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CHAPITRE PREMIER

La Défense laïque à la Chambre Discussion générale

5 avril 1913

La discussion générale du projet de loi sur la fréquentation scolaire et la défense de l'école laïque a occupé la Chambre durant six séances, les 3 et 4, 10 et 11, 17 et 18 mars. C'est le mardi saint, jour de la chute du troisième ministère Briand, qu'a été votée la clôture. Lorsque les députés reprendront l'irritant débat scolaire, ce sera pour aborder l'examen des articles, des amendements et des contre-projets.

Aucun texte n'ayant encore été adopté, nous croyons inutile de critiquer en détail un projet dont le dispositif pourra subir de nombreuses modifications. Mais peut-être sera-t-il bon de résumer la discussion générale, pendant laquelle chacun des partis a longuement exposé son programme d'organisation scolaire, en même temps que son attitude dans les luttes qui se livrent aujourd'hui autour de l'école publique et de l'école libre, autour de l'école laïque et de l'école chrétienne.

Les différents orateurs se sont occupés, à peu près

exclusivement, du projet que nous avons mentionné plus haut : projet présenté par le gouvernement et la commission, projet relatif à la fréquentation scolaire et à la défense de l'école laïque. Au contraire, personne n'a soutenu sérieusement, ni même jugé digne de discussion attentive le projet Brard, qui instituerait une manière de monopole honteux, en faveur de l'école laïque, dans les communes comptant moins de trois mille habitants, c'est-à-dire dans la quasi-totalité des communes rurales. Toutes sortes de raisons politiques et financières détournent les chefs de la gauche de regarder le monopole de l'enseignement primaire comme actuellement réalisable. D'ailleurs, les députés favorables à la suppression immédiate de l'enseignement libre plaident plus volontiers pour le monopole pur et simple que pour un texte saugrenu qui accorde ou supprime la liberté de l'enseignement primaire selon le nombre d'habitants de la commune. Le 2 février 1912, la Chambre avait cependant accordé, par 399 voix contre 122, le bénéfice de l'urgence au projet Brard. Nous avons critiqué naguère ce vote scandaleux, qui avait le caractère d'une manifestation en faveur du principe de la défense laïque. Mais, quand vint le moment de conclure, le gouvernement, la commission et l'ensemble de la majorité de gauche marquèrent l'intention de pratiquer la défense laïque d'après une tout autre formule que celle de M. Brard. Du reste, le pauvre M. Brard vient de s'effondrer sous le ridicule, tant et si bien que, pendant la discussion générale sur la défense laïque, il n'a pas même osé

paraître à la tribune pour défendre le projet de loi qui porte son nom. La Libre Parole venait d'exhumer les documents de la campagne électorale menée en 1906, dans l'arrondissement de Pontivy, par M. Brard contre M. le baron de Boissieu, député sortant. L'anticlérical Brard, qui fut élu en 1910, qui veut aujourd'hui retirer aux communes de moins de trois mille habitants la faculté de posséder une école libre, s'était d'abord fait connaître aux électeurs du Morbihan comme un catholique pratiquant et pieux, un défenseur de la « vieille foi bretonne » ; il avait été jusqu'à présenter un billet de confession obtenu à Paris, le vendredi saint, 13 avril 1906, avec signatures authentiques. Cette divulgation produisit un effet mémorable. Le député de Pontivy est maintenant légendaire. Il est devenu, jusque parmi ses collègues, l'objet de la risée générale, en même temps que du mépris public. On a eu raison de dire que «le sectaire a les reins cassés » — et le projet Brard aussi î

Quant au projet du gouvernement et de la commission, il établit une procédure plus expéditive et des pénalités plus sévères pour punir les pères de famille qui refusent ou négligent d'envoyer leurs enfants à l'école; pour punir surtout les prêtres, châtelains, patrons ou autres personnes qui troubleraient le fonctionnement de l'école laïque, empêcheraient les enfants de faire usage de certains manuels scolaires, détourneraient les parents (au moyen d'actes de pression ou d'intimidation) de confier leurs enfants à l'instituteur officiel.

Dix-neuf discours ont été prononcés à la Chambre pendant la discussion générale : dont neuf pour combattre et dix pour appuyer le projet de loi.

Les orateurs qui ont plaidé la cause de la défense laïque ne regardent pas tous comme suffisant le texte proposé par le gouvernement et la commission. Tel voudrait aller jusqu'au monopole ; tel autre voudrait introduire un programme budgétaire de dépenses grandioses en faveur de l'école publique et des œuvres annexes; tel autre encore voudrait organiser l'autonomie syndicale de la corporation des instituteurs laïques. Mais tous admettent que le projet actuel est réclamé par les circonstances et doit être voté, fût-ce comme un minimum et comme un acheminement vers des solutions plus complètes.

Les arguments invoqués en faveur du projet de loi sont toujours les mêmes, quelque dissemblables que soient les allures des différents orateurs qui font à l'école laïque un rempart de leur poitrine et de leur éloquence. La fréquentation scolaire, disentils, est manifestementinsuffisante, comme en témoigne le nombre actuel des illettrés. Le principe de l'obligation est dépourvu de sanctions efficaces. Il est donc nécessaire de remédier au mauvais vouloir des familles récalcitrantes par l'institution d'une procédure moins complexe et surtout de pénalités illusoires. En même temps, la campagne des cléricaux contre l'école laïque se poursuit par des actes

qui exigent une répression exemplaire. Dans les régions où le clergé catholique, les châtelains, les patrons possèdent encore des moyens d'influence et d'intimidation sur une partie de la classe populaire, on organise la grève scolaire et le boycottage des manuels condamnés, on met l'instituteur et l'institutrice en quarantaine, on recourt à la menace et à la contrainte morale pour détourner les enfants de l'école laïque. Bref, il existe, depuisquelques années, une terreur blanche, exercée impunément contre les instituteurs publics de plusieurs départements. Cette situation, créée surtout par le manifeste épiscopalàu 14 septembre 1909, rend nécessaires les mesures de défense, les rigueurs pénales contenues dans le projet de loi.

Tel est le plan de discours qui a été reproduit, durant la discussion générale, à huit ou dix exemplaires, nonobstant les variantes individuelles sur le thème commun. M. Steeg, alors ministre de l'Instruction publique, développa consciencieusement et amplementcecanevasde défense laïque. Ilyapporta même un peu plus de chaleur et de relief qu'il n'a coutume d'en mettre dans ses discours. Ce n'est, d'ailleurs, pas beaucoup dire, car M. Steeg est un personnage terne : par son allure raide et froide, par son style triste, il représente assez bien le huguenot du type traditionnel et classique; encore que, dans le domaine religieux, il passe pour très détaché de toute orthodoxie protestante. Le rapporteur de la commission, M. Dessoye, président de la Ligue (maçonnique) d'Enseignement, avait précédé

M. Steeg à la tribune, pour dire exactement les mêmes choses. Il les avait exprimées d'une manière plus alerte, plus animée, voire plus batailleuse : il s'était appliqué, néanmoins, de même que fit ensuite le ministre, à présenter les dispositions du projet comme absolument justifiées, raisonnables, mesurées ; bref comme dignes d'un régime de liberté qui a pour dogme fondamental le respect des consciences. M. Jaurès avait plaidé pour le projet ministériel dès la première séance du débat scolaire. Lui aussi traita de la fréquentation de l'école, des nécessités de la défense laïque; après quoi, il eut une vision prophétique sur le merveilleux avenir qui attend l'école publique lorsque, selon le vœu des socialistes, on aura prélevé pour elle, et pour ses annexes laïques, un cadeau supplémentaire de cinq cents millions, qui sera payé (naturellement) par les contribuables. L'orateur parlait avec une emphase grandiloquente ; il usait du ton de cantilène que l'on appelle parfois avec irrévérence, et en donnant à ce terme un sens fâcheux, le « ton prédicateur ». Mais M. Jaurès possède incontestablement l'art de dramatiser les situations, de résumer à sa façon les problèmes doctrinaux dans des synthèses brillantes, d'embellir les passions jacobines, les chimères socialistes par les apparences d'un idéalisme généreux. La Chambre écoutait M. Jaurès dans ce profond silence que les parlementaires n'accordent qu'à un très petit nombre de ténors privilégiés. Le recueillement n'était interrompu que par les ovations de la majorité anticléricale et, de temps à autre, par

une interruption qui provoquait, durant quelques minutes, un échange d'invectives entre les deux partis.

Pour illustrer la thèse de la défense laïque, les orateurs de gauche ont apporté à la tribune mainte anecdote plus ou moins terrifiante sur la persécution que les méchants cléricaux dirigent contre les pauvres instituteurs officiels : anecdotes de Rouergue, contées par M. Fournol; anecdotes d'Ile-de- France, contées par M. Thalamas ; anecdotes de Champagne (deuxième zone), contées par M, Paul Meunier; anecdotes de Bretagne, contées par M. de Kerguézec; anecdotes d'Anjou, contées par un instituteursyndicaliste, député de l'Isère et surhomme, le citoyen Raffin-Dugens. Ce dernier orateur veut bien prendre la peine, à chaque débat scolaire, d'occuper la tribune durant plusieurs heures; il a même la bonté de distraire quelquefois son auditoire par des intermèdes d'un haut comique. M. Thalamas, au contraire, n'a rien de comique : impossible d'imaginer, alors même que l'orateur s'efforce de paraître modéré, un langage plus provocateur, une attitude plus antipathique, une physionomie d'expression plus haineuse. On éprouve une tristesse et une indignation d'un autre ordre à entendre M. le vicomte de Kerguézec dénoncer le clergé, dénoncer, la noblesse de Bretagne, revendiquer le monopole de l'enseignement laïque, proposer même l'adoption du panthéisme cosmologique de M. Clemenceau comme doctrine obligatoire de l'écoleofficielle : la courtoisie, l'élégance, la distinction de ce député anticlérical

témoignent, malgré tout, de son milieu d'origine et rappellent constamment la gravité particulière du scandale donné par cet aristocrate jacobin, par ce gentilhomme transfuge, qui lutte avec un acharnement de renégat contre son ancienne foi religieuse, contre les traditions de sa famille, contre l'éducation de ses maîtres.

A la liste des députés qui ont parlé en faveur du principe de la défense laïque, le respect de la vérité historique nous impose l'obligation très douloureuse de joindre le nom du seul prêtre qui siège au Palais- Bourbon, M. l'abbé Lemire. 11 faut citer les propres termes du morceau capital de son discours du 18 mars :

Je veux aller plus loin, pour mettre d'accord mon vote avec mes convictions, pour montrerque nous n'avons pas plus besoin, nous, du privilège de l'impunité dans la société que nous n'avons besoin du privilège du mensonge dans l'histoire, et que nous n'avons besoin du privilège de l'obscurantisme dans notre foi...

Pas plus que nous n'avons besoin d'obscurités et de mensonge, nous n'avons besoin d'immunités au point de vue pénal : nous acceptons votre loi ( Très bien! très bien ! à gauche), nous acceptons vos pénalités, à une seule exception, c'est qu'elles ne soient pas draconiennes ni exceptionnelles. (Interruptions à droite.)

[L'orateur félicite la commission d'avoir fait bon accueil à divers amendements.] Ne savons-nous pas, d'ailleurs, que la commission et la Chambre elle-même souhaitent que ces pénalités soient un épouvantait plutôt qu'une réalité ?( Très bien! Très bien ! à gauche.} La commission

et la Chambre savent, en effet, qu'il est plus nécessaire de donner un avertissement que de punir. [Très bien! Très bien!)

M. l'abbé Lemire a nié l'existence actuelle d'un conflit sérieux entre l'école laïque et les consciences chrétiennes. Il a fait un tableau idyllique des rapports pleins de cordialité, de charme et de poésie qui existent, selon lui, ou pourraient facilement exister entre les éducateurs officiels et le clergé. Le prêtre-député a jeté le blâme sur les orateurs de droite pour avoir présenté la neutralité scolaire comme devenue irréelle ou impraticable en raison des doctrines que professent aujourd'hui beaucoup d'instituteurs laïques. Il a vanté le régime de l'école neutre, ouverte aux enfants de toutes croyances, comme préférable au régime delà libre concurrence entre les écoles confessionnelles et les écoles non confessionnelles, avec répartition des fonds publics aux unes et aux autres en proportion du nombre de leurs élèves. Citons encore M. Lemire : « Serait-il d'un bon patriotisme de provoquer la lutte où elle n'existe pas, par l'offre d'un subside, par l'appât d'une subvention ? (Très bien! Très bien!) Serait-il d'un bon patriotisme d'organiser la bataille là où elle est inconnue ? » Engagé sur cette pente, M. Lemire a paru diminuer outre mesure le droit du père de famille, comparé au droit de l'État, ce qui a provoqué un incident pénible entre l'orateur, soutenu par la gauche, et M. Aynard, soutenu par les députés de la droite et du centre.

Quel spectacle, d'un bout à l'autre du discours de M. Lemire, que celui des applaudissements tapageurs dont les anticléricaux scandaient les paroles du prêtre-député! Quel spectacle encore que celui de M. Lemire recevant les félicitations, après son discours, et serrant la main des républicains de gauche et des radicaux parmi lesquels il a voulu siéger ! Et enfin, quelle humiliation, pour les catholiques et les prêtres qui assistaient à la séance, d'entendre le rapporteur, M. Dessoye, parler en ces termes : « Le droit de l'enfant, sur lequel des choses si vraies et si justes ont été dites et par notre collègue, M. Thalamas, et par M. l'abbé Lemire!...» Nous espérons que le prêtre-député aura senti l'outrage d'un pareil éloge et d'un pareil rapprochement. Nous espérons qu'il aura compris également la protestation publique qu'il a provoquée, quelques jours plus tard, de la part de l'un des prélats qui eurent l'honneur d'être traduits devant les tribunaux pour avoir dénoncé les manuels sectaires de l'école laïque, Mgr Grellier, évêque de Laval.

Parmi les neuf orateurs qui, dans la discussion générale, ont combattu le projet de défense laïque, deux appartiennent à la gauche, quatre au groupe progressiste et trois aux groupes de droite.

Deux députés de la gauche, MM. Boutaud et Drelon, partisans résolus de l'école laïque, ont déclaré que les lois existantes donnaient aux pouvoirs publics les armes nécessaires pour réprimer les violences cléricales contre l'enseignement officiel, et que,

d'autre part, le projet du gouvernement et de la commission proposait des mesures d'application difficile, de rigueur excessive et dont le résultat le plus clair pourrait bien être de rendre odieuse l'école laïque.

Les quatre orateurs du groupe progressiste furent MM. Lefas, Lefebvre du Prey, Louis Dubois et le docteur Monprofit. Chacun d'entre eux critiqua le dispositif de la future loi de défense laïque, montra les exigences abusives, les procédures tyranniques et les embarras inextricables que déterminerait fatalement l'adoption du texte présenté par MM. Steeg, Buisson et Dessoye. La discussion de M. Lefebvre du Prey fut particulièrement précise, méthodique, serrée. L'orateur mit en tel relief l'une des incohérences du projet de loi que la commission, formellement interrogée, ne put fournir aucune réponse plausible et se retrancha dans un profond silence. Lorsque M. Lefebvre du Prey stigmatisa le texte qui aurait pour conséquence d'obliger parfois le petit écolier, devant l'inspecteur, à dénoncer sa propre mère, la parole émue de l'orateur provoqua un long mouvement d'adhésion et de sympathie sur tous les bancs de la minorité.

Quant à M. le docteur Monprofit, son discours fut plein d'aisance, de bonhomie et d'humour. Sous une forme attrayante, parfois ingénue, toujours malicieuse, il démontra la malfaisance des mesures de défense laïque; il démontra surtout le fiMieste dommage causé à l'enseignement officiel par les instituteurs qui se constituent politiciens et par les

politiciens qui s'adjugent le haut protectorat de l'école publique.

Les trois orateurs, enfin, qui appartenaient aux groupes de droite, MM. Groussau, Piou et de Ramel, n'ont pas discuté, avec autant de détails que leurs collègues progressistes, la teneur et le mécanisme du projet de loi; mais, en revanche, ils ont étudié avec plus d'ampleur les causes, les péripéties, la signification de nos luttes scolaires ; ils ont formulé avec plus de relief les angoisses et les revendications de la conscience chrétienne. Tous trois, et particulièrement M. Groussau, ont montré l'origine du conflit actuel dans le changement d'interprétation donné par les instituteurs laïques au principe de la neutralité scolaire. Tous trois, et particulièrement M. de Ramel, ont flétri cette lourde mystification de la défense laïque, en rappelant les vexations odieuses infligées, depuis trente années, à l'enseignement libre, et les privilèges exorbitants accordés par le législateur à renseignement laïque. Tous trois, et particulièrement M. Piou, ont dénoncé, dans le nouveau projet de loi, d'intolérables rigueurs contre les pères de famille, en même temps qu'une choquante immunité garantie à l'instituteur officiel. Tous trois, et particulièrement MM. Groussau et de Ramel, ont indiqué la solution de l'avenir dans l'établissement d'un régime scolaire qui consacrerait, selon les règles de l'équité, le droit primordial du père de famille.

La question de la neutralité scolaire, traitée par M.Groussau, est à la base de toutes les controverses qui nous occupent ici.

L'école laïque est, en fait, dans le plus grand nombre des communes et pour la majorité des enfants de France, Vécole unique, Vécole obligatoire. Gomment les familles chrétiennes pourront-elles, en sûreté de conscience, confier aux maîtres de cette école l'éducation de leurs enfants? Le législateur répond en promettant que l'école publique sera « neutre » et, comme telle, ne devra porter ombrage à personne. Mais que signifie le terme de « neutralité scolaire » ? Indubitablement, il signifie que l'école publique n'enseignera ni la religion catholique, ni la religion protestante, ni la religion juive, ni aucune religion positive, et devra demeurer ouverte aux enfants de toutes croyances. Jusqu'à ce point, le terme ne prête à aucune équivoque. C'est ensuite que va commencer le malentendu. L'école publique ne sera-t-elle neutre qu'entre les diverses religions positives qui ont pour caractère commun la croyance en Dieu, ou bien sera-t-elle neutre jusqu'entre les doctrines qui affirment et les doctrines qui excluent (ou ignorent) la croyance en Dieu ? L'école neutre enseignera-t-elle une morale qui comporte les devoirs envers Dieu et, par là, puisse être en accord avec la morale enseignée au catéchisme, avec la morale des

divers cultes religieux; ou bien l'école neutre enseignera-t-elle une morale essentiellement différente par ses principes de la morale des divers cultes religieux, c'est-à-dire une morale autonome, une morale indépendante de toute notion de Dieu et de l'immortalité ? Dans le premier cas, et nonobstant les abus condamnables delà neutralité confessionnelle, l'école laïque n'est pas purement et simplement inacceptable pour les consciences chrétiennes ; mais dans le second cas, l'école laïque professe, par la neutralité philosophique, une erreur doctrinale de la plus haute gravité, elle se trouve en conflit absolu avec l'enseignement de l'Eglise catholique. Les familles croyantes ne peuvent plus, dès lors, sans trahir leur conscience, envoyer leurs enfants à cette école de scepticisme, à cette école sans Dieu.

Jules Ferry avait précisément pour ambition de faire prévaloir en France une école primaire qui serait neutre entre la croyance en Dieu et la négation de Dieu, une école primaire qui enseignerait une morale débarrassée des béquilles théologiques. C'est pourquoi il repoussa énergiquement l'insertion des devoirs envers Dieu dans le texte de la loi scolaire, parmi les matières qui devraient être enseignées à l'école publique. Néanmoins, l'opportuniste Jules Ferry comprenait à merveille que, pour rendre praticable le régime de l'école laïque, des mitigations transitoires étaient nécessaires. Il reconnut qu'en 1882, et pour longtemps encore, l'état d'esprit du personnel enseignant et de la plupart des familles n'était absolument pas compatible avec la neutralité

entre la croyance en Dieu et la négation de Dieu, avec l'adoption d'une morale sans Dieu. Jules Ferry déclara donc solennellement, non pas par le texte de la loi, mais par le texte des programmes, que l'école publique, tout en gardant une neutralité respectueuse entre les différents cultes, ne serait pas neutre d'une neutralité philosophique, mais enseignerait une morale spiritualiste, avec les devoirs envers Dieu. L'engagement demeurerait en vigueur aussi longtemps que les doctrines spiritualistes garderaient leur prépondérance dans le personnel enseignant et parmi les familles françaises. Tel fut le pacte conclu entre l'État et les populations croyantes. Telles furent les conditions dans lesquelles des milliers ou peut-être des millions de parents chrétiens se résignèrent à subir l'école laïque, à regarder comme tolérable pour leurs enfants la neutralité scolaire.

Or, à l'heure actuelle, si nous consultons les manuels scolaires et les revues pédagogiques, si nous observons les nombreuses manifestations individuelles et collectives des instituteurs publics, si nous lisons tel et tel discours ministériel, nous apprenons que, très généralement, il n'est plus question d'enseigner à l'école laïque une morale spiritualiste et la doctrine des devoirs envers Dieu. Lorsque la religion n'est pas positivement contredite, attaquée ou bafouée, lorsque l'instituteur garde une certaine neutralité, cette neutralité consiste uniquement à marquer un respect égal à toutes les croyances et à toutes les incroyances, aux doctrines qui admettent et aux doctrines qui excluent (ou ignorent) la croyance

en Dieu et en l'immortalité. La morale enseignée par le plus grand nombre des instituteurs est une morale débarrassée des béquilles théologiques, une morale sans Législateur divin et sans rémunérations d'outre-tombe. Les intentions de Jules Ferry, créateur de l'école laïque, sont pleinement réalisées, telles qu'il les développait, au Grand-Orient de France, dans le discours maçonnique du 9 juillet 1876. Ses intentions, oui; mais non passes promesses. Aujourd'hui encore, les programmes officiels témoignent des engagements pris, en 1882, par Jules Ferry et par le gouvernement de la République : l'école primaire devrait enseigner une morale spiritualiste, avec la doctrine des devoirs envers Dieu. On objecte que cet engagement est caduc, périmé, puisque l'état d'esprit du personnel enseignant n'est plus aujourd'hui le même qu'en 1882, puisque les instituteurs ne sont généralement plus croyants ni spiritualistes, mais positivistes ou agnostiques, panthéistes ou athées. Les idées du personnel enseignant ont changé : soit. Mais les idées, les croyances des famil les françaises ont-elle changé, depuis trente ans, dans la même proportion? N'est-il pas notoire que, parmi les familles qui, bon gré mal gré, confient leurs enfants à l'école laïque, il existe un nombre considérable de familles croyantes qui, pas plus aujourd'hui qu'en 1882, n'admettent que cette école enseigne à leurs enfants une morale sans Dieu et devienne une école de scepticisme ou d'irréligion? Les engagements contractés par Jules Ferry, en 1882, n'avaientils pas pour principal objet de rassurer les parents

chrétiens et d'éviter à tout prix un conflit redoutable entre les familles croyantes et l'école laïque?

Ce conflit redoutable existe aujourd'hui dansbeaucoup de communes de France, et il résulte du changement d'interprétation donné par les instituteurs laïques au principe de la neutralité scolaire. L'argumentation de M. Groussau est d'une netteté, d'une lucidité, d'une vigueur saisissantes. L'orateur insiste sur le grief capital :

Je demande si, de bonne foi, cette école-là peut être imposée aux parents qui font précisément de la croyance en Dieu la base fondamentale de l'éducation de leurs enfants. Comprenez, je vous en prie, quelle oppression résulte de ce fait que, dans la très grande majorité des communes, cette école sans Dieu, étant unique, est obligatoire. [Applaudissements à droite.)

Veuillez remarquer, enoutre, qu'on imposeaux familles (chrétiennes) des instituteurs qui ne cachent pas leur volonté de détruire ce qu'elles veulent respecter et conserver.

Comment, dès lors, trouver étrange qu'en face d'une situation pareille les croyants protestent, résistent et qu'il y ait des querelles autour de l'école laïque ?

Pour empêcher la lutte scolaire de se prolonger, il faudra que le gouvernement astreigne, si la chose est possible, les instituteurs qui ne croient plus en Dieu à respecter cependant les croyances religieuses et à tenir un langage correct sur la morale spiritualiste et les devoirs envers Dieu : de même que

Ton tâche déjà d'obtenir que les instituteurs qui ne croient plus à la patrie tiennent un langage correct sur la France et sur le devoir militaire . Nous avouons que c'est là une solution épineuse. Si on la juge impraticable, il faudra se résigner, quelque jour, à une transformation complète de notre régime d'enseignement primaire, comme nous le dirons plus loin.

Mais, en attendant la solution de l'avenir, qu'on ne se figure pas mettre un terme au conflit par la loi de défense laïque; c'est-à-dire par des mesures qui consisteraient à infliger l'amende et la prison aux parents coupables d'avoir défendu l'âme de leurs enfants. Ce n'est pas par de tels moyens qu'on fait taire la juste révolte des consciences chrétiennes.

Citons les dernières paroles de M. Groussau, dans ce discours lucide, incisif, où l'on admirait, plus encore que tout le reste, la fermeté des principes, la franchise et la fierté du langage :

Responsables de cette éducation devant Dieu et devant les hommes, appuyés sur leur droit imprescriptible et inaliénable d'avoir, dans les maîtres de leurs enfants, des représentants de leur autorité paternelle ou maternelle, ils demandent à vos instituteurs de conserver intact ce patrimoine supérieur de la famille, qu'ils considèrent comme le plus précieux d'entre tous : celui de leurs forces morales et de leurs espérances éternelles.

Que la prétendue nécessité de défendre l'école laïque contre les persécutions cléricales par de nouvelles rigueurs législatives soit une odieuse

mystification, nul n'en a fourni démonstration plus documentée, plus péremptoire que M. de Ramel.

Non seulement l'école laïque est déjà protégée par les lois, mais elle jouit, en France, d'un privilège exorbitant. Toutes ses dépenses de tout ordre sont payées par le budget de l'État, des départements ou des communes, c'est-à-dire par la bourse des contribuables. Toutes sortes d'avantages légaux ou illégaux sont exclusivement réservés à la fréquentation de l'école publique. L'intimidation gouvernementale impose sans vergogne le choix de l'école laïque à quiconque veut obtenir la moindre faveur officielle.

Quant à Pécole libre, elle gardait, faute de mieux, le droit de vivre à ses propres frais, à ses risques et périls, en face de l'école laïque. C'était encore trop. Par des procédés que M. de Ramel qualifie à bon droit d' « obliques», de « pernicieux », de « perfides », le législateur voulut débarrasser renseignement officiel d'une concurrence gênante. Presque toutes les écoles libres étaient tenuespardescongréganistes. On fit une loi sur les congrégations pour remédier au mal. En 1901, on expulsa tous les congréganistes non autorisés qui n'avaient pas demandé l'autorisation. En 1903, on rejetad'unseul coup les demandes d'autorisation de toutes les congrégations enseignantes. En 1904, le droit d'enseigner fut retiré, par une loi nouvelle, à tout congréganiste, même déjà autorisé. Enfin, depuis 1904, on poursuit devant les tribunaux de nombreux maîtres de l'enseignement primaire libre, sous prétexte de sécularisation insuffisante et fictive.

C'est merveille qu'après tant de proscriptions subies parleur personnel enseignant, les écoles libres aient pu rester debout et abritent, aujourd'hui encore, près d'un million d'élèves. M. de Ramel décrit avec émotion et avec force, dans un très beau langage, la vitalité persistante de l'enseignement chrétien :

Malgré tout cela, malgré ces exécutions sommaires, malgré ce manquement à la parole donnée, malgré la part léonine que vous faites à l'école publique; quoique vous en payiez largement les frais avec l'argent des contribuables; quoique vous bâtissiezde nombreuses et somptueuses écoles ; quoique vous fassiez des avantages sans cesse croissants aux instituteurs; quoique vous attiriez les enfants dans Técole laïque par l'apportdelacaisse des écoles, par la gratuité des fournitures scolaires et d'autres avantages encore; quoique toutes les faveurs administratives soient réservées à ceux qui envoient leurs enfants àl'école publique; malgré ces inégalités, malgré l'ostracisme dont vous avez frappé l'école libre, alors que vous aviez cru tuer l'enseignement privé, il vit encore ; tant est profond dans ce pays, tant est vivace dans le cœur humain l'amour des libertés et tant est grande l'ardeur à les défendre. [Applaudissements à droite.)

Devant la situation légale et privilégiée de renseignement public et la situation toute précaire que l'on fait à ses rivaux, n'y a-t-il pas, demande à bon droit M. de Ramel, une singulière aberration à chercher la cause des périls actuels de l'école laïque dans l'insuffisance de la protection législative ?

Deux poids, deux mesures, telle est la règle avouée, mais inique, de tout notre régime scolaire. Avec plus de cynisme encore, tel sera le principe fondamental de la future législation de défense laïque : procédure de rigueur impitoyable contre les pères de famille et garantie presque absolue d'impunité pour les instituteurs officiels.

Lorsqu'un père de famille aura, fût-ce pour motif de conscience, empêché son fils de faire usage d'un manuel scolaire ou de fréquenter Tunique école du village, tenue par un instituteur antireligieux, ce père de famille sera passible d'amende et de prison : et le juge de paix qui le condamnera n'aura pas le droit d'apprécier l'attitude ou renseignement de l'instituteur, pour discerner si l'opposition du père de famille est ou n'est pas justifiée. L'unique ressource légale des parents est le recours au ministre de l'Instruction publique : le ministre devra répondre dans un délai de quatre mois et sa décision, favorable ou défavorable, sera sans appel. Ce que vaut pareil recours au ministre, la garantie efficace qu'il procurera aux consciences chrétiennes, on se le figure aisément, Dans un cas aussi grave, aussi énorme que celui du légendaire instituteur de Blajan (Haute-Garonne), le coupable a longtemps échappé à toute sanction et, si la peine de la censure vient d'être enfin prononcée contre lui, c'est que la reproduction photographique des cahiers de ses élèves circulait dans toute la France. Nous sommes redevables à M. l'abbé Duplessy, directeur de la Réponse, d'avoir publié (chez Téqui) : les Dictées d'un

Instituteur, cet incroyable document de jacobinisme primaire. Faudra-t-il recourir à de tels moyens de publicité pour provoquer une intervention ministérielle chaque fois qu'un père de famille élèvera une plainte grave contre renseignement irréligieux d'un instituteur ?

M. Jacques Piou a flétri en termes d'une impressionnante vigueur cette absence de garanties pour les familles, cette scandaleuse immunité pour les instituteurs officiels. Citons, du moins, quelques paroles des plus significatives :

En vérité, je crois rêver quand j'entends dire, dans un Parlement français, qu'un citoyen n'a d'autres ressources que la bienveillance, la fantaisie d'un ministre. [Applaudissements au centre et à droite.)

Nous nous faisons, nous, réactionnaires, une autre idée de la liberté. A nos yeux, il n'y a de liberté que lorsqu'elle est garantie parla justice, et de vraie justice que lorsqu'elle est entourée des garanties ordinaires. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Malgré les protestations les plus généreuses, malgré les critiques les plus pressantes et les plus justifiées, le projet de défense laïque sera, très probablement, voté par une forte majorité dans les deux Chambres. Il y aurait quelque naïveté à croire que les bonnes raisons pourront triompher des passions jacobines et des partis pris invétérés. L'anticléricalisme législatif continue, pour tout vrai parlementaire de gauche, le plus obligatoire et le plus intangible de tous les dogmes.

On en avait l'impression particulièrement vive à la Chambre des députés, le 18 mars, au moment où s'achevait la discussion générale du projet de défense laïque, tandis que le Sénat, obstinément majoritaire et antiproportionnaliste, culbutait le troisième ministère Briand. Les députés de la gauche et de l'extrême gauche, dont beaucoup s'étaient rendus en maraude au Luxembourg, se retrouvaient nombreux sur les bancs du Palais-Bourbon pour écouter la fin du discours de M. Steeg. Parmi ces hommes, existaient les divisions les plus profondes, division entre partisans des méthodes combistes et des méthodes briandistes, division entre majoritaires et proportionnantes, division entre défenseurs et adversaires du militarisme et du service de trois ans : toutes ces divisions étaient portées à leur maximum d'acuité par la double crise, ministérielle et parlementaire, déjà ouverte. Néanmoins, combistes et briandistes, majoritaires et proportionnalistes, militaristes et antimilitaristes, ces hommes de gauche étaient momentanément réconciliés, ils étaient tous d'accord pour applaudir le ministre qui plaidait en faveur de la défense laïque. Lorsque M. Steeg termina son discours par le couplet d'usage sur la solidarité entre la République et l'Ecole laïque, qui « existent l'une par l'autre » et« grandissent l'une avec l'autre »,de longs bravos éclatèrent sur la grande majorité des bancs de la Chambre. Deux salves de vifs applaudissements, avec acclamations à gauche, saluèrent la formule finale d'intransigeance et d'orthodoxie laïques : « Tous les républicains le savent, Messieurs,

ils savent que la République, en défendant l'école, se défend elle-même. »

Nous ne pouvons donc avoir aucun doute sur les dispositions presque unanimes de la majorité parlementaire en faveur du projet de défense laïque, quels que soient, par ailleurs, les déchirements de cette majorité. C'est pareillement un article au sujet duquel tous les ministères successifs marquent des intentions identiques. Le programme du ministère Barthou est même plus formel encore, sur ce point, que le programme des précédents ministères.

Mais aucun texte législatif n'empêchera un conflit redoutable d'exister entre les familles croyantes et un grand nombre des maîtres actuels de l'enseignement laïque. Ni l'amende ni la prison ne pourront dompter, chez les parents chrétiens, une résistance qui trouve son inspiration au plus intime de la conscience religieuse.

M. Groussau et M. de Ramel, par une description brillante du régime scolaire de la Grande-Bretagne et de la Hollande, ont fait entrevoir la solution d'avenir qui rendra la paix aux consciences, en mettant fin au privilège exorbitant de l'école laïque, en rendant partout possible l'ouverture d'une école chrétienne pour les enfants chrétiens. Ce sera la répartition proportionnelle scolaire; ce sera la Séparation de l'École et de l'État.

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