jusqu'à la consommation des siècles, à la véritable Église de Jésus-Christ. De cette protection divine, n'avonsnous pas un exemple merveilleux dans la délivrance du Pape Pie VII qui, voilà exactement un siècle, regagnait la Ville éternelle après avoir triomphé des exigences et des menaces d'un très redoutable persécuteur, sans autres armes que le secours qui vient de Dieu et que le Christ a promis à l'Église ?
Outre cette doctrine de la protection efficace de Dieu sur son Église, le principal enseignement de l'allocution eonsistoriale que nous venons de résumer est, à coup sûr, la revendication du rôle public qui appartient à l'Église catholique dans la société humaine, au nom du droit supérieur de la vérité religieuse, au nom même des garanties morales que procure le catholicisme à la paix et à la prospérité des peuples.
D'allure moins solennelle qu'une allocution consistoriale, le discours adressé par Pie X, le 27 mai, au Collège des cardinaux, manifeste d'une manière plus saisissante, plus accentuée, plus incisive, les préoccupations et les volontés authentiques du Souverain Pontife. Le discours pontifical attire énergiquement l'attention des pasteurs et des fidèles sur quatre tendances périlleuses en matière de doctrine et de discipline ecclésiastique.
C'est, en premier lieu, la complaisance pour certaines erreurs doctrinales particulièrement répandues à notre époque, tantôt sous couleur de « conciliation de la foi avec l'esprit moderne », tantôt en vertu d'une distinctiontotale entre la conscience du croyant et la conscience du citoyen, avec pleine indépendance de la conscience politique et laïque par rapport à la conscience morale et religieuse. Le Saint-Père insiste sur le danger que présentent les erreurs de cet ordre, erreurs maintes fois condamnées, sous le nom de modernisme et de libéralisme, par le Magistère de TEglise. La conciliation ainsi entendue entre la foi catholique et l'esprit moderne, déclare Pie X, conduit les âmes « beaucoup plus loin qu'on ne pense : non pas seulement à l'affaiblissement, mais à la perte de la foi ».
Une seconde tendance que réprouve Pie X est la tendance de plusieurs à énerver les directions doctrinales ou disciplinaires du Saint-Siège et à les rendre pratiquement illusoires par des interprétations tendancieuses. Il faut, sur ce point délicat, transcrire littéralement les expressions du discours
pontifical : « Ma parole n'a pas toujours été bien entendue ni bien interprétée, quoique claire et précise. Au contraire, un grand nombre, suivant l'exemple funeste des adversaires, qui sèment la zizanie dans le champ du Seigneur pour y porterla confusion etle désordre, n'ont pas craint de donner à mes paroles une interprétation arbitraire, leur attribuant une signification tout à fait contraire à celle voulue par le Pape et considérant comme une approbation le silence prudent. »
La pénétration des erreurs modernistes et libérales résulte, dans quelques milieux catholiques, de la lecture habituelle de publications qui, sans attaquer formellement l'Eglise, voire même en prétendant la défendre, accueillent avec sympathie les témérités doctrinales, ou manifestent un esprit de dissidence et de dénigrement à l'égard du Saint-Siège. Pie X signale le péril en termes aussi clairs qu'énergiques ; « Pour conserver l'union dans l'intégrité de la doctrine, mettez en garde, et particulièrement les prêtres, contre la fréquentation deshommes de doctrines suspectes, contre la lecture des livres et des journaux, je ne dirai pas des plus mauvais, dont s'écarte tout homme honnête, mais aussi de ceux qui ne sont pas complètement approuvés par l'Eglise, parce que l'air qu'on y respire est meurtrier et parce qu'il est impossible de manier la poix sans se salir. »
Enfin, la quatrième tendance blâmée par le Souverain Pontife dans le discours du 27 mai n'est autre que la tendance à éviter comme trop compromettante l'affirmation pure et simple des principes
catholiques, à trembler devant l'accusation de cléricalisme, à vouloir abriter Faction publique, Faction sociale, Faction charitable des catholiques sous le pavillon de la neutralité religieuse. Faisant allusion au problème irritant des syndicats confessionnels en Allemagne, Pie X rappelle, avec une précision qui ne devrait laisser place à aucun malentendu, la doctrine de Fencyclique Singulari quadam: «Dites clairement que les associations mixtes et les alliances avec des non-catholiques pour le bien-être matériel sont permises sous certaines conditions déterminées, mais que le Pape a une prédilection particulière pour les unions de fidèles qui, ayant laissé de côté tout respect humain et fermé les oreilles à toute flatterie ou menace en sens contraire, se serrent autour du drapeau, qui, si combattu qu'il soit, est le plus beau et le plus glorieux, parce qu'il est le drapeau de l'Église. »
On le voit, c'est l'esprit distinctif de tout le gouvernement ecclésiastique de Pie X qui s'affirme en plein relief dans le discours pontifical du 27 mai. Le Saint-Père y dit encore aux membres du Sacré Collège: «Prêchez à tous, mais spécialement aux ecclésiastiques et aux autres religieux, que rien ne déplaît tant à Notre-Seigneur Jésus-Christ et, par suite, à son Vicaire, que ia discorde en matière de doctrine, parce que, au milieu des désunions et des querelles, Satan triomphe toujours et domine ceux que le Christ a rachetés. » Enseignement doctrinal contre les erreurs contemporaines, décisions d'ordre disciplinaire et sacramentel, directions en matière
d'action sociale ou de politique religieuse, c'est toujours, de la part de Pie X, la même préoccupation surnaturelle d'unité dans la vérité, c'est toujours la même pensée d'affirmation et de concentration spécifiquement catholiques. Devant une autorité sacrée qui s'exprime avec tant de lucidité, avec tant d'énergie, on n'hésite pas, on ne biaise pas, on ne ruse pas, mais, quoiqu'il en puisse parfois coûter, on répond à ses désirs par une obéissance courageuse et unanime. L'appel d'un pareil chef doit être suivi avec respect, avec loyauté, avec amour.
L'allocution consistoriale du 25 mai et le discours pontifical du 27 rendront peut-être opportunes quelques explications sur l'exercice de l'autorité dans PEglise, ou plutôt sur la soumission doctrinale dans le catholicisme, en réponse à deux écrivains étrangers à nos croyances, M. Gaston Bonet-Maury et M. Alphonse Séché. Les appréciations qu'ils ont, l'un et l'autre, formulées récemment tendraient, en effet, à répandre dans le public français un préjugé des plus injustes et des plus dommageables à l'Église.
Avant tout préoccupé des problèmes d'ordre doctrinal et religieux, M. Gaston Bonnet-Maury, professeur honoraire à la Faculté de Théologie protestante de Paris, a publié, dans la Grande Revue, deux
articles importants sur Y Orientation religieuse des Eglises au vingtième siècle; et le premier de ces deux articles, paru le 25 février, est consacré tout entier à V Orientation de la Pensée catholique. Nous avons le devoir de reconnaître l'habituelle exactitude, l'impartialité méritoire dont témoignent incontestablement les pages où M. Bonet-Maury traite des œuvres d'enseignement, d'éducation, de piété, de charité, d'apostolat au sein du catholicisme. Malheureusement, nous ne pouvons signaler avec le même éloge les pages, nombreuses et détaillées, où l'auteur étudie X Orientation de la Pensée catholique dans le domaine de la théologie, des sciences religieuses et des questions sociales. Nombre d'informations laissent à désirer au point de vue de l'exactitude matérielle. Mais surtout, et tel est précisément le grief auquel nous voulions en venir, M. Bonet-Maury défigure la signification et le caractère des enseignements doctrinaux de Pie X contre les erreurs contemporaines.
L'écrivain protestant nous représente, dans l'élite religieuse du monde catholique, un admirable mouvement de progrès intellectuel et scientifique, de dévouement et d'apostolat social. Il nous représente, d'autre part, le Saint-Siège prenante tâche de décourager, sans juste motif, de discréditer, sans aucun discernement, ce mouvement rénovateur, généreux et fécond, par toutes les mesures disciplinaires qui ont frappé le modernisme et le sillonisme, de même qu'avaient été condamnés précédemment le libéralisme et l'américanisme. La Papauté apparaît, de la
sorte, comme opposée départi pris à toute manifestation, même légitime, de progrès et de liberté dans l'Église, comme exerçant une tyrannie arbitraire, abusive sur les meilleurs d'entre ses enfants. Ceuxci, malgré les censures romaines, garderaient intactes leurs convictions doctrinalement condamnées et rediraient tout bas la parole provocante et amère que M. Bonet-Maury affirme avoir entendu prononcer par Antonio Fogazzaro : « Ce qui me console, c'est que les Papes passent, mais que la Vérité demeure. »
Ici, la critique de M. Gaston Bonet-Maury rejoint la critique de M. Alphonse Séché, bien que le point de vue des deux écrivains ne soit pas identique. M. Alphonse Séché ne s'attache pas d'aussi près que M. Bonet-Maury aux questions religieuses en tant que telles. Il les étudie plutôt sous leur aspect moral, social, national, c'est-à-dire dans leur rapport actuel avec l'activité française et la conscience française. Au jugementde M. Alphonse Séché, ce sont des observateurs complaisants, tendancieux, qui croient discerner aujourd'hui une réaction catholique, un renouveau du sens traditionnel, un réveil de la conscience religieuse et de la conscience nationale dansla jeunesse française. La vérité authentique serait qu'à l'heure actuelle les tendances les plus contradictoires se heurtent ou plutôt s'enchevêtrentau point dedéterminer, dansla vie sociale et politique du pays, dans la littérature et les arls, dans les idées morales et religieuses, une confusion universelle, un chaos inextricable, un effravant « désarroi ». Le livre de
M. Alphonse Séché a pour titre Le Désarroi de la Conscience française *, et les pages consacrées à dépeindre le catholicisme français au lendemain des condamnations romaines contre le modernisme et le sillonisme comptent parmi les plus pessimistes de ce volume où l'auteur met en relief la triste réalité d'un « désarroi » trop évident.
Disons tout de suite que M. Alphonse Séché ne nous paraît pas avoir réduit à néant l'affirmation principale contre laquelle tout son livre est dirigé. Que notre pays soit en plein désarroi politique et social, littéraire et artistique, moral et religieux, on ne peut, hélas! en disconvenir. Néanmoins, au milieu même du désarroi, ne distingue-t-on pas aujourd'hui certains courants d'idées qui étaient loin de rencontrer la même faveur il y a trente ans, vingt ans, dix ans, et qui, par leur importance récemment et considérablement accrue, permettent de constater, comme un fait irrécusable, une réaction catholique, un renouveau du sens traditionnel, un réveil de la conscience religieuse et de la conscience nationale, non pas dans toute la jeunesse française, mais dans une fraction importante de la jeunesse française ? Malgré les nombreuses causes d'inquiétude et de tristesse, malgré les hontes de la politique officielle, malgré le triomphe odieux et insolent de la puissance du mal, nous persistons à croire que les symptômes actuels de renaissance catholique et française dans une nombreuse élite de la jeunesse de notre pays
1. Paris, Ollendorff, s. d. [1914]; in-12, 325 pages, Prix: 3 fr. 50.
constituent Pun des traits saillants et caractéristiques de la situation présente, et que, nonobstantle désarroi général, pareil spectacle autorise de réconfortantes espérances.
Mais il faut en venir à la question du désarroi moral et religieux au dedans même de l'Eglise de France. D'après M. Alphonse Séché, le catholicisme français compterait aujourd'hui beaucoup de membres notables qui auraient la conscience assezcomplaisante pour garder une attitude extérieure de parfaite soumission à l'égard du Magistère ecclésiastique, tout en demeurant attachés fermement aux doctrines que ce Magistère condamne comme des erreurs pernicieuses. D'une part, en effet, certains d'entre nos compatriotes adhéreraient à l'organisation hiérarchique de l'Eglise, en raison de la bienfaisance sociale et historique du catholicisme, et resteraient cependant étrangers à toute croyance chrétienne. D'autre part, l'Église de France conserverait dans ses cadres actuels presque tous les prêtres et laïques qui ont professé naguère et qui professeraient encore aujourd'hui les doctrines, les méthodes censurées publiquement sous les noms de sillonisme et de modernisme: une soumission apparente et de pure forme dissimulerait la profonde discordance des principes et l'équivoque se prolongerait grâce à la fiction mensongère qu'on nomme, dit M. Séché, « d'un étonnant euphémisme, un silence respectueux ». Un tel manque de probité intellectuelle, un tel état de choses immoral et démoralisant à l'intérieur de l'Eglise ne serait pas l'un des aspects les moins
scandaleux de l'anarchie contemporaine et du désarroi de la conscience française.
Grave reproche, et qui mérite examen. Toutefois, le premier exemple allégué par M. Alphonse Séché repose sur un malentendu relativement facile à dissiper. Certes oui, on compte aujourd'hui, et dans des partis politiques très divers, des Français, malheureusement étrangers à nos croyances religieuses, qui militent cependant parmi les défenseurs politiques des droits de PÉglise et des libertés catholiques. Ils s'indignent de la grande pitié des églises de France; ils se font les apologistes des œuvres de nos religieux et de nos religieuses dans les missions lointaines et (ce qui est plus méritoire) en France même ; ils réclament clans la presse et au Parlement la reprise des relations diplomatiques avec le Saint- Siège; bref, ils jugent que notre civilisation et notre patrie ne peuvent, sans ingratitude et même sans aberration, méconnaître la valeur morale, les bienfaits exceptionnels de la religion catholique. Mais la défense politique des intérêts de l'Église est loin de se confondre avec la profession des croyances religieuses du catholicisme. Les hommes dont nous parlons ne sont pas, ne prétendent pas être des catholiques. Les plus en vue se jsont maintes fois expliqués avec toute la netteté désirable. Nous devons déplorer qu'ils demeurent obstinément sous le péristyle du temple, qu'ils veuillent rester seulement des amis et des défenseurs du dehors, sans pénétrer eux-mêmes dans le sanctuaire où l'on adore, où l'on prie. Mais nul n'a le droit de
dire que leur attitude envers l'Église, ou l'attitude de l'Église à leur égard, manque de franchise, de probité intellectuelle et morale, comme s'il s'agissait d'allier la profession extérieure du catholicisme avec l'absence même de toute foi religieuse.
L'autre exemple allégué par M. Alphonse Séché devra nous retenir davantage, car il constitue, contre l'honneur du catholicisme français à l'heure actuelle, un grief d'apparence plus spécieuse. C'est l'exemple des catholiques qui professeraient, à l'égard de la hiérarchie ecclésiastique, une entière soumission, et qui refuseraient cependant leur adhésion intime aux sentences doctrinales du Magistère : par exemple, à la condamnation du modernisme et du sillonisme. Gomme nous l'avons déjà noté, il y a, sur ce point, exacte concordance entre les affirmations de M. Alphonse Séché et les affirmations de M. Gaston Bonet- Maury. La discussion du grief de duplicité et, par le fait même, d'improbité morale chez un certain nombre de catholiques, de tolérance pleine d'équivoque chez les pasteurs, permettra de souligner, une fois encore, les virils enseignements donnés par Pie X dans sa plus récente allocution consistoriale et dans son plus récent discours.
A vrai dire, le tableau que tracent M. Gaston Bonet- Maury et M. x\lphonse Séché du désarroi moral et religieux dans le catholicisme est heureusement fort loin de répondre à la réalité des choses. On pourrait croire, à lire nos deux critiques, que le « modernisme » condamné par Pie X se confondrait à peu
près avec le mouvement tout entier de progrès intellectuel et de rénovation scientifique dans l'élite studieuse du monde catholique, et que le « sillonisme », pareillement condamné par Pie X, ne serait guère autre chose que le mouvement tout entier d'études sociales et d'apostolat populaire qui constitue Tune des plus caractéristiques manifestations de l'activité religieuse de notre époque. Incontestablement, si tout cela est réprouvé en bloc, comme entaché de graves erreurs doctrinales, il devient, humainement parlant, très difficile de justifier, d'expliquer même les décisions du Siège apostolique, et, surtout, il faudra concéder qu'en fait Pie X a été universellement désobéi par ceux-là même qui prétendent garder le plus absolu loyalisme à l'égard de l'autorité romaine.
Mais c'est l'exacte notion des erreurs condamnées qu'il ne faudrait jamais perdre de vue. Sous le nom de « modernisme », Pie X a censuré un système doctrinal qui dénature essentiellement le concept de la révélation divine et de la vérité religieuse, qui révoque en doute l'institution immédiate de l'Église et des sacrements par Notre-Seigneur Jésus-Christ et qui ne reconnaît aux dogmes de notre foi qu'une valeur toute symbolique et changeante. Aucune des hérésies que mentionne l'histoire entière de l'Eglise ne pervertissait d'une manière plus radicale, plus profonde, les croyances traditionnelles dont le Magistère ecclésiastique a pour mission essentielle de garder intégralement le dépôt immuable et sacré. L'extrême gravité de l'erreur explique, justifie
surabondamment la sévérité des condamnations doctrinales qui ont frappé le modernisme et la rigueur même des mesures disciplinaires destinées à prévenir désormais dans le jeune clergé toute contagion des tendances modernistes. Qu'on n'égare donc pas l'opinion endétaillant les sentences pontificales contre les erreurs apparentées au modernisme sans mettre aussitôt en relief le caractère pernicieux, redoutable de l'hérésie contemporaine à laquelle Pie X entend barrer la route. Alors même que l'opportunité de telle mesure individuelle n'apparaîtrait pas à première vue, que l'on sache, du moins, se rendre compte des justes préoccupations d'ordre général auxquelles répond cette mesure, comme on saura s'expliquer telle et telle conséquence rigoureuse de l'état de siège dans une ville où de graves périls publics ont motivé la proclamation de l'état de siège.
Toute proportion gardée, il convient d'étendre les mêmes remarques à la condamnation des erreurs sillonistes : encore que la question silloniste soit fort loin d'égaler en importance doctrinale la question moderniste. Sous le nom de sillonisme, PieX a censuré un système de philosophie sociale dont il ne faut oublier pourtant ni la gravité ni le péril : ce système plaçait i'idéal de la dignité humaine et chrétiennedansla pleine autonomiede chaque personnalité consciente; ce même système revendiquait, au nom des principes de l'Évangile, la disparition progressive des tutelles politiques, économiques, sociales, héritées par nous de la tradition historique des siècles
passés; de telle sorte que le régime universalisé de la production coopérative aurait mis fin au régime du patronat, du salariat, voire de toute distinction des classes, et que le concept d'un pouvoir toujours immanent au peuple, n'exerçant qu'une autorité consentie, aurait remplacé le concept traditionnel d'un pouvoir distinctdu peuple, supérieur au peuple, représentant de Dieu pour procurer le bien commun temporel, fut-ce en mettant la contrainte au service du droit. Le Magistère ecclésiastique ne rendait-il pas un service de premier ordre à la société chrétienne par la condamnation solennelle de cet ensemble d'erreurs et de chimères qui se répandaient dans une fraction notable de la jeunesse croyante de notre pays; erreurs et chimères d'aspect généreux, séduisant; erreurs et chimères professées partout avec éclat par une association militante dont le caractère n'était pas purement politique ou économique, mais essentielle, ment moral et religieux, « évangélique » et mystique ?
De même qu'on n'a pas le droit de méconnaître les graves et justes motifs qui ont déterminé la condamnation doctrinale du modernisme, puis du sillonisme, on n'a pas davantage le droit de prétendre ou d'insinuer que le mouvement tout entier de progrès intellectuel et scientifique dans le catholicisme ait été compris dans la même réprobation que le modernisme, et que le mouvement tout entier d'action sociale catholique ait été compris dans la même réprobation que le sillonisme. Pour détruire cette allégation calomnieuse, il n'y aurait qu'à énumérer
les multiples travaux de théologie et de philosophie, d'exégèse biblique, d'histoire des dogmes et d'histoire des religions publiés par des catholiques, encouragés par la hiérarchie ecclésiastique, depuis la condamnation du modernisme, et, pareillement, les multiples publications de sociologie catholique, les multiples œuvres d'apostolat populaire ou de réorganisation sociale que l'autorité religieuse a favorisées de toutes manières depuis la condamnation du sillonisme. Bien plus, il suffit de relire l'encyclique Pascendi, du 8 septembre 1907, celle-là même qui condamne les erreurs modernistes, pour constater que Pie X entend maintenir la distinction nécessaire entre les témérités doctrinales qui exigent une répression rigoureuse et le développement légitime des sciences ecclésiastiques qui mérite l'encouragement et la louange. Quant à l'encyclique Notre Charge Apostolique ,du 25 août 1910, portant condamnation des erreurs sillonistes, non seulement elle sauvegarde une distinction analogue entre les utopies autonomistes ou égalitaristes et la saine méthode des œuvres sociales catholiques, mais cette encyclique elle-même exprime dans les termes les plus clairs, les plus péremptoires, la bienfaisance et la nécessité de l'action sociale en tant que distincte de l'action purement charitable. Peut-être ne serat-il pas inutile de citer :
Comme dans les conflits des intérêts et surtout dans la lutte des forces malhonnêtes, la vertu d'un homme, sa sainteté même, ne suffit pas toujours à lui assurer le pain
j 82 LES LUTTES PRÉSENTES DE L'ÉGLISE
quotidien et que les rouages sociaux devraient être organisés de telle façon que, par leur jeu naturel, ils paralysent les efforts des méchants et rendent abordable à toute bonne volonté sa part légitime de félicité temporelle, Nous désirons vivement que vous preniez une part active à l'organisation de la société dans ce but.
On voit quelle énorme méprise commettraient les hommes qui croiraient et diraient que Pie X a condamné indistinctement, arbitrairement, sous le nom de modernistes, tous les catholiques qui s'occupent de sciences religieuses, et, sous le nom de sillonistes, tous les catholiques qui s'occupent d'oeuvres sociales, comme si, aux yeux de l'autorité légitime, chaque effort d'adaptation aux besoins contemporains, chaque manifestation de l'esprit de progrès et d'initiative devait entraîner le soupçon de témérité, d'indiscipline ou d'hétérodoxie.
Mais que penser de la duplicité d'attitude que MM. Bonet-Maury et Alphonse Séché croient pouvoir attribuer à presque tous ceux qui ont professé naguère les doctrines condamnées par Pie X et qui ne se sont pas ouvertement révoltés comme Marcel Hébert et Alfred Loisy, George Tyrrell et Salvatore Minocchi, J. Schnitzer et Hugo Koch, Romolo Murri, Pierre Dabry et Albert Houtin ?
D'après nos deux critiques, il existerait donc aujourd'hui, dans l'Eglise catholique, un nombre appréciable de prêtres et de laïques qui seraient extérieurement en règle avec les exigences de l'orthodoxie, qui auraient fait adhésion pleine et entière aux
encycliques pontificales, qui auraient même prêté le serment antimoderniste, quand on le leur a demandé, et qui continueraient de tenir pour véritables, en leur âme et conscience, les systèmes de philosophie religieuse ou de philosophie sociale que Rome a censurés comme contraires à la doctrine authentique de l'Eglise. Chose plus grave et plus immorale encore, le Magistère ecclésiastique connaîtrait cette duplicité hypocrite et, pourtant, la tolérerait, s'en accommoderait, dès lors que, grâce à un acte de conformisme extérieur, le principe d'autorité serait sauf, la discipline officielle resterait intacte. M. Alphonse Séché donne à semblable accusation contre l'Eglise une allure presque outrageante :
Pouvait-elle espérer [l'Eglise enseignante] que les prêtres oublieraient instantanément, sur une seule injonction, une menace d'interdit ou d'excommunication, l'idéal nouveau qui les hantait? Pouvait-elle penser qu'il lui suffirait de leur donner l'ordre de croire au surnaturel de sa doctrine pour qu'ils se prissent à révérer du fond de l'âme ce qu'ils discutaient la veille? L'Église n'a point tant de naïveté. Elle n'ignore pas que la menace est impuissante à rendre la foi à qui l'a perdue. Aussi ses exigences se bornent-elles à imposer sa discipline extérieure. Pensez secrètement ce que vous voudrez, pourvu que vous observiez ses pratiques, pourvu que vous soyez soumis à son autorité. Étrange moralité, stupéfiante déformation de la conscience '.