‹ Les Luttes présentes de l'Eglise (volume 2)Chapitre 21 sur 59 · CHAMBRE DES DÉPUTÉS · texte numérisé non relu

CHAMBRE DES DÉPUTÉS

Séance du mercredi 18 juin 1913 (Extrait du Journal officiel, 19 juin 191 3)

M. René Viviani. — Que dit Jules Ferry dans sa circulaire du a3 décembre 1880?

« Je ne comprends pas, si catholique que Ton soit, qu'on jette la pierre à des penseurs qui s'efforcent de fortifier la morale en

lui donnant des assises indépendantes de toute affirmation dogmatique. »

Il ajoute ensuite :

« Je ne veux pas dire que, cet état d'esprit étant donné, il s'ensuive pour la liberté scientifique une restriction quelconque. Oh I ces choses se passent dans un domaine où la liberté de la pensée est la première et la commune conquête. Il n'y a pas de corps plus libéral, au point de vue des doctrines, que l'Université. Et vous verrez certainement éclore dans son sein des intelligences plus hardies, plus osées si vous voulez, qui cherchent à dégager les dogmes de la morale des dogmes de la Théodicée. »

Il indiquait donc l'évolution dont vous prétendez en ce moment être les victimes. Mais j'ai dit tout à l'heure — et je tiens ma promesse — que des orateurs, et non des moindres, de votre parti, entrent en violente contradiction avec vous. Et voulez-vous me permettre de vous relire un passage d'une revue d'organisation et de défense religieuse qui est publiée sous la direction de M. Ravier du Magny, passage rédigé par le R. P. de La Rrière. Et je peux le remercier vraiment du secours providentiel et presque divin qu'il m'apporte à l'heure où je défends cette thèse. (Sourires.)

Voici comment il s'exprimait à la date du ier janvier 191 1, dans la revue dont je parle * :

a Voilà pourquoi les maîtres actuels du pouvoir ont raison de se prétendre les continuateurs authentiques de Jules Ferry. M. BriandetM. Maurice Faure, comme M. AntoninDubost, comme M. Dessoye, énonçaient une vérité manifeste lorsque, le 20 novembre dernier, ils saluaient en Jules Ferry le créateur et le père de l'école laïque, telle qu'elle est comprise aujourd'hui, telle que nos gouvernants de 1910 la favorisent et la protègent. Cette école laïque, où l'enseignement moral est indépendant de toute croyance en Dieu, de toute doctrine spiritualiste ; cette école laïque, dont l'esprit est positivement contraire aux croyances

1. Chronique des Etudes du ôdécembre 1910, reproduite dans la Reçue d'Organisation et de Défense Religieuse du lei janvier 1911.

catholiques, alors même que l'instituteur ne commet aucune violation directe et formelle de la neutralité, cette école laïque correspond exactement aux intentions, aux volontés de Jules Ferry : intentions et volontés qui furent exprimées non seulement dans le discours maçonnique de 1896, mais dans les nombreux discours parlementaires que nous avons cités plus haut et qui précédèrent immédiatement le vote des lois scolaires. Peut-être donc serait-il un peu puéril d'opposer à la conception des laïcisateurs actuels les textes où Jules Ferry déclare que l'école laïque enseignera les devoirs envers Dieu, que la neutralité scolaire devra être, par conséquent, une neutralité « confessionnelle » et non pas une neutralité « philosophique », aussi longtemps que le personnel universitaire demeurera en majorité fidèle aux doctrines spiritualistes. » (Applaudissements à gauche.)

Par conséquent, des rangs mêmes de votre parti un homme s'est détaché dont le désintéressement non plus que la compétence ne peuvent faire de doute pour personne, qui rattache — et il a raison — les laïcisateurs d'aujourd'hui aux grands laïcisateurs comme Jules Ferry, Goblet, Paul Bert, dont nous sommes ici les modestes et les humbles continuateurs, et nous n'accepterons pas que, dans un intérêt de parti, on vienne aujourd'hui se rattacher à la mémoire des hommes pour lesquels on n'a pas eu assez d'outrages, lorsque, dans l'enceinte où nous sommes, ils luttaient contre la droite... (Vifs applaudissements à gauche et à V extrême gauche.)

M. de Gailhard-Bancel. — C'était, à cette époque, le mensonge de la neutralité. (Bruit à gauche.)

M. René Viviani. — Je n'ajouterai qu'un mot. Nous devrions être tous d'accord sur le rôle de l'école laïque, parce que vous savez bien que l'école laïque aurait pu absorber dans ce pays 4.800.000 enfants, alors que les écoles primaires privées n'en comptent que 800.000 ou 900.000, si cette école laïque ressemblait à ce que vous dites qu'elle est, si véritablement le portrait que vous en faites était exact. Est-ce que vous croyez qu'il y aurait 4.800.000 enfants envoyés par les pères et par les mères de famille si, comme vous le dites, l'école laïque était un champ clos dans lequel l'instituteur transformerait sa chaire en tribune et dans

lequel les devoirs qu'il donne pourraient être considérés comme des articles de polémique? {Nouveaux applaudissements à gauche et à ï extrême gauche. — Mouvements divers au centre et à droite.)

Gela n'est pas. La vérité, je vais vous la dire : c'est qu'il y a un groupe dans ce pays, exaspéré contre l'école laïque, qui, même si nous changions les maîtres, même si nous changions l'enseignement, même si nous changions les méthodes, protesterait encore contre l'école laïque, parce que ce n'est pas à 1 école laïque proprement dite qu'on en veut; on en veut à l'école laïque parce qu'elle est le symbole de la République. (Vifs applaudissements à Vextrême gauche et à gauche. — Dénégations au centre et sur divers bancs à droite.)

M. Joseph Denais. — Ce sont là des arguments de réunion publique 1 (Bruit.)

M. René Viviani. — Derrière les instituteurs dont vous dénoncez, lorsque, par hasard, l'un d'entre eux dépasse la mesure, les fautes qu'ils peuvent commettre, en les amplifiant et en les généralisant, ce que vous apercevez, c'est la République tout entière. (Nouveaux applaudissements à gauche et à l'extrême gauche.) Et c'est une raison de plus pour que, fidèles au passé, n'ayant rien abandonné des programmes du passé, fidèles continuateurs de l'œuvre de Jules Ferry, tous les républicains de cette Chambre s'unissent pour voter au plus vite le texte de défense qui vous est présenté par la commission. (Vifs applaudissements à gauche et à Vextrême gauche.)

M. le Président. — La parole est à M. Groussau.

M. Groussau. — Je dois répondre à M. Viviani et je déclare que dans ce qu'il vient de dire il y a des choses exactes.

M. Aynard. — Je demande la parole.

M. Groussau. — Je reconnais que vous êtes, monsieur Viviani, vous et vos amis, des continuateurs de Jules Ferry, tel que vous l'avez dépeint, c'est-à-dire comptant sur une évolution pour modi fier son œuvre. En cela je suis parfaitement d'accord avec l'auteur que vous avez cité, M. l'abbé de La Brière. Je ne me rattache pas le moins du monde à l'école de Jules Ferry ; et vous ne m'avez pas compris si, quand j'invoquais ses promesses, vous avez vu autre

chose que le droit d'un catholique de vous demander compte des promesses qui ont été faites par ceux dont vous êtes les continuateurs.

Vous avez dit qu'il y avait une évolution, que les instituteurs, en majorité spiritualistes, ne l'étaient plus, qu'on l'avait prévu. Mais avez-vous prouvé en même temps, monsieur Viviani, que les familles avaient subi la même évolution. (Applaudissements à droite.)

M. René Viviani. — Elles y vont.

M. Groussau. — Avez-vous prouvé que la mentalité chrétienne des parents qui mettent leurs enfants dans vos écoles avait changé ? Et quand vous invoquez la présence dans les écoles publiques, sans doute à cause de leur admirable neutralité, de plus de quatre millions d'enfants.

Moi, je vous réponds que c'est le résultat de l'enseignement obligatoire dans les communes innombrables où les familles n'ont pas d'autre école à leur disposition. (Très bien! très bien! à droite.)

A l'extrême gauche. — C'est tout le contraire.

M. Groussau. — S'il y avait dans chaque commune deux écoles, votre raisonnement pourrait avoir quelque fondement. Il n'en a aucun.

Permettez-moi d'ajouter que cette évolution, M. Buisson, tout à l'heure, nous en donnait le caractère; il disait qu'en 1905 on avait supprimé l'enseignement de l'existence de Dieu dans les écoles normales. Qu'est-ce encore que cela, sinon la reconnaissance de cette évolution ?

Eh bien ! notre reproche perpétuel, c'est précisément que cette évolution des instituteurs se produisant, les conditions mêmes de l'école laïque, telles qu'elles avaient été édifiées en 1882, sont transformées. C'est l'évidence même.

M. Viviani rappelait précisément ce qui avait été indiqué, notamment par M. l'abbé de La Brière. Il nous l'avait déjà cité, mais il a oublié la réponse que j'avais faite. Il me dit que je me solidarise avec Jules Ferry. Lisez ma réponse, elle y est en toutes lettres, elle ne diffère pas d'un mot de ce que je dis en ce moment. Je proteste contre l'idée que vous me prêtez, de cette espèce de

revendication des thèses et des doctrines de Jules Ferry. Jamais nous ne nous sommes mis sur ce terrain, mais vos amis, qui s'étaient placés sur ce terrain et qui proclament aujourd'hui qu'une évolution les empêche d'y rester, ne sont-ils pas responsables de tout ce qu'il peut y avoir, dans Técole, de dommageable pour les enfants des catholiques ? (Applaudissements à droite et sur divers bancs au centre.)

Page 1