CHAPITRE VI
Au Sénat.
Défense catholique contre défense laïque
5 mai 1914.
Aux derniers jours de la session parlementaire, l'anticléricalisme officiel vient de subir une mésaventure.
Il avait été décrété, dans les conseils du pouvoir, que le fameux projet de loi, concernant la fréquentation scolaire et la défense de l'école laïque, serait voté en deux ou trois séances par le Sénat, et que la haute assemblée du Luxembourgadopterait intégralement, sans y changer un mot ni une virgule, le texte déjà voté par la Chambre des députés. De la sorte, le projet anticlérical de défense laïque pourrait être sanctionné par le président de la République, promulgué au Journal officiel dès avant la séparation des Chambres, devenir ainsi une loi de l'État et enrichir désormais le catalogue des lois intangibles . En face des spectacles, plutôt fâcheux pour l'honneur du régime, qui ont assombri les derniers jours de la défunte Chambre, le vote définitif de la loi de défense laïque par le Sénat aurait victorieusement réalisé l'une des grandes pensées de la législature de 1910-1914, et
manifesté l'union persistante de la « majorité républicaine » sur le terrain privilégié où nul désaccord de principe n existe entre ceux que M. Maurice Barrés nomme à bon droit les frères ennemis et les fils de la Louve : entre les gens de la rue d'Enghien et les gens de la rue de Valois, entre la Fédération des gauches et le parti radical unifié.
Sans retard, le projet de défense laïque a donc été soumis aux délibérations du Sénat. D'accord avec le gouvernement, la commission compétente s'est prononcée pour l'adoption immédiate et intégrale du texte voté par la Chambre, quelque défectueuse que parut la rédaction de tel ou tel article. La haute assemblée s'est mise au travail : et, à chaque scrutin, une majorité de plus des trois quarts ou même des quatre cinquièmes montra la ferme résolution de tout voter sans coup férir, selon les intentions du gouverne ment et de la commission. Rien ne semblait pouvoir empêcher le vote rapide du nouveau texte de législation laïque, sur lequel s'affirmait, au Sénat comme à la Chambre, l'étroite union de toutes les gauches.
Néanmoins, et c'est en cela que consiste la mésaventure subie par l'anticléricalisme officiel, la législature s'est achevée sans que le Sénat ait pu voter, non pas la totalité, mais un article, mais un paragraphe, mais une ligne du projet de défense laïque. Il lui a pourtant consacré assidûment, patiemment, les séances du 23, du 24, du 26, du 27, du 30, du 31 mars et du 2 avril. Peine perdue! La haute assemblée s'est vue obligée de renvoyer à une session ultérieure l'examen etlevotede chacunedesdispositionsde la loi nouvelle.
Les luttes présentes de FEg-lise. 20
L'honneur d'avoir ainsi tenu en échec une majorité sectaire appartient à la petite, mais très énergique, minorité catholique qui siège, au Luxembourg, sur les bancs du côté droit. Comme les groupes de droite, à la Chambre des députés, la droite du Sénat compte dans ses rangs plusieurs hommes de valeur; mais, ce que ne furent peut-être pas assez, durant la dernière législature, les groupes conservateurs et libéraux de la Chambre, la droite du Sénat constitue vraiment une troupe unie, compacte, organisée, dont les membres se soutiennent les uns les autres au cours du débat et dont les votes ne s'éparpillent pas à l'heure du scrutin. On doit reconnaître également que, dans les discussions de politique religieuse et scolaire, les sénateurs de la droite affîrmenttoujours les principes, les revendications catholiques, avec une netteté, une cohésion, une vigueur qui donnent, sans aucun doute, beaucoup de relief, beaucoup de prestige moral à leur vaillante opposition.
Durant les séances consacrées à la défense laïque, les membres de la droite sénatoriale n'ont pas eu seulement le mérite d'empêcher le vote du projet à force de prolonger le débat sur les préambules, mais ils ont eu le mérite, peut-être plus remarquable encore, dans l'atmosphère du Parlement, de protester contre les injustices anciennes, contre les faits accomplis, de remettre en cause, totalement, systématiquement, la législation scolaire de la troisième République. Aussi devrons-nous mentionner, comme dignes de mémoire parmi nos luttes religieuses, les incidents les plus notables, les plus mouvementés de la
récente discussion du Sénat, et, surtout, mettre en vedette les critiques dirigées contre l'école laïque, contre l'ensemble même de notre législation scolaire, par les sénateurs catholiques, lorsque ceux-ci substituèrent à la simple défense des positions menacées la tactique, si française, de l'offensive.
Que l'on nous pardonne d'énumérer, d'abord, avec la sécheresse inhérente à un procès-verbal, mais en vue d'une plus grande clarté, la série exacte des discussions et des votes.
Le débat scolaire, au palais du Luxembourg, s'est divisé en trois actes : discussion générale du projet de loi voté par la Chambre, discussion du contreprojet Larère, discussion du contre-projet Lamarzelle.
La discussion générale eut lieu le 23, le 24, le 26 et le 27 mars. En faveur du projet de loi intervinrent : M. Viviani, ministre de l'Instruction publique ; M. Goy, rapporteur de la commission, et trois sénateurs anticléricaux, MM. Debierre, Flaissières et Empereur. Le projet de défense laïque fut combattu, sous des formes diverses, par cinq orateurs de la droite : MM. de Lamarzelle, Gaudin de Villaine, de Las Cases, Jenouvrier, Dominique Delahaye, et par un républicain progressiste, M. Hervey. Au scrutin, le gouvernement et la commission obtinrent : 206 voix contre 47, pour la déclaration
d'urgence ; 178 voix contre 69, pour la clôture de îa discussion générale ; 22Gvoix contre 40, pour le passage à la discussion des articles.
Le contre-projet Larère, discuté le 27 et le 30 mars, avait pour but de conférer aux chefs de famille un droit de surveillance et de contrôle sur l'école publique ; d'introduire à l'école publique l'enseignement delà religion pour les enfants dont les parents en feraient la demande; de supprimer enfin les mesures d'exception qui retirent aux membres des Congrégations religieuses le droit d'enseigner. Soutenu par son auteur, M. Larère, combattu par M. Viviani, auquel répliqua M, de Lamarzelle, le contre-projet réunit 44 voix contre 207.
Quant au contre-projet Lamarzelle, il tendait à rendre légalement et perpétuellement obligatoire, au cours de morale à l'école publique, l'enseignement des devoirs envers Dieu, avec l'obligation et la sanction divines du droit et du devoir. Le 30, le 31 mars et le 2 avril, ce contre-projet mit aux prises M. de Lamarzelle avec le ministre, M. Viviani, et le rapporteur, M. Goy. Le texte proposé finalement par M. de Lamarzelle, et donnant force de loi à certaine circulaire de Jules Ferry, obtint 63 voix contre 192.
C'estici que prirentfin les débats delà haute assemblée. Il ne lui reste plus maintenant qu'à discuter, d'un bout à l'autre, tous les articles du projet de loi et tous les amendements proposés sur chacun des articles par les sénateurs de la droite.
Le débat scolaire a eu le don de provoquer, sous les paisibles ombrages du Luxembourg, quelques altercations vives, quelques scènes tumultueuses, comme il en survient presque chaque jour au Palais- Bourbon, mais qui sont un spectacle assez rare dans une assemblée d'hommes d'âge qui prétendent cultiver la sagesse, dans une assemblée où la longue expérience des querelles politiques conduit beaucoup de vétérans du parlementarisme à subir la contradiction avec autant de placidité patiente que de scepticisme et de désenchantement.
Lorsque M. de Lamarzelle et d'autres orateurs de la droite ont mis en relief les contradictions, les impuissances de la morale laïque, lorsqu'ils ont montré les fruits naturels de l'irréligion officielle dans les scandales de l'heure présente, dans le cloaque de boue, de sang et d'or où achève de sombrer le peu de prestige de la faction régnante, la parole des adversaires du gouvernement fut couverte, à plusieurs reprises, par les clameurs indignées, les interjections furieuses des Pères Conscrits de la majorité anticléricale, auxquels le blasphème commis contre l'école laïque et contre les idoles du jacobinisme avait soudainement rendu l'ardeur passionnée des jours lointains de leur jeunesse.
D'autre part, le rapporteur, M. Goy, ayant formulé une appréciation offensante au sujet des paysans catholiques de Bretagne, il en fut immédiatement châtié par un beau tapage sur les bancs des élus de la chouannerie bretonne et vendéenne. Les sénateurs
de la droite mirent tant de juvénile entrain à cribler d'invectives trop méritées le rapporteur de la défense laïque que ce dernier, dans son émoi, eut un geste brusque et fit choir le verre d'eau, dont le contenu arrosa le tapis vert de la tribune et la tête d'un sténographe. Alors, un huissier, muni d'un torchon, courut à la rescousse et essuya le tout. Puis l'orage devint moins violent, M. Goy retira une expression malencontreuse et l'incident fut clos.
Un autre jour, en fin de séance, la gauche et la droite rivalisèrent de bruyante animation. La gauche, exaspérée par la prolongation anormale du débat, voulait prononcer la clôture aussitôt après un discours jacobin de M. Viviani. La droite protestait contre l'étranglement de la discussion et réclamait que M. de Lamarzelle put réfuter les allégations du ministre. D'un côté comme de l'autre, la clameur était violente. Les plus nombreux, c'est-à-dire les anticléricaux, allaient cependant finir par l'emporter, lorsque la voix tonnante de M. Dominique Delahaye domina le tumulte et lança une menace que le Journal officiel a oublié d'enregistrer : « Si vous n'accordez pas à mon ami de Lamarzelle le renvoi de la discussion, vous aurez affaire à Delahaye qui, aprè>demain, viendra vous lire un volume entier sur la franc-maçonnerie ! » Epouvantée par l'horrible perspective d'une obstruction de cette nature, la majorité anticléricale, qui avait déjà subi un long, très long réquisitoire de M. Delahaye contre les francsmaçons, devint soudainement traitable, et, de mauvaise grâce, consentit au renvoi.
On devra donc reconnaître que la discussion scolaire, au Luxembourg, ne manqua ni de mouvement, ni de pittoresque, ni de variété.
Il faut défendre l'école laïque. Tel était naturellement le thème des avocats du projet de loi. M. Debierre a illustré ce thème par bon nombre d'historiettes, de provenance anonyme, d'où il résulterait qu'à l'heure actuelle ce serait l'école laïque qui serait désarmée, persécutée ; que les parents auraient à braver les pires dommages d'ordre matériel pour envoyer leurs enfants à l'école laïque ; et que la corruption, l'intimidation s'exerceraient effrontément au bénéfice exclusif des écoles confessionnelles. M. Debierre abuse. Il y a paradoxe et impertinence, de la part des adversaires de renseignement religieux, à se permettre un tel renversement des rôles.
M. de Las Cases et M. Jenouvrier ont reconnu, en fort bons termes, que l'école laïque aurait grand besoin d'être défendue, mais contre ses propres défenseurs qui, par la direction qu'ils lui impriment, par les immunités qu'ils lui concèdent, par les abus qu'ils favorisent, semblent prendre à tâche de la rendre odieuse au plus grand nombre possible de familles françaises.
Quelques-uns des défenseurs de l'école laïque, notamment M. Debierre et M. Flaissières, déclarent bien haut que leur programme consisterait dans le rétablissement immédiat du monopole de l'enseignement primaire. Ils avouent, d'ailleurs, que, sur ce point, le gros de leur parti n'est pas d'accord avec eux.
De fait, M. Viviani et M. Goy ont été applaudis sur presque tous les bancs de la gauche et de l'extrême gauche lorsqu'ils ont répudié comme nuisible et impolitique le système du monopole et ont, au contraire, maintenu le principe de la liberté de l'enseignement. Ils veulent défendre l'école laïque, non pas en se donnant l'énorme embarras matériel et moral de supprimer et de remplacer toutes les écoles libres, mais en rendant toujours plus difficultueuse, toujours plus précaire, la situation légale de l'enseignement libre et en fortifiant toujours davantage le privilège officiel de l'école laïque. De nouvelles pénalités frapperont ceux qui l'attaquent; de nouvelles menaces atteindront les parents qui refusent (même par motif de conscience) d'envoyer leurs enfants à l'école laïque quand elle est l'école unique de la commune; de nouvelles générosités budgétaires multiplieront les avantages de tout ordre attachés à la fréquentation de l'école laïque; une nouvelle organisation, largement subsidiée, des patronages laïques et des œuvres postscolaires d'éducation laïque prolongera l'influence et I action de l'enseignement officiel. Voilà quelle est la politique scolaire du gouvernement et de la majorité, non pas politique de monopole, mais politique de défense laïque : et qu'on n'aille pas prétendre que la liberté de l'enseignement soit en péril!
Malgré les A^ulgarités du milieu parlementaire, ce qui donne une incontestable élévation à chacun des débats concernant l'école chrétienne et l'écolelaïque,
c'est que la lutte scolaire n'est elle-même que l'un des épisodes, ou plutôt Tune des manifestations, la plus irritante et la plus aiguë de toutes les manifestations, de la lutte permanente, tragique, inexpiable, que se livrent, pour la direction morale de la société française, les deux puissances, les deux Cités ennemies, TEglise et la Révolution. Dans le récent débat de la Chambre haute, on peut dire que « les deux Étendards » furent déployés au grand soleil; que les deux thèses, les deux doctrines furent proclamées avec clarté, avec franchise, avec passion.
A vrai dire, si la majorité anticléricale n'avait eu pour interprète de ses sentiments que le rapporteur, M. Goy, le plaidoyer pour les principes de la Révolution aurait manqué d'envergure. Lorsque M. Goy voulut attaquer la morale traditionnelle et la croyance en Dieu au nom du problème du mal, ses arguments furent ceux d'un habitué quelconque du café du Commerce. M. Goy ressemble à tel ancien ministre de la gauche : il n'a pas la manière.
Mais M. Viviani a certainement la manière. C'est un avocat lettré, un brillant rhéteur. Sa diction n'est dépourvue ni d'agrément ni d'élégance. Elle a quelque chose de tempéré, de facile et d'allègre . On l'écoute avec plaisir. Lui non plus ne déteste pas s'entendre parler. Il excelle, d'ailleurs, à surveiller son langage, à mesurer ses effets, à énoncer les dogmes du jacobinisme en des formules parfois heureuses, parfois grandiloquentes, presque toujours sonores. Quelques-uns de ses thèmes oratoires sembleraient un peu défraîchis, démodés dans un milieu
appartenant à la jeunesse et à l'élite intellectuelle d'aujourd'hui. Mais, pour la Chambre et le Sénat, rien de mieux. Les parlementaires de gauche applaudissent à tout rompre. Aux grands jours, ils votent raffichage.
C'est précisément ce qu'ils ont fait à la séance du 24 mars. On exagérerait, d'ailleurs, en disant que, ce jour-là, le vole de l'affichage ait jailli d'un enthousiasme totalement spontané. Il paraît que le succès du ministre était chose convenue et décidée depuis la veille. Nous avons dit que M. Viviani excellait à mesurer ses effets. En voici une preuve qui ne manque pas de piquant. Le discours qui allait avoir, dans toutes les communes de France, les honneurs de l'affiche blanche, devait contenir un éloge bien senti de la neutralité, par laquelle l'instituteur est obligé à l'impartialité, à la délicatesse et au respect, véritable contrat de probité entre l'Etatet les familles. Seulement, M. Viviani avait déclaré autrefois que la neutralité scolaire était une absurdité ayant pour unique excuse d'avoir été, en 1882, un mensonge nécessaire : et M. de Lamarzeile avait, dès le premier jour du débat, sommé le ministre de s'expliquer à cet égard. M. Viviani répéta au Luxembourg ce qu'il avait déjà dit au Palais-Bourbon dès le 17 novembre 1911 : en partie un mea culpa pour une parole inconsidérée, en partie une explication d'ingénieuse casuistique. Mais le mea culpa serait d'un effet gênant, la casuistique explicative paraîtrait un peu subtile, dans un discours placardé sur les murs et pouvant être lu par des lecteurs non préparés.
Aussi, vers la fia de la séance du 23 mars, M. Viviani annonça-t-il que, le lendemain, il répondrait à M. de Lamarzelle sur l'ensemble du problème scolaire, mais qu'il allait, dès maintenant, régler en peu de mots, pour n'avoir plus à y revenir, un incident personnel. Alors, il amena, en douceur, le mea culpa et la casuistique, et, dans le discours du lendemain 24 mars, prononça l'éloge sans réverve de la neutralité scolaire et du contrat de probité. L'affichage fut voté par acclamation. La prévoyance du ministre avait fait que le discours contînt exclusivement ce qu'il était opportun d'afficher. En politique, il n'y a pas de petits moyens.
Le discours du 24 mars développe, dans un langage déclamatoire, mais lucide etnon dépourvu de flamme, la thèse caractéristique et fondamentale de la Révolution française : doctrine de la société reposant, non plus sur les Droits de Dieu, mais sur les seuls Droits de l'Homme ; doctrine d'athéisme oflïciel dont se réclament hautement les créateurs et les théoriciens de l'école laïque; doctrine au nom de laquelle l'école laïque elle-même a été proclamée pierre angulaire du régime républicain, tel que ces hommes le conçoivent et le réalisemt en France.
Nous croyons utile de citer le passage où M. Viviani rattache la laïcisation de la morale et la laïcisation de l'enseignement public à l'œuvre des philosophes du dix-huitième siècle, qui furent, par avance, les évangélistes de la Révolution :
Est-ce qu'une autre morale [que la morale chrétienne]
316 LES LUTTES PRÉSENTES DE l'ÉMLISE
n'a pas sa place au soleil? Est-ce qu'une autre morale n'a pas le droit de dire qu'elle trouve sa sanction sur la terre, là même où elle a trouvé son idéal?... Est-ce que, au nom d'une autre morale, nous n'avons pas le droit de dire que l'absolution d'une faute commise doit venir de l'homme lui-même, de sonrepentir, de ses remords, de la conquête d'une vertu nouvelle par laquelle il efface le passé? [Applaudissements à gauche. )
Lorsque nous disons cela, nous ne faisons que marquer les frontières et mesurer la distance qui nous sépare [des tenants de la morale chrétienne]. Sans diminuer notre rôle, sans amoindrir notre action présente, j'ai le droit de dire que nous ne sommes que des héritiers et des continuateurs. L'école laïque a été une grande entreprise, mais consécutive à une autre plus noble, plus haute. A la voix des philosophes libérateurs du dix-huitième siècle, des milliers d'hommes se sont détachés des anciennes traditions; ils se sont refusés à contempler plus longtemps dans l'espace les croyances qui dormaient dans les nuages côte à côte avec les chimères, ils ont refusé de continuer à baisser un front résigné sous un ciel dont les merveilleuses promesses n'avaient jamais illuminé leurs yeux; ils ont adhéré à une croyance nouvelle : l'humanité doit se racheter elle-même par sa souffrance et par son labeur. ( Vifs applaudissements à gauche et sur plusieurs bancs au centre.)
L'audace blasphématoire d'un tel morceau aide à comprendre la gravité de la lutte engagée autour de l'école laïque, la violence et la profondeur des passions que déchaîne ce conflit. L'école laïque devient le symbole avoué d'une œuvre systématique de déchristianisation radicale. L'école laïque devient le
temple de la morale sans Dieu, de la religion laïque du Progrès et des Droits de l'Homme. Ne rions pas de la vétusté des idoles de M. Viviani. Ce sont des idoles dont le règne n'est pas partout terminé. Leur maifaisance est toujours actuelle et redoutable. Les paroles impies du discours ministériel, applaudies par la majorité parlementaire, affichées dans toutes les communes de France, commentées avec emphase parles instituteurs, monnayées dans renseignement des écoles publiques, ennoblies par un certain panache de rhétorique et de littérature, contribueront efficacement à répandre la plus anticatholique et la plus funeste des superstitutions d'aujourd'hui : la religion des primaires.
Le principal contradicteur de M. Viviani fut M. de Lamarzelle, qui dirigea la droite du Sénat dans son opposition tenace au projet de loi et qui intervint à la tribune jusqu'à six fois durant le débat scolaire. Ses différents discours étudient avec ampleur chacun des problèmes de politique religieuse que soulève, dans notre pays, la législation de renseignement public.
Toujours, la discussion de M. de Lamarzelle est intéressante à suivre : elle est solide, courtoise, vivante, conduite avec une lucidité remarquable. Mais l'autorité morale de l'orateur, son ascendant visible sur l'auditoire résulte principalement de cette allure ouverte et sympathique, de cette franchise, de cette droiture qui caractérisent l'éloquence de M. de Lamarzelle, de celte conviction honnête, loyale,
profonde, qui atteint parfois les accents d'une émotion vibrante. Il est manifeste que l'orateur, en montantà la tribune, ne cherche pas un succès personnel, mais entend rendre témoignage, avec une véritable passion du droit, aux nobles causes dont il est le serviteur désintéressé, aux traditions de sa chère et croyante Bretagne dont il incarne toutes les fidélités.
Certaines harangues de M. de Lamarzelle sont des ripostes vengeresses. M. Yiviani avait déclaré, par exemple, que la liberté avait été fondée, en France, par les hommes de la première République et que ceux-ci l'avaient «arrachée lambeaux par lambeaux, meurtrie, quelquefois ensanglantée », des mains de nos pères. M. de Lamarzelle répliqua, le 26 mars, par un bref discours, précis, topique, indigné, sur la liberté en France au temps de la première République. Chaque mot portait. L'allégation du ministre tombait en charpie. La majorité éprouvait manifestement l'impression que le plus sage était de ne pas prolonger l'incident. M. Viviani, pour faire diversion, lança une question narquoise sur la Restauration. Le mot fut immédiatement relevé par M. de Lamarzelle, qui n'admet pas que l'on touche aux fleurs de lys. Dans une improvisation brillante, pleine de fougue, il indiqua les titres de la Restauration au respect de l'histoire et rappela qu'au moment où Charles X dut partir pour l'exil son gouvernement venait de faire à la France, en dépit des menaces britanniques, le cadeau royal d'Alger.
A la séance du 30 mars, M. Viviani avait fait l'apologie de l'ostracisme qui pèse sur les Congrégations
religieuses et déclaré, en particulier, que les Congrégations devaient être nécessairement exclues du droit commun des Associations et du droit même d'enseigner, puisque le contrat de Congrégation a pour clause essentielle un renoncement immoral et contre nature, l'aliénation de la liberté humaine. Dès que M. Viviani eut terminé son discours, M. de Lamarzelle lui succéda, pour quelques minutes, à la tribune. D'un geste énergique, il dégonfla les sophismes du ministre, comme autant de ballons de baudruche, par deux ou trois arguments tranchants, décisifs, de clair bon sens français. Son dernier mot fut de proclamer que, selon l'aveu de Jean- Jacques Rousseau, Pacte de s'imposer volontairement à soi-même un esclavage, que l'on a reconnu conforme à la justice et au bien, constitue l'exercice le plus noble de la liberté humaine.
Lorsqu'il développa son contre-projet sur l'enseignement des devoirs envers Dieu, M. de Lamarzelle fut conduit à réfuter un autre sophisme de M. Viviani: l'antithèse artificiellement établie entre la vérité démontrée, comme si l'adhésion à la vérité révélée n'était pas elle-même appuyée sur des raisons certaines de croire, sur des motifs vérifiables de crédibilité. Mais surtout l'orateur catholique dressa un éloquent réquisitoire contre la morale sans Dieu. Il mit en plein relief la nécessité de Pautorité divine pour donner une valeur obligatoire et une sanction efficace à la règle du droit et du devoir. Avec émotion, il décrivit et salua le mouvement de retour aux traditions catholiques, aux croyances chrétiennes,
qui s'affirme dans l'élite intellectuelle de la jeunesse d'aujourd'hui. L'orateur eut des accents vibrants, à la séance du 31 mars, lorsqu'il rendit lui-même un témoignage plein d'énergie à sa vieille foi catholique et bretonne ;
... Cette espérance, cette force [que donne le christianisme], ce n'est pas, comme vous voudriez le faire croire, une espèce de narcotique qui endort la misère humaine: c'est bien plus que cela. A ces souffrants, nous donnons la vie ; car, à cette humanité, le pain ne suffit pas, et elle a besoin pour vivre, selon la parole divine, d'autre chose encore que de pain. [Très bien! adroite.)
Et puis est-ce seulement la misère, la pauvreté, la souffrance qui ont besoin d'autre chose que des consolations terrestres ? Vous savez bien que non. La souffrance, sur cette terre, est le partage de tous. Pour mon compte, je vous l'affirme, j'ai subi, comme tout le monde, des épreuves, j'ai eu bien des bonheurs aussi; mais, plus j'approche du terme de ma vie, plus je sens, je le déclare, que je n'ai pas reçu de Dieu de plus grand bonheur que celui d'avoir la foi. [Très bien! à droite.)
Permettez-moi de vous le dire — et ne prenez pas cela pour une offense — que, pour essayer d'enlever la foi à une âme, il faut ne l'avoir jamais pénétrée, il faut n'avoir jamais connu ce qu'est une âme chrétienne qui souffre.
Si vous le saviez, vous ne tenteriez pas l'effort que vous faites, vous n'essayeriez pas même de le tenter; et, quand je vous vois déployer toute votre énergie à détruire l'espérance et la foi chrétienne qui réconfortent les douleurs humaines, je ne puis que songer à cette parole de miséricorde infinie qui est tombée sur l'humanité du haut du Calvaire : « Pardonnez-leur, mon Père, car ils ne savent
pas ce qu'ils font. » (Très bien! Très bien! Vifs applaudissements à droite.)
Après avoir décrit, sous ses principaux aspects, le débat scolaire au Sénat, il nous faut indiquer les utiles éclaircissements qu'il apporte au sujet des griefs patriotiques et religieux dirigés contre l'école laïque et, pareillement, au sujet des revendications scolaires des catholiques français.
Parmi les griefs articulés contre l'enseignement laïque, aucun n'avait aussi vivement ému l'opinion française que la «crise du patriotisme» à l'école publique. Les démonstrations syndicalistes et antimilitaristes des instituteurs rassemblés, en 1912, au congrès de Chambéry, avaient eu un retentissement déplorable, désastreux, pour le bon renom des éducateurs officiels et de l'école laïque elle-même. En outre, par un manifeste qui contenait une profession, non pas de patriotisme pur et simple, mais de patriotisme pacifiste et conditionnel, le comité directeur de la Fédération des Amicales, c'est-à-dire d'une association qui groupe quatre-vingt-dix-huit mille instituteurs et institutrices de renseignement primaire public (sur cent vingt-cinq mille), s'était chargé de démontrer que la «crise du patriotisme» à l'école est très loin de se limiter au cas — particulièrement grave,
il est vrai — des congressistes antipatriotes de Ghambéry.
La préoccupation constante du gouvernement avait été de faire croire que le grief concernant le patriotisme n'avait pas d'autre origine que le scandale de Ghambéry. Les ministres ajoutaient que les incidents de Ghambéry résultaient eux-mêmes d'un simple malentendu et n'étaient imputables qu'à un petit nombre de têtes chaudes; que, depuis lors, les syndicats d'instituteurs, proclamés illégaux par autorité de justice, avaient presque totalement disparu ; et, enfin, qu'aucune propagande antimilitariste n'existait aujourd'hui chez les instituteurs primaires publics. Bref, l'incident était clos. Toute accusation d'antimilitarisme contre une fraction appréciable du personnel enseignant ne pouvait être qu'une calomnie des adversaires systématiques de l'école laïque.
Or, voici que, le 27 mars, un défenseur chaleureux de l'école laïque, qui n'est lui-même ni syndicaliste révolutionnaire ni socialiste unifié, mais simplement radical socialiste, M. Empereur, très documenté sur ce qui avait eu lieu au congrès de Ghambéry, dans son propre département, est venu apporter à la tribune du Sénat un témoignage péremptoire contre l'optimisme officiel : encore que l'intention de M. Empereur fût précisément d'innocenter les instituteurs et corroborer la thèse du gouvernement. II est exact, affirme donc M. Empereur, que les congressistes de Ghambéry représentaient plusieurs milliers d'instituteurs syndicalistes et s'acquittaient d'un mandat parfaitement déterminé. Il est exact que
les congressistes de Chambéry ont fait adhésion à la Confédération générale du Travail et au Sou du soldat; mais ce n'était que la continuation d'un état de choses déjà existant, car l'affiliation des syndicats d'instituteurs à la Confédération générale du Travail et au S ou du soldat est antérieure de plusieurs années au congrès de Chambéry. De même, il est exact que les congressistes de Chambéry ont chanté à pleine voix V Internationale ; mais le fait n'a rien d'extraordinaire, car on chante couramment V Internationale dans les réunions d'instituteurs syndicalistes, voire dans les réunions d'instituteursamicalistes. De même encore, il est exact que les syndicats d'instituteurs qui, au lendemain du congrès de Chambéry, avaient été sommés de se dissoudre, ont refusé d'obéir, ou se sont totalement reconstitués depuis lors; tant et si bien qu'à l'heure actuelle ils possèdentexactement la même organisation, suivent exactement le même programme qu'à l'époque du congrès de Chambéry, et persévèrent dans la même affiliation à la Confédération générale du Travail et au Sou du soldat. Rien de plus légitime, du reste, au jugement de M. Empereur: puisque l'adhésion à la Confédération générale du Travail est simplement, de la part des instituteurs, un acte de cordiale solidarité avec leurs frères de la classe ouvrière ; puisque l'adhésion au Sou du soldat est simplement un moyen de procurer quelques douceurs aux jeunes camarades qui sont àla caserne. Quant au chant de l'Internationale, c'est une manifestation aussi généreuse et inoffensive que bruyante d'idéalisme populaire. Tel fut le plaidoyer de
M. Empereur, dont le cas ne nous paraît pas sans analogie avec le cas du prophète Balaam.
Que la Confédération générale du Travail soit une organisation révolutionnaire et internationaliste ; que le Sou du soldat soit une agence d'antimilitarisme et de désertion; que Y Internationale soit un chant de révolte où les soldats sont invités à faire feu sur les généraux, ce sont là des faits notoires dont il est étrange que M. Empereur n'ait pas compris l'énormité. Mais son témoignage demeure. Plusieurs milliers d'entre les instituteurs qui enseignent , aujourd'hui même, dans les écoles primaires publiques, bravent le gouvernement et les arrêts de justice en reconstituant des syndicats révolutionnaires autant qu'illégaux, et, chose plus grave encore, sont affiliés à la Confédération générale du Travail, adhèrent au Sou du soldat, chantent V Internationale. Un sénateur radical socialiste de leurs amis nous atteste qu'il en est ainsi, et déclare, d'ailleurs, que cette petite hardiesse ne tire pas à conséquence. Le ministre de l'Instruction publique, grand maître de l'Université, entend affirmer de telles choses à la tribune parlementaire, il est sommé par la droite de s'expliquer, et, jusqu'au bout, il s'abstient de contester la réalité des faits, ou de protester contre le scandale et d'annoncer les répressions, les exclusions nécessaires. Impossible, vraiment, d'imaginer démonstration plus décisive de Vexistence d'un péril antimilitariste, antipatriotique, à V école primaire publique, en raison des opinions ou des tendances affichées par une minorité audacieuse du personnel
enseignant. L'attestation est péremptoire, l'aveu est dépourvu de toute ambiguïté.
M. de Lamarzelle a eu raison de conclure, dans son discours du 2 avril : pareilles attestations, pareils aveux « font plus de mal à l'école laïque que tout ce que nous autres, députés ou sénateurs de la droite, pourrions dire à la tribune ».
Un autre grief contre l'école publique était tiré, nos lecteurs s'en souviennent, du changement d'interprétation apporté, depuis quelques années, au principe de la neutralité scolaire. En vertu de ce changement, l'école laïque, qui se serait bornée, d'abord, à un péché d'omission, aurait ensuite adopté délibérément une erreur grave et positive dans son enseignement de la morale. Au début, l'école laïque prétendait garder la neutralité entre les différentes confessions religieuses, mais non pas entre les divers systèmes de morale. L'instituteur officiel était tenu d'enseigner la morale traditionnelle qui trouve en Dieu son origine et sa sanction et qui place les devoirs envers Dieu au premier rang des obligations de la conscience. Mais, aujourd'hui, une conception toute différente aurait prévalu à l'école primaire publique. C'est entre l'affirmation et la négation de l'existence même de Dieu que l'instituteur officiel devrait garder la neutralité ; il enseignerait donc, non plus la morale traditionnelle et spiritualiste, mais une morale indépendante, une morale laïcisée, une morale qui se suffirait pleinement à elle-même, en dehors de toute croyance en Dieu, de toute notion de l'origine
divine du droit et des sanctions divines du devoir. Pareille transformation de l'enseignement de la morale augmenterait singulièrement la gravité du conflit qui existe, depuis la loi scolaire de 1882, entre l'école publique et les consciences croyantes.
La discussion du Sénat sur la défense laïque vient de donner à la position actuelle du problème une netteté, une clarté qui n'avaient pas été atteintes jusqu'ici. Prenant le taureau par les cornes — • qu'on nous pardonne l'expression — M. de Lamarzelle déposa un contre-projet ainsi libellé : « Le cours de morale à l'école primaire publique enseignera obligatoirement les devoirs envers Dieu, ainsi que l'obligation et la sanction divines du droit et du devoir. Sera remis en vigueur dans les écoles primaires publiques le programme annexé à l'arrêté ministériel du 27 juillet 1882, en tant que ce programme impose l'enseignement des devoirs envers Dieu et précise la distinction entre la loi écrite et la loi morale. » Après un débat de trois séances, M. de Lamarzelle réclama un scrutin public sur le second paragraphe, c'est-à-dire sur la circulaire de Jules Ferry : et, comme nous l'avons dit, Jules Ferry, devenu réactionnaire, fut battu par cent quatre-vingt-douze voix contre soixante-trois. Les célèbres et fallacieuses promesses de 1882, déjà tombées peu à peu en désuétude, déjà contredites par les déclarations de trois ministres de l'Instruction publique, sont maintenant désavouées, depuis le 2 avril, par le vote formel d'une assemblée parlementaire. Personne n'a plus le droit de se méprendre sur la situation réelle de
Fécole laïque, de V école sans Dieu, en présence des familles croyantes. Ne nous plaignons pas de cet éclaircissement nécessaire. Il y a, en France, un mensonge de moins.
Peut-être, cependant, quelques-uns voudront-ils créer encore une équivoque. On dira que la circulaire de 1882 n'est pas rapportée en tant que circulaire ministérielle, mais que la majorité sénatoriale a simplement refusé d'introduire dans une loi le texte de cette circulaire : selon l'exemple même de Jules Ferry, qui combattit et fit repousser toute mention des devoirs envers Dieu dans la loi scolaire, quitte à imposer l'enseignement des devoirs envers Dieu par le moyen des programmes officiels. Hâtons-nous de répondre que le vote du 2 avril, éclairé par toute la discussion qui permet d'en comprendre la portée, avait manifestement le caractère d'un vote sur une grave question de fond et non pas d'un vote sur une mesquine question de procédure. Le problème débattu n'était pas de savoir si renseignement des devoirs envers Dieu serait inscrit dans le texte d'une circulaire ou dans le texte de la loi, mais de savoir si, réellement, la morale enseignée à l'école primaire publique devrait être la morale traditionnelle qui repose sur l'autorité divine, et non pas une morale « laïque », indépendante de la croyance en Dieu. M. de Lamarzelle revendiquait renseignement obligatoire de la morale traditionnelle, fondée sur l'autorité divine. Le ministre, M. Viviani,le rapporteur, M. Goy, énergiquement appuyés l'un et l'autre par toutes les gauches, revendiquaient l'enseignement
d'une morale « laïque », purement humaine et terrestre ; d'une morale qui ne ferait appel ni à une origine transcendante ni à des sanctions d'outretombe; en un mot, d'une morale indépendante de la croyance en Dieu. Tel était le vrai débat qui a été conclu par le vote du 2 avril.
Sur la question de procédure, M. Viviani se montrait bon prince. Il concédait volontiers que la circulaire de 1882, prescrivant l'enseignement des devoirs envers Dieu, restait toujours en vigueur; mais avec cette signification que l'enseignement des devoirs envers Dieu consiste à enseigner le respect envers la croyance en Dieu, puisque, chez ceux qui la possèdent, cette croyance touche à des sentiments honorables et profonds. M. Viviani présentait pareille attitude à l'égard de la croyance en Dieu comme une application, entre beaucoup d'autres, du principe de neutralité scolaire, qui consiste lui-même à s'abstenir de toute raillerie, de toute parole offensante, de toute attitude irrespectueuse à l'égard des croyances des enfants ou des familles. D'après M. Viviani, on enseignerait donc, à l'école primaire publique, une morale purement humaine et terrestre, qui se passe entièrement de la notion de Dieu, mais sans attaquer cependant, ni traiter à la légère, la croyance en Dieu. Tout cela est combiné le plus ingénieusement du monde. Mais tout cela constitue, néanmoins, une volatilisation, un escamotage des promesses ministérielles de 1882 : car les promesses de 1882 portaient sur un programme universitaire rédigé par des philosophes spiritualistes, où, sans aucun doute possible,
l'enseignement des « devoirs envers Dieu » comportait l'adhésion formelle et certaine à l'existence de Dieu, Législateur et Rémunérateur éternel du droit et du devoir. C'est précisément parce que tel était leur sens manifeste que les promesses de Jules Ferry, en 1882, rassurèrent beaucoup de parents chrétiens et permirent à l'école laïque de se faire agréer en de nombreuses régions où une école sans Dieu n'aurait pas paru tolérable.
En déposant et en développant son contre-projet, M. de Lamarzelle rappelait les promesses de Jules Ferry dans leur teneur primitive, dans leur signification authentique. Il mettait la haute assemblée en demeure de déclarer si l'école primaire publique avait, aujourd'hui encore, pour programme d'enseigner la morale traditionnelle avec la croyance en Dieu. Par le vote du 2 avril, le Sénat eut la franchise de répondre que le temps était passé des ménagements hypocrites, des fictions transitoires, et que la morale enseignée à l'école primaire publique était désormais une morale « laïque », une morale sans Dieu. Encore une fois, pareil aveu des laïcisateurs contribuera excellemment à la clarté des situations respectives.
On doit féliciter, d'ailleurs, les catholiques du Sénat d'avoir tiré argument des promesses officielles de Jules Ferry sans prétendre le moins du monde que Jules Ferryn'eût pas pour intention avouée d'introduire en France l'enseignement d'une morale « laïque » dans une école sans Dieu. Les catholiques du Sénat connaissent trop bien leur histoire
contemporaine pour avoir la naïveté de représenter Jules Ferry comme le défenseur loyal de l'enseignement spiritualiste à l'école primaire publique. Ils savent parfaitement que, selon les termes de son discours maçonnique du 9 juillet 1876, Jules Ferry voulait, au moyen des lois scolaires, débarrasser la vieille morale des béquilles théologiques et instaurer une morale positiviste. Ils savent également que Jules Ferry déploya toute son énergie à faire rejeter l'insertion des devoirs envers Dieu dans le texte de la loi scolaire, afin de rendre possible l'enseignement d'une morale sans Dieu à l'école laïque, lorsque l'état des esprits permettrait d'en arriver là. Ils savent enfin que Jules Ferry adopta les programmes spiritualistes de 1882 comme une mesure précaire, transitoire, révocable, pour amadouer (ou plutôt pour tromper) les familles croyantes. On ne peut contester à M. Yiviani et à la majorité anticléricale du Sénat le triste honneur de réaliser les volontés réelles de Jules Ferry en désavouant ses promesses : car il est historiquement certain que, le jour où il contracta l'engagement relatif aux devoirs envers Dieu, Jules Ferry a menti.
Le débat scolaire, au palais du Luxembourg, n'a pas eu pour unique résultat de préciser, de mettre en meilleure lumière nos griefs patriotiques et nos griefs religieux contre l'école laïque. Il aurapermis,en outre, aux sénateurs catholiques de dresser^ par des propositions catégoriques, le cahier de nos revendications positives en matière d'enseignement primaire.
Attaquant le principe de l'école sans Dieu, M. de Lamarzelle a revendiqué l'enseignement obligatoire, à l'école primaire publique, de la morale traditionnelle, fondée sur l'autorité divine : et soixante-trois membres du Sénat ont appuyé de leur vote ce contreprojet.
Attaquant le principe de la laïcisation complète de l'école primaire publique, M. Larère a revendiqué, pour les enfants dont les parents en feraient la demande, que l'enseignement de la religion, l'enseignement du catéchisme, fût rétabli dans les écoles communales et donné par les soins (et sous la surveillance) des ministres du culte.
Attaquant le principe des lois jacobines de 1901 et de 1904, M. Larère a revendiqué, dans le même contre-projet, la liberté de l'enseignement pour tout Français qui justifierait des conditions de capacité et de moralité prévues par le droit commun, sans qu'aucune autre exclusion pût être maintenue. C'était réclamer l'abolition de l'ostracisme monstrueux qui prive du droit d'enseigner tous les membres de toutes les Congrégations religieuses, même dissoutes, d'hommes et de femmes.
Attaquant le principe du monopole budgétaire de l'enseignementpublic, M. de Lamarzelle, M. Gaudin de Villaine et M. de Las Cases ont revendiqué, pour les écoles confessionnelles, une participation équitable au budget de l'État, des départements et des communes. C'est l'acheminement vers la revendication pure et simple du désétablissement de V école laïque, delà Séparation des Ecoles et de l'Etat; en
un mot de la grande et complète liberté de l'enseignement.
iVu lieu de limiter leurs protestations aux nouveaux abus de pouvoir dont nous menacent les projets de défense laïque votés par la Chambre, au lieu de paraître s'accommoder de la législation existante et de laisser courir un semblant de prescription en faveur des faits accomplis, les sénateurs catholiques ont institué méthodiquement le procès de toutes les lois scolaires de la troisième République. Ils ont déclaré, en termes péremptoires, que les catholiques français ne prennent pas leur parti de subir l'injustice couronnée de succès. Avec autant de franchise que de clarté, ils ont signifié aux maîtres du pouvoir de quoi nous nous plaignons et quelles libertés nous entendons conquérir.
Enfin, ils ont eu le mérite de rendre fièrement témoignage à la vérité supérieure et divine qui domine et qui inspire toutes nos revendications scolaires. Quelques-unes des paroles d'affirmation catholique qu'ils ont prononcées dans cette assemblée d'adversaires de nos cro)rances compteront parmi les plus nobles accents qu'ait fait entendre, pour la défense religieuse, la tribune française.