CHAPITRE VI Les Relations avec le Vatican
Pourquoi la France doit les renouer.
Paris, 5 juillet 1917.
Depuis quelques mois, la cause du rétablissement des relations diplomatiques entre la France et le Vatican a réalisé des progrès appréciables, sans qu'aucun incident extérieur soit venu pourtant modifier les données du problème. Mais le bon sens public est à l'œuvre : c'est de quoi il faut nous réjouir.
Certaines évidences impérieuses de la nécessité politique pénètrent peu à peu diverses sphères officielles qui leur étaient naguère totalement inaccessibles. Des hommes politiques, appartenant même aux fractions avancées du parti régnant, constatent enfin le dommage que subit la France du fait de n'avoir pas de représentation diplomatique auprès du Saint-Siège. Ils découvrent l'utilité de première importance qu'aurait, pour nos intérêts nationaux dans le monde entier, un contact régulier et permanent avec la Papauté romaine.
De temps à autre, un de ces convertis, dont l'évolution atteste la droiture, le courage et le patriotisme, rend un témoignage public à sa conviction nouvelle. Il le fait généralement avec toute l'ardeur d'un néophyte et en paraissant à peine soupçonner
que les arguments dont il vient de pénétrer la valeur persuasive ont pu être déjà étudiés, approfondis même, depuis une douzaine d'années, par quelques personnes, au langage desquelles on n'aurait peutêtre pas eu tort de prêter une attention moins défiante. D'autres hommes politiques des mêmes partis de gauche et d'extrême gauche ne vont pas jusqu'à la conversion totale et avouée, mais accueillent, du moins, l'idée de renouer avec le Vatican comme une hypothèse intéressante, une éventualité sérieuse : éventualité encore problématique, mais dont la réalisation, malgré bien des obstacles, malgré bien des difficultés d'amour-propre, appartient au domaine des vraisemblances et, peut-être, des vraisemblances prochaines.
La question est abordée dans les milieux politiques, dans les couloirs des deux Chambres, dans l'une et l'autre commission parlementaire des Affaires
extérieures. Devant cette idée, on ne rugit plus, mais on écoute et on réfléchit. Au lieu d'opposer au projet la fin de non-recevoir absolue qu'ils lui opposèrent longtemps, la plupart des hommes politiques du parti au pouvoir en discutent maintenant l'opportunité, les avantages, les inconvénients, les chances de succès, les conséquences possibles, les modalités éventuelles d'exécution. Bref, le problème a conquis droit de cité parmi les questions ouvertes, et, dans le monde officiel, le nombre va grandissant de ceux qui veulent lui donner bientôt une solution affirmative. Indice non négligeable du progrès accompli. Voici que, plus ou moins discrètement, surgissent des
candidatures pour le poste futur d'ambassadeur ou de chargé d'affaires auprès du Vatican. Chaque candidat possède des amis dévoués qui prononcent opportunément son nom aux endroits favorables et qui vantent ses mérites dans le monde gouvernemental et aussi dans le monde ecclésiastique. Candidatures sérieuses de diplomates dignes de haute estime, anciens ou nouveaux dans la carrière, désignés par des titres parfaitement justifiables. Candidatures bizarres et inquiétantes de certains parlementaires que leur antécédents personnels, leur participation à la politique antireligieuse, ne sembleraient pas indiquer spécialement pour franchir, en mandataires officiels de la France, le seuil des palais apostoliques. Candidature récréative, enfin, de tel notable fils d'Israël, dont le nom appartient à l'histoire intérieure du régime actuel pour avoir été mêlé à quelques affaires un peu fâcheuses, et qui signe du nom d'un historien de l'antiquité hellénique dans certain grand quotidien conservateur du boulevard. Cette dernière candidature à l'ambassade auprès du Vatican souleva naguère une hilarité unanime parmi les députés de toutes nuances qui composent, au Palais-Bourbon, la commission des Affaires extérieures.
Toujours est-il que rien de tout cela n'arriverait si la reprise des relations avec Rome ne rentrait pas dans la zone des éventualités notoirement probables. Puisqu'il y a des candidats, on peut conjecturer qu'il y a une place correspondante en perspective. Nous enregistrons les signes des temps.
Le plaidoyer en faveur du rétablissement des rapports avec le Vatican qui, depuis le début de l'année 1917, a obtenu le plus grand retentissement dans le public de notre pays est, sans aucun doute, celui que M. Lazare Weiller, député de la Charente, juif d'origine et membre de la « gauche démocratique », adressa au Journal des Débats, le 27 et le 28 avril, et qui provoqua plusieurs communications diversement intéressantes, publiées ensuite par le même Journal des Débats et par d'autres organes de l'opinion française.
Le retentissement du plaidoyer de M. Lazare Weiller ne s'expliquerait évidemment pas par le caractère inédit des arguments, ni même par le talent spécial d'exposition avec lequel ils auraient été développés. Mais l'autorité réelle du travail se fonde sur la personnalité de l'auteur, personnalité influente et en vue, que toutes ses préoccupations antérieures inclinaient vers les solutions défavorables au Saint- Siège et qui défend à présent la reprise des négociations avec Rome sur le ton d'une conviction loyale, ardente et impétueuse.
Ce sont plusieurs séjours à l'étranger, notamment en Suisse, durant la guerre, qui ont éclairé la conscience politique de M. Lazare Weiller. Il a pu, personnellement, « observer la prodigieuse et ténébreuse activité des Allemands à Berne, à Zurich, à Lugano ». Il a vu combien l'Allemagne savait ménager et tentait même de se concilier la haute puissance morale du catholicisme, la grande influence internationale de la Papauté romaine, et, par consé-
quent, de quelle arme diplomatique la France était privée en ne possédant pas, elle aussi, de représentation officielle auprès du Saint-Siège. « Notre absence du Vatican, déclare M. Weiller, a été, depuis trois ans, une cause d'incontestable faiblesse pour l'Entente. » Et le député de gauche en est venu à considérer cette question des rapports diplomatiques avec Rome du point de vue des nécessités générales et permanentes de la politique française : « Le grand vice de notre politique extérieure, insiste-t-il, a été notre absence sur tous les points et dans tous les centres où s'élaborent les grandes combinaisons politiques. Nous risquons de le payer d'un prix plus onéreux encore, si nous y persistons, lorsque s'ouvrira, à la paix, l'ère des longues et difficiles tractations qui seront nécessaires pour créer, dans l'univers bouleversé, un équilibre nouveau. »
En ces termes, la question diplomatique des rapports avec Rome nous paraît fort bien posée : c'està-dire sous l'aspect où elle est vraiment susceptible d'une solution heureuse et immédiate.
Il en serait tout autrement si l'on prétendait attribuer à une reprise actuelle des relations avec le Vatican la vertu de régler, dans un prochain avenir, chacun des graves problèmes politico-religieux qui intéressent les rapports mutuels du Siège apostolique et de la nation française.
Une représentation diplomatique de la France officielle au Vatican et de la Papauté romaine à Paris constituera l'organe régulier par lequel pourront se traiter et se conclure, un jour, les accords qui assureront
peut-être la pacification religieuse de la France. Mais la création d'un organe de négociations officielles ne fera pas que les deux parties contractantes se trouvent prêtes à tomber immédiatement d'accord, fûtce par des compromis honorables, par d'équitables transactions pratiques, sur toutes les questions passionnantes qui les divisent depuis longtemps. Il faut être aussi peu initié que M. Lazare Weiller aux principes de l'Église et aux exigences nécessaires de la conscience catholique pour écrire candidement, comme il le fait dans son article du 28 avril, que, grâce à Y Union sacrée, issue de la guerre étrangère, la paix religieuse est, d'ores et déjà, réalisée (ou presque réalisée) en France. D'après le député de Charente, il reste peu à faire, désormais, pour qu'un règlement définitif apporte à l'œuvre de pacification les garanties suffisantes et durables.
Non, nous n'en sommes pas là. Il reste, au contraire, beaucoup à faire. Tant que des changements décisifs ne seront pas opérés dans notre politique intérieure, il y aura un abîme infranchissable entre les principes et les droits que la Papauté, même aux heures d'extrême conciliation, ne peut pas ne pas défendre en vertu de la mission divine de l'Eglise, et tout un ensemble d'institutions législatives que les maîtres actuels de la France prétendent toujours ériger en principes fondamentaux du régime. Un tel conflit ne se laisse pas résoudre en quelques formules diplomatiques, même par les plus ingénieux et les mieux intentionnés des négociateurs.
Régime légal du culte public et de la propriété
ecclésiastique, régime légal du droit d'association et de la propriété congréganiste, régime légal de l'école publique et de l'école libre, régime légal du mariage et du divorce, autant de questions irritantes et d'importance capitale, à propros desquelles la diplomatie française et pontificale ne pourra s'exercer avec une efficacité réelle avant que le législateur de notre pays soit entré dans une voie d'amendement positif et sérieux où rien n'indique qu'il ait encore la moindre intention de s'engager aujourd'hui. Entre les deux conceptions en présence, M. Poincaré dirait, non sans justesse, qu'il y a, comme naguère, toute la question religieuse.
Quand nous parlons de renouer avec Rome, ne donnons pas à ce projet un but actuellement chimérique, tel que serait un accord immédiat du Saint- Siège et des gouvernants actuels de notre pays sur les problèmes capitaux de la politique ecclésiastique, ou, en d'autres termes, sur la pacification religieuse en France.
La possibilité, l'opportunité, la réalité politique est ailleurs.
Ce sont des questions d'ordre national ou international connexes avec les circonstances mêmes de la grande guerre qui, sans toucher encore aux problèmes religieux de notre politique intérieure, feront tout naturellement l'objet initial de la mission de nos diplomates, dans l'éventualité d'une reprise prochaine des relations de la France avec le Vatican. Sur ce terrain, la conversation est présente-
ment possible et doit aboutir à des résultats immédiats, tangibles, et dont la Papauté romaine et la nation française, chacune en sa propre sphère d'action, auraient grandement à se louer.
M. Lazare Weiller, en sa qualité d'Alsacien, énonce un argument de cet ordre, que la censure avait pris la peine de faire disparaître sous le caviar officiel quand les Etudes voulurent le formuler elles-mêmes en date du 5 février dernier. Aujourd'hui, l'argument est devenu licite. Remercions le député de Charente de lui avoir obtenu la faveur précieuse du laissez-passer.
La perspective du retour de l'Alsace-Lorraine à la communauté française pose, devant le gouvernement de la France, un problème du caractère le plus délicat, que la Papauté seule peut résoudre.
Les évêchés, séminaires, cures, succursales et paroisses, tous les établissements ecclésiastiques des diocèses de Metz et de Strasbourg sont actuellement constitués sous le régime concordataire, avec tout un ensemble de prérogatives officielles qui n'ont plus aucun équivalent dans la législation française aujourd'hui existante. Avec quelle autorité religieuse reconnue et obéie des catholiques d'Alsace-Lorraine peut-on négocier les conditions, quelles qu'elles puissent être, du nouveau régime légal qui suivra, pour le culte catholique, la réintégration de nos provinces perdues et qui, de toute évidence, devra être garanti contre les dissidences ou récriminations possibles par la seule approbation capable d'imposer
universellement le respect? Et si des questions plus délicates encore venaient à se poser à propos de quelques hauts dignitaires ecclésiastiques du régime précédent, questions analogues à celles qu'il fallut résoudre lors du Concordat de 1801, en présence de l'épiscopat de l'ancienne France, quelle autorité religieuse possédera la juridiction indispensable pour dirimer légitimement et canoniquement le problème, en tenant compte de tous les droits, et pour soustraire à toute controverse la solution édictée dans l'intérêt supérieur de la société religieuse et de la société civile?
Voilà donc, en Alsace-Lorraine, une question capitale, surgissant de la guerre elle-même, et que la nation française ne peut absolument résoudre que par tractations diplomatiques avec la Papauté romaine.
Il faut parler exactement de même à propos de tous les autres remaniements éventuels de la carte du monde qui intéressent des missions catholiques, clientes anciennes ou nouvelles de la France, et les populations catholiques de rites orientaux, protégées traditionnellement par la diplomatie, le drapeau et l'épée de la France.
Inutile de rappeler ici quelle est l'importance nationale et politique de ce protectorat religieux. Inutile de rappeler que cette clientèle de missions et de populations catholiques nous est jalousement enviée par d'autres puissances européennes qui comptent,
LA DIPLOMATIE PONTIFICALE tû9
dans la présente guerre, parmi nos ennemis et parmi les neutres et parmi nos alliés.
Or, l'autorité religieuse dont le pouvoir légitime est reconnu sans conteste par toutes les missions catholiques, par toutes les populations catholiques de tous les rites unis, est l'autorité suprême du Siège apostolique de Rome. C'est la Papauté qui est seule en mesure de les astreindre à conserver la protection diplomatique de tel pavillon ou à opter pour une protection nouvelle. C'est la Papauté romaine qui, jusqu'à ce jour, a maintenu intacts les droits traditionnels de la France, conformément à la décision promulguée en 1888 par Léon XÏII et respectée par Pie X et Benoît XV avec une fidélité méritoire.
L'unique infraction grave subie par le protectorat religieux des ambassadeurs et consuls de France en Orient a pour origine, non pas un acte du Vatican, mais un accord franco-italien de 1905, négocié par M. Barrère, ambassadeur auprès du Quirinal : accord en vertu duquel la République française a elle-même accepté que toute communauté religieuse dont la majorité serait italienne pourrait, si elle le préférait, substituer au pavillon de la France le pavillon de l'Italie. Le Vatican n'eut alors qu'à enregistrer, sur ce point, notre volontaire abdication, car il ne pouvait réellement sauvegarder nos droits malgré nous, contre nous, et se montrer plus français que la France.
Nos droits traditionnels de protectorat auraient subi des diminutions tout autrement graves et nombreuses si, fidèle énergiquement au statu quo, la
diplomatie de Léon XIII, de Pie X, de Benoît XV n'avait opposé une fin de non-recevoir, inflexible autant que courtoise, à chacune des sollicitations directes ou indirectes, souvent très habiles, que multiplièrent, en vue de s'approprier tel ou tel lambeau de notre héritage, certains États rivaux qui n'ignorent pas la valeur d'un accord amiable avec le Vatican.
Dans plusieurs pays de missions lointaines, et surtout dans beaucoup de provinces incorporées, jusqu'à ce jour, à l'Empire ottoman, la grande guerre paraît devoir amener toutes sortes de remaniements considérables dans la répartition des territoires et des zones de protection ou d'influence. Par le fait même, beaucoup de privilèges diplomatiques et juridiques, fondés sur les traités antérieurs, cesseront de correspondre aux réalités de la situation nouvelle : et leur translation par voie de compensation ou d'équivalence appellera une revision nécessaire des statuts internationaux.
Est-il donc besoin d'insister pour faire admettre à n'importe quel Français doué d'intelligence moyenne que l'intérêt national exige impérieusement de renouer sans aucun retard avec la grande puissance spirituelle de qui dépend totalement l'avenir de notre protectorat diplomatique et consulaire sur chacune de nos vastes clientèles religieuses, puisque Rome exerce juridiction plénière sur les missions et communautés catholiques de tous les pays, de tous les rites et de toutes les langues?
A un titre plus spécial, des réflexions pareilles s'imposeraient au sujet de la situation du catholicisme dans la zone française du Maroc. Question d'ordre international, parallèle à la guerre et analogue aux problèmes diplomatiques issus de la guerre.
L'autorité religieuse qui possède actuellement juridiction sur tous les catholiques de l'Empire chérifien, zone espagnole et zone française, est l'autorité d'un prélat espagnol de l'Ordre de Saint-François, résidant à Tanger, dans la zone espagnole. Lors du traité franco-espagnol de 1912, le roi d'Espagne s'est engagé envers la France à obtenir de ce vicaire épiscopal la nomination exclusive de religieux français du même Ordre aux emplois ecclésiastiques de la zone française : et Sa Majesté Catholique a tenu parole. Mais, selon les règles ordinaires du droit, c'est toujours du prélat exerçant les fonctions épiscopales et, par conséquent, d'une autorité espagnole qu'il faut recevoir les préceptes, pouvoirs, dispenses relevant de la juridiction ecclésiastique.
Tout le monde avouera que, du point de vue national et politique, cette situation est onéreuse, humiliée, gênante pour un vaste pays de domination française. De moins bonnes relations avec l'Espagne pourraient amener, au Maroc, dans le domaine politico-religieux, des complications du caractère le plus douloureux.
La solution du problème, là encore, dépend tout entière de la Papauté romaine, qui peut établir souverainement une juridiction religieuse, autonome et
distincte, pour la zone française du Maroc. Du reste, le dédoublement du vicariat épiscopal de l'Empire chérifien est devenu d'une urgence si notoire, à tous égards, pour le plus grand bien, que le Saint- Siège ne ferait indubitablement aucune difficulté à opérer la transformation régulière et canonique dès qu'on lui en adresserait la demande.
Mais, tout au moins, faut-il que la demande lui soit soumise en des conditions correctes et recevables. Qui donc aura qualité légale pour solliciter de qui de droit, en faveur des justes intérêts de la nation française au Maroc, cette aliénation d'un privilège religieux appartenant, jusqu'à ce jour, à la catholique Espagne? Qui donc, sinon l'État français, le ministère des Affaires étrangères, intervenant auprès du Vatican par la voie normale des tractations et accords diplomatiques? Nous disons : l'État français, protecteur et maître réel du pays, l'État de qui relèvent directement tous les prêtres et à peu près tous les catholiques de la zone française du Maroc, et non pas, comme d'aucuns osèrent le proposer sans rire, l'État chérifien, le sultan du Maroc, prince musulman et vassal de la France, dont l'intervention diplomatique, en notre lieu et place, auprès de la cour de Rome, pour obtenir, dans son empire, l'établissement d'une juridiction catholique et française, aurait l'aspect ridicule d'une bouffonnerie.
Pas de solutions dérisoires! Pour résoudre la question religieuse au Maroc selon notre intérêt national, il est indispensable que la France officielle entre
immédiatement en relations diplomatiques avec le Vatican.
Telle autre question, plus étroitement connexe avec la guerre actuelle, réclamerait, sans un jour de retard, des négociations directes et officielles entre le gouvernement de la France et le Siège apostolique. Ce serait la question de l'aumônerie générale des armées françaises.
A mesure que se prolonge la guerre et que doivent se multiplier les rouages de l'organisation religieuse sur Timmense front et sur l'arrière -front, plus immense encore, de nos armées, quiconque aura été mis, le moins du monde, au courant du mécanisme un peu improvisé de l'aumônerie militaire, aura été inévitablement frappé des difficultés incessantes et délicates auxquelles donne lieu l'absence d'une suprême juridiction religieuse existant au milieu même des armées françaises. La juridiction dont nous parlons serait qualifiée pour régler sur place, du point de vue canonique, chacune des questions litigieuses de personnes et de choses, toutes les difficultés courantes, d'un caractère parfois très spécial, qui réclament de l'autorité religieuse leur solution normale dans l'aumônerie militaire comme dans tous les diocèses de la catholicité.
L'autorité religieuse qui aurait compétence et haute juridiction dans les armées françaises serait une aumônerie générale, telle qu'en possèdent déjà la plupart des pays belligérants : c'est-à-dire une aumônerie générale à laquelle l'État reconnaîtrait
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lui-même ce caractère et cette autorité. L'Etat, en effet, n'est guère moins intéressé que l'Eglise à l'existence d'un pareil élément d'ordre et d'unité, d'autorité et de responsabilité, dans le service religieux de nos forces militaires en campagne.
Pour créer l'organe qui fait toujours défaut, régler certaines questions de frontières, choisir enfin l'aumônier général, Yévêque de V armée, une voie serait grande ouverte aux représentants de la puissance civile dans notre pays, mais une seule voie, et il faudrait la suivre sans aucun délai : la voie des relations diplomatiques avec le Vatican.
Ce n'est pas tout. A côté des questions nationales, il y a les questions spécifiquement internationales. Il y a le problème de la paix future, quelle qu'en doive être l'heure. Il y aura, dans le formidable règlement de cette paix de l'Europe et du monde, le problème angoissant de créer un nouvel équilibre des forces, avec de nouvelles et durables garanties du droit.
Or, en présence de telles éventualités, nous défions qui que ce soit de prétendre qu'il n'y ait pas souveraine utilité politique pour la France à se trouver, d'ores et déjà, en contact diplomatique avec la Papauté romaine. Sur un terrain où les intérêts engagés seront énormes, et où le jeu de tous sera serré, nous priver délibérément des avantages de ce contact diplomatique serait pure aberration. Ne serait-ce pas, de gaieté de cœur, nous mettre en état de notable infériorité par rapport aux nations alliées,
neutres ou ennemies, qui entretiennent des relations officielles et régulières avec la Rome pontificale?
Telle est, du reste, la considération qui, durant le cours même de la présente guerre, poussa la Grande- Bretagne et la Hollande à paraître désavouer quelque chose de leurs traditions protestantes en accréditant une légation diplomatique auprès du Vatican. Les personnes vigilantes qui redoutent que la reprise des relations officielles de la France officielle avec le Saint-Siège ne compromette nos rapports d'alliance et d'amitié avec l'Italie peuvent constater que cette démarche du gouvernement de Londres n'a aucunement refroidi son amitié ni entravé sa belliqueuse alliance avec le gouvernement du Quirinal.
Nul ne devrait oublier d'y réfléchir. La situation actuelle du Siège apostolique, en Europe et dans le monde entier, demeure exceptionnellement influente.
Sans doute, les péripéties de la guerre ont placé, maintes fois, la Papauté romaine devant des complications douloureuses. Nous connaissons trop les pénibles incidents auxquels donna lieu, naguère, dans notre pays, l'incompréhension du public à l'égard des obligations et des circonstances qui conditionnent toute démarche ou déclaration publique du Souverain Pontife concernant les puissances engagées dans le terrible conflit. Des difficultés analogues se font sentir, pour la Papauté, de la part de certaines fractions, délibérément agressives, de l'opinion italienne, contre lesquelles discute avec un inlassable courage le R. P. Enrico Rosa, dans les
articles pleins de ferme loyalisme pontifical qui paraissent en tête de chaque numéro de la Civiltà Cattolica.
Certains journalistes, comme le correspondant romain du Temps, M. Jean Garrère, lancent quelquefois dans le public français une version des plus désobligeantes de telle ou telle difficulté avec laquelle le Vatican peut se trouver aux prises. Qu'on nous pardonne de citer deux exemples, par manière de parenthèse. Le Temps accompagna de commentaires corrosifs, en date du 2 octobre 1916, la protestation officielle du cardinal Gasparri, secrétaire d'État de Benoît XV, contre le décret royal déclarant propriété de l'Etat italien le « palais de Venise », résidence officielle, à Rome, de l'ambassadeur accrédité auprès du Vatican par l'Autriche-Hongrie. Cette protestation, exempte de toute violence, ne faisait pourtant que rappeler, avec une impeccable rectitude juridique, les immunités qui protègent le domicile des ambassadeurs d'après les règles traditionnelles du droit des gens. A une date plus récente, le 14 avril 1917, le même correspondant romain du Temps annonçait le procès de haute trahison qui allait se plaider à Rome, devant le conseil de guerre, et qui, de fait, vient de se terminer seulement le 23 juin. M. Garrère (qui marquera plus tard d'une manière équitable la signification de l'arrêt) mettait en circulation, non pas sur la personne de Benoît XV, mais sur diverses personnalités qui possédèrent, à quelque degré, sa confiance, plusieurs anecdotes troublantes, dont le détail, nous écrit-on de bonne
source romaine, appellerait des rectifications sévères. Disons, tout au moins, que la plus dramatique des assertions du Temps, parmi celles qui concernaient l'entourage pontifical, a été formellement reconnue fausse par les juges du conseil de guerre. Jamais les documents de l'espionnage austro-allemand n'ont été accueillis, fût-ce par fraude, dans la valise diplomatique portant au Vatican le courrier de la nonciature de Munich ou des ambassades et légations austroallemandes de Lugano, ni dans la valise diplomatique portant à Lugano et à Munich le courrier officiel du Saint-Siège. La correspondance délictueuse fut transportée, dit l'arrêt, par des moyens che nulla hanno che vedere col funzionamento del corriere vaticano. La rumeur était donc, sur ce point, gratuite et calomnieuse.
Il est temps de fermer la parenthèse. Elle aura servi, du moins, à illustrer cette vérité que la Papauté romaine est placée, par le fait de la guerre et de ses contre-coups, in angustia temporum.
Malgré tout, les tristesses quotidiennes ne doivent pas empêcher de contempler les réalités supérieures et permanentes.
Durant la guerre entière, le Saint-Siège aura été la seule puissance du monde entier qui, en raison de son rôle paternel et pastoral, ait pu garder constamment, avec chacun des deux groupes de belligérants, des relations empreintes de cordiale et bienveillante charité, alors même que le culte de la justice l'obligeait à élever, contre les violations du droit, des protestations graves. Il a pu rendre à tous les
peuples en guerre des services de premier ordre par ses interventions toujours actives, souvent efficaces, pour remédier à d'innombrables misères et surtout à la détresse des déportés, des détenus civils, des prisonniers de guerre.
A l'heure où nous écrivons, des catégories nouvelles et considérables de prisonniers de guerre, blessés ou non blessés, malades ou non malades, vont obtenir à leur triste sort de précieux adoucissements, ou même la joie du retour tant désiré sur le territoire de leur patrie. N'oublions pas que toutes les mesures de cet ordre ont eu pour origine véritable une initiative généreuse de la charité de Benoît XV, et que c'est encore à Benoît XV que l'on doit d'avoir fait laborieusement prévaloir le principe de la libération, après un temps déterminé de captivité, de chacun des prisonniers ayant au moins trois enfants.
Dans tous les pays belligérants, le Souverain Pontife aura mérité une gratitude profonde pour avoir fait briller, par-dessus l'affreuse mêlée, un pur rayon de divine charité. Lui surtout eut pour devise : Inter arma caritas. Condition hors de pair en vue du rôle possible d'arbitre des litiges, de pacificateur des princes et des peuples.
Ajoutons que plusieurs, parmi les immenses transformations actuelles ou imminentes, sont aptes à hausser encore le prestige moral du Siège apostolique.
Nous ignorons les solutions qui finiront' par pré-
valoir, lors de la paix future, en Allemagne, en Austro-Hongrie, en Turquie, dans les Balkans et ailleurs encore. Mais nous savons que la restauration d'une grande Pologne indépendante appartient désormais aux perspectives, moralement certaines, d'un prochain avenir. On ne peut douter que la Papauté romaine ne recueille un sérieux accroissement d'influence, dans l'Europe septentrionale et orientale, grâce à l'entrée en scène de ce nouvel État souverain dont les populations appartiennent, en immense majorité, à la religion catholique et, longtemps, souffrirent avec elle et pour elle.
Et que dire des catastrophes accumulées en Russie?
Pour notre part, nous ne nous réjouirons jamais d'une victoire de la Révolution. Mais, quelque douloureux que puisse être l'aspect de la déplorable anarchie politique qui succède, en Russie, à la chute de l'autocratie des Romanov, un fait demeure avéré. Joseph de Maistre dirait, non sans raison, providentiel.
Avec la bureaucratie moscovite, vient de disparaître la plus puissante barrière politique qui s'élevât entre l'autorité religieuse de Rome et les populations chrétiennes de l'Orient. Le schisme gréco- slave a perdu son arche sainte et l'appui du bras séculier. Dès lors, plus de rigueurs législatives à craindre pour les Russes qui adhéreront aux communautés uniates de rite oriental. La libération de MBr Szeptycki, l'archevêque uniate des Ruthènes de Lemberg, prend, à cet égard* la valeur
d'un symbole. Plus d'intimidation officielle pour comprimer les sympathies romaines qui, déjà, s'affirmaient discrètement et tendaient à grandir parmi les meilleurs éléments de l'orthodoxie, dans son élite religieuse, morale et intellectuelle.
D'autre part, la désagrégation profonde de l'Etat interdit pour longtemps à la Russie découronnée les desseins conquérants et les hautes ambitions. Adieu Gonstantinople ou « Tsarigrade », adieu les Détroits, adieu Sainte -Sophie! Par le fait même, toutes les questions politico-religieuses, rendues naguère si angoissantes pour l'avenir du catholicisme en Europe orientale, à Gonstantinople, en Anatolie, aux Echelles du Levant, se trouvent posées en des termes tout nouveaux. Rome contemple aujourd'hui d'immenses espaces libres, de vastes sphères d'influence où la pénétration éventuelle de son apostolat religieux a cessé de paraître une chimère. Nous savons que les regards personnels de Benoît XV se tournent avec de spéciales prédilections et de saintes espérances du côté des chrétientés slaves et orientales.
C'est bien le Christ immortel qui veille sur la barque de Pierre et qui la dirige, sur une mer démontée, vers de sple-ndides rivages que l'on croyait, naguère encore, inabordables à jamais. L'heure vient peut-être de nouvelles pêches miraculeuses pour celui qui est essentiellement « pêcheur d'hommes ». Pierre peut répondre, aujourd'hui comme autrefois, à Jésus-Christ : « Sur votre parole, Seigneur, je jetterai le filet. »
Devant les raisons nationales et internationales de renouer avec le Vatican, la seule attitude possible pour des hommes d'Etat ayant la clairvoyance de discerner et le courage de suivre les nécessités impérieuses de la grandeur française, serait de traduire immédiatement en actes la parole mémorable du général Bonaparte : « Traitez avec le Pape comme s'il avait deux cent mille hommes sous les armes. »
Mais, avec les effectifs correspondant aux mobilisations de l'âge contemporain, « deux cent mille hommes » ne suffiraient plus à la métaphore. Disons donc , pour sauvegarder une vérité qui ne vieillit pas : « Traitez avec le Pape comme s'il pouvait mobiliser dix millions de combattants. »