CHAPITRE II
Les Écoles libres et le Budget Le Congrès de Caen
5 mai 1913.
L' Association catholique de la Jeunesse française a choisi pour siège de son quinzième Congrès national la ville qu'un Mécène normand du dix-septième siècle, Moysant de Brieux, nommait avec un peu d'emphase et une très juste fierté :
Ce Caen si renommé, si charmant, si superbe...
Quel cadre séduisant pour les travaux et les manifestations du Congrès que cette capitale de la Basse- Normandie, aux merveilleuses églises romanes et gothiques, aux monuments si riches de trésors artistiques et tout chargés d'histoire ! Avec l'Abbaye aux hommes et PAbbaye aux dames, par exemple, ce sont les souvenirs de Guillaume le Conquérant et de la reine Mathilde. Avec la vieille et robuste forteresse féodale, ce sont les souvenirs des grandes luttes entre France et Angleterre, pendant la Guerre de Cent ans, souvenirs des sièges épiques de 1356, de
1417 et de 1450. Plus tard, Caen devait être le théâtre d'autres luttes non moins fameuses, non moins sanglantes : luttes entre protestants et catholiques, puis entre ligueurs et politiques au seizième siècle; luttes entre royalistes et révolutionnaires, puis entre montagnards et fédéralistes pendant la Révolution.
Les monuments religieux postérieurs à la Réformation protestante gardent la mémoire de l'admirable renaissance catholique du dix-septième siècle, particulièrement accusée à Caen, et manifestée par le renouveau de ferveur monastique chez les Bénédictins; par l'établissement et l'apostolat des Capucins, des Jésuites, des Oratoriens et des Eudistes ; par la fondation des couvents de Carmélites, d'Ursulines et de deux Instituts de religieuses hospitalières; enfin par l'organisation puissante et prospère de la Compagnie du Saint-Sacrement, que dirigeaient, dans la capitale de la Basse-Normandie, ces deux mystiques normands, Gaston de Renty et Jean de Bernières- Louvigny, dont un maître chrétien de l'Université de Caen, M. Maurice Souriau, vient de raconter doctement l'histoire.
A notre tour, au vingtième siècle, nous sommes témoins d'un mouvement de renaissance religieuse, d'un réveil catholique et français. La ville de Caen aura favorisé lune des manifestations multiples de ce réveil, en accordant une gracieuse hospitalité au Congrès de la Jeunesse Catholique, réuni du 17 au 20 avril dernier, sous la présidence de cinq évêques de la région, pour étudier le problème de la répartition proportionnelle scolaire.
Il aurait été souhaitable de rencontrer, parmi les spectateurs du Congrès de Caen, les auteurs de récentes enquêtes sur l'état moral et religieux de la jeunesse de France à l'heure actuelle. Il ne leur arriverait, sans doute, plus d'ignorer l'existence, le programme et les œuvres d'une Association religieuse qui groupe aujourd'hui cent vingt mille jeunes Français.
Un mot des réunions et du défilé.
D'abord, cérémonies religieusesàl'église Saint-Jean et à l'église Saint-Étienne; puis, réunions de travail, rueGuilbert, dans une salle beaucoup plus spacieuse que la plupart de celles dont nous disposons, à Paris, pour des réunions analogues; enfin, grand meeting de clôture dans le très vaste manège de l'École de dressage. Aux diverses réunions, le Congrès eut l'avantage d'entendre et d'applaudir plusieurs orateurs de haute distinction : mais aucune parole ne provoqua sympathie aussi enthousiaste que l'éloquence ample et abondante, toujours ferme, courtoise, mesurée, l'accent de franchise et de générosité^ l'émotion vibrante et communicative du président général delà Jeunesse Catholique, M. Pierre Gerlier.
Le dimanche 20 avril, à travers les grandes artères de la ville de Caen, du pont de Vaucelles à l'église Saint-Etienne (Abbaye aux hommes), défila un immense cortège de cinq mille congressistes, qui appartenaient à toutes les régions de la France et à toutes les classes de la société : y compris des étudiants en béret, des collégiens en uniforme, et,
pareillement, un nombre considérable de gars de Normandie, surtout du Gotentin, portant la longue blouse de ferme, ou, pour parler exactement, la blaude. Les jeunes gens marchaient quatre par quatre, répartis en groupes locaux et régionaux; chaque groupe était précédé de son drapeau, brodé, armorié, le plus souvent, aux couleurs et emblèmes héraldiques de la ville ou de la province. Une foule curieuse et sympathique contemplait le cortège ; beaucoup de spectateurs saluaient les étendards. Le soleil illuminait la fête, et M. Pierre Gerlier eut raison de dire que ce fut, au milieu d'une période de température pluvieuse et maussade, « le sourire du bon Dieu ».
Un seul arrêt, une seule manifestation — toute pleine de recueillement et de gravité — interrompit la marche du cortège. Devant le monument des mobiles du Calvados tués à l'ennemi en 1870-1871, on écouta une brève harangue, on déposa une couronne, on inclina les drapeaux et on cria : « Vive la France! » Cet hommage répondait à Tune des préoccupations les plus profondes, les plus intimes des membres de la Jeunesse Catholique. Pendant les séances du Congrès, de longs applaudissements signalèrent chaque allusion faite aux nouveaux et durs sacrifices que la patrie devra, bientôt, demander à ses enfants, et que.les jeunes catholiques sont virilement résolus à lui accorder avec toute la générosité de leur cœur. Selon l'heureuse formule d'un orateur du meeting de clôture, ce n'est pas en vain que certaines provocations alarmantes ont ému l'âme
française : un souffle puissant passe aujourd'hui sur la jeunesse de notre pays, un souffle de foi patriotique et d'abnégation courageuse, le souffle du vent d'Est.
Parmi les faits caractéristiques du Congrès de Caen, on doit mentionner la soirée d'Art normand et le banquet universitaire.
A la soirée d'Art normand, le jeudi 17 avril, des artistes de la Renaissance ont interprété une pièce en trois actes de Paul Harel, le poète-aubergiste d'Echauffour, pièce à la fois très littéraire, très morale et très normande, intitulée : UHerbager. Le chœur-soliste des chanteurs de Saint-Gervais a exécuté, avec le concours de plusieurs amateurs de la ville, différentes chansons normandes, chansons de vénerie du même Paul Harel, et différents airs de Cour du seizième et du dix-septième siècle : notamment le couplet délicat et célèbre sur la Félicité passée, qui a fait vivre le nom du poète normand, élevé à Caen et contemporain de Henri IV, Jean Bertaut. Cette ouverture artistique et littéraire donnait, dès la première heure, au Congrès de Caen, un grand charme de couleur locale.
Caen est ville universitaire. Le programme comprenait donc une réunion de camaraderie et d'hospitalité universitaire. Le samedi soir 19 avril, un dîner de cent trente couverts rassemblait les congressistes élèves ou anciens élèves de renseignement supérieur, soit dans les Facultés catholiques, soit dans les Facultés de l'État, soit dans les Universités étrangères. A la table d'honneur, auprès du
président et de l'aumônier général de la Jeunesse Catholique, avaient pris place, avec un jeune maître de Tlnstitut catholique de Lille, trois professeurs de la Faculté de droit de l'Université de Caen, ainsi que M. Jean Guiraud, professeur à la Faculté des lettres de l'Université de Besançon, président de la Fédération des Associations catholiques de chefs de famille, et M. le chanoine Fonssagrives, aumônier des étudiants parisiens du Cercle du Luxembourg. Ce fut une réunion aussi intéressante que cordiale. Chacun des toasts célébra, ainsi qu'il convenait, la renaissance catholique et française dans la jeunesse studieuse et le monde intellectuel. A ses débuts, la Jeunesse Catholique se recrutait exclusivement parmi les étudiants de l'enseignement supérieur. Depuis lors, elle a multiplié ses adhérents dans les milieux ouvriers et agricoles. Mais elle recrute toujours chez les étudiants la plus grande partie de son élite dirigeante et elle trouve toujours, dans les milieux d'étudiants catholiques, l'un des principaux foyers de son influence morale et religieuse.
Qu'a-t-on décidé au sujet du programme de revendications scolaires?
L'esprit général des travaux et résolutions du Congrès de Caen est un esprit de vigoureuse offensive.
A l'heure actuelle, les maîtres du pouvoir préparent de nouveaux attentats contre la liberté d'enseignement, le législateur menace de l'amende et de
la prison les pères de famille qui, devant une école antireligieuse, auront agi selon leur conscience et selon leur droit. Il semble donc que, de la part des catholiques, la seule tactique possible serait de se retrancher sur les positions qui leur restent et de pratiquer la défensive, d'abord par la protestation, puis par la résistance.
La Jeunesse Catholique adopte délibérément un tout autre système. Elle pratiquera, certes, la méthode nécessaire de défensive, de protestation, de résistance. Mais elle ne bornera pas là son effort. A l'offensive du mal, elle opposera immédiatement l'offensive du bien, l'offensive du droit méconnu. Portant la lutte sur le terrain même de l'adversaire, elle provoquera, dans l'opinion publique et dans les milieux populaires, une réaction positive contre les privilèges exorbitants de l'école laïque, un grand mouvement de revendication en faveur de la justice distributive dans la répartition des fonds publics : de telle sorte que l'argent versé à l'Etat par tous les contribuables ne profite plus exclusivement à l'école laïque, mais profite honnêtement, équitablement, proportionnellement, à tous les enfants et à toutes les écoles.
Non pas, d'ailleurs, que la Jeunesse Catholique professe le principe libéral en vertu duquel les écoles laïques1 et les écoles confessionnelles, les écoles
1. Disons, une fois pour toutes, en quel sens nous employons ici le terme d1 'école laïque . Nous opposons le terme d'école laïque, non pas seulement au terme d'école congreganiste, mais au terme d'école confessionnelle. L'école laïque, qu'elle soit publique ou privée, neutre ou hostile, est celle qui exclut de son programme tout enseignement de la religion.
catholiques, protestantes, juives, libres penseuses posséderaient un droit semblable à jouir de la protection des lois et à se partager les ressources budgétaires : comme si la liberté de chaque groupe de citoyens était la règle suprême et comme si la puissance publique avait les mêmes devoirs envers l'enseignement de Terreur et renseignement de la vérité. L'un des traits saillants et distinctifs du Congrès de Caen est, au contraire, l'accentuation et la netteté des affirmations doctrinales. On s'est réclamé, non pas des principes libéraux, mais, sans aucune équivoque, sans aucune réticence, des traditions et des principes authentiques du catholicisme.
Le vendredi 18 avril, à la séance du matin, MgrLemonnier, évêque de Bayeux, ouvrait la série des réunions de travail par une déclaration péremptoire, dont nous garantissons la substance. Gomme premier pasteur de ce diocèse, Mgr Lemonnier parle au nom de l'Église, il entend exprimer avec tout le relief possible la doctrine de l'Eglise. Les écoles catholiques et les écoles non catholiques ne peuvent se réclamer ni des mêmes titres ni des mêmes droits. L'erreur n'a pas de droits ; la vérité seule a des droits. Tel est l'enseignement du Saint- Siège; tel est notre principe fondamental. Les catholiques réclament cependant une organisation législative et budgétaire qui soit la même, ni plus ni moins, pour les écoles laïques et les écoles confessionnelles. C'est que l'Église comprend quelles exigences de sagesse et de charité s'imposent aujourd'hui, en vertu même des nécessités du bien et du
repos public, dans les contingences défavorables au milieu desquelles nous nous trouvons placés. Comme le disait tout dernièrement le Souverain Pontife, la société contemporaine proclame bien haut l'égale liberté de toutes les croyances et ne cesse de violer son propre principe au détriment de l'Eglise : « Nos adversaires répètent que leur drapeau abrite toute espèce de liberté ; ils accordent bien, en fait, la liberté ou mieux la licence à tous, mais ils ne concèdent pas la liberté à l'Eglise. » Les catholiques réclament, en toute loyauté, leur quote-part effective dans cette liberté reconnue et promise à tous. Mais TÉglise nous enseigne que le droit qui motive et justifie nos revendications, tant pour la faculté d'enseigner que pour la participation aux ressources budgétaires, n'est pas un droit qui appartienne, au même titre, à tout le monde ; c'est le droit supérieur et imprescriptible qui n'appartient qu'à la vérité.
Ainsi parla Mgr l'évêque de Bayeux. Ainsi parlèrent, après lui, tous les orateurs qui, durant la même journée du 18 avril, exposèrent le principe de nos revendications scolaires ; notamment: M. Pierre Gerlier, à la séance du matin; M. Maurice de Gailhard- Bancel, dans son rapport, à la séance de l'après-midi ; MM. Normand d'Authon et le comte Robert de Roquefeuil, à la séance du soir. La même doctrine catholique et « antilibérale » avait été formulée par un grand nombre de groupes de la Jeunesse catholique dans leurs réponses à l'Enquête préparatoire au Congrès national. Particulièrement catégorique, en
faveur des droits exclusifs de la vérité, fut la déclaration du groupe rural de la Génétouze (Vendée). Une véritable tempête de bravos accueillit cette réponse, lorsque lecture en fut donnée par le rapporteur, M. Marcel Bourgeois. Le libéralisme catholique n'est décidément pas en progrès parmi les jeunes. Impossible de souhaiter affirmation moins équivoque et plus entière des principes catholiques en matière d'enseignement et d'écoles. Le Congrès de Gaen aura donné une solide base doctrinale à ses travaux d'ordre pratique sur la répartition proportionnelle scolaire.
On distingue deux formes de cette répartition : l'une communale, et qui peut se réaliser dans l'état présent de la législation et de la jurisprudence; l'autre nationale, et qui exigera une refonte plus ou moins complète de nos lois scolaires.
La répartition communale consiste dans le vote annuel de crédits municipaux pour secours en nature et fournitures scolaires à tous les enfants pauvres de la commune, sans distinction d'écoles : à ceux qui fréquentent l'école confessionnelle comme à ceux qui fréquentent l'école laïque. Sur la procédure à suivre en pareille matière, sur les erreurs juridiques à éviter, sur la méthode permettant de déjouer l'opposition possible de la préfecture, le Congrès, avant d'entendre au meeting de clôture, un discours plein de verve de M. Groussau, a entendu, le samedi 19 avril, en séance d'études, un rapport technique et pratique, très complet, très substantiel et d'une
rédaction lumineuse. L'auteur, M. Charles Gallet, avocat à la Roche-sur- Yon, peut parler d'expérience : car lui-même et ses amis de la Jeunesse Catholique ont obtenu, en deux années de propagande, l'adoption de cette mesure de justice distributive dans quatre-vingt-quinze communes sur trois cent quatre et dans quatorze chefs-lieux de canton sur trente du département de la Vendée. En d'autres régions, telles que le Pas-de-Calais, la Jeunesse Catholique a pareillement exercé, pour la cause de la répartition proportionnelle communale, une propagande efficace.
Le Congrès a décidé que cette propagande serait rendue plus active encore, plus méthodique et plus générale. On se préoccupera d'éclairer les assemblées communales et départementales sur l'existence et l'étendue des droits que leur confère, à cet égard, la législation existante : droit, pour les conseils municipaux, de secourir les élèves indigents des écoles primaires privées; droit, pour les conseils municipaux et les conseils généraux, d'accorder des subventions communales ou départementales aux établissements libres d'enseignement secondaire ou supérieur, et surtout d'accorder des bourses aux élèves peu fortunés qui fréquentent ces mêmes établissements libres.
D'après les résultats obtenus, on peut regarder le succès comme possible, non seulement dans toutes les assemblées communales ou départementales qui ont une majorité de droite, mais dans un nombre important de celles-là même qui ont une majorité
de gauche ou d'extrême gauche. Nulle propagande ne peut devenir plus rapidement populaire et victorieuse que cette revendication d'une équitable répartition des secours officiels entre tous les enfants et jeunes gens pauvres, sans monopole ni privilège pour les élèves de l'école laïque.
La répartition proportionnelle nationale est une réforme de plus grande envergure, une réforme à plus longue échéance.
Notre organisation scolaire repose aujourd'hui sur la distinction essentielle entre l'école publique officiellement neutre et laïque, construite et entretenue aux frais de tous les contribuables, et l'école privée, qui est presque toujours, en fait, l'école confessionnelle, construite et entretenue aux frais des seuls particuliers qui tiennent à ce genre d'écoles. Chaque père de famille qui, par motif de conscience, adoptera, pour ses enfants, l'école confessionnelle, supportera donc nécessairement double charge : il devra, d'une part, contribuer aux dépenses de l'école confessionnelle de son choix, tout en participant, d'ailleurs, comme contribuable, aux dépenses de l'école publique, neutre et laïque. La répartition proportionnelle scolaire, quel que soit le mode particulier de son organisation législative et nationale, remédierait à cette inégalité choquante, tyrannique, entre les pères de famille qui choisissent l'école laïque et les pères de famille qui choisissent l'école confessionnelle. Au lieu d'être exclusivement réservées à une seule catégorie d'écoles, les ressources
financières du budget national de renseignement seraient proportionnellement réparties entre les différentes écoles. Selon les résolutions du Congrès de Gaen, la répartition devrait tenir compte des dépenses occasionnées « par la fondation de l'école, son entretien, le traitement des maîtres et la retraite à leur assurer ». Le principe de répartition serait le même pour les fonds de la Caisse des écoles que pour les fonds du budget national de l'enseignement. De la sorte, les charges scolaires deviendraient équivalentes pour tous les pères de famille, sans privilège d'un côté, sans double dépense de l'autre. La possibilité financière de créer, à côté de l'école laïque, une école confessionnelle dans les communes mêmes où la chose est présentement irréalisable, donnerait au libre choix de l'école par le père de famille une garantie efficace. Telle est la transformation législative dont la Jeunesse Catholique, d'accord avec les Associations catholiques de chefs de famille et toutes les autres organisations catholiques de France, adopte le principe, propage l'idée, revendique l'accomplissement.
Pour éclairer sa marche, le Congrès de Caen s'est inspiré des exemples de l'étranger. L'un des rapporteurs, M. de la Groudière, étudia surtout la législation de la Grande-Bretagne, des Pays-Bas et de la Belgique. Il résuma les faits contenus dans plusieurs publications récentes, et notamment dans l'excellent volume, la Répartition Proportionnelle Scolaire, œuvre de nos amis de Y Action Populaire, de Reims. M. de la Groudière montra combien, nonobstant les
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diversités nationales, il y avait, dans la question scolaire, unité d'inspiration entre la politique antireligieuse des partis libéraux de la Grande-Bretagne, des Pays-Bas et de la Belgique, et de la politique équitable, généreuse, des groupements ou des coalitions qui rassemblent les forces traditionnelles et contre-révolutionnaires de ces trois pays : les catholiques en Belgique, les catholiques unis aux protestants orthodoxes et conservateurs, soit aux Pays-Bas, soit en Grande-Bretagne.
On doit féliciter la Jeunesse Catholique d'avoir tiré profit des exemples de l'étranger, mais aussi de ne pas avoir prétendu importer en France, par une transcription littérale, par une imitation servile, la législation hollandaise ou belge, anglaise ou même canadienne. Le Congrès s'est, d'ailleurs, et fort sagement, abstenu de décrire en détail le fonctionnement possible du régime à venir. Il ne s'agissait pas, en effet, d'élaborer, à Caen, un texte législatif, comme dans une assemblée parlementaire, mais bien d'organiser une campagne de revendication et de propagande. Ce qu'il convenait défaire, et ce qu'on a fait, c'était de caractériser et de motiver nettement la réforme, c'était de déterminer les principes nécessaires de toute vraie et complète répartition proportionnelle scolaire, quelles qu'en puissent être les modalités extérieures.
Notons seulement que, guidés par la juste préoccupation déjà signalée plus haut, préoccupation de ne reni concéder aux erreurs du libéralisme, les dirigeants de la Jeunesse Catholique ont, durant le
Congrès, protesté plusieurs fois contre cette conception de la répartition proportionnelle scolaire qui n'imposerait aucune règle, aucune limite au libre choix de l'école par le père de famille. Très nettement, ils ont, au contraire, maintenu que — fût-ce dans la condition actuelle de division des croyances religieuses — la puissance publique peut et doit priver de toute participation aux ressources budgétaires, priver même de la liberté de vivre les écoles qui donneraient un enseignement incompatible avec les règles de la morale et de l'honnêteté naturelle, avec les principes sur lesquels repose l'existence de tout ordre social. La liberté trouve ici une limite que, sans se renier luimême, l'Etat ne peut lui laisser franchir. C'est le cas de répéter le mot devenu célèbre d'un ministre qui compte cependant parmi nos adversaires : « L'intolérable ne doit pas être toléré. »
Qu'il nous soit permis d'adresser un amical reproche aux orateurs du Congrès de Caen. Presque tous nous ont paru... trop timides dans leur conception du régime scolaire de l'avenir. Presque tous, en effet, parlaient d'une équitable répartition des ressources budgétaires entre écoles publiques et privées, entre l'enseignement officiel et l'enseignement libre. Pourquoi donc paraître considérer comme nécessaire et intangible cette distinction qui figure dans le texte
même des résolutions du Congrès ? Le principe de la répartition proportionnelle scolaire, intégralement compris et appliqué, n'aurait-il pas pour conséquence normale la disparition pure et simple de cette création napoléonienne qu'on appelle l'école publique, renseignement d'État ?
Partisans notoires d'une réorganisation corporative de la société française, les membres de la Jeunesse Catholique peuvent envisager avec faveur le « désétablissement » de l'école laïque, la Séparation des Ecoles et de l'Etat. Bon nombre de leurs précédentes publications en témoignent, d'ailleurs. Dans l'enseignement primaire, secondaire et supérieur, les écoles seraient constituées, organisées, régies par des associations autonomes, les unes laïques et les autres confessionnelles. L'école laïque cesserait d'être un établissement officiel, pour devenir une école libre, soumise en toutes choses au même régime légal que l'école confessionnelle. On ne conserverait plus d'école publique et officielle que dans les communes où l'initiative privée, même stimulée par les subventions budgétaires, n'aurait pas déterminé l'ouverture d'écoles autonomes. L'État se contenterait, normalement, d'exercer un contrôle supérieur, pour la sauvegarde légitime de l'ordre public, et de pourvoir à l'équitable distribution des ressources budgétaires entre les écoles laïques et les écoles confessionnelles, en proportion même des charges auxquelles les unes et les autres seraient tenues, respectivement, de subvenir.
Il nous semble que ce régime présenterait un
double avantage. D'une part, l'école laïque perdrait le prestige et les privilèges d'école officielle, la concurrence entre l'école laïque et l'école confessionnelle se ferait à armes égales, et, par le seul jeu de la complète liberté ainsi rendue au choix du père de famille, l'enseignement confessionnel gagnerait indubitablement des recrues en proportion considérable. D'autre part, les maîtres de l'école laïque, cessant d'être fonctionnaires de l'Etat, seraient affranchis des influences extra-professionnelles, libérés de la tyrannie des politiciens, dont ils se plaignent à si juste titre : tout ce qu'il y a de raisonnable dans les revendications corporatives des instituteurs syndicalistes ne se réalisera peut-être que par le « désétablissement » de l'école laïque.
Voilà pourquoi, tandis qu'on examinait les diverses formes concevables, les divers aspects possibles de la répartition proportionnelle nationale, et que, sans vouloir adopter aucune formule législative, on étudiait la refonte du régime scolaire de la France, nous aurions souhaité voir les jeunes congressistes de Gaen ouvrir plus audacieusement leurs perspectives d'avenir sur la Séparation des Ecoles et de l'État.
Lorsque les évêques et les catholiques commencèrent à revendiquer, sous Louis-Philippe, la liberté de l'enseignement secondaire, et, sous Napoléon III, la liberté de renseignement supérieur, le succès n'était pas beaucoup plus vraisemblable que ne l'est aujourd'hui la transformation de notre régime
scolaire dans le sens de la répartition proportionnelle des fonds publics entre les écoles laïques et les écoles confessionnelles. Pouvait-on prévoir, en 1844 ou en 1868, quels prochains bouleversements politiques et sociaux allaient faire de l'impossibilité de la veille une réalité du lendemain et permettre une organisation partielle delà liberté de renseignement secondaire par la loi du 15 mars 1850 et de la liberté de l'enseignement supérieur par la loi du 12 juillet 1875 ? Mais ces deux lois auraient-elles été concevables si, depuis plusieurs années, les catholiques n'avaient pas mené une campagne retentissante et persévérante pour réclamer le droit d'ouvrir des collèges catholiques, puis des Universités catholiques ?
Aujourd'hui, c'est en faveur de la grande liberté d'enseignement, c'est-à-dire en faveur de la répartition proportionnelle scolaire^ telle que l'a revendiquée le Congrès de Caen, c'est contre le monopole budgétaire de l'école laïque que les catholiques, et surtout les jeunes, vont mener une campagne retentissante et persévérante. Sur un pareil terrain, l'offensive deviendra facilement redoutable. Qu'on n'ait pas la témérité de proclamer la victoire à jamais impossible !
Il est exact que, dans son message présidentiel du 20 février, M. Poincaré déclarait que la troisième République avait «fondé sur des principes immuables l'organisation de l'enseignement public ». Principes immuables : au meeting de clôture du Congrès de Caen, M. Groussaua vivement et spirituellement relevé ce qu'une telle parole a de présomptueux.
Quand on connaît, comme M. Poincaré, l'histoire politique de la France contemporaine, on est tenu d'être méfiant sur la solidité, la pérennité des monuments législatifs, de ceux-là particulièrement qui, semblables à l'œuvre scolaire de Jules Ferrj', consacrent les triomphes ou les vengeances d'un parti. La prudence conseillerait donc de ne pas prétendre dicter l'histoire avenir, en parlant de lois intangibles ou de principes immuables .
A vrai dire, la revendication actuelle, par les catholiques français, d'un nouveau régime d'enseignement où l'école laïque perdrait son monopole budgétaire, a quelque chose de paradoxal, tant est grande la disproportion entre les moyens d'action dont disposent partisans et adversaires de la Bastille officielle et laïque. Mais le propre de la jeunesse est de ne pas craindre l'obstacle, et, nonobstant les prévisions des gens sages, de ne pas douter du succès. Quelquefois, du reste, l'événement déconcerte les prévisions des gens sages et démontre que la jeunesse n'avait pas tort. Les jeunes congressistes catholiques rassemblés à Caen avaient surtout confiance pour un autre motif, d'ordre beaucoup plus élevé : ils n'ignoraient pas que Dieu seul dispose de la victoire et que Dieu aide ceux qui se sont courageusement aidés euxmêmes.
C'était un spectacle réconfortant que celui de toute cette nombreuse jeunesse pleine de foi, pleine d'espérance, résolue à exercer pour la cause de la justice scolaire une propagande méthodique et conquérante. Aquiconqueauraitparléde difficultés insurmontables,
chacun aurait, sans doute, répondu allègrement comme cet émigrant normand dont, au meeting de clôture, le président régional de la Jeunesse Catholique en Normandie, M. Joseph Beslier, rapportait la savoureuse parole, d'une charmante opportunité dans cette ville de Caen :
« Le duc Guillaume ne savait pas l'anglais, cela ne Ta pas empêché de conquérir l'Angleterre. »