‹ Les Luttes présentes de l'Eglise (volume 2)Chapitre 34 sur 59 · Léon de la Brière · texte numérisé non relu

Léon de la Brière

réunion des anciens élèves du petit séminaire Notre- Da:ae-des-Champs : Paul Lerolle était Bidel au milieu de ses fauves!

De l'Hôtel de Ville, Paul Lerolle passa, en 1898, au Palais-Bourbon. Peu s'en fallut qu'il ne conquît, dès 1893, le mandat de député. Malheureusement, les élections de cette année-là eurent lieu le 20 août et le 3 septembre, et les villégiatures d'été furent la cause dune proportion anormale d'abstentions parmi les électeurs de la classe bourgeoise. Le VIIe arrondissement formait alors une seule circonscription électorale. Les conservateurs disposaient de la majorité dans les trois quartiers de Saint-Thomas-d'Aquin des Invalides et de l'École militaire; mais les républicains de gauche, radicaux et socialistes dominaient dans le quartier du Gros-Caillou, le plus populeux de tous, et dont l'aspect était, à cette époque, très différent dece qu'ilest aujourd'hui. PaulLerolle fit surtout campagne dans le quartier du Gros- Caillou, citadelle de son concurrent radical, le docteur Frébault. Ce dernier n'avait pas le don de la parole, mais son cocher excellait à évoquer, dans les réunions publiques, la Saint-Barthélémy, l'Inquisition et autres problèmes historiques, dont le rapport n'était pas moins direct avec l'élection d'un membre de la Chambre des députés. Paul Lerolle affirmait sans détour sa foi religieuse. « Est-ce que vous vous confessez? interrompit un drôle. — Sans doute, riposta crânement le conseiller municipal de l'Ecole militaire : je vous ai dit que je suis catholique; c'est donc que je me confesse et que je communie. »

Personne n'osa ricaner. Au scrutin, Paul Lerolle réunit, dans le quartier du Gros-Caillou, un nombre inattendu de suffrages, une minorité imposante. Un homme du peuple courut avertir Paul Lerolle et lui annoncer avec enthousiasme la victoire espérée : car les majorités certaines des trois quartiers conservateurs compenseraient indubitablement le faible avantage du docteur Frébault dans le quartier radical. Déjà le brave homme criait: « Vive Lerolle ! » C'était une illusion. Les résultas obtenus à Saint-Thomasd'Aquin, aux Invalides et à l'Ecole militaire ne furent pas ceux qu'on était en droit d'attendre: grâce aux absences trop nombreuses d'électeurs bourgeois, Paul Lerolle n'avait que des majorités peu considérables qui ne suffisaient pas à équilibrer les résultats du Gros-Caillou. Le docteur Frébault était donc élu. Autour de Paul Lerolle, il y eut un moment de silencieuse tristesse ; puis, l'ouvrier catholique qui avait d'abord annoncé la victoire laissa échapper cette remarque, d'une profonde justesse, au sujet des abstentionnistes: « Ah! ces genslà, ils ne souffrent pas comme nous! »

Quelques semaines après son échec électoral de 1893, Paul Lerolle reprit moralement l'avantage sur son adversaire en organisant, dans le VIP arrondissement, la réception triomphale des marins russes. Par désir du repos, par amour de l'économie, par crainte de la parole publique, le docteur Frébault s'était dérobé. Paul Lerolle conquit de la sorte les sympathies cordiales d'un bon nombre d'anciens électeurs du député radical. Ceux-ci témoignèrent

de leur gratitude sous une forme qui avait son charme. Pour ne pas heurter les sympathies politiques de Paul Lerolle, ces républicains consentirent eux-mêmes à inscrire sur les écussons, non pas R. F. (inscription dont vous connaissez le sens), mais bien F. R. (lisez : France et Russie). Paul Lerolle racontait avec humour cette aventure. Ajoutons qu'aux élections d'avril et de mai 1898, le précédent échec fut réparé ; Paul Lerolle emporta de haute lutte le mandat de député du septième : mandat qui lui fut renouvelé avec des majorités considérables en 1902, 1906 et 1910, avant et surtout après le sectionnement de l'arrondissement en deux circonscriptions électorales. Tous les titres les plus légitimes désignaient vraiment Paul Lerolle comme le représentant de cette zone parisienne à laquelle l'attachaient tant de liens de famille et d'intérêts, tant de services rendus et l'union loyalement contractée sur son nom entre tous les groupes catholiques, conservateurs et patriotes.

En 1898, le nouveau député du septième eut l'audace de pénétrer dans une réunion publique à laquelle le convoquaient les partisans de la revision du procès Dreyfus, qui s'intitulaient modestement les défenseurs du Droit, de la Lumière, de la Justice et de la Vérité. Paul Lerolle — c'était encore Bidel au milieu de ses fauves — vint leur apporter des paroles de raison, de bon sens et de patriotisme. Les défenseurs du Droit, de la Lumière, de la Justice et de la Vérité répondirent du mieux qu'ils purent: en d'autres termes, ils crièrent beaucoup, et l'un

d'entre eux asséna au courageux député un coup de canne plombée sur la tête. C'est avec la figure couverte de sang que Paul Lerolle, entraîné hors de la salle, fut reconduit à l'avenue de Villars.

Les plus nombreuses et les plus remarquables interventions de Paul Lerolle à la tribune parlementaire furent consacrées à la défense religieuse contre toutes les lois sectaires votées de 1898 à 1912. On doit rappeler, tout particulièrement, les brèves paroles, pleines de force et d'émotion, qu'il prononça le 1er février 1906, le jour même ou il venait d'être témoin de l'inoubliable Inventaire de Sainte-Glotilde. Il menaça les auteurs de la loi de Séparation des justes et invincibles résistances de la conscience catholique. Son dernier mot fut comme une prophétie, que l'histoire du lendemain allait vérifier à la lettre, et plus tôt même que Paul Lerolle ne le croyait alors : « Ce qui se passe en ce moment vous avertit, sans que j'aie à discuter le détail des faits, qu'il y a des limites que vous ne dépasserez pas ! » Les limites ne furent pas dépassées. Bien que les catholiques n'aient constitué aucune association cultuelle, on n'osa pas, sur ce point, appliquer la loi, et les églises demeurèrent livrées au culte.

L'un des discours de Paul Lerolle dont nous gardons, pour notre part, le plus fidèle souvenir, date du mardi 22 janvier 1901. Répliquant à Henri Brisson, l'orateur catholique défendait la cause des Congrégations religieuses. Avec des formules précises, avec des exemples topiques, avec son bel accent de

conviction ardente et grave, Paul Lerolle plaide en faveur de renseignement des collèges congréganistes, en faveur de la légitime propriété des Congrégations, porte un coup droit à la Congrégation non autorisée qu'est la franc-maçonnerie, et termine par une impressionnante adjuration au véritable auteur des proscriptions et des confiscations imminentes, Waldeck-Rousseau. Moins de trois ans plus tard le malheureux avouera, non sans épouvante, que ses continuateurs ont tiré de son œuvre des conséquences plus nombreuses, plus rapides, plus brutales que celles qu'il aurait lui-même prévues comme prochaines. Dès le 22 janvier 1901, Paul Lerolle l'avait prédit à Waldeck-Rousseau et lui avait, en langage d'honnête homme, signifié sa lourde responsabilité morale et historique : « Cédant à je ne sais quels incompréhensibles mobiles, vous avez préféré attiser ces haines et vous asservir à des passions sectaires. Vous essayerez peut-être un jour de vous libérer. Puissiez-vous y réussir ! Mais, je vous le dis tristement et en toute indépendance, ce que vous faites en ce moment, Monsieur le président du Conseil, est une mauvaise action. »

La dernière lutte parlementaire de Paul Lerolle fut livrée obscurément et persévéramment dans la commission de l'Enseignement, pour faire échec au projets de défense laïque. Chacune des propositions Doumergue, Briand, Buisson, Dessoye, Reinach, Bouffandeau, Thalamas, Ellen-Prévost se heurtait aux objections tenaces, méthodiques, aux amendements, aux contre-projets de la petite minorité guidée par

M. Groussau, et dont Paul Lerolle était l'un des adhérents les plus fidèles. Le 31 décembre 1910, Paul Lerolle nous disait avoir déjà rédigé, pour son compte, quinze amendements relatifs à la fréquentation scolaire. Jusqu'au bout, on lutta pied à pied, disputant à l'adversaire chaque pouce de terrain. Paul Lerolle devait mourir avant l'ouverture du grand débat public sur la défense laïque. Un autre député catholique de Paris a énergiquement pris part à cette discussion du printemps et de Tété dernier : cet autre député catholique est le fils de Paul Lerolle, l'héritier de son siège au Palais-Bourbon, l'héritier surtout de son noble dévouement à la cause religieuse.

En cet anniversaire de la mort du fidèle soldat de l'Eglise, nous ne croyons pas indiscret de trahir une conversation privée, qui remonte au 24 octobre 1910, et que nous avons notée le jour même. Les sentiments qu'exprime Paul Lerolle méritent, en effet, d'être proposés en exemple à tous ceux qui, comme lui, ont l'honneur de défendre la religion dans les luttes de la vie publique. « J'ai d'abord eu peine à comprendre, disait Paul Lerolle, pourquoi Pie X commandait la résistance à la loi de Séparation avant d'avoir accepté la tentative des associations canoniques et légales. Depuis, j'ai parfaitement compris la décision du Saint-Père, et je me rends compte de tout le bienfait qu'elle a produit. Mais, avant même d'avoir compris, j'ai toujours soutenu qu'il fallait obéir de bon cœur. 11 n'y a que l'unité, la discipline catholique qui puisse nous sauver. Je l'ai déclaré bien net à ceux qui murmuraient. Moi, je suis un entêté d'obéissance. »

5 août 1913.

Dans la matinée du dimanche 29 juin dernier, avait lieu, à l'École Sainte-Geneviève delà rue des Postes, sous la présidence du cardinal archevêque de Paris, une émouvante cérémonie d'adieux. La loi Waldeck- Rousseau contre les Congrégations avait eu pour premier effet, en Tannée 1901, de priver l'École Sainte-Geneviève des maîtres religieux qui s'y dévouaient à l'éducation intellectuelle et morale des futurs officiers, des futurs ingénieurs. La même loi Waldeck-Rousseau, dont les conséquences continuent de se développer avec une régularité implacable, détermine aujourd'hui l'expropriation de l'immeuble entier de la rue des Postes, confisqué à la Société civile qui l'avait acheté de ses deniers et qui l'occupait en vertu de titres légaux et authentiques. L'œuvre des prescripteurs et des spoliateurs est consommée. La vieille et célèbre École préparatoire de la rue des Postes va maintenant disparaître.

Les sentiments de douloureuse amertume, et, malgré tout, d'incoercible espérance, qui vibraient au fond des cœurs furent exprimés, le 29 juin, dans

un admirable langage, par M. le comte Albert de Mun, président du Conseil d'administration de cette même Société anonyme des Écoles préparatoires que les législateurs et les juges viennent de dépouiller de sa propriété légitime :

...Contraints par la force d'abandonner avec deslarmes ces lieux consacrés par de si grands souvenirs et sanctifiés par un demi-siècle de labeur patriotique, nous n'avons, pour répondre à nos accusateurs, qu'à montrer, commele sauveur du Capitole, les blessures par où notre sang a coulé pour la France.

Entre eux et nous, tôt ou tard, la conscience nationale, à qui nous en appelons, rendra l'arrêt que nous attendons sans trouble. Mais, si la dure loi des hommes peut nous chasser de cette chère demeure, si longtemps animée de l'intense activité d'une jeunesse impatiente de servir son pays et d'en gagner le droit par son travail, là s'arrête son empire. Maîtres, élèves, amis de la vieille école, en franchissant ses portes, emporteront avec eux le secretde sa force et l'aliment de sa vie. Ils iront, où Dieu les conduira^ répandre, de cette vie, des semences nouvelles . Car la foi, qui peut connaître la douleur des défaites, ignore la terreur des déroutes et la honte des capitulations.

On nous pardonnera d'évoquer ici les principaux souvenirs historiques de l'École Sainte-Geneviève, et, avant l'Ecole Sainte-Geneviève, de la résidence des Jésuites de la rue des Postes. Amis et adversaires en conviendront. La disparition d'un établissement religieux qui provoqua des sympathies et des hostilités si ardentes ne saurait passer inaperçue au public.

Résumer l'histoire de la rue des Postes depuis cent années, cest résumer, d'ailleurs, l'histoire de la Compagnie de Jésus à Paris durant la même période; c'est aussi résumer l'histoire changeante, quelquefois tragique, de la liberté religieuse dans notre pays au dix-neuvième siècle et au début du vingtième.

Lorsque l'Ordre régulier de la Compagnie de Jésus, supprimé en 1773 parle Bref de Clément XIV, Dominas ac Redemptor, fut rétabli dans tout l'univers catholique, en 1814, par la Bulle de Pie VII, SoUicitudo omnium Ecclesiarum, le premier asile où l'Institut renaissant put se reconstituer en France, sous la direction du P. Pierre Picot de Clorivière, fut précisément à Paris, dans l'ancien hôtel de Juigné, au numéro 18 de la rue des Postes.

Cette demeure était contiguë au troisième monastère delà Visitation, installé lui-même dans l'ancien couvent des Eudistes, aux numéros 20, 22 et 24 de la rue des Postes. Une religieuse du monastère, Mme Antoinette-Fortunée Sabatier, venait, grâce à un héritage de famille, de faire l'achat de l'hôtel de Juigné, dont les bâtiments permettraient, dans l'avenir, à la communauté des Visitàndines, de prendre les développements désirables. Dès que l'on eut appris, quelques mois après la chute de Napoléon, que le P. de Clorivière cherchait un immeuble pour y installer les premières recrues de la Compagnie

de Jésus restaurée, la supérieure du troisième monastère de la Visitation, Mme Marie-Régis de Montjoye, eut l'insigne charité de mettre gratuitement rhôtel de Juigné à la disposition des Pères. C'est ainsi que le numéro 18 de la rue des Postes abrita^ durant six années, de 1814 à 1820, la première résidence et le premier noviciat des Jésuites français de la nouvelle Compagnie de Jésus. Six années de paix et de recueillement, qui ne furent interrompues que par une brusque dispersion, en 1815, durant la période des Cent Jours. Six années d'efforts méritoires, dont le souvenir devait à bon droit se perpétuer comme celui de l'âge héroïque des réorganisations patientes et laborieuses.

Parmi les Jésuites français qui vécurent alors à la rue des Postes, on en comptait six qui avaient été membres de l'ancienne Compagnie de Jésus, antérieurement à la proscription parlementaire de 1762. Avec le P. de Clorivière lui-même, c'étaient les Pères Augustin de Barruel, Jean Billy, Jean-Baptiste de la Fontaine, André Pravaz et Louis Simpson. Quelques autres venaient de l'Empire de Russie, où la Compagnie de Jésus n'avait jamais été effectivement dissoute, et où le Saint-Siège avait, depuis plusieurs années déjà, confirmé canoniquement sa réorganisation : tel le P. Fidèle de Grivel, neveu de Mme de Montjoye. D'autres enfin appartenaient à cette Congrégation des Pères de la Foi, qui avait passé naguère pour une résurrection occulte de la Compagnie de Jésus et qui avait mérité, par son attachement au Pontife romain, les rigueurs du gouvernement impérial.

Les noms de plusieurs Pères de la Foi devenus Jésuites ont leur importance dans l'histoire des missions, des œuvres d'enseignement et des fondations religieuses en France durant le premier tiers du dixneuvième siècle. Citons, par exemple, les Pères Barat, Jennesseaux, Loriquet, Roger, Ronsin, Varin de Solmon. Anciens Jésuites de France, anciens Pères de Russie-Blanche, anciens Pères de la Foi se trouvèrent rassemblés avec des novices de la jeune génération, à l'hôtel de Juigné, pour constituer ensemble la nouvelle province française de la Compagnie de Jésus.

En 1818, le noviciat est transféré à Montrouge. La presse libérale et antireligieuse fera bienlôt à cette maison de formation une renommée légendaire dont l'invraisemblable succès prouvera que la crédulité humaine ne connaît pas de limites. Quant à l'hôtel de Juigné, il continue d'abriter, à défaut du noviciat, une communauté de prédicateurs et de confesseurs : mais non pas pour longtemps, car les Pères se trouvent en mesure, dès 1820, de restituer cet immeuble aux religieuses de la Visitation qui le leur avaient prêté avec une générosité si délicate. On ne soupçonnait pas alors que, vingt et un ans plus tard, les Jésuites reviendraient à leur première résidence et s'y installeraient définitivement : autant, du moins, qu'il leur est loisible de parler d'installation définitive.

Après avoir quitté l'hôtel de Juigné, la communauté des Pères passe une année au numéro 40 de la rue des Postes ; puis, abandonnant la montagne Sainte- Geneviève et se rapprochant des paroisses Saint- Sulpice, Saint- Germain -des -Prés, Saint-Thomas-

d'Aquin, va résider, de 1821 à 1830, au numéro 35 de la rue de Sèvres. En 1830, chassés de leur domicile par la Révolution de Juillet, les Jésuites de Paris doivent se disperser et ne plus paraître dans les rues qu'en costume laïque. Durant cette dispersion, qui dura trois années, le supérieur de la communauté, le P. Joseph Varin, demeure dans un logement de la rue de l'Arbalète, que lui fournissent les Dames Augustines du Saint-Cœur de Marie. Peu à peu, les inquiétudes s'apaisent : il devient possible aux Pères de reprendre, en commun, leur existence normale. Nous retrouvons la communauté, de 1833 à 1835, au numéro 9 de la rue Monsieur, et, de 1835 à 1841, au numéro 15 de la rue du Regard. Mais, en 1841, les Visitandines de la rue des Postes quittant Paris pour gagner Boulogne-sur-Mer, les Jésuites deviennent acquéreurs des immeubles précédemment occupés par le troisième monastère de la Visitation : l'ancien couvent des Eudistes avec l'ancien hôtel de Juigné. La résidence des Jésuites de Paris va donc être, comme aux premiers jours, « la maison de la rue des Postes »,

Cette maison religieuse ne tarde pas à conquérir une célébrité bruyante que ses propriétaires n'avaient aucunement souhaitée. Les Jésuites avaient retrouvé, dans Paris, comme prédicateurs, confesseurs, directeurs d'œuvres, une influence notable sur le public catholique. Le magnifique apostolat du P. de Ravignan à Notre-Dame donnait une sorte d'auréole à la

famille religieuse dont le saint et illustre conférencier était membre. D'autre part, les Jésuites passaient pour les inspirateurs de la campagne que dirigeaient alors avec éclat les catholiques français contre le monopole universitaire et en faveur de la liberté de renseignement. Les défenseurs du monopole résolurent de faire échec aux revendications catholiques par une diversion retentissante : et l'exemple du règne de Charles X démontrait que rien n était plus capable d'affoler l'opinion que l'évocation terrifiante de la légende des Jésuites. De 1842 à 1845, ce fut donc un concert assourdissant d'attaques, véritablement fantastiques, contre l'Ordre des Jésuites, et, en particulier, contre la communauté des Pères de la rue des Postes.

Tous les ténors se firent entendre, chacun selon ses talents : Villemain et Mignet sous la coupole de l'Institut, Quinet et Michelet au Collège de France, Cousin et Thiers au Parlement, Libri à la Revue des Deux Mondes, Cuvillier au Journal des Débats, Eugène Sue au Constitutionnel. A son tour, la Revue de Paris publiait un article intitulé La Maison de la rue des Postes, article qui égalait en extravagance les sottises colportées, dix ans plus tôt, sur le noviciat de Montrouge. La légende reprenait son empire et les têtes chaudes s'exaltaient.

Comment ne se seraient-elles pas exaltées quand les meneurs de l'opinion, ceux que la jeunesse libérale prenait au sérieux, perdaient à la fois le sens de la mesure et le sens du ridicule ? Michelet, qui habitait une maison de la rue des Postes, tout à côté

de la résidence des Jésuites, disait, par exemple, dans son cours du 26 mai 1843 :

Hier encore, je l'avoue, j'étais tout entier dans mon travail, enfermé entre Louis XI et Charles le Téméraire et fort occupé à les accorder... lorsque entendant à mes vitres ce grand vol de chauve-souris, il m'a bien fallu mettre à la fenêtre et regarder ce qui se passait.

Qu'ai-je vu ? Le néant qui prend possession du monde. . . et le monde qui se laisse faire, le monde qui s'en va flottant comme sur le radeau de la Méduse et qui ne veut plus ramer, qui délie, détruit le radeau, qui fait signe... à l'avenir ? à la voile de salut ?. . . Non ! Mais à l'abîme, au vide...

L'abîme murmure doucement : Venez à moi, que craignez-vous? Ne voyez-vous pas queye ne suis rien?

Et c'est parce que tu n'es rien, justement, que j'ai peur de toi. Ce que je crains, c'est ton néant...

Les jeunes auditeurs tiraient de cette apocalypse des conclusions plus tangibles. Le 28 décembre 1843, au moment où s'engageait un débat parlementaire au sujet de la liberté de l'enseignement, deux placards manuscrits, portant des menaces violentes et grotesques, furent affichés, dès l'aurore, sur la grande porte de l'immeuble de la rue des Postes.

A la même époque, le supérieur de la résidence, le P. Achille Guidée, reçut par la poste une autre communication, encore plus gracieuse, que nous allons transcrire ici d'après l'original :

A tous les êtres composant la Compagnie soi-disant de Jésus.

Vermine immonde, tu as reparu au milieu de cette nation régénérée par 1792.

Rentres [sic] au plutôt [sic] dans les repaires inconnus, dans les fanges croupissantes d'où tu as osé ressortir!

Sinon, la vraie France saura bien se résigner, si indigne que soit pour elle cette sale besogne, à t'écraser sous son pied.

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