CHAPITRE III Le R. P. Ambroise Matignon
20 avril 1913
Le mercredi 12 mars dernier, un long cortège funèbre se dirigeait de l'église Saint-Thomas-d'Aquin vers le cimetière Montparnasse. Le corbillard était celui des pauvres et, cependant, parmi les fidèles qui accompagnaient le défunt jusqu'à sa dernière demeure, beaucoup portaient les noms les plus connus, les plus honorés du monde aristocratique, du monde intellectuel, du monde des œuvres. La plupart des communautés religieuses encore subsistantes à Paris étaient représentées : notamment les trois communautés des Dames Auxiliatrices des âmes du Purgatoire. Le deuil était conduit par deux jeunes gens, petits-neveux du défunt, que suivaient immédiatement des prêtres, en grand nombre, qui, eux aussi, appartenaient à sa très proche famille.
Le cortège silencieux, où chacun priait, remonta le boulevard Raspail et passa en vue d'une ancienne chapelle de religieux maintenant déserte et confisquée : l'église du Gesu de la rue de Sèvres. Nous aurions tort, cependant, de dire que cette église soit
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tout à fait déserte : elle contient toujours la sépulture des PP. Olivaint, Ducoudray, Clerc, Caubertet de Bengy, prêtres de la Compagnie de Jésus, qui, le 24 et le 26 mai 1871, eurent le glorieux privilège de donner à la cause du Christ et de l'Eglise le témoignage de leur sang. Le défunt dont, le 12 mars dernier, on célébrait les funérailles, avait été le compagnon d'armes, à la résidence de la rue de Sèvres, des PP. Olivaint et Caubert. Après la Commune, c'est lui-même qui avait succédé au P. Olivaint comme supérieur du cette résidence. C'est lui encore qui, dans l'église du Gesu, avait longtemps groupé une assistance compacte autour de sa chaire, une nombreuse couronne de pénitents autour de son confessionnal. Puisque ses obsèques ne pouvaient avoir lieu au Gesu de la rue de Sèvres, il était juste que le cortège funèbre passât tout auprès, comme pour évoquer dans les âmes certains souvenirs sacrés qui ne doivent pas périr. A la mémoire de tout le bien surnaturel qui s'est accompli, de toutes les œuvres apostoliques qui ont prospéré, par la grâce de Dieu, dans l'église et la résidence de la rue de Sèvres, peu de noms demeurent plus étroitement associés que le nom du R. P. Ambroise Matignon 1.
Le ministère du P. Matignon à Paris, comme écrivain, prédicateur et confesseur, dura cinquantequatre années consécutives : de 1859 à 1913. Deux
1. Né à Cholet (Maine-et-Loire), le 4 février 1824; entré dans la Compagnie de Jésus, le 16 avril 1845; mort à Paris, le 10 mars 1913.
fois, le P. Matignon fut supérieur de la maison de la rue de Sèvres : de 1871 à 1874, puis de 1889 à 1898. Par trois fqjs il fut expulsé de cette résidence : d'abord, en 1871, durant la Commune; puis, le 30 juin 1880, en exécution des décrets du 29 mars; une troisième fois, le 30 septembre 1901, en vertu de la loi Waldeck-Piousseau sur les congrégations. Lors des décrets de 1880, c'était une expulsion brutale : le P. Matignon fut chassé de son domicile par les commissaires crocheteurs Clément et Dulac; il sortit dans la rue, appuyé au bras d'un éloquent défenseur des saintes causes qu'il aimait, Charles Chesnelong. Mais, peu d'années plus tard, le P. Matignon, retrouvait sa chère communauté religieuse pleinement reconstituée à la rue de Sèvres. Lors de la loi de 1901, au contraire, le départ des Pères ne fut accompagné d'aucune violence extérieure, ne fut entouré d'aucun décor théâtral. Mais, cette fois, la proscription législative devait être plus efficace et plus durable. Pour le P. Matignon, ce sera le départ définitif: ce sera, jusqu'à la mort, l'existence des religieux dispersés.
Dans les pages qui vont suivre, nous n'avons nullement l'intention de décrire chacun des aspects de la physionomie morale et religieuse du P. Matignon, ni chacun des ministères par lesquels il exerça une influence manifestement si profonde et si considérable. Nous ne parlerons pas de son rôle de direction auprès des Pères de famille de la Réunion de la rue de Sèvres, poste où il succéda au P. Félix, ni auprès des Dames Enfants de Marie du Sacré-Cœur, poste
où il succéda aux PP. de Ravignan et de Ponlevoy1.
C'est le P. Matignon dans son rôle public, comme écrivain et comme conférencier, c'est son œuvre doctrinale, que nous voudrions faire connaître ou, du moins, rappeler. On nous permettra de nous attacher de préférence aux articles qu'il publia dans notre Pievue. De 1859, en effet, à 1871, c'est-à-dire depuis son arrivée à Paris jusqu'au moment où il devint supérieur à la rue de Sèvres, le P. Matignon fut l'un des principaux rédacteurs des Etudes : l'un de ceux dont la collaboration attira davantage l'attention du monde intellectuel et porta les plus utiles lumières sur divers problèmes contemporains, particulièrement délicats.
Énumérons, d'abord, les onze articles des Etudes consacrés par le P. Matignon à un sujet qui, pour plus d'un motif, était cher à son cœur: les Doctrines de la Compagnie de Jésus sur la liberté.
Un premier article, en 1864, traite de la controverse
1. Nous pouvons maintenant annoncer la publication prochaine de deux volumes d'Œuvres spirituelles du P. Matignon, réunies avec un soin pieux par le R. P. Charles Renard, qui fera précéder ce recueil d'une notice biographique dont nous avons eu déjà connaissance et dont nous attestons le grand intérêt pour l'histoire contemporaine non moins que pour l'édification.
protestante etbaïaniste. Deuxarticles, en 1864 et 1865, traitent de la question moliniste. Deux articles, en 1865, sont consacrés aux luttes contre le jansénisme. Deux articles, en 1866, exposent les contradictions que souleva le probabilisme. Deux articles, également de 1866, développent la théorie du droit naturel et de la société civile d'après Suarez. Enfin, deux articles, datant de 1867, traitent du mennaisianisme et des autres systèmes traditionalistes*.
La conclusion de ce vaste travail est manifestement la suivante. On représente partout la Compagnie de Jésus comme essentiellement favorable aux doctrines de despotisme, comme systématiquement contraire au juste exercice de la raison et de la liberté humaines. Or, depuis le seizième jusqu'au dix-neuvième siècle, dans toutes les controverses même entre catholiques — controverses de théologie dogmatique, de théologie morale, de philosophie, de droit naturel et social — les docteurs de la Compagnie de Jésus n'ont pas cessé de défendre, et souvent avec des risques graves pour leur Ordre, les doctrines les plus nettement favorables à la raison et à la liberté ; ils ont constamment sauvegardé, sans préjudice des droits souverains du Créateur, l'aptitude naturelle de notre intelligence à connaître le vrai et de notre libre volonté à opter pour le bien ; toujours, ils ont fermement soutenu que
1. Etudes, t. XI, p. 314-340 et 571-597; t. XII, p. 63-86; t. XIII, p. 277-300; t. XIV, p. 5-26; t. XV, p 188-210; t. XVI, p. 1-22 et 289-315 ; t. XVII, p. 1-24; t. XVIII, p. 14-40 et 4S1-505.
pareille position s'accordait avec chacun des principes de Tordre moral et de la vérité catholique. Telle est, contrairement au préjugé vulgaire, la tradition doctrinale des Jésuites; tel demeure, en face des erreurs changeantes, l'esprit dont ils s'inspirent.
Mais telle fut surtout la préoccupation dominante du P. Matignon lui-même dans les nombreux travaux qu'il publia pour la défense de l'Église catholique.
Ses deux premiers articles dans les Études datent de 1859, et ils ont pour titre : le Surnaturel en face du Rationalisme contemporain1 . Ils font partie d'un ouvrage qui allait être édité en 1861, réédité en 1863, et qui était consacré tout entier à la Question du Surnaturel. Or, l'idée que le P. Matignon met ici en relief est précisément que le surnaturel, loin d'être démontré impossible, loin de répugner à la raison humaine, s'adapte à la nature, perfectionne cette nature, dont il dépasse pourtant les forces et les exigences. Bien plus, l'auteur constate l'harmonie qui existe entre les aspirations de l'âme humaine et les réponses divines de la Révélation surnaturelle : dans ce fait, il découvre, non pas « une preuve absolue et invincible » de la vérité du christianisme, « mais bien une preuve de sentiment et une indication providentielle de la vérité ». Quant à la démonstration certaine et concluante de la crédibilité de notre religion, c'est uniquement dans les critères objectifs que le P. Matignon prétend la trouver, « dans le
1. Études, t. IX, p. 1-55 et 321-361 . Cf. t. X, p. 127, 128.
grand fait extérieur que Dieu a mis sous nos yeux : Jésus-Christ... l'Eglise... » L'écrivain des Études explique très nettement cette pensée dans une note de 1864, à propos d'un volume du futur cardinal Dechamps. « Si j'insiste sur ce point, continue le P. Matignon, c'est qu'il importe beaucoup de ne pas établir un lien trop rigide entre Tordre naturel et l'ordre surnaturel. La gratuité de celui-ci en souffrirait, et, dès lors, nous ne reconnaîtrions plus son caractère. Pour que l'économie de la grâce conserve ses prérogatives, il faut qu'elle puisse se détacher, du moins absolument parlant, de tout cet ensemble de choses que Dieu lui a donné pour support et ne pas laisser après elle seulement une ruine ou une énigme inexplicable... »
Lorsque paraît la Lettre apostolique adressée par Pie IX à l'archevêque de Munich et portant condamnation des erreurs du docteur Frohschammer sur la fausse liberté de la science, le P. Matignon démontre avec maîtrise que ce document pontifical, qui réprouve si fortement les prétentions orgueilleuses et abusives du rationalisme, proclame non moins clairement la valeur et la compétence de la raison humaine dans le domaine qui lui est propre. L'article paru dans les Études de 1863 a pour titre : Les Droits et Les Limites de la Raison d'après S. S. Pie IX '. C'est, à la fois, l'exact et loyal commentaire de la lettre à l'archevêque de Munich et, pareillement, le commentaire anticipé de la doctrine des rapports