‹ Les Luttes présentes de l'Eglise (volume 2)Chapitre 17 sur 59 · Désarroi de la Conscience française, p · texte numérisé non relu

Désarroi de la Conscience française, p

Stupéfiante déformation de la conscience ! A condition toutefois que le fait soit réel; c'est-à-dire : à condition que l'Église enseignante prenne son parti d'une aussi monstrueuse hypocrisie. Or, affirmer que l'Église s'accommode, en pareille matière, d'une équivoque quelconque, c'est affirmer le contraire de la vérité. N'est-ce pas, en effet, pour couper court à tout malentendu, pour rendre impossible toute équivoque d'attitude ou de langage que Pie X imposa, par le Motu proprio du 1er septembre 1910, à tout le clergé catholique de donner, sous la foi du serment, une adhésion précise, catégorique, absolue à la condamnation doctrinale de chacune des erreurs modernistes? Pouvait-on imaginer mise en demeure plus péremptoire de parler et d'agir en exacte conformité avec la conscience?

M. Alphonse Séché mentionne, d'ailleurs, le serment antimoderniste prescrit par Pie X, mais pour ajouter (p. 200) que la mesure aurait été inefficace. Pourquoi donc? — Parce que, lors de la prestation du serment, parut un mémoire anonyme où certains prêtres modernistes déclaraient qu'ils allaient prêter serment sous l'empire d'une injuste contrainte morale et protestaient qu'un tel acte « n'engageait point leur conscience et ne modifierait en rien leurs idées ». A vrai dire, ces protestataires anonymes sont-ils des personnages réels et en quel nombre ? Nous n'en savons absolument rien. Si pourtant ils ont existé, aucun désaccord ne sera possible entre croyants et incroyants pour qualifier leur conduite : ces malheureux prêtres modernistes ont commis une

action abominable, « une infamie ». Néanmoins, qu'on ne se permette pas de signaler le Magistère ecclésiastique comme complice, en quelque mesure, de leur dissimulation hypocrite, puisque le Magistère ecclésiastique, loin de tolérer la moindre équivoque, a recouru franchement au moyen le plus décisif, le plus solennel et le plus sacré de tous pour les obliger, sous peine de parjure, à dire toute la vérité.

Lorsque des écrivains étrangers au catholicisme, tels que M. Gaston Bonet-Maury et M. Alphonse Séché, s'occupent de nos controverses doctrinales, ils ne semblent pas imaginer, chez les catholiques atteintsparles condamnations de l'Eglise, d'autre attitude possible qu'une déférence purement extérieure, le silence respectueux, ou bien une révolte franche et déclarée. Mais ils ne songent guère à envisager le cas d'une soumission loyale et intérieure à l'enseignement du Magistère. La solution mérite pourtant qu'on l'examine et surtout qu'on la suive.

Aux yeux des catholiques, en effet, toute décision doctrinale du Magistère ecclésiastique présente, en vertu de la mission divine de l'Eglise, une haute garantie de vérité. En dehors même des conditions prévues pour l'infaillibilité, la décision doctrinale exigera normalement, sous peine de témérité, une adhésion intime au sujet de la sécurité des doctrines qu'elle propose et du péril des doctrines qu'elle condamne. Lorsque la décision doctrinale revêt le caractère d'une définition infaillible du Magistère

extraordinaire, ou lorsque l'assentiment unanime de TEpiscopat dispersé lui confère la garantie d'infaillibilité du Magistère ordinaire, la vérité s'impose à la conscience avec une certitude irréfragable. Sous peine d'erreur intéressant la foi, elle exige alors une adhésion définitive et absolue, au nom de Passistance divine, efficace, perpétuelle, que le Christ daigna promettre à l'Eglise.

Il ne faut pas s'étonner, dès lors, qu'un catholique puisse, en toute sincérité, tenir intérieurement pour vraie, quand le Magistère a parlé et parce que le Magistère a parlé, une doctrine que, précédemment, il tenait pour douteuse ou improbable. Tel historien est mis en possession d'un document inédit qui éclaire une question obscure, tel astronome ou tel physicien est informé d'une découverte, d'une expérience, d'une expérimentation qui modifie les données d'un problème scientifique. Cet historien, cet astronome, ce physicien apprendra ainsi, avec probabilité ou avec certitude, une vérité nouvelle sur un problème au sujet duquel il était, jusqu'alors, dans l'erreur ou l'ignorance. Le document, la découverte, l'expérience, l'expérimentation, auront apporté à son esprit un élément positif de connaissance, lui permettant de rectifier, de corriger quelqu'une de ses convictions antérieurement acquises. Dans l'ordre de la vérité religieuse, il en va de même pour le catholique soumis à l'Eglise enseignante. Chaque décision doctrinale du Magistère ecclésiastique est, à ses yeux de croyant, une source de lumière, un principe légitime et nouveau de connaissance religieuse.

Quand le Magistère a parlé et parce que le Magistère a parlé, les données connues du problème ne sont plus les mêmes qu'auparavant. S'il s'agit d'une doctrine garantie par l'infaillibilité, la vérité s'impose avec certitude absolue. S'il s'agit d'une décision non infaillible, la doctrine offre, du moins, une grave présomption de vérité qui réclame de l'intelligence un assentiment de prudence doctrinale. C'est alors tout autre chose que le silence respectueux : c'est la soumission loyale et intérieure à la parole de l'Église, en conformité avec l'enseignement du Sauveur dans l'Evangile : Qui vous écoute m'écoute, qui vous méprise me méprise.

On demandera toutefois s'il est concevable, en fait, qu'un homme qui a respiré, pour ainsi parler, l'esprit du modernisme ou du sillonisme dans l'atmosphère intellectuelle de son temps, de son milieu social, puisse pousser l'obéissance envers l'Eglise jusqu'à réprouver intérieurement comme des erreurs les doctrines modernistes et sillonistes que le Souverain Pontife a solennellement condamnées? Pareil sacrifice n'est-il pas supérieur aux forces humaines?

Nous répondrons qu'il s'agit, en effet, d'un sacrifice très délicat, très douloureux, très méritoire, que le croyant peut et doit accomplir, non pas avec les seules forces humaines, mais avec la prière, avec la grâce, avec la force qui vient d'en haut. L'obéissance intérieure à l'Église revêt le caractère d'un acte de religion : elle exige donc, en même temps que

l'humilité d'esprit et de cœur, le secours surnaturel dont nous avons spécialement besoin dans les difficultés graves et qui, d'ailleurs, nous rend possible chacun des devoirs et des sacrifices de la vie chrétienne. Nonerit impossibile apud Deum omne verbum.

Faut-il apporter un exemple qui prouve que, dans le catholicisme, de tels actes de soumission intérieure, par motif religieux, appartiennent vraiment au domaine du possible et du réel? Lorsque l'encyclique Quanta Cura, du 8 septembre 1864, condamna en termes décisifs et péremptoires les erreurs du libéralisme, deux jeunes catholiques de haute valeur furent, au premier choc, particulièrement bouleversés. Ils se nommaient Paul de Broglie et Maurice d'Hulst. Les doctrines condamnées par Pie IX étaient précisément les idées les plus idolâtrées dans le milieu intellectuel et social où l'un et l'autre avaient grandi. Mais tous deux étaient des croyants à l'âme droite, loyale et humble. Ils ne cherchèrent pas d'échappatoires. Ils ne prétendirent pas que le libéralisme doctrinal n'avait jamais existé ou qu'eux-mêmes n'avaient jamais tenu pour vraies les doctrines censurées par l'encyclique. Ils reconnurent, au contraire, quoiqu'il leur en coûtât, que leur devoir était désormais de rectifier certaines de leurs idées, de corriger certains de leurs jugements selon la règle de doctrine que fixait l'enseignement pontifical.

a Vous me connaissez, pouvait écrire, quelques années plus tard, l'abbé Paul de Broglie à un ami, et vous savez que, non seulement j'ai accepté l'ency clique Quanta Cura, mais que l'enseignement de

l'Église sur ces matières m'a délivré d'une foule de préjugés modernes1. »

Et Mgr d'Hulst, dans la préface de sa brochure Le Droit chrétien et le Droit moderne, laissait échapper cette confidence pleine de franchise et d'une si touchante délicatesse :

Jamais je n'oublierai la surprise, l'émotion, l'inquiétude où me jeta la lecture de ce document doctrinal [l'encyclique Quanta Cura]. Je vis clairement qu'il y avait quelque chose à changer dans ma conception de la société... Le souvenir de cette évolution intérieure sera ineffaçable en mon âme. Commencée dans la tristesse et dans le trouble, elle s'acheva dans la joie et dans la paix. Mais, depuis lors, il m'a été impossible d'admettre que l'erreur libérale n'eût jamais existé; car j'avais à la fois conscience et de l'avoir constatée en moi-même et de ne l'avoir pas inventée2.

Tel fut l'exemple donné par l'abbé de Broglie et Mgr d'Hulst lors de la condamnation du libéralisme. D'excellents motifs permettent de penser que le même devoir de soumission intérieure à l'égard du Magistère ecclésiastique aura été compris et pratiqué avec un loyalisme non moins confiant, non moins courageux, non moins méritoire par beaucoup d'entre les catholiques de nos jours qui avaient

1. L'Abbé de Broglie, par le R. P. Augustin Largent. Nouvelle édition. Paris, Bloud, 1913, in-8,p. 69 et 70.

2. Vie de Mgr d'Hulst, par Mgr Alfred Baudrillart. T. II. Paris, Poussielgue (de Gigord), 1914, in-8, p. 8. — Cf. le texte complet du passage, dans les Mélanges de Mgr d'Hulst. T. III. Paris, Poussielgue (de Gigord), 1914, in-8, p. 11 et 12.

été séduits, à quelque degré, parles erreurs modernistes ou les erreurs sillonistes. Les consciences ont, d'ailleurs, été puissamment aidées à discerner la gravité du péril, à écarter les équivoques fallacieuses, à rendre témoignage aux vérités nécessaires par l'extrême netteté avec laquelle les censures pontificales ont mis en relief les doctrines erronées qu'il s'agissait d'exclure. Dans le cas particulier du modernisme, bien des âmes ont, en outre, été tirées d'illusion par la révolte scandaleuse des principaux chefs du mouvement et par l'aveu cynique que ceux-ci ont fait eux-mêmes, tant du radicalisme réel de leur système que de la dissimulation hypocrite à laquelle ils avaient eu trop longtemps recours.

Les périls actuels que dénoncent l'allocution consistoriaie du 25 mai et le discours pontifical du 27 mai consisteraient beaucoup moins dans la profession formelle et consciente des doctrines modernistes, sillonistes ou libérales, que dans certaines habitudes d'esprit et de conduite empruntées au modernisme, au sillonisme ou au libéralisme. C'est qu'il est plus difficile encore de redresser une habitude d'esprit ou de conduite que de corriger une erreur positive de doctrine. Des catholiques qui ont souscrit en toute loyauté aux censures pontificales contre les erreurs contemporaines peuvent entretenir cependant et propager autour d'eux des tendances intellectuelles, des méthodes d'action pratique où survit, en quelque chose, l'esprit des doctrines condamnées.

Voilà pourquoi Pie X, le 27 mai, attirait si énergiquement l'attention des pasteurs et des fidèles sur la

tendance à « concilier» la foi catholique avec l'esprit moderne, sur la tendance à minimiser les directions doctrinales ou disciplinaires du Siège apostolique sur la tendance à favoriser les publications dont l'orthodoxie paraît douteuse, et enfin sur la tendance à éviter comme trop compromettante l'affirmation pure et simple des principes catholiques.

Ceux-là méconnaissent étrangement la situation présente de la société religieuse qui accusent le Magistère ecclésiastique d'imposer à tous l'uniformité disciplinaire, le conformisme extérieur, sans chercher à obtenir l'unanime adhésion des consciences et en tolérant même des dissimulations immorales. L'effort caractéristique de l'autorité religieuse est, au contraire, de promouvoir de toutes manières l'unité dans la vérité. Par le recours aux moyens surnaturels, par la fréquentation généralisée des sacrements, par l'union et l'organisation spécifiquement catholiques, par la pureté sévèrement sauvegardée de l'enseignement doctrinal, Pie X veut atteindre aussi profondément que possible les consciences et les âmes pour restaurer toutes choses en Jésus- Christ.

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