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Mort à Paris, le 2 décembre

les plus originales du mouvement religieux depuis quarante années : organisation des grands pèlerinages nationaux de pénitence à Lourdes, La Salette, Rome, Jérusalem, par l'œuvre de Notre-Dame de Salut ; création d'une presse catholique à grande diffusion populaire, par le Pèlerin, la Croix et les multiples publications annexes ou affiliées.

iWoir fait rentrer dans les mœurs l'institution des pèlerinages, que nos grands-pères considéraient comme un archaïsme à jamais passé de mode, c'est la providentielle récompense d'une audace qui fut méritoire. Néanmoins, le succès de la Bonne Presse paraîtra encore plus paradoxal, encore plus déconcertant à quiconque ne juge que d'après les courtes vues de la prudence humaine.

Lorsque le P. Vincent de Paul fondait le Pèlerin hebdomadaire sans un sou de capital, et la Croix quotidienne avec un trésor de 2.000 francs; lorsqu'il composait l'illustration du Pèlerin avec des clichés de fortune, achetés à vil prix chez des revendeurs; lorsqu'il rédigeait les dernières nouvelles de la Croix, journal du soir, au moyen de découpures des journaux du matin, qui donc aurait prédit un avenir quelconque à ces deux pauvres petites feuilles de sacristie? Le P. Vincent de Paul n'ignorait pas, il est vrai, la technique du journalisme, l'art de piquer la curiosité du lecteur, de tenir en éveil l'attention et l'intérêt, de présenter les nouvelles sous la forme réduite que le peuple comprend davantage, de répondre aux préoccupations du public spécial que l'on veut atteindre. Mais que peut la meilleure technique

pour faire vivre un journal sans capitaux considérables, sans annonces financières, sans moyens puissants d'information, de propagande et de publicité ? Humainement parlant, l'échec du Pèlerin et de la Croix était inévitable.

Cependant, malgré toutes les vraisemblances, l'œuvre durait, gagnait de l'influence et du terrain, perfectionnait son outillage, devenait une force avec laquelle chacun dut compter. Aujourd'hui, la Bonne Presse publie un ensemble de grands périodiques qui figurent parmi les plus répandus de toute la presse française, et notamment la Croix du Dimanche dont le tirage est de 520.000 exemplaires.

C'est que le P. Vincent de Paul, avec sa foi du moyen âge, n'avait reculé devant aucun obstacle, avait toujours gardé la certitude que les fonds de la Providence ne lui manqueraient pas aux heures décisives, et que la toute-puissante main de Dieu n'abandonnerait jamais ceux qui priaient, qui avaient confiance et qui agissaient sans défaillir. Volontiers, il aurait fait sienne la maxime de saint Ignace : agir comme si le résultat dépendait entièrement de nous ; se confier à Dieu comme si le résultat ne dépendait aucunement des hommes, mais de Dieu seul. Un jour, le P. Vincent de Paul demande à son supérieur général, le T. R. P. Picard, de nouveaux collaborateurs : la besogne devient accablante, le temps manque pour y suffire. Le P. Picard réplique : « De nouveaux collaborateurs ! je a en ai pas à vous donner. Mais je vais vous indiquer le moyen de trouver plus de temps et de fournir plus de travail pendant la journée :

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ajoutez, chaque matin, une heure à votre oraison. » Désormais, le P. Vincent de Paul se leva une heure plus tôt et doubla le temps de sa méditation quotidienne. C'est ainsi qu'il suppléa au défaut de personnel et put suffire aux surcharges de besogne. N'est-ce pas vraiment la foi qui transporte les montagnes ? Faut-il s'étonner que la divine Providence ait voulu, par un succès prodigieux, récompenser le travail et la prière du Moine-Ligueur qui n'avait pas douté ?

Moine-Ligueur ! C'est le mot de Waldeck Rousseau. Dans l'intention du légiste et du parlementaire, ce vocable écait un sarcasme dédaigneux. Mais pour ceux qui comprennent ce que fut la juste cause, l'œuvre salutaire de la Ligue française, de ses ligueurs et de ses moines, la formule perd tout sens odieux, elle garde une expressive clarté. Retenons le mot historique de Moine-Ligueur.

Avec sa foi indomptable, avec ses initiatives pleines d'audace, avec sa crânerie joyeuse et un peu provocante, l'ancien aumônier des Zouaves pontificaux, l'ancien aumônier de l'armée de Metz et des prisonniers de Mayence, le prêcheur de la croisade des pèlerinages nationaux, le guide et l'initiateur de la redoutable campagne de presse dirigée en 1 895 contre la taxe d'abonnement était, sans conteste possible, un Moine-Ligueur. Il affrontait allègrement les préjugés à la mode, bravant les outrages de l'ennemi, les railleries des sceptiques, le hochement de tête des gens sages. Les professionnels de la temporisation et du concessionnisme redoutaient ses inspirations

militantes, ses appels à la guerre sainte : et lui ne se préoccupait nullement de calmer leur émoi ; peut-être même, lorsque les timides lui reprochaient avec aigreur de tout compromettre par son énergie à dire la vérité, le Moine-Ligueur laissait-il échapper un sourire de satisfaction, comme en présence d'un encouragement, tandis que, d'un geste malicieux, il taquinait sa longue barbe, toute blanche et ondoyante.

Sa politique était celle des ligueurs : affirmation catholique, résistance catholique, respect filial du Vicaire de Jésus-Christ. L'emblème de cette politique fut Pimage du Sauveur crucifié, figurant au titre du journal. Quelques catholiques s'émurent d'une telle hardiesse comme d'une profanation : ils intervinrent auprès du cardinal Guibert ; celui-ci marqua un désir et le P. Vincent de Paul obtempéra par obéissance : le crucifix disparut du titre de la Croix. Mais les désabonnements arrivèrent alors si nombreux que le cardinal ne voulut pas prolonger l'épreuve en retirant ainsi au journal l'emblème sacré qui caractérisait son esprit et son programme. Le crucifix reparut en place d'honneur, et les abonnés revinrent plus nombreux : c'était pour le journal des Moines-Ligueurs un gage et un symbole de victoire. In hoc signo vinces.

Le signe de la croix devait s'imprimer d'une manière plus profonde sur l'œuvre du P. Vincent de Paul quand l'obéissance imposa aux Moines-Ligueurs d'abandonner à d'autres lutteurs le journal qu'ils avaient eux-mêmes fait prospérer au prix de tant de

sacrifices, et qui, en 1900, était devenu, grâce à eux, le plus puissant organe de l'opinion catholique. Waldeck-Rousseau déclarait au Vatican que les Assomptionnistes allaient, par leurs polémiques, attirer la foudre sur toutes les congrégations, et que l'orage, au contraire, serait conjuré si le P. Vincent de Paul et ses confrères abandonnaient la rédaction du journal la Croix. Léon Xi II et le cardinal Rampolla, ne pouvant croire à une mauvaise foi comme celle dont Waldeck-Rousseau allait bientôt donner la preuve au sujet des congrégations, jugèrent que le moindre mal était de sacrifier un corps d'élite plutôt que d'exposer toute l'armée à une destruction complète. Le P. Vincent de Paul et les Assomptionnistes reçurent l'ordre de quitter la Croix. Par leur obéissance immédiate, silencieuse et digne, malgré les frémissements qui se produisirent alors dans l'opinion catholique, les Moines-Ligueurs montrèrent que leur attachement au Vicaire de Jésus-Christ était un amour fort comme la mort {.

Quelques années plus tard, la loi de Séparation manifestait l'existence d'une nombreuse élite catholique militante. Cette élite se montra résolue, dès les inventaires, à toutes les résistances, jusqu'à l'effusion du sang : et, quoique les catholiques n'aient accompli aucune des formalités prescrites par le législateur, les églises demeurèrent livrées au

1 Ferniettons-noiis de renvoyer à la brochure, Le P. Vincent de Paul Bailly (1832-1912), par E. Lacoste (Paris, Bonne Presse, 1914, in-8°) : pages attachantes autant que documentées, où l'on reconnaît un témoignage fraternel et filial.

culte catholique. La même élite militante de prêtres et de laïques, mettant à profit les circonstances nouvelles, donne aux œuvres d'apostolat une impulsion que Ton constate partout et qui nous fait assister à un véritable renouveau de zèle, de ferveur et de conquêtes populaires. Mais il n'est pas douteux que les pèlerinages nationaux, que la propagande méthodique de la Croix et des publications annexes avaient contribué, durant les vingt ou trente années précédentes, à constituer, à instruire, à discipliner cette élite militante qui pratique avec tant de cœur l'affirmation et la résistance catholique et qui ne rougit pas de r Evangile. N'est-il donc pas juste de reconnaître au R. P. Vincent de Paul Bailly quelque part d'influence et de mérite dans le grand mouvement de réorganisation religieuse dont nous sommes aujourd'hui les témoins ?

Nous avons cité Louis Veuillot en débutant, citons le, une fois encore, en terminant, car jamais cette strophe du grand polémiste ne s'appliqua plus parfaitement qu'au Moine-Ligueur qui, dans le journalisme contemporain, déploya « l'Etendard royal de la Sainte Croix » :

J'espère en Jésus. Sur la terre, Je n'ai pas rougi de sa foi.

Au dernier jour, devant son Père, Il ne rougira pas de moi.

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