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LEÇONS ACTUELLES DES COMBATTANTS D'HIER

1° La Politique religieuse de Louis Veuillot

20 octobre 1913.

L'œuvre de Louis Veuillot est, avant tout, une œuvre de politique religieuse. Œuvre considérable dont l'étude s'impose à l'occasion du centenaire (11 octobre 1813-11 octobre 1913). Plutôt que d'en effleurer tous les aspects, nous croyons préférable de nous attacher à trois questions qui nous semblent être les plus importantes et les plus caractéristiques.

D'abord, les polémiques de Veuillot en faveur de la liberté de l'enseignement secondaire, de 1843 à 1848 et au moment du vote de la loi de 1850.

En second lieu, les polémiques de Veuillot pour la défense des doctrines romaines et, en particulier, ses luttes contre le libéralisme catholique.

Enfin, les idées qui furent chères à Veuillot et qui peuvent éclairer le plus opportunément la politique religieuse d'aujourd'hui.

La grande lutte scolaire à laquelle prit part Louis Veuillot sous la Monarchie de Juillet, depuis 1843, eut pour objet principal la liberté de renseignement secondaire. La question des Facultés catholiques de lettres et de sciences, de droit et de médecine, n'était pas encore directement abordée. L'enseignement supérieur était loin, du reste, de grouper, à cette époque, une clientèle aussi étendue que de nos jours. Quant à la question de renseignement primaire, elle ne donnait lieu à aucun désaccord grave entre l'Édise et l'État. La loi Guizot, du 28 juin 1833, garantissait, en effet, l'enseignement de la religion à l'école communale sous la surveillance du curé, autorisait largement les particuliers à ouvrir des écoles primaires libres, reconnaissait aux congréganistes le droit d'enseigner dans les écoles primaires, publiques ou privées. Mais c'était au sujet de l'enseignement secondaire qu'un redoutable problème se posait devant les consciences chrétiennes.

Comme aux temps mêmes du premier Empire, on subissait alors le régime du monopole. Il existait cependant quelques écoles libres d'enseignement secondaire, mais soumises en toutes choses, quant à leur ouverture, leur personnel, leur fonctionnement, leur fermeture, à l'arbitraire absolu des autorités gouvernementales ou académiques. D'ailleurs, ces écoles secondaires libres, en nombre infime, n'avaient pas le droit de présenter leurs élèves au

baccalauréat. Pour la quasi-totalité des enfants de la classe bourgeoise, pour la totalité de ceux qui aspiraient aux examens officiels, aux écoles supérieures, aux carrières libérales, le seul collège possible, le collège obligatoire était le collège universitaire.

Or, que valaient, au point de vue religieux, les collèges de F Université ? L'enseignement de la religion, donné à certaines heures par l'aumônier, se juxtaposait à un enseignement littéraire, historique, philosophique, scientifique, donné par des maîtres notoirement étrangers — presque tous — aux croyances chrétiennes, voire positivement hostiles. Ajoutons les périls moraux d'un internat où ne s'exerçait aucune influence religieuse parmi des élèves d'éducation très diverse. Quel milieu pour les enfants chrétiens! Quelle situation et quelles angoisses pour les familles catholiques! Une réforme du régime scolaire était indispensable.

La légalité constitutionnelle se trouvait ici d'accord avec le droit des consciences croyantes. La Charte de 1830, loin de sanctionner le monopole universitaire, avait formellement promis la liberté d'enseignement, et annonçait qu'une loi ultérieure organiserait l'exercice de cette liberté. Les hommes d'État du parti au pouvoir ne pouvaient récuser le texte de la Charte, mais ils temporisaient, ils équivoquaient, ils recouraient aux mille artifices et manèges d'ajournement que leur offrait la procédure parlementaire, pour renvoyer aux calendes grecques la loi de liberté qui abolirait le monopole napoléonien.

La campagne scolaire, commencée en 1843 par les catholiques français, eut précisément pour but d'entraver cette tactique des adversaires et de requérir une organisation sérieuse, immédiate de la liberté d'enseignement. Avec quelle vigueur, avec quel éclat fut menée la campagne ! Un évêque, un orateur, un journaliste furent, sans contredit, les trois plus valeureux champions de la cause religieuse. Mgr Parisis exposa les principes avec l'autorité, la force et la clarté du docteur. Montaiembert plaida pour la liberté, à la tribune de la Chambre haute, avec une dialectique passionnée, une émotion ardente, un magnifique accent d'enthousiasme. Louis Veuillot, à V Univers, eut pour tâche de faire quotidiennement l'éducation du public catholique, de dissiper les préjugés des uns, de secouer la torpeur des autres, de tenir en haleine l'énergie des militants, de tirer parti de chaque incident nouveau et d'inculquertoujours plus profondémentles mêmes vérités, les mêmes résolutions nécessaires. En s'acquittant de cette tâche avec plein succès, il fait preuve de ressources merveilleuses : il persuade par la vigueur conquérante, redoutable de l'argumentation, il émeut par l'éloquence du cœur, il amuse par le trait mordant et spirituel, il charme enfin par sa verve étincelante.

C'est dans la grande lettre de Louis Veuillot à Villemain, sur la liberté d'enseignement (août 1843), qu'il faut chercher, non seulement un admirable écho des plaintes élevées par les familles chrétiennes

contre les collèges universitaires et le monopole, mais aussi la formule précise, complète, des revendications scolaires du parti catholique au temps de la Monarchie de Juillet. Les catholiques demandent la liberté légalement garantie d'ouvrir à leurs frais des établissements d'enseignement secondaire, préparant aux mêmes diplômes, acheminant vers les mêmes carrières que les collèges de l'Université. Ces établissements nouveaux devront être des écoles vraiment libres,c'est-à-dire confiées aux directeursetauxmaîtres qu'auront choisis les parents, fût-ce des directeurs et des maîtres appartenant au clergé ou aux Instituts religieux. Écoles vraiment libres, c'est-à-dire, en outre, affranchies, non pas du contrôle de l'État, mais de la suzeraineté universitaire, quant aux méthodes et aux programmes, aux examens et aux manuels. Voilà ce que réclament les évêques et les catholiques français lorsqu'ils revendiquent la liberté d'enseignement promise par la Charte.

Les défenseurs du monopole universitaire répondirent par une diversion retentissante contre les Jésuites, qui, embusqués dans leur maison de la rue des Postes, constituaient un péril permanent pour la cité moderne, pour la morale chrétienne et jusque pour la sécurité des héritages. Veuillot prit bravement, crânement, spirituellement la défense des Jésuites : alors que certains autres catholiques influents jugeaient plus politique de faire la part du feu et de ne pas compromettre la cause de la liberté d'enseignement avec la défense d'un Ordre impopulaire. Quant au gouvernement, il avouait la nécessité de

l'aire quelque chose et, de temps à autre, déposait des projets de loi, projets Villemain, projet Salvandy, pour mettre un terme au monopole et organiser la liberté de l'enseignement secondaire. Aucun de ces projets ne devait aboutir, les défenseurs du monopole ne déployant que peu de zèle en leur faveur et les catholiques préférant le statu quo à de pareilles contrefaçons de la liberté d'enseignement. Comme Veuillot l'exposa maintes fois dans l'Univers, mieux valait le monopole, contraire à la Charte, contraire au droit des pères de familles, désavoué en principe par les maîtres du pouvoir, objet des attaques les plus redoutables et des plaintes les plus justifiées, mieux valait le monopole pur et simple qu'une législation nouvelle qui perpétuerait, à peu de chose près, les mêmes abus, mais en semblant accorder satisfaction aux pères de famille et en arborant 1 enseigne menteuse de la liberté d'enseignement: ce serait alors un autre monopole, moins vulnérable que l'ancien et non moins funeste à la religion. Dune part, en effet, les projets Villemain et Salvandy soumettaient les établissements libres d'enseignement secondaire à des exigences tellement sévères, tellement onéreuses que leur liberté devenait illusoire. D'autre part et surtout, les mêmes projets ministériels refusaient le droit d'enseigner aux membres des congrégations non autorisées, c'est-à-dire à plus de la moitié des Français qui pouvaient profiter effectivement de la liberté de l'enseignement secondaire. Veuillot et le parti catholique n'avaient pas tort de riposter aux ministres de Louis-Philippe :

« Ayez, du moins, la franchise de dire tout haut que, contrairement à la Charte et contrairement au droit, vous restez cramponnés au monopole! »

Qu'on ne prétende pas que la campagne scolaire de 1843-1848 demeura sans résultat. Le législateur refusa d'organiser loyalement la liberté de l'enseignement secondaire. Mais personne, en France, n'ignora les revendications positives et formelles des catholiques, revendications présentées avec insistance dans les assemblées parlementaires, dans les collèges électoraux, dans la presse quotidienne, dans la jeunesse des écoles, dans tous les milieux où se forme l'opinion publique. Cette campagne scolaire réveilla les énergies militantes des catholiques français, détermina une organisation catholique, une propagande catholique, une action catholique, une collaboration permanente et amicale entre catholiques de nuances politiques très diverses. Il apparut, dès lors, que les catholiques constituaient, en tant que tels, une force politique dont il aurait été puéril de mettre en doute l'importance. Tôt ou tard, devant les agitations radicales et révolutionnaires, le concours de cette force politique pouvait devenir indispensable aux maîtres du pouvoir. Mais pareil concours était subordonné à une condition absolue, que tout le monde connaissait : liberté sérieuse et authentique de l'enseignement secondaire ; liberté qui pèserait désormais dans les calculs des gouvernements et des partis. Au point de vue politique, de même qu'au point de vue moral et religieux, n'était-ce pas,

pour la cause catholique, un résultat considérable ? Or, si telle était la situation à la fin du règne de Louis-Philippe, s'il existait une force catholique qu'on ne pourrait plus politiquement négliger, une opinion catholique sachant ce qu'elle pensait et ce qu'elle voulait, une opinion catholique fixée nettement sur ses revendications scolaires, n'en était-on pas redevable, pour une large part, à l'influence directe et quotidienne de VUtlivers, à la plume de Louis Veuillot?

Un peu plus de deux années après la chute de la Monarchie de Juillet, la majorité conservatrice de l'Assemblée législative adoptait, le 15 mars 1850, une loi d'enseignement qui reconnaissait à tous les Français, même aux membres des congrégations non autorisées, le droit efficacement garanti d'ouvrir des écoles libres d'enseignement secondaire et de préparer aux diplômes de l'Etat. Cependant Louis Veuillot blâme cette loi dans les termes les plus rigoureux. 11 s'indigne contre ceux qui la défendent. Il déplore son adoption comme un malheur. Il écrit, par exemple, le 16 mars : « La loi de l'enseignement est votée. Nous l'avons combattue sans relâche, avec toute la vigueur que nous pouvions y mettre et avec une persévérance égale à notre conviction. Nous aurions voulu la faire rejeter, car nous la croyons mauvaise; nous n'avons pas même pu l'améliorer... Si nos tristes prévisions sont trompées, si celles de nos amis qui ont jugé autrement se réalisent, si la liberté peut naître de cette loi, qui n'est, à nos yeux,

que la forteresse restaurée et agrandie du monopole, nous n'aurons nul droit aux louanges et aux bénédictions que mériteront ses auteurs... » Au premier abord, pareil jugement de Louis Veuillot sur une telle loi semblera incompréhensible, stupéfiant. La loi Falloux n'était-elle pas le couronnement incomplet, mais réel, de la campagne scolaire à laquelle Louis Veuillot avait participé d'une manière si active et si brillante? Aujourd'hui surtout que nous avons tant de motifs d'apprécier le bienfait de la loi de 1850, que nous assistons aux efforts des jacobins pour la supprimer entièrement après lui avoir déjà infligé de graves mutilations, nous avons peine à nous expliquer comment Louis Veuillot put flétrir cette loi comme une « loi mauvaise ». N'auraient-ils pas eu raison ceux-là qui ont prétendu que Veuillot, en 1850, réclamait, sous le nom de liberté de l'enseignement, la destruction totale de l'Université, ou même l'attribution du monopole de l'enseignement à l'Église catholique?

Hâtons-nous de répondre que l'explication de l'attitude de Veuillot apparaît sans ombre d'équivoque dans les articles de Y Univers, en 1849 et en 1850. Jamais Veuillot n'eut l'excessive audace de vouloir anéantir l'Université. Jamais surtout il n'eut l'aberration de revendiquer le monopole pour l'Eglise. Mais il réclama toujours la suppression absolue du monopole de l'Université. S'il porta un jugement rigoureux sur la loi Falloux, c'est qu'elle organisait une véritable suzeraineté universitaire sur les écoles secondaires libres, et que Veuillot considéra cette

suzeraineté comme une survivance abusive, malfaisante du monopole universitaire.

La loi de 1850 accordait aux prêtres et aux religieux la faculté d'ouvrir des écoles secondaires libres, préparant au baccalauréat. Mais les programmes de renseignement devaient être les programmes de T Université; l'inspection des écoles libres devait être exercée par des fonctionnaires de l'Université; les examens du baccalauréat devaient avoir pour seuls juges les professeurs de l'Université. L'ensei. gnement libre entrait, à titre de vassal, dans l'organisation universitaire. Pour symboliser cette incorporation à renseignement officiel, quelques evêques iraient prendre place dans les conseils de l'Université.

Or, il faut le reconnaître, ce que le parti catholique, au temps de la Monarchie de Juillet, avait revendiqué sous le nom de liberté de l'enseignement, ce n'était pas une incorporation à l'Université, ce n'était pas le vasselage des écoles libres par rapport à l'Université suzeraine, mais bien la faculté légale de posséder, sous le contrôle direct de l'Etat, des écoles indépendantes de l'Université, des écoles d'enseignement secondaire qui suivraient d'autres programmes que ceux de l'Université et dont les élèves passeraient l'examen du baccalauréat devant un autre jury que celui de l'Université. Louis Veuillot et ceux qui n'admirent pas la transaction de 1850 croyaient que, sans l'indépendance des écoles secondaireslibres en matière de programmeset d'examens, la liberté de renseignement ne serait guère qu'une

fiction menteuse, cachant la réalité persistante du monopole.

Les craintes de Louis Veuillot étaient manifestement exagérées. Il obéissait à une trop sombre impression de pessimisme en traitant de « loi mauvaise » la loi du 15 mars 1850. L'influence morale et religieuse que, depuis plus de soixante ans, les écoles secondaires libres exercent sur une portion notable de la bourgeoisie française et, plus encore, l'acharnement qu'apportent les sectaires à détruire ou à mutiler la loi Falloux témoignent assez haut que la liberté de l'enseignement, telle que l'organisa le législateur de 1850 et tout incomplète qu'elle pût paraître, n'eut pas le caractère d'une liberté irréelle ou illusoire, mais constitua vraiment, pour l'Église de France, un immense bienfait.

Néanmoins, on aurait peut-être tort de dénier toute valeur aux critiques de Louis Veuillot. Nous avons fini par nous habituer un peu trop, s'il est permis de parler de la sorte, à regarder l'enseignement libre comme une doublure, mais une doublure « bien pensante » de l'enseignement universitaire. Mêmes programmes, mêmes auteurs, mêmes méthodes, souvent mêmes manuels, en vue des mêmes examens, avec la seule différence d'esprit général entre un enseignement donné par des maîtres ouvertement catholiques et des maîtres libres penseurs, ou même catholiques tenus à la neutralité. Serait-ce là une conception assez généreuse de la liberté de l'enseignement? Si la suzeraineté universitaire n'existait

pas en matière de programmes, d'inspection et d'examens, les différences de traditions pédagogiques s'accentueraient peu à peu, les établissements d'enseignement libre en viendraient à ne pas moins différer des établissements de l'État, quant aux méthodes et à la physionomie intellectuelle, que différaient les uns des autres, au dix-septième et au dixhuitième siècle, les collèges de l'Université, les collèges des Jésuites, les collèges des Oratoriens. La liberté, l'autonomie engendre une légitime diversité d'allure. L'uniformité que nous constatons aujourd'hui entre collèges universitaires et collèges libres est un regrettable vestige de l'œuvre napoléonienne du monopole de l'enseignement.

Mais Louis Veuillot redoutait surtout, dans la suzeraineté universitaire, quelque dommage d'ordre moral et religieux pour l'enseignement libre. Là encore, le grief de Veuillot n'est pas sans fondement. Les programmes universitaires obligent les maîtres catholiques à s'attarder plus qu'il ne conviendrait sur les œuvres de certains auteurs répréhensibles et à ne faire connaître que trop superficiellement d'autres auteurs dont les œuvres auraient une grande valeur éducatrice. Les programmes universitaires empêchent les élèves des collèges catholiques de prendre aucun contact avec la littérature chrétienne, grecque et latine, qui demeure, pour eux, un trésor totalement fermé. La préparation des examens universitaires détermine, dans bon nombre de collèges libres, l'adoption de différents manuels en usage dans l'Université, manuels qui sont souvent loin, par

leur esprit, de répondre à ce qu'on devrait attendre d'une maison d'éducation chrétienne. Enfin et surtout la perspective du baccalauréat que les élèves subiront devant un jury universitaire amène facilement plus d'un professeur de collège catholique à rendre son propre enseignement aussi incolore que possible sur les questions délicates de philosophie, de littérature et d'histoire : afin que les élèves soient bien dressés à ne pas commettre cV imprudence lorsque, à l'examen, ils devront parler des encyclopédistes du dixhuitième siècle, des hommes et des choses de la Révolution, du mouvement romantique, des systèmes agnostiques, panthéistes ou idéalistes de philosophie contemporaine. Sans aucun doute, l'enseignement universitaire exerce quelque action, soit négative, soit même positive, sur l'enseignement libre. Les collèges ecclésiastiques et religieux donneraient à la jeunesse une culture intellectuelle plus profondément et plus complètement imprégnée d'esprit catholique si ces mêmes collèges étaient affranchis de la tutelle et de la suzeraineté universitaires. En discernant le péril, Louis Veuillot fit donc preuve de clairvoyance.

Reste la question d'opportunité publique. Etait-il plus sage, en 1850, d'accepter, pour lesécoles secondaires libres, la suzeraineté universitaire et de consentir à une transaction, sur ce terrain, avec les vieux défenseurs des privilèges de l'Université? Valait-il mieux, au contraire, garder intact le principe de la liberté de l'enseignement, sans suzeraineté

universitaire, et faire comprendre aux conservateurs favorables à l'Université que la reconnaissance pure et simple de ce principe serait la condition nécessaire de toute alliance avec les catholiques ? La première tactique fut celle que Falloux, Montalembert et Dupanloup firent prévaloir chez les catholiques de l'Assemblée nationale. La seconde tactique fut celle que Louis Veuillot défendit énergiquement dans V Univers. Qui avait raison ? Qui avait tort ? Celui-là serait bien présomptueuxqui croirait pouvoir donner aujourd'hui une réponse certaine.

S'il est exact que la loi de 1850 accordait tout le possible et qu'il fallût vraiment choisir entre l'acceptation de la suzeraineté universitaire et l'échec total de la liberté d'enseignement, la sagesse pratique était, à coup sûr, du côté de Montalembert. La loi Falloux apportait des avantages trop sérieux, trop tangibles pour qu'on fût en droit de l'écarter comme on avait écarté précédemment les projets Villemain et Salvandy qui n'offraient qu'une caricature de la liberté d'enseignement. Mais les exigences de Louis Veuillot deviennent beaucoup plus justifiées s'il est exact, au contraire, que les lacunes, les graves imperfections qui déparent la loi Falloux résulteraient moins d'une nécessité inéluctable que des habitudes fâcheuses de compromis entre adversaires, de concessions mutuelles entre groupes, d'atténuation calculée des principes, qui sont la maladie épidémique des milieux parlementaires et qui, dans ce monde politique, atteignent parfois jusqu'à ux meilleurs. Sans nul doute, les conservateurs

non catholiques attachaient une grande importance au maintien de la suzeraineté universitaire. Néanmoins, qui nous démontre qu'ils ne se seraient pas résignés (après résistance) à voter une loi consacrant l'autonomie des écoles secondaires libres si on leur avait signifié, dès le principe, que telle était l'exigence absolue du clergé et des catholiques ? Puisque Thiers et ses amis, terrorisés par le socialisme, avouaient sans détours que l'alliance de l'Église était devenue indispensable au grand parti de l'Ordre, pourquoi n'auraient-ils pas pu sacrifier à cette alliance le principe de la suzeraineté universitaire ? A vrai dire, il n'aurait pas été plus inconcevable de les voir accepter pareille condition que de voir, comme il arriva cependant le 23 février 1850, Adolphe Thiers en personne prendre la défense des Jésuites et l'Assemblée lui donner raison par 450 voix contre 148. Qu'on ne dise pas que, de fait, l'autonomie de l'enseignement libre se soit heurtée à une opposition irréductible de la part des conservateurs non catholiques, car, ni dans la commission ni dans l'Assemblée, ils ne furent jamais mis en demeure de s'expliquer sur un texte qui instituât la liberté d'enseignement pure et simple. Tous les travaux parlementaires eurent pour base le projet initial du comte de Falloux, quiconfiait lui-même à l'Université la surintendance de l'enseignement libre. Encore une fois, nous ne nions pas absolument que la loi Falloux contînt tout ce qu'il était alors possible d'obtenir, mais nous prétendons que la preuve n'en est pas faite et que la question d'opportunité politique

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demeure douteuse entre la tactique préconisée par Veuillot et la tactique suivie par les auteurs catholiques de la loi de 1850.

Quoi qu'il en soit, les catholiques français durent au législateur de 1850 la faculté légale de posséder des écoles secondaires libres, tenues par des prêtres et des religieux et acheminant leurs élèves aux mêmes carrières que les lycées et collèges de l'Université. C'était déjà beaucoup. Louis Veuillot, dans l'émoi de la controverse, manqua de justice envers les catholiques de l'Assemblée nationale en ne signalant que les défauts, trop réels, de leur œuvre législative. Il manqua de justice envers lui-même en refusant par avance toute part dans les hommages de gratitude que l'on pourrait rendre un jour aux auteurs de la loi. Si la majorité conservatrice de l'Assemblée nationale jugea nécessaire d'accorder au clergé, aux congrégations, aux Jésuites même, le droit d'ouvrir des collèges libres, c'est que, depuis plusieurs années, les catholiques revendiquaient avec énergie cette liberté précieuse et que les catholiques constituaient une force politique dont les secousses révolutionnaires de 1848 avaient rendu le concours indispensable à la défense de Tordre et de la société. Mais, nous l'avons noté plus haut, peu d'hommes avaient contribué à ce grand résultat plus directement et plus puissamment que Louis Veuillot. Il a blâmé la rédaction de la loi de 1850 : il doit être néanmoins compté au premier rang de ceux qui ont rendu possible, inévitable même, à cette époque, une victoire, au moins partielle, de la liberté de l'enseignement.

Louis Veuillot, quelques années plus tard, ne refusait pas d'en convenir. Un jour, par exemple, de l'année 1857, qu'il avait été invité par les Jésuites du collège de Vaugirard à passer auprès d'eux la fête de l'Immaculée-Gonception, fête patronale du collège, il s'écria en riant : « Ah ! mes Pères, il a fallu en vider des bouteilles d'encre avant que vous n'entriez ici ! »

Lorsque la lutte pour la liberté de l'enseignement secondaire est achevée, une autre lutte religieuse, plus grandiose encore par son objet, absorbe la meilleure part, de l'activité militante de Louis Veuillot : c'est la lutte pour les droits et prérogatives du Pontife Piomain. Tantôt il défend la Souveraineté pontificale contre les détracteurs du Pouvoir temporel, et, dans l'affaire Mortara, il tient tête, avec une magnifique audace, à toute la grande presse mobilisée par la finance juive. Tantôt il fait résolument l'apologie des enseignements doctrinaux de Pie IX contre les erreurs à la mode, contre les idoles du jour et particulièrement contre le libéralisme catholique. Pendant le Concile du Vatican, il riposte quotidiennement aux agressions anticléricales, il combat sans trêve les contradicteurs catholiques, soit de la doctrine de l'Infaillibilité pontificale, soit de l'opportunité d'une définition conciliaire. Toujours et à toute occasion, Louis Veuillot se montre le champion

résolu des doctrines romaines, le défenseur enthousiaste de la grande œuvre d'affirmation catholique, d'unification religieuse qui caractérise le pontificat de Pie IX.

Ce dévouement passionné à la cause du Saint-Siège, Louis Veuillot saura en donner, à ses risques et périls, des preuves éclatantes. Lors du premier démembrementdes Etats pontificaux, démembrement accompli par la Révolution italienne avec la complicité notoire de Napoléon \\\, l'Univers, bravant les rigueurs de la loi sur la presse, passant outre aux menaces ofïicielleset officieusesdu gouvernement, donne aux protestations de Pie IX un écho sonore et prolongé. Le 10 janvier 1860, il publie le discours du Souverain Pontife contre la brochure le Pape et le Congrès, nonobstant deux ou trois démarches comminatoires d'un envoyé du ministère de l'Intérieur. L'incident succède à beaucoup d'autres: la mesure va être comble. Le soir du 28 janvier suivant, Louis Veuillot entre au bureau de V Univers, tenant en main une encyclique pontificale que le nonce vient de lui remettre et dont le gouvernement impérial ne connaît pas encore l'existence. Veuillot dit simplement à ses collaborateurs: « Voici l'arrêt de mort. Le journal ne vivra plus demain. » Sans aucun retard, on se met au travail pour traduire en français l'encyclique Nullis certe verbis qui condamne la doctrine du «fait accompli » et déclare contraires aux droits et à la dignité du Siège apostolique les avis publiquement donnés au Vicaire de Jésus-Christ par le sérénissime EmpereurdesFrançais. Lelendemain, dès lapremière

heure, l'Univers, édition du matin, lance dans le public le document pontifical, dont il sera impossible, désormais, de cacher l'existence et d'arrêter la divulgation. La sanction prévue ne se fait pas attendre. Dans la journée même du 29 janvier paraît un décret impérial d'une impériale brièveté: «Article 1er. Le journal l'Univers est supprimé. — Article 2. Notre ministre de l'Intérieur est chargé de l'exécution du présent décret, qui sera inséré au Bulletin des lois. » Le journal, frappé au champ d'honneur, disparait donc pour avoir eu l'audace de résister aux exigences abusives de César. Jusqu'au mois d'avril 18G7, Louis Veuillot demeurera exilé de la presse quotidienne et politique. Le grand journaliste aura donné à la cause du Siège de saint Pierre le témoignage d'un amour fort comme la mort.

La plus délicate peut-être des controverses doctrinales auxquelles fut mêlé Louis ATeuillot comme défenseur des enseignements de Pie IX est la controverse du libéralisme catholique, engagée surtout à partir de l'année 1852. Controverse épineuse entre toutes, controverse où les questions de pure doctrine furent souvent compliquées, obscurcies par des questions de contingences politiques, de tendances intellectuelles, de sympathies et d'antipathies personnelles. La complexité même du problème donna lieu à toutes sortes de malentendus. Les péripéties de la polémique de presse déterminèrent, dans plusieurs milieux catholiques, des animosités pleines d'amertume.

On a prétendu que la responsabilité presque entière de ce résultat fâcheux devait être attribuée à Louis Veuillot et à ses collaborateurs, en raison de leurs outrances de langage et du ton passionné qu'ils auraient donné à la controverse. Nous croyons que cette appréciation répond mal à la vérité des faits.

Louis Veuillot et, plus encore, quelques collaborateurs trop fougueux commirent, sans aucun doute, des violences de polémique; ils crurent discerner Terreur dans des écrits qui méritaient une apprécia, tion plus favorable et qui faisaient usage d'une méthode légitime ; ils eurent le tort de donner à certaines thèses orthodoxes des applications excessives ou une formule un peu paradoxale et provocante, comme pour mieux braver les préjugés libéraux de l'époque. Ils oublièrent que jamais on n'est en droit d'accuser plus que de raison les désaccords entre catholiques et de fournir sans nécessité des armes aux adversaires.

Mais, vraiment, n'a-t-on pas beaucoup exagéré les outrances de langage de Louis Veuillot et même de ses plus agressifs collaborateurs? Pour notre part, quand nous parcourons les documents de ces controverses lointaines, nous sommes frappé de la disproportion qui apparaît entre les torts, d'ailleurs réels, des rédacteurs de Y Univers et le grossissement que les mêmes torts ont subi dans les doléances des catholiques libéraux et jusque dans le récit de plus d'un historien. Les violences tant reprochées à Louis Veuillot ressemblent presque à de la modération auprès des invectives enflammées de Lamennais,

auprès surtout du langage adopté, de nos jours, par les plus réputés des journalistes de combat.

Nous avons reconnu que les catholiques de l'école libérale avaient eu plus d'un grief justifié contre l'école de Veuillot. Faut-il taire que, d'autre part, l'école Veuillot eut, contre l'école libérale, des griefs encore plus justifiés ? Omettons des brochures anonymes et inavouables : ne parlons que de la polémique des trois principaux chefs du groupe catholique libéral. Dans des déclarations fameuses, pleines de paroles dures et hautaines, Mgr Dupanloup ne s'estil pas, pour combattre (ou mieux pour abattre) Louis Veuillot, départi de la réserve et de la charité que lui imposait particulièrement sa dignité d'évêque ? Contre Louis Veuillot, Montalembert ne s'est-il pas permis des emportements, des accusations passionnées, des personnalités offensantes qui n'ont pas, croyons-nous, leur équivalent dans les colonnes de Y Univers ? N'y eut-il pas enfin beaucoup d'injustice et d'amertume dans les réquisitoires que Falloux rédigeait contre Veuillot en un langage académique, insinuant et onctueux?

Ce sont là des souvenirs qu'on n'évoque pas sans tristesse. Mais la vérité historique serait lésée peutêtre si l'on évitait complètement de les rappeler aujourd'hui : car plusieurs seraient alors portés à croire, sur la foi de tel ou tel historien, que les animosités violentes de la querelle du libéralisme sont imputables presque uniquement à l'école de Louis Veuillot.

D'ailleurs, après avoir fait la part des injustices mutuelles et des exagérations de la polémique, après avoir déblayé le terrain de toutes les questions accessoires qui obstruaient la controverse, si Ton s'attache au problème doctrinal qui motivait la divergence essentielle des deux écoles, on devra reconnaître combien l'école de Louis Veuillot était dans la ligne droite de la Tradition catholique et des enseignements authentiques de l'Eglise.

L'école catholique libérale eutpourtendance caractéristique de regarder comme normale, avantageuse et conforme au droit, la situation faite à l'Eglise catholique dans la société moderne issue de la Révolution. La cité, en tant que cité, n'accordera plus à la véritable Eglise aucun rang privilégié, aucune protection distinctive, mais lui donnera simplement la liberté commune dont jouissent, à titre égal, tous les cultes, toutes les opinions qui ne troublent pas l'ordre public. Telle sera la charte des temps nouveaux. L'Église, délivrée d'une protection compromettante et oppressive, prospérera dans la liberté et l'égalité, résistera victorieusement à la propagande de l'erreur par la seule puissance de la vérité, sous l'égide du droit commun.

Louis Veuillot, de son côté, admet le régime de la liberté et même de l'égalité des cultes dans toute la mesure où pareil régime s'impose, en fait, comme une nécessité de la paix publique. Jamais Veuillot n'a déclaré que, s'il arrivait un jour au pouvoir, il supprimerait la liberté légale des cultes dissidents. Mais il a toujours maintenu que cette organisation

est un résultat malheureux de la division des croyances dans le monde contemporain et non pas une situation normale et conforme au droit. Toujours Veuillot a maintenu que la cité, en tant que cité, est tenue de rendre à Dieu un hommage social et officiel qui consiste dans la profession publique de la seule religion véritable. Toujours Veuillot a maintenu pareillement que, selon Tordre normal des choses, les lois humaines doivent favoriser la diffusion de la vérité religieuse et opposer fermement, énergiquement, leurs sanctions pénales à la propagande de Terreur. Quelles que soient les nécessités pratiques auxquelles il faudra s'adapter en fait, la situation conforme au droit ne cesserajamais d'être, en principe, le privilège légal et exclusif de la vérité, garanti par Talliance traditionnelle de TEglise et de TEtat. C'est, en propres termes, la doctrine de l'encyclique Quanta cura et du Syllabus.

Dans les brochures et articles où Veuillot combat ce qu'il nomme Y Illusion libérale, deux considérations vraiment profondes sont mises en relief avec un rare bonheur. D'abord, poser en principe que TEtat ne doit pas prendre parti entre la religion véritable et les religions fausses, mais accorder, à titre égal, la même liberté à Tune et aux autres, c'est professer que l'État n'a pas d'obligation particulière envers Tordre établi de Dieu, et c'est, par conséquent, supposer que Dieu n'est pas l'auteur et le maître de la cité en tant que cité. Le principe de la sécularisation de la société, qui est le principe fondamental de la Révolution, n'est autre chose que

la doctrine odieuse de l'athéisme d'État. En second lieu, concéder le même droit légal, sous la seule réserve de Tordre public, à la propagande de Terreur et à la propagande de la vérité, avec Tespoir que la puissance du vrai Temportera par sa propre vertu, c'est oublier les conséquences du péché originel, c'est ignorer la psychologie populaire, c'est méconnaître la séduction presque irrésistible de certains sophismes attrayants sur des âmes mal instruites. Enfant du peuple, Veuillot sait par une douloureuse expérience quelalibre propagande de Terreur aboutit, pour le peuple, à la plus grave et à la plus malfaisante des tyrannies. C'est pourquoi il proteste de toutes ses forces contre la doctrine qui regarde comme un progrès social et qui érige en droit légal dans la cité moderne la liberté de Terreur reconnue, proclamée inviolable au même titre que la liberté de la vérité. Il crie à tous les échos que c'est la vérité seule qui nous rend libres, la vérité seule qui a des droits.

Si la grande majorité du public catholique, en France, accepta d'un cœur docile et allègre les enseignements de Pie IX sur le libéralisme, puis acclama avec transports la définition conciliaire de l'Infaillibilité pontificale, nul ne peut contester que Louis Veuillot y contribua puissamment par ses plaidoyers de chaque jour en faveur des doctrines romaines, plaidoyers où le grand journaliste mit toute sa passion éloquente, tout son talent et tout son cœur.

Nous ne saurions trop nous réjouir du mouvement de sympathie qui s'accuse, chez les catholiques de notre temps, à l'égard de la personne et des œuvres de Louis Veuillot. Les uns ont étudié la grande Vie de Louis Veuillot, par son frère Eugène, que contienne M. François Veuillot; les autres ont lu quelqu'un des travaux, si pénétrants, consacrés à Louis Veuillot parle R. P. Longhaye, MM. Jules Lemaitre, Louis Dimier, Eugène Tavernier, le chanoine Lecigne, Maurice Vallet *. Beaucoup de lecteurs prennent contact avec les deux admirables collections des Mélanges et de la Correspondance ; les autres connaissent, du moins, les extraits judicieusement sélectionnés par le R. P. Cerceau et les Pages choisies publiées par M. Albalat. Heureuse tendance de l'opinion catholique : car l'œuvre de Louis Veuillot

1. Voici quelques-uns des volumes publiés à l'occasion même du centenaire :

Louis Dimier. — Veuillot. Paris, Nouvelle Librairie Nationale, s. d. [1912]. In-16, 296 pages.

C. Lecigne. — Louis Veuillot. Paris, Lethielleux, s. d. [1913]. In-16, 442 pages.

Eugène Taverniek. — Louis Veuillot. Paris, Pion, 1913, in-16.

Maurice Vallet — Louis Veuillot {1813-1913). Paris, Société française d'imprimerie et de librairie, 1913. In-8, 200 pages.

G. Cerceau. — Table générale , alphabétique et analytique, des « Mélanges )) de Louis Veuillot. Pari», Lethielleux, s. d. [1913]. In-8, 78 pages.

Louis Veuillot. — Choix de Pensées extraites de ses Œuvres. Paris, Lethielleux, s. d. [1913], 168 pages. (Par le R. P. Cerceau).

G. Bontoux. — Louis Veuillot et les mauvais Maîtres de son temps . Paris, Perrin, 1914, in-16.

est riche d'enseignements pour chacun des problèmes actuels de la politique religieuse.

Des circonstances multiples et concordantes, où il est impossible de ne pas reconnaître l'action de la Providence divine, donnent aujourd'hui toute sa plénitude, tout son relief à l'exercice des pouvoirs de juridiction et de magistère, sur l'Eglise universelle, conférés par Notre Seigneur Jésus-Christ à l'apôtre Pierre et aux légitimes successeurs du prince des apôtres. Louis Veuillot fut le témoin de cette vérité, le serviteur éminent de cette cause. Que de pages fortes, charmantes, émouvantes on rencontre dans son œuvre au sujet des droits et prérogatives de la Chaire apostolique, au sujet de l'obéissance, de l'amour, du dévouement allègre et passionné que mérite, de la part d'un vrai fils de la sainte Église, l'autorité du Vicaire de Jésus-Christ ! Toutes ces nombreuses et belles pages de Louis Veuillot inculqueront aux catholiques de notre temps l'esprit, la doctrine que requièrent aujourd'hui, non moins qu'il y a quarante et cinquante ans, la situation faite à l'Église, les décisions promulguées par le Siège apostolique.

Devant les tendances intellectuelles qui consistent à minimiser les droits delà vérité ou même à réinterpréter le dogme, la Chaire apostolique réclame aujourd'hui des enfants de PÉglisel'affîrmation claire, franche, catégorique de la doctrine traditionnelle. Devant les problèmes de Tordre économiqueet social, devant les conflits du capital et du travail, dans le labeur nécessaire de reconstruction et de réorganisation, la Chaire apostolique recommande plus que

jamais à ses prêtres et à ses fidèles d'alimenter leur action aux sources de la grâce et d'arborer sans respect humain la bannière catholique sur la cité du travail. Devant les attentats du législateur qui prétendit imposer, de sa propre autorité, à l'Eglise de France une organisation cultuelle à l'instar des cultes dissidents, la Chaire apostolique passa outre aux conseils des temporisateurs et des politiques, préféra l'honneur et les principes à l'argent, prescrivit une résistance déterminée, mit en échec l'œuvre hypocrite du législateur, ouvrit enfin, pour le catholicisme, dans notre pays, une période d'activité conquérante que les adversaires n'avaient certainement pas prévue. Devant lesdifficultés auxquelles se heurte, en France, la défense religieuse par suite d'irrémédiables désaccords entre catholiques sur le terrain politique, le Saint-Siège ne cesse de réclamer la concentration des catholiques de tous les partis sur le seul terrain où leur entente soit possible, le « terrain religieux» ; union autour des évêques pour l'affirmation catholique, la défense et la propagande religieuses ; union sous l'étendard de la Sainte Croix, nonobstant la diversité des groupements politiques. Pareil programme, dans chacun de ses articles, répond d'une manière si exacte, si directe, aux principes d'action catholique et de politique religieuse défendus constamment par Louis Veuillot que bien des pages pleines de vigueur et de relief pourraient être extraites en propres termes des œuvres du grand polémiste, afin d'éclairer, d'entraîner, de passionner les catholiques d'aujourd'hui dans les grandes

luttes auxquelles les convie le successeur de saint Pierre.

A l'heure actuelle, tout un courant d'idées existe dans une portion croissante de l'opinion française, catholique et non catholique, en faveur de quelques-unes des tendances qui furent le plus chères à Louis Veuillot : tendances opposées au parlementarisme et au libéralisme, tendances favorables à la tradition et à l'autorité, à la corporation et à la hiérarchie, tendances de réaction contre les faux dogmes, égalitaires ou individualistes, de la Révolution française. Veuillot est réellement d'accord, à cet égard, avec l'élite intellectuelle de la génération qui monte. C'est à bon droit que plusieurs saluent en Veuillot l'un des maîtres de la Contre-Révolution. La phrase fameuse de M. Jules Lemaître serait beaucoup plus exacte aujourd'hui même, en 1913, qu'elle ne l'était en 1894 et en 1898 : « J'ai quelque idée que, si Veuillot vivait encore, il préférerait le moment où nous sommes, malgré ses misères inouïes, à l'époque de la Monarchie de Juillet ou aux dix dernières années du second Empire. Il verrait avec espoir la fin de ce qu'il a le plus haï, la fin du parlementarisme bourgeois et du catholicisme libéral, et de malentendus et de mensonges également compromettants pour la liberté et pour la religion. Plus menaçante, la situation actuelle lui paraîtrait plus nette. »

De même que nous blasphémons de sang-froid la Révolution, le dogme libéral, le dogme égalitaire, le

dogme individualiste, nous avons aujourd'hui toute licence de blasphémer pareillement une autre idole que Veuillot a passionnément combattue, l'idole de l'enseignement d'État. En vain les parlementaires et les politiciens au pouvoir s'acharnent-ils à défendre Pécole laïque, à mutiler davantage le peu qui nous reste de liberté d'enseignement, à proclamer intangible notre législation anticléricale et scolaire : voici que l'élite intellectuelle delà France révoque en doute ce que pas un parlementaire n'osait contester lorsque fut votée la loi Falloux, le principe même des privilèges de l'Université, le principe même de l'école publique. Aucun de nos lecteurs n'ignore quelle fut l'extension,quel fut le retentissement prolongé dans l'opinion française, d'une campagne toute récente qui avait pour objet de dénoncer la malfaisance des programmes de 1902, en tant qu'ils établissaient l'égalité de sanction entre la culture classique et la culture moderne. Qu'on veuille bien y réfléchir : cette campagne atteignait, au fond, le régime scolaire qui impose à toutes les écoles, publiques ou libres, le même programme fixé par un vote parlementaire ou un décret gouvernemental, le régime scolaire qui, refusant l'autonomie à chaque groupe d'écoles, consacrant la suzeraineté universitaire et officielle, subordonne l'éducation de la jeunesse aux caprices de la politique régnante. Une autre campagne, beaucoup plus consistante, se développe aujourd'hui pour revendiquer l'équitable répartition des fonds publics entre toutes les écoles régulièrement constituées. Cette nouvelle campagne, dont nous saluons

avec bonheur le succès rapide et inattendu dans le public catholique et dans l'opinion indépendante, vise le monopole budgétaire, monopole jusqu'à présent incontesté, de l'enseignement officiel; bien plus, l'aboutissement logique de cette revendication serait la suppression de l'enseignement d'État, la substitution pure et simple du régime de l'autono mie scolaire, de la libre concurrence entre écoles subsidiées, primaires, secondaires et supérieures, au régime du privilège et de la suzeraineté de l'école publique.

Bref, non seulement Louis Veuillot trouverait audience, aujourd'hui, pour les idées auxquelles il ne put conquérir, en 1850, les catholiques de l'Assemblée nationale, mais il rencontrerait de nombreux approbateurs en développant les conséquences logiques de ses propres revendications, en accentuant la réaction salutaire contre toutes les formes du monopole napoléonien de l'enseignement public.

La politique constitutionnelle est le domaine où Louis Veuillot a le plus souvent changé d'attitude. C'est aussi le domaine où apparaît davantage ce qui constitue vraiment l'unité de sa carrière.

Enregistrons, d'abord, les variations d'attitude.

Sous le régime de Juillet, Louis Veuillot s'accommode sans mauvaise humeur comme sans enthousiasme de la Royauté orléaniste.

Sous la seconde République, Veuillot a une période très courte de ferveur républicaine, d'illusions démocratiques. Puis, ses espérances se tournent

vers le comte de Chambord, dont on annonce la réconciliation prochaine avec les princes d'Orléans. Après l'échec de cette combinaison monarchique, Veuillot en vient à regarder comme seule possible la solution bonapartiste.

iVu début du second Empire, Louis Veuillot acclame avec chaleur le gouvernement de Napoléon III, gouvernement favorable à l'Église, gouvernement d'ordre et d'autorité, gouvernement victorieux de l'ennemi extérieur comme de l'anarchie intérieure. On connaît le célèbre article paru le 30 décembre 1855, au lendemain de la guerre de Crimée. Veuillot dit à Napoléon III : « Vous ne nous avez pas seulement donné la gloire des armes, vous nous donnez aussi la paix dans la guerre, la paix civile, le premier des biens pour les nations. Nos drapeaux sont fiers et nos autels sont debout. Nous remercions Dieu de vous avoir envoyé et de vous avoir préservé. Nous Lui demandons qu'il vous garde et qu'il vous inspire. Marchez fièrement, Sire, au milieu de votre peuple dont les acclamations vous saluent : Vive l'Empereur ! »

Le ton changera, comme changeront les circonstances. Bon gré mal gré, Louis Veuillot prendra place dans l'opposition. L'Univers subira, ainsi que nous l'avons déjà rapporté, les plus brutales rigueurs du second Empire. Néanmoins, jamais Veuillot ne deviendra l'adversaire du régime impérial lui-même. Il sera simplement ladversaire déclaré de la politique italienne et de la politique religieuse du gouvernement.

Sous la troisième République, Louis Veuillot s'interdira encore l'opposition systématique, il acceptera toujours de collaborer avec le pouvoir établi autantque l'exigera le bien public. Cependant, après quelques dernières oscillations, il est conquis par le comte de Chambord et il oriente définitivement ses idées politiques, non pas vers le parti légitimiste, dont beaucoup de membres lui semblent trop imbus de libéralisme parlementaire, mais vers le principe de la Monarchie traditionnelle. « Le vrai droit monarchique, déclare Veuillot le 25 mars 1873, nous a vaincus en se démontrant nécessaire... Nous sommes venus, non au parti, mais à l'homme qu'une portion considérable du parti abandonnait misérablement, non au système, mais au droit. » Un peu plus tard, le 10 août, Veuillot commentera en ces termes la réconciliation des deux branches de la Maison royale par la visite du comte de Paris à Frohsdorff : « Bourbon n'avait pas une explication à demander à Bourbon qui ne lui portait pas de contradiction. Celui qui venait cousin venait pour s'en retourner fils. Tout était dit,.. Deux dates funestes sont effacées. Et que peut faire le roi de plus grand que d'être père, et le fils de meilleur que d'être fils ? » Lorsque paraîtra la lettre de Salzbourg, du 27 octobre 1873, Louis Veuillot défendra envers et contre tout la politique du prince exilé ; et le comte de Chambord, rappelant la conduite de Veuillot en cette circonstance, écrira de lui le 23 avril 1883 : « Nul autre ne sut pénétrer plus avant dans ma pensée ni mieux donner à ma protestation son véritable

sens. » Louis Veuillot, passant une journée avec les professeurs de l'école Sainte-Geneviève de la rue des Postes, à leur maison de campagne d'Athis (Seine-et-Qise), au mois de septembre 1874, leur donnera cette formule de ses convictions personnelles, formule dont nous pouvons garantir l'exactitude : « Je suis de ceux qui ont reconquis successivement leur Dieu et leur roi. »

Voilà, certes, bien des changements d'attitude, chez Louis Veuillot, entre 1843 et 1877. Où donc apparaîtra l'unité, la continuité de sa carrière?

L'unité, la continuité apparaîtra précisément dans la politique religieuse de Louis Veuillot.

La règle de conduite du grand journaliste fut constamment la même. Il soutint les gouvernements qui lui semblaient favorables à la cause religieuse et pontificale. ïl combattit les gouvernements qui lui semblaient hostiles à la cause de l'Eglise et du Pape. Il soutint d'abord et combattit ensuite un même gouvernement qui parut d'abord favorable et ensuite contraire aux intérêts catholiques et pontificaux.

Sous la Monarchie de Juillet, la seconde Piépublique, le second Empire, la troisième République, Louis Veuillot, quelle que soit la variation de ses tendances politiques, demeure, avant toutes choses, le serviteur fidèle, passionné, de l'Église et du Saint- Siège. Tel il était en 1842, tel il est toujours en 1877. Qualis ab incepto. M. Jules Lemaitre a mille fois raison d'écrire : « C'est donc être fort superficiel que de l'accuser de versatilité, comme on a fait. Sa

vie me semble, au contraire, admirable et presque surnaturelle d'unité. »

Dès le jour de sa conversion, Louis Veuillot reçut manifestement une grâce toute particulière de sens catholique et d'amour de l'Église.

Le sens catholique le guida dans ses longues luttes pour la liberté de l'enseignement, pour les droits et prérogatives du Siège apostolique; dans ses polémiques méritoires contre les erreurs libérales et révolutionnaires.

L'amour de l'Église, dont on respire le parfum à chaque page de son œuvre, aux pages d'indignation ou d'ironie vengeresse comme aux pages d'enthousiasme, l'amour de l'Église explique les démarches, les travaux, les sacrifices de toute sa carrière.

Louis Veuillot était profondément convaincu que l'Église catholique possède les trésors nécessaires de vérité, les grâces de salut pour les peuples et les cités comme pour l'âme de chacun d'entre nous. C'est donc pour l'Église, c'est avec l'Église qu'il a constamment agi, lutté, souffert. Veuillot résumait toute sa politique religieuse quand il écrivait : « Le monde est la mer, la vérité est le navire; il faut vivre dans le navire ou périr sous les flots. »

2° La Célébration du Centenaire de Louis Veuillot

5 décembre 1913.

Aucun enseignement ne se dégage avec plus de relief de toute la carrière militante de Louis Veuillot

et des fêtes du centenaire qu'une leçon magnifique d'amour du Saint-Siège et de « loyalisme » catholique.

Selon la belle et juste parole de M. le comte Albert de Mun au banquet du 25 novembre : « De tous les points de l'horizon religieux, politique ou littéraire, les hommages sont descendus sur cette grande mémoire, comme sur une tombe illustre des couronnes immortelles. Et c'est un grand sujet de fortifiantes méditations que ce tribut universel offert, trente ans après sa mort, au lutteur infatigable qui, dans le perpétuel combat de sa vie, fut haï et décrié autant que glorifié... »

Volumes, articles de revues, articles de journaux, discours et conférences ont, dans les milieux les plus divers, raconté les travaux et les luttes, fait revivre la mâle figure, célébré les titres de gloire du valeureux défenseur de l'Eglise. Les œuvres polémiques et littéraires de Louis Veuillot reprennent possession de l'actualité. Pour beaucoup de lecteurs, c'est une « découverte » pleine d'enchantement. Pour d'autres qui, de longue date, connaissaient le trésor, c'est la joie de constater que la victoire de la justice, du bon sens et du bon goût, est moins tardive qu'on aurait pu le craindre. La faveur du public rend, d'ores et déjà, possible la préparation, annoncée en librairie, d'une édition des Œuvres complètes de Louis Veuillot, en quarante volumes. Nous espérons que le travail critique, l'établissement du texte sera digue de l'importance historique et littéraire des travaux du grand lutteur et du maître écrivain.

On a spécialement fêté Veuillot à Paris, à Rome et à son bourg natal, Boynes-en-Gâtinais. C'est aussi à Boynes-en-Gâtinais qu'un monument de marbre ou de bronze perpétuera la mémoire de Louis Veuillot. Une souscription, organisée avec succès par la Corporation des Publicistes chrétiens et le journal V Univers couvrira les frais d'érection de ce monument, qui doit demeurer comme le durable témoin des pieux hommages rendus par la France catholique à Louis Veuillot, lors du centenaire de sa naissance.

A la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre eut lieu, le 25 novembre dernier, la plus éclatante des solennités du centenaire. Deux cardinaux, trois archevêques, douze évêques, beaucoup de prêtres, un grand nombre de notabilités littéraires ou politiques, plusieurs milliers de fidèles participèrent à cetto cérémonie grandiose. L'immense auditoire entendit avec recueillement, avec émotion, l'éloge de Louis Veuillot prononcé par l'un des premiers orateurs qui honorent aujourd'hui la chaire française, Mgr Touchet, évêque d'Orléans.

Louis Veuillot, rédacteur en chef de l'Univers, célébré par l'évêque d'Orléans, successeur de Mgr Dupanloup... pareil rapprochement ne donnerait-il pas quelque impression d'ironie ou de paradoxe ? Dès les premiers mots de son discours, Mgr Touchet aborde, bien en face, la délicate objection et, brièvement, fièrement, il la résout avec une singulière et généreuse noblesse dépensée. « Présentement, dit-il, Parisiset Montalembert, Pie et Falloux,

Dupanloup et Veuillot, serrés, nous en avions la confiance pieuse, dans le sein de Dieu qu'ils aimèrent ensemble, quoiqu'ils aient différé de méthode et de plénitude objective de foi en Le défendant, se consolent de leurs batailles d'un jour par la contemplation fraternelle de la même indéfectible Beauté, dans la même indéfectible paix. Pourquoi donc ne pas établir le centenaire qui nous assemble sur quelque cime de sérénité ? Pourquoi ma présence ici, ma présence à moi, obligé à de particuliers respects de tous côtés, ne signifierait-elle pas : Paix, paix à d'augustes mémoires? Il ne tiendra pas à mes désirs que les conflits lointains n'aient aucun écho devant cet autel. Silence à ce qui diviserait ! Contemplons avec fierté l'abîme des dons de Dieu rompu au-dessus de notre Eglise, en ces temps féconds, pour l'illustrer ; et supplions le Maître des choses de renouveler les anciennes merveilles de sa munificence; car nous, venus après eux, nous ne valons pas nos pères. Admirons nos grands morts, sans esprit de contention, chacun à sa place, chacun en son ordre : ils servirent bien... » Aucun catholique d'aujourd'hui, pourvu qu'il possède quelque hauteur d'âme, ne refusera sa loyale adhésion au noble langage de Mgr l'évêque d'Orléans. Dans l'œuvre et dans l'action des adversaires catholiques de Louis Veuillot, il y eut assez d'illustres services rendus à la sainte Eglise pour que nous, fils de l'Eglise, sachions taire les erreurs que ces hommes ont commises et honorer leur mémoire avec gratitude et avec respect. Certes, nous louerons particulièrement Louis

Veuillot d'avoir professé la pure doctrine avec une plénitude objective plus entière, d'avoir revendiqué, avec une énergie superbe, le droit supérieur qui n'appartient qu'à la vérité ; mais, en lui rendant ce juste hommage, nous ne nous permettrons pas de traiter sans égards les adversaires catholiques contre lesquels il a eu raison. La glorification de Louis Veuillot n'aura pas eu le caractère d'une revanche posthume, destinée à humilier d'autres mémoires.

La partie du discours de Mgr Touchet qui se rapporte le moins directement aux grands problèmes que rappelle le nom de Louis Veuillot est, du moins, toute pleine de saveur, d'originalité, de pittoresque. Quelle put être l'influence du terroir Orléanais et du milieu Orléanais sur la formation du tempérament intellectuel, du caractère moral de Louis Veuillot ? L'orateur est en mesure de connaître les tendances distinctives de l'âme orléanaise, puisque l'orateur n'est autre que l'évêque d'Orléans.

Vient ensuite un tableau sobre, délicat, mais saisissant, de la conversion religieuse de Louis Veuillot, dans la ville même des martyrs et des Papes, aux pieds du P. Rosaven. « Après un suprême combat, cruel et bref, en une de ces minutes qui décident de la vie, Veuillot se déclara vaincu. Il prit son parti... Et ce fut à jamais... »

Tout le reste du discours est employé à dépeindre les combats, les colères, les enthousiasmes, les douleurs de la carrière de Louis Veuillot, devenu bonus miles Christi Jesu, le bon, le brave et le loyal soldat du Christ Jésus. Le fragment le plus éloquent

est celui où Mgr Touchet met en scène le nouveau converti qui ne peut et ne veut pas garder sa foi religieuse comme un trésor intime et caché, mais, au contraire, entend lutter pour elle avec l'arme redoutable que Dieu lui a donnée. « Le soldat du Christ remplit une fonction de défense et d'attaque. 11 couvre Dieu, Notre-Seigneur, l'Église, doctrine, histoire, institutions, hiérarchie. Tout ce qui blesse ces réalités saintes lui est une injure personnelle, qu'il sent comme un plomb, comme une lame dans sa chair, et, se retournant sous la morsure, il fait tête. » Dans le texte imprimé du discours, les pages consacrées au développement de cette pensée principale sont des pages émouvantes et fortes. Mais les paroles réellement prononcées à Montmartre, le 25 novembre, furent d'une tout autre vigueur que le texte imprimé d'avance. Lorsque l'évêque d'Orléans traduisit les colères de Veuillot, ses justes et terribles indignations contre les maîtres d'erreur eî d'impiété, lorsqu'il montra le bon chevalier du Chris! bravant l'injure et la menace, faisant face à tous les adversaires, rendant coup pour coup, mettant au service du droit la force d'une ironie vengeresse ou d'une dialectique étincelante, Mgr Touchet parla luimême avec une flamme d'enthousiasme, avec un élan passionné d'admiration, avec un jaillissement d'émotion communicative qui n'appartiennent qu'au don divin de l'orateur.

A plus d'une reprise, dans son discours, l'évêque d'Orléans cita les remarquables paroles du Bref

adressé par Pie X à M. François Veuillot, en date du 22 octobre, à l'occasion du centenaire de Louis Veuillot et de la publication du dernier volume de son histoire. Après avoir loué, chez Louis Veuillot, la foi, le désintéressement et le zèle, les luttes valeureuses contre l'irréligion, contre le libéralisme, contre le gallicanisme, Pie X conclut : « L'ensemble de sa carrière illustre est digne d'être présenté comme modèle à ceux qui luttent pour l'Eglise et les causes saintes et qui sont sujets aux mêmes contradictions, aux mêmes déchaînements de la passion. » Mgr Touchet, faisant écho à la parole pontificale, termine son discours par une énumération oratoire des grands exemples légués par Louis Veuillot, et ajoute après chacun d'entre eux: « Qu'il soit imité! »

Le centenaire de Louis Veuillot aura été fécond en résultats si beaucoup de catholiques, s'insurgeant contre les idoles du jour, imitent plus complètement les exemples du glorieux lutteur que Pie X leur propose pour modèle; imitent son amour du Saint- Siège et son ardent « loyalisme » envers l'Église; imitent son énergie méritoire à poursuivre, « sans trêve ni merci », selon les expressions du Souverain Pontife, « l'erreur qui s'étale au grand jour et l'erreur qui serpente dans l'ombre ». Cette fière intransigeance de principes dans la défense et l'affirmation de la vérité constitue le meilleur titre de gloire de Louis Veuillot. « Il comprit, déclare Pie X, que la force des sociétés est dans la reconnaissance pleine et entière de la royauté sociale de Notre- Seigneur et dans V acceptation sans réserve de la suprématie

doctrinale de son Eglise. Avec quelle âme droite et fière, avec quel cœur indomptable il fit entendre, sur ces questions fondamentales, les proclamations les plus courageuses, confessant sans hésitation et sans atténuation la vérité catholique, ne voulant jamais distinguer entre les droits que le monde moderne admet et ceux qu'il prétend proscrire! Avec quelle généreuse franchise il sut démasquer les théories libérales, aux déductions si funestes, dans les sophismes dissimulés sous le nom de liberté! »

Le meilleur hommage qu'on puisse rendre à la mémoire d'un militant comme Veuillot est de chercher dans son enseignement et son exemple des forces nouvelles pour aimer ce que lui-même a aimé, pour servir les causes sacrées qui lui furent chères, pour travailler et combattre par amour de la vérité divine et par passion du droit.

5 janvier 1913.

Sur la tombe du R. P. Vincent de Paul Bailly, on devrait inscrire la même épitaphe que sur la tombe de Louis Veuillot : J'ai cru, je vois. Le P. Vincent de Paul a été, vraiment et par-dessus tout, homme de foi; il a possédé cette foi robuste, ardente, entreprenante, que rien n'intimide ni ne décourage et qui, selon la promesse de l'Évangile, peut transporter les montagnes.

Le nom de son père, M. Bailly, président de la Société des Bonnes Études, demeure associé au souvenir de deux fécondes initiatives d'apostolat religieux, au temps de la Monarchie de juillet: fondation des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, fondation du journal la Tribune catholique, qui allait devenir l'Univers. Le nom du P. Vincent de Paul rappellera deux autres initiatives d'apostolat, dont la France catholique est redevable aux RR. PP. Augustins de l'Assomption et qui comptent parmi les manifestations les plus puissantes, les plus caractéristiques,

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