Études, t. XXV, p. 321-353 et
quand la Revue peut enfin reprendre sa publication après une interruption de treize mois, « depuis une année, la France a vu s'accumuler sur elle une somme de désastres et de douleurs dont aucune époque de son histoire ne fournirait d'exemples. A-t-elle enfin épuisé le calice; ou ce qui lui reste à boire sera-t-il le plus amer? On interroge, on discute, chacun cherche à tirer des pronostics, peutêtre à faire accepter sa prophétie. Vains efforts, nous sommes devant un inconnu qui défie tous les calculs et qu'aucune formule ne saurait dégager. ...L'heure de la réflexion sérieuse a sonné... Une œuvre immense s'impose comme indispensable et personne n'est exempt d'y apporter son concours ; on doit même dire que tous sont tenus de s'y employer avec une ardeur égale... Refaire aujourd'hui la France, voilà le besoin universellement senti. Au milieu de la divergence d'avis sur les mesures à prendre, le but n'en est pas moins clair, pas moins évident; toute tentative de restauration partielle serait impuissante ; c'est d'une régénération complète qu'il s'agit, si nous voulons demeurer encore une nation et avoir encore une patrie. »
Au lendemain des tragiques humiliations de la défaite, s'affirme un renouveau du sentiment religieux, de la ferveur chrétienne, de l'apostolat catholique. En même temps, l'effroi causé par les saturnales révolutionnaires détermine, dans une portion considérable du peuple français, un retour instinctif aux principes d'ordre, aux idées conservatrices, au respect des autorités sociales. Comment tirer parti
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de ces tendances heureuses de l'opinion; quel but assigner aux efforts, pour que ce mouvement ne demeure pas stérile et pour qu'un grand travail de réorganisation catholique et française devienne la providentielle revanche des épreuves de la patrie mutilée ?
Plusieurs hommes distingués croient résoudre suffisamment le problème en concentrant leurs efforts et en dirigeant l'attention publique sur des réformes désirables mais nécessairement partielles, incomplètes. Les uns parlent d'une organisation nouvelle et meilleure de notre gouvernement politique; les autres, d'une organisation nouvelle et meilleure de nos forces militaires; les autres, d'une organisation nouvelle et meilleure de notre enseignement public. Les uns et les autres ont raison de travailler, chacun dans son domaine, à une œuvre aussi justifiée, aussi importante, voire aussi nécessaire. Mais les uns et les autres auraient tort s'ils ne comprenaient pas qu'un travail plus profond de régénération morale et religieuse doit constamment se juxtaposer à tout le reste, pour féconder tout le reste et remédier au mal dans ses causes intimes, générales et permanentes. Or, la famille étant l'organisme primordial de la société humaine, la désorganisation de la famille se manifestant à la racine même de toutes les désorganisations politiques, de tous les désordres sociaux, le travail de régénération morale» et religieuse de la société française devra tendre principalement à réorganiser la famille française. Il faudra donc, dans les lois et dans les mœurs, corriger les
erreurs commises, restaurer l'institution sacrée de la famille sur ses bases naturelles, traditionnelles, chrétiennes.
Avec la lucidité d'expression dont il a le secret, le P. Matignon dresse le programme des revendications catholiques pour la défense de la famille française contre les lois et les mœurs de la société contemporaine, issue de la Révolution. Le mariage des chrétiens est un acte religieux et sacramentel : or, au lieu de sanctionner cet acte sacramentel, la législation révolutionnaire et napoléonienne n'admet qu'un contrat purement civil, distinct et indépendant du mariage religieux, quelquefois même incompatible avec lui. En 1871, le P. Matignon blâmait à bon droit le mariage civil, mais il n'avait pas encore besoin de protester contre la loi du divorce. — Une garantie précieuse de la société familiale, continuait le P. Matignon, est la situation reconnue à l'épouse et à la mère, la protection légalement accordée à la faiblesse de la femme : or, depuis 1791, la loi française ignore le délit de séduction et interdit la recherche de la paternité. Pareil état de choses est un encouragement officiel au dévergondage des mœurs. Le désordre deviendra même si grave, nous permettrons-nous d'ajouter, que le législateur radical de 1910 jugera nécessaire de corriger, en quelque mesure, l'aberration des législateurs de la Constituante et instituera la reconnaissance judiciaire de la paternité naturelle. — Après avoir montré le dommage causé à la famille française
par la sécularisation légale du mariage et par la suppression de toute pénalité contre la séduction, l'écrivain des Études s'attaque à la législation révolutionnaire et napoléonienne du partage égal et obligatoire des successions : il montre que l'absence de liberté testamentaire désarme l'autorité paternelle, rend difficile la constitution d'un foyer stable, porte un grave préjudice à l'unité, à la perpétuité, à la moralité de la famille. L'influence des idées de Le Play, visible et avouée dans tout ce travail du P. Matignon, n'est nulle part plus accusée que dans les fortes pages consacrées au régime successoral. — L'auteur traite ensuite du repos et de la sanctification du dimanche au point de vue de la vie de famille et, plus spécialement, de la vie de famille dans les milieux ouvriers. — La dernière réforme que revendique le P. Matignon pour le relèvement de la famille française tient aux mœurs beaucoup plus qu'aux, lois. Il faut réagir contre les habitudes qui tendraient à diminuer l'autorité paternelle, à faire oublier dans la famille les distances nécessaires, à introduire une mensongère égalité là où la nature prescrit la subordination et la hiérarchie. L'autorité paternelle doit s'affirmer, elle doit se faire obéir et respecter, elle doit sévir quand il le faut. Tel est l'ordre voulu de Dieu; et, pour contribuer efficacement à la régénération morale du pays, pour atteindre sa destinée providentielle, la famille catholique et française doit respecter, d'abord, le pouvoir légitime qui représente, au foyer, l'autorité même du Créateur.
De la société familiale, le P. Matignon rapproche à bon droit la société communale, qui est le cadre où s'exerce immédiatement et normalement l'activité de la famille. L'auteur étudie de préférence les questions relatives aux communes rurales. Comment obvier à l'émigration des campagnards vers les grandes villes? Comment remédier à la démoralisation des campagnes ? Double problème d'une haute gravité pour la régénération morale de la France. L'auteur montre ce qu'il faut demander aux lois et ce qu'il faut demander aux mœurs. Viennent ensuite des pages d'une perspicacité, d'une pénétration presque divinatoires : elles donnent, à la date de novembre 1871, des réponses parfaitement claires et judicieuses à plusieurs questions qui se posaient alors sous des formes nouvelles, questions qui devaient être discutées en tous sens pendant les quarante années suivantes, questions sur lesquelles on n'a guère trouvé, croyons-nous, de meilleurs principes de solution que les principes lumineusement exposés par le P. Matignon, au lendemain même de la Guerre et de la Commune. A propos du service militaire, qui va devenir universel et obligatoire, l'auteur traite de la moralisation de la vie de caserne et de ce que l'on nommera plus tard : le rôle social de V officier. A propos de l'enseignement public, le P. Matignon inculque ce principe fondamental : « Non, il ne faut point que le pouvoir civil se fasse professeur, ni surtout qu'il oblige à suivre ses leçons. L'instituteur, même lorsqu'il est rétribué par la municipalité, n'est point son représentant, ni l'homme de tel ou tel officier
civil. Il est le lieutenant des parents, le délégué et le mandataire des familles, qui se déchargent sur lui d'une de leurs fonctions les plus sérieuses. » Or, dans les communes rurales (en 1871), ia quasi-totalité des familles voulant que l'éducation des enfants soit religieuse, renseignement de l'école communale doit être franchement religieux, avec toutes les garanties que réclament les consciences chrétiennes. Lorsque l'initiative privée organise, en face de l'école officielle, une école libre, qui répond au désir légitime d'une fraction plus ou moins notable des familles de la commune, le P. Matignon revendique une distribution impartiale des subventions budgétaires entre les deux écoles : toujours en vertu de ce principe que la puissance publique a pour mission de seconder les familles dans leur rôle éducateur, et non pas d'imposer ou de favoriser, avec l'argent de tous les contribuables, les conceptions pédagogiques de quelques-uns d'entre eux. A propos de la formation morale de la jeunesse durant les années qui s'écoulent entre la sortie de l'école et le départ pour la caserne, le P. Matignon traite de l'enseignement postscclaire et de l'organisation de réjouissances honnêtes et familiales au village. Enfin, pour que la commune reprenne une vie et une activité qui lui soient propres, l'écrivain des Etudes propose, recommande l'élargissement des libertés municipales, en réaction contre la centralisation jacobine et napoléonienne. Il ajoute que le respect mutuel et la collaboration des autorités sociales, le bon accord entre l'église et la mairie seront nécessaires pour que la commune
reconstituée procure vraiment à la famille française une atmosphère salubre, et pour que la régénération morale de la famille et de la commune apporte une garantie puissante et permanente à la restauration de la patrie.
Nous ne nous repentons pas d'avoir analysé avec tant de détails les deux articles du P. Matignon sur la Régénération morale de la France. On y trouve exprimées les idées de l'auteur sur tout un ensemble de questions contemporaines. Après les humiliations tragiques de l'Année terrible, alors que tant de dévouements généreux s'offraient au grand travail de réorganisation religieuse et nationale, le P. Matignon indiqua, en termes lumineux, au public catholique instruit, quelques-unes des orientations les plus bienfaisantes et la plupart des réformes nécessaires. Il fut le bon semeur qui, sur le terroir paternel, jette à pleines mains la semence des idées fécondes.
Aux mêmes préoccupations que les articles sur la Régénération morale de la France, on doit rattacher les Conférences prêchées par le P. Matignon à Notre- Dame de Paris et au Gesu de la rue de Sèvres.
Dans la chaire de Notre-Dame, il prend pour sujet, durant l'Avent de 1872, Jésus-Christ et la trance; puis, durant l'Avent de 1873, et celui de 1874, Jésus- Christ et les Unités sociales.
A la Réunion des Pères de famille, auGesu de la rue de Sèvres, le P. Matignon traite successivement de la Paternité chrétienne et des Familles bibliques. Les quarante-huit Conférences sur la Paternité chrétienne forment quatre volumes, parus entre 1870 et 1879. Les quatre-vingts Conférences sur les Familles bibliques forment six volumes, parus entre 1883 et 1895*.
Le même enseignement doctrinal est exposé par le P. Matignon sous deux aspects différents. Dans la Paternité chrétienne, on trouve le développement théorique et méthodique des principes religieux qui concernent le mariage et la famille : Droits de Dieu sur la famille, Droits et devoirs de la famille et de l'État en matière d'éducation, Épreuves et joies de la famille, Devoirs mutuels des deux époux. Dans les Familles bibliques, ce sont les mêmes leçons qui reviennent, mais introduites au milieu d'un cadre historique et anecdotique, illustrées par les plus beaux et les plus touchants exemples de l'Ancien Testament et du Nouveau. Ce sont des tableaux véridiques, vivants, pleins de grâce et de fraîcheur : Familles patriarcales, Famille en Israël, Maison de David, Familles de Tobie et de Job, les Macchabées, enfin la perle du recueil : le délicieux volume sur la Sainte-Famille.
Chez le P. Matignon conférencier, comme chez le P. Matignon rédacteur aux Etudes, on admire un remarquable ensemble de qualités maîtresses : la façon personnelle et originale de concevoir le sujet,
i. Ces dix volumes in- 12 furent édités chez Delhomme et Briguet (Beauchesne successeur).
la clarté translucide de la pensée et du raisonnement, la touche discrète et pénétrante des sentiments délicats, l'heureux choix et la précision significative des formules qui s'imprimeront dans la mémoire. Tout naturellement, l'image et l'allégorie jouent un beaucoup plus grand rôle dans les conférences que dans les articles. Prenons, par exemple, à cet égard, la quatrième conférence sur la Paternité chrétienne, conférence consacrée aux moyens de procurer YUnité des idées dans la Famille*.
Dans cet entretien, le P. Matignon inculque aux pères de famille trois vérités pratiques : nécessité de donner à l'éducation des enfants une solide base religieuse; nécessité d'une constante sollicitude paternelle pour obvier ou remédier aux défaillances morales de l'enfant; nécessité de maintenir le jeune homme, déjà lancé dans la vie, en contact habituel avec la famille. Chacun des trois enseignements est développé dans une parabole ou une allégorie. Pour peindre la nécessité de donner une solide base religieuse à l'éducation, l'orateur décrit le3 procédés spéciaux de construction que Ton adopte quand on bâtit une maison sur le bord de la mer, ou bien, à plus forte raison, au milieu même des flots. Que de précautions sont alors jugées indispensables ! « Il faut un ciment particulier ; il faut une base plus large, plus affermie; on ne craindra point d'y rassembler et d'y sceller indivisiblement d'énormes quartiers de roche... Pères de famille qui m'écoutez, sachez bien
1, La Paternité chrétienne, t. I, 3§ édition. Paris, 1870, in-12, p. 91-
que l'édifice dont vous êtes les architectes ne doit pas seulement être exposé sur le rivage aux coups de vent qui arrivent des profondeurs de l'océan ; non, c'est au milieu même des flots en fureur qu'il doit rester debout, secoué, battu, immergé de toutes parts, devenu comme le point de mire où convergent tous les coups de la tempête. Si vous voulez que ses murailles tiennent bon, voyez quelles proportions il s'agit de leur donner et sur quels fondements il les faut asseoir. » L'image se poursuit avec une parfaite justesse dans chaque détail de l'application morale : « La partie la plus menacée maintenant, c'est précisément cette base qui porte tout le reste. Les grandes notions d'autorité, de devoir, de religion, de vertu sont comme les quatre pierres angulaires qui se rejoignent, se soudent l'une à l'autre pour la former. Dites-moi donc s'il en est une seule que ne cherchent pas à renverser les négations radicales de notre époque?... » Pour faire comprendre ensuite la nécessité d'une constante sollicitude paternelle, qui visite et qui panse chacune des blessures faites à l'âme de l'enfant, l'orateur tire parti d'une autre image non moins heureuse : l'image du vaisseau cuirassé qui rentre au port et qui y vient chercher les réparations dont il a besoin. « Après chaque voyage, après chaque combat, on visite avec soin toutes ses parties; si, dans la muraille, une fissure s'est déclarée, si l'armure d'airain paraît faiblir en quelque endroit, aussitôt l'avarie est réparée ; et l'on se garde bien d'attendre, avant d'y pourvoir, qu'il soit survenu un plus grand dommage ; et pourtant,
Messieurs, les risques que doit courir ce vaisseau ou cette frégate sont-ils à comparer avec ceux qui attendent le jeune homme sur une autre mer infiniment plus agitée, où les luttes sont mille fois plus terribles? Combien, par conséquent, n'est-il pas plus nécessaire de veiller sur tout accident et de réparer à temps ses moindres pertes!... » Enfin, pour inculquer la nécessité d'un contact habituel avec la famille, voici une allégorie pleine de poésie : « Ces arbres vigoureux qui nous charment par leur taille élancée et par leur épais ombrage, si vous voulez les transplanter sans péril, il faudra les tromper en quelque sorte, en transportant avec eux le sol où ils ont cru et dontils sont devenus comme inséparables. Cette terre leur est nécessaire parce qu'ils y plongent profondément et qu'ils y puisent toute leur vie. » L'arbre vigoureux, c'est le jeune homme. Le sol où doivent toujours plonger les racines de son cœur et de sa vie, c'est le milieu familial. Peut-on nier que cette méthode d'exposition du conférencier de la rue de Sèvres ajoute le charme littéraire du bien dire à la haute valeur de l'enseignement doctrinal?
Du point de vue des controverses actuelles sur la question scolaire, la treizième, la quatorzième, la quinzième et la seizième conférence de la Paternité chrétienne offrent un intérêt tout particulier. Enumérons leurs titres respectifs : La Famille etVEtat; De V Instruction obligatoire; Le Droit d'enseigner; L'Education sans Dieu { . On y trouve la solidité de
1. La Paternité chrétienne, t. II, 2« édition. Paris, 1878,in-12, p. 1-112.
principes, la vigueur philosophique, la lucidité de langage qui distinguent toujours les travaux du P. Matignon. Contre la thèse révolutionnaire et césarienne du droit supérieur de l'Etat en matière d'éducation et d'enseignement, c'est un magistral plaidoyer pour le droit divin de la famille chrétienne. C'est aussi un réquisitoire contre le principe faux et malfaisant de la neutralité, de toute neutralité religieuse, à l'école primaire, secondaire ou supérieure. ce Comment voulez-vous, nous dit le P. Matignon dans la seizième conférence, que la religion se désintéresse de l'histoire, qui raconte ses origines et ses développements, ses conquêtes et ses épreuves, ses luttes et ses triomphes ? La religion pourra-telle rester indifférente aux études littéraires, lorsque chaque livre est pour elle un ami ou un ennemi ; et que ceux mêmes qui peuvent paraître le plus indifférents se transforment, aux mains de l'enfance, en alliés ou en adversaires? Il n'est pas jusqu'aux notions les plus élémentaires d'histoire naturelle et de cosmographie qui n'impliquent bien souvent des questions de la plus haute importance au point de vue chrétien. Ici, comme en tout le reste, impossible de s'abstenir... » Quant à l'obligation scolaire, lorsqu'elle se confond, en droit ou en fait, avec l'obligation de l'école sans Dieu, le P. Matignon la stigmatise dans la quatorzième conférence. Nous ne résistons pas à la tentation de citer cette page vengeresse, qui prend une angoissante actualité à Pheure où notre Parlement de défense laïque va édicter de nouvelles rigueurs législatives — amende
et prison — contre les pères de famille catholiques devenus rebelles, par motif de conscience, à l'obligation scolaire :
Voilà, Messieurs, ce que dit la nature ; et, remarquez-le bien, elle parle plus haut que tous vos règlements; il n'est point de légalité qui puisse prévaloir contre elle. En vain, vous introduisez dans vos codes une obligation qui n'y a pas été inscrite jusqu'à ce jour; en vain, vous soumettriez les réfractaires à des pénalités plus ou moins considérables; dès que l'instruction à laquelle vous vouiez assujettir les enfants n'est pas saine; dès que le système que vous adoptez pour la répandre, ou que les hommes à qui vous confiez ce soin ne présentent pas de garanties, vous forcez tous les parents qui ont de la conscience à vous résister en face et à ne tenir aucun compte de vos injonctions. Que pourrez-vous ieur répondre quand ils viendront vous déclarer que l'innocence de leurs fils l'emporte à leurs yeux sur la science que vous vous proposez de leur offrir, et qu'ici comme toujours, il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes? Vous prononcerez des condamnations, vous frapperez de vos sentences les meilleurs citoyens; à la bonne heure! Nous entrerons alors dans la voie des persécutions ouvertes, et la guerre au catholicisme deviendra officielle. Mais, Messieurs, souvenez-vous que ces moyens violents n'ont jamais manqué de se retourner contre ceux qui les emploient; et que, dans la lutte contre Dieu, le dernier mot ne sera jamais à la force, mais bien à la conscience ^.
Le R. P. Matignon, après avoir joué, comme
1. La Paternité chrétienne, t. II, 2« édition. Paris, 1878, in-12, p. 43-44.
écrivain puis comme prédicateur, un rôle si considérable dans les controverses intellectuelles et dans le mouvement religieux de son époque, conserva jusqu'au bout l'amour des belles et saintes choses qui avaient rempli sa carrière apostolique. Directeur de conscience d'un grand nombre de prêtres et d'hommes du monde, il excellait toujours à comprendre et à pénétrer l'état d'esprit de chacun, à donner des réponses nettes et lucides, à encourager délicatement toute initiative utile et généreuse, à faire naître dans les âmes une impression de paix surnaturelle et de sérénité envahissante. Ses yeux d'octogénaire — presque de nonagénaire — lui refusaient leurs services : il demeurait, néanmoins, au courant des affaires religieuses, au courant du mouvement intellectuel, jugeant les hommes et les choses avec rectitude, avec bonté, avec une étonnante jeunesse et fraîcheur d'intelligence.
Nous serat-il permis d'ajouter que, dans les sympathies du P. Matignon, les Études gardaient une place privilégiée ? Il se faisait lire, à voix haute, chaque numéro de la Revue. Souvent, tel article, tel bulletin, telle chronique lui inspirait des réflexions intéressantes, judicieuses, que l'on recueillait avec les grands égards que méritait l'opinion d'un vétéran de cette valeur et de cette expérience : réflexions, du reste, toujours pleines de sympathie, toujours bienveillantes, encourageantes et cordiales — jusque pour ses plus jeunes continuateurs. — La dernière de toutes les lectures que le P. Matignon ait pu entendre, au début de sa dernière maladie, fut, par
une suprême et affectueuse manifestation de sa bienveillance, la lecture de notre numéro du 20 février.
Le jeudi 6 mars, le P. Matignon, qui allait mourir quatre jours plus tard, célébra, une fois encore, la sainte messe. On avait beaucoup hésité, cependant, à le laisser faire. L'infirmier qui, depuis plusieurs années, lui prodiguait les services et les soins d'une affection vraiment filiale, l'avait dissuadé de monter à l'autel. De fait, le vénéré malade était devenu si faible qu'on pouvait craindre un accident grave. Le P. Matignon désarma son infirmier par un amical reproche dans lequel, sans y penser, il livra le secret de toute sa direction spirituelle et de tout son apostolat d'écrivain : « Il ne faut pas faire comme cela. Au lieu d'encourager, vous découragez... Il faut toujours encourager ! »