PAR L'UNE OU L'AUTRE DES PARTIES EN LITIGE COMME UN ACTE PEU AMICAL
Article 4. — Le rôle de médiateur consiste à concilier les prétentions en conflit et à apaiser les ressentiments qui peuvent s'être produits entre les Etats en conflit.
Article 5. — Les fonctions du médiateur cessent du moment où il est constaté soit par l'une des parties en litige, soit par le médiateur lui-même, que les moyens de conciliation proposés par lui ne sont pas acceptés.
Article G. — Les bons offices et la médiation, soit sur le recours des parties en conflit, soit sur l'initiative des puissances étrangères au conflit, ont exclusivement le caractère de conseil et n'ont jamais force obligatoire.
La démarche même que les hautes parties contractantes de 1907 ont proclamée ne pouvoir jamais être considérée par personne comme un acte peu amical, la démarche que les mêmes parties contractantes ont déclarée utile et désirable, est précisément celle que Benoît XV vient d'accomplir auprès des belligérants par sa note diplomatique datée du 1er août.
Le texte original de ce document, rédigé en langue française, fut transmis officiellement à chacune des ambassades et légations des puissances belli gérantes qui entretiennent des relations régulières et permanentes avec le Saint-Siège : du côté des Alliés, la Belgique, la Grande-Bretagne, la Russie, auxquelles il faut joindre le Brésil; et, du côté des Etats germaniques, F Autriche-Hongrie, la Prusse, la Bavière. Pour les puissances belligérantes qui n'entretiennent pas de rapports diplomatiques avec le Vatican, un exemplaire du message pontifical, portant (comme les précédents) la signature autographe de Benoît XV, fut confié à l'entremise d'un souverain ami et allié. L'empereur Guillaume II reçut les exemplaires destinés au sultan de Turquie et au roi des Bulgares. Le roi George V reçut les exemplaires destinés à tous les chefs d'Etats qui appartiennent à son système d'alliances et qui ne sont pas actuellement représentés auprès du Siège apostolique : le cardinal secrétaire d'Etat désigne nommément le président de la République française, le roi d'Italie, le président des Etats-Unis. Nous ne dirons rien de la méthode étrangement anormale à laquelle est contraint de recourir le Souverain Pon-
tife pour communiquer aujourd'hui avec la France officielle. Mais nous remarquerons au passage ce fait digne de mémoire, et encore inédit depuis le 20 septembre 1870, de la transmission publique et officielle d'un appel de Sa Sainteté, fut-ce par l'intermédiaire d'un prince protestant, « à Sa Majesté le roi d'Italie ». Enfin, des copies authentiques du message de Benoît XV, mais celles-là sans signature autographe, furent également remises à l'ambassade d'Espagne et à chacune des légations accréditées auprès du Vatican par des puissances non belligérantes. Ainsi fut partout notifiée l'offre de médiation du Pape de Rome en faveur de la paix générale.
Quelle est la teneur exacte de cette note diplomatique adressée par Benoît XV « aux chefs des peuples belligérants » ?
Le Souverain Pontife rappelle, d'abord, la triple règle qu'il sTest fixée en présence du terrible conflit et dont jamais il n'a voulu se départir depuis son avènement au trône pontifical : garder l'impartialité, pratiquer la charité, promouvoir la paix. Garder l'impartialité « comme il convient à celui qui est le Père commun et qui aime tous ses enfants d'une égale affection » : de fait, Benoît XV s'est abstenu délibérément de prendre parti dans un litige formidable qui met aux prises, avec une fureur sans exemple, des millions de chrétiens et de catholiques contre d'autres millions de chrétiens et de catholiques; le Pape n'a voulu prononcer de verdict que pour réprouver par principe, comme l'impartialité
môme Ty obligeait : les flagrantes violations de la justice, de la morale et du droit, et, nommément, l'attentat scandaleux dont la Belgique a été victime pour n'avoir pas trahi sa parole.
Aux plus délicats scrupules de l'impartialité, Benoît XV a joint constamment l'exercice magnanime de la charité avec une largesse royale : tous les pays ravagés par l'invasion, sur le front occidental et le front oriental, ont bénéficié de sa paternelle munificence, et les prisonniers de guerre, les détenus civils ont connu l'efficacité de ses interventions, toujours secourables, souvent libératrices.
Mais, si Benoît XV a pu réaliser, parmi les belligérants, une grande œuvre de charité spirituelle et corporelle, il lui faut, jusqu'à ce jour, constater avec douleur le total insuccès de chacune de ses tentatives publiques ou secrètes pour mettre un terme au fléau de la guerre, pour procurer la pacification de l'Europe et du monde. Loin toutefois de se décourager, il espérera contre l'espérance, il continuera d'exercer sans trêve ni lassitude son noble rôle de ministre et d'apôtre de la paix de Dieu. Le message pontifical exprime avec une particulière énergie la profonde pitié qu'inspirent au cœur de Benoît XV, Vicaire de Jésus -Christ, les désastres accumulés par la guerre. La note diplomatique prend ici le caractère d'une adjuration émouvante :
Vers la fin de la première année de guerre, Nous adressions aux nations en lutte les plus vives exhortations; de plus, Nous indiquions la voie à suivre pour arriver à une paix sta-
ble et honorable pour tous. — Malheureusement, notre appel ne fut pas entendu, et la guerre s'est poursuivie, acharnée, pendant deux années encore, avec toutes ses horreurs; elle devint même plus cruelle et s'étendit sur terre, sur mer, jusque dans les airs; — et l'on vit s'abattre sur des cités sans défense, de tranquilles villages, sur des populations innocentes, la désolation et la mort.
Et maintenant, personne ne peut imaginer combien se multiplieraient et s'aggraveraient les souffrances de tous si d'autres mois ou, pis encore, si d'autres années venaient s'ajouter à ce sanglant triennat. — Le monde civilisé devra-t-il donc n'être plus qu'un champ de mort? Et l'Europe, si glorieuse et si florissante, va-t-elle donc, comme entraînée par une folie universelle, courir à l'abîme et prêter la main à son propre suicide?
Dans une situation si angoissante, en présence d'une menace aussi grave, Nous qui n'avons aucune visée politique particulière, qui n'écoutons les suggestions ou intérêts d'aucune des parties belligérantes, mais uniquement poussé par le sentiment du devoir suprême du Père commun des fidèles, par les sollicitations de Nos enfants qui implorent Notre intervention et Notre parole pacificatrice, par la voix même de l'humanité et de la raison, Nous jetons un nouveau cri de paix et Nous renouvelons un pressant appel à ceux qui tiennent en leurs mains les destinées des nations.
Telles sont les considérations qui motivent, de la part du Souverain Pontife, auprès des Etats belligérants, l'offre d'une médiation. Car Benoît XV n'entend plus, comme dans ses interventions précédentes, se contenter d'une invitation générale, d'une exhortation pressante à entrer dans la voie des tractations pacificatrices. Lui-même va énoncer quelques propositions fermes, sur lesquelles un premier accord
de principe ne lui paraît pas absolument impossible à obtenir entre les deux groupes de puissances belligérantes. Propositions essentiellement provisoires, sujettes à de délicates discussions préliminaires, appelant des précisions, des amendements et des compléments de tout ordre : le Pape déclare en toutes lettres que c'est bien ainsi qu'il comprend les choses. Mais propositions qui, dans la pensée de Benoît XV, auront néanmoins l'avantage d'offrir une base de négociations, de permettre un utile échange de vues, de préparer (autant qu'une telle perspective peut se concevoir dans l'effroyable chaos des circonstances actuelles) une solution conforme aux exigences essentielles du droit : c'est-à-dire, dans toute la mesure présente du possible, les éléments d'une paix juste et durable.
En premier lieu, et ici l'on reconnaît les hautes préoccupations morales du Vicaire de Jésus-Christ, gardien des principes de l'ordre et de la justice entre les hommes et les peuples, Benoît XV réclame de tous les belligérants l'acceptation formelle des garanties juridiques et internationales d'un meilleur avenir. Les institutions d'arbitrage obligatoire et de cour de justice arbitrale, les projets de réduction proportionnelle des armements, que la Conférence de la Haye, en 1899 et en 1907, n'avait pu que préparer par des vœux et des déclarations platoniques, entreraient dans la voie des réalisations et seraient complétés par un système de justice répressive contre la violation du droit des gens. Après la terrible expérience* de la guerre universelle, cette réforme
décisive du Code international assurerait désormais à la paix du monde, dans le respect nécessaire du droit et du bien d'autrui, non pas une protection infaillible, non pas une durée perpétuelle, mais (ce qui importe déjà beaucoup) une sauvegarde moins inefficace que par le passé. Bien plus, les pires violations du droit des gens, commises au cours de la guerre actuelle, pourraient trouver, grâce aux mêmes institutions juridiques, les sanctions pénales ou, du moins, les flétrissures morales que réclament la justice chrétienne et la conscience du monde civilisé. Nous aurons à revenir sur cette question des progrès à venir et des sanctions désirables du droit des gens quand nous terminerons (et conclurons) notre étude relative à la « Société des Nations »*. Mais il faut relever avec insistance, dans le message diplomatique de Benoît XV, cette perspective d'une répression juridique des violations du droit international. Mieux que le vocable sonore et le mythe prestigieux de la « Société des Nations », pareilles revendications (quelles qu'en soient les difficultés pratiques) ont pour objet de répondre aux exigences imprescriptibles de la justice dans les rapports mutuels entre les peuples. Ceux qui prétendent que Benoît XV propose la paix sans avoir égard aux droits, à la sauvegarde et aux sanctions de la justice, vraiment ceux-là n'ont pas même lu son message. Voici le texte :
1. La « Société des Nations » ? Essai historique et juridique. Paris, Beauchesne, 1918, in-16 couronne. Chapitres VII et IX.
Luttes de 1 Eirl
Tout d'abord, le point fondamental doit être qu'à la force matérielle des armes soit substituée la force du droit, d'où un juste accord de tous pour la diminution simultanée, réciproque, des armements, selon des règles et des garanties à établir, dans la mesure nécessaire et suffisante au maintien de l'ordre public en chaque Etat; puis, en substitution des armées, l'institution de l'arbitrage, avec sa haute fonction pacificatrice, selon des formes à concerter et des sanctions à déterminer contre l'Etat qui refuserait, soit de soumettre les questions internationales à l'arbitrage, soit d'en accepter les décisions.
Après cette proposition, d'une application délicate, qui apporterait au monde civilisé de meilleures garanties de paix conforme au droit, Benoît XV énumère les conditions principales auxquelles il voudrait voir souscrire, dans l'ordre politique et l'ordre économique, les Etats belligérants de l'un et l'autre système d'alliances :
Adhésion au principe de la liberté et de la communauté des mers;
Gondonation réciproque des dépenses générales de la guerre, mais sous réserve des indemnités répondant à des motifs plus spéciaux de justice ou d'équité morale;
Evacuation totale de la Belgique, « avec garantie de sa pleine indépendance militaire, économique, vis-à-vis de n'importe quelle puissance »;
Evacuation des territoires envahis, soit en Europe, soit dans les colonies, par l'un et l'autre groupe de belligérants : et, plus spécialement, des régions de
la France occupées par l'Allemagne, ainsi que des colonies allemandes occupées par les Alliés;
Règlement des questions territoriales débattues entre l'Italie et l'Autriche, entre l'Allemagne et la France, ainsi que des questions relatives aux Etats balkaniques, à l'Arménie, et, très particulièrement, à la Pologne : toutes questions à traiter en « tenant compte, dans la mesure du juste et du possible, des aspirations des peuples, et, à l'occasion, coordonnant les intérêts particuliers au bien général de la grande société humaine ».
Quelques remarques vont être nécessaires au sujet des conditions que Benoît XV propose pour bases équitables de sa médiation diplomatique en vue du rétablissement de la paix générale. Mais, auparavant, il convient de reproduire et de recommander à la filiale attention du lecteur les très nobles et très graves paroles qui terminent le message du Souverain Pontife aux chefs de tous les États belligérants :
Telles sont les principales bases sur lesquelles Nous croyons que doive s'appuyer la future réorganisation des peuples. Elles sont de nature à rendre impossible le retour de semblables conflits et à préparer la solution de la question économique, si importante pour l'avenir et le bien-être matériel de tous les Etats belligérants. Aussi, en vous les présentant, à vous qui dirigez à cette heure tragique les destinées des nations belligérantes, Nous sommes animé d'une douce espérance : celle de les voir acceptées et de voir ainsi se terminer au plutôt la lutte terrible qui apparaît de plus en plus comme un massacre inutile. Tout le monde reconnaît, d'autre part, que, d'un côté comme de l'autre, l'honneur des armes est sauf. Prêtez donc l'oreille à Notre prière; accueillez lin-
vitation paternelle que Nous vous adressons au nom du divin Rédempteur, prince de la paix. Réfléchissez à votre très grave responsabilité devant Dieu et devant les hommes. De vos résolutions dépendent le repos et la joie d'innombrables familles, la vie de milliers de jeunes gens, la félicité en un mot des peuples auxquels vous avez le devoir absolu d'en procurer le bienfait. Que le Seigneur vous inspire des décisions conformes. à sa très sainte volonté. Fasse le Ciel qu'en méritant les applaudissements de vos contemporains, vous assuriez auprès des générations futures le beau nom de pacificateurs.
Pour Nous, étroitement uni dans la prière et la pénitence à toutes les âmes fidèles qui soupirent après la paix, nous implorons pour vous; du divin Esprit, lumière et conseil.
Allons droit, maintenant, à la critique qui a été formulée, avec des accents divers, dans la presse française presque tout entière, à l'encontre de la note diplomatique de Benoît XV : oui ou non, les propositions du Souverain Pontife trahiraient- elles les exigences morales d'une juste paix, marqueraient-elles une préférence fâcheuse (ou des ménagements abusifs) pour la cause des empires centraux, seraient-elles de nature à porter préjudice à la cause des Alliés? Oui ou non, la France aurait-elle quelque motif raisonnable de se plaindre du message pontifical?
Le grief le plus grave serait celui d'avoir libellé les propositions de paix selon des considérations tirées exclusivement de l'opportunité politique (favo-
rable actuellement à la cause des empires centraux), en négligeant toutes les considérations relatives à là restauration de la justice et à la sauvegarde efficace du droit. Grief énorme, en vérité, quand il s'adresse à un pouvoir spirituel, à la plus haute d'entre les autorités religieuses d'ici-bas, au Vicaire de Jésus- Christ.
Mais, fort heureusement, le grief ne repose-t-il pas tout entier sur une méconnaissance à peu près complète des données authentiques et fondamentales du problème?
La démarche pontificale qui occupe, depuis quinze jours, le monde entier, ne prétend pas du tout constituer un jugement doctrinal sur les causes, les responsabilités, la moralité de la grande guerre. C'est purement et simplement une offre de médiation diplomatique pour mettre un terme à l'effusion du sang et rendre possible une paix conforme aux règles de l'équité. Il paraît de toute évidence que de telles ouvertures ne peuvent se formuler qu'en des termes acceptables pour chacune des parties plaignantes auxquelles s'adresse le médiateur : c'est-à-dire, en l'espèce, à l'un et à l'autre groupe de belligérants. Réclamer des anathèmes, si justifiés soient-ils, dans une offre de médiation, équivaut à une méprise radicale sur le caractère essentiel d'une médiation diplomatique. Non pas, certes, que le médiateur ait le droit de ne pas tenir le plus grand compte des obligations de la justice, et nous allons constater combien Benoît XV s'en est inspiré loyalement. Néanmoins, il reste parfaitement déraisonnable de vouloir
trouver dans une offre de médiation un verdict solennel contre ceux des belligérants qui furent les auteurs responsables de la guerre. Proportion gardée, que l'on prenne pour terme de comparaison les deux messages du président des Etats-Unis en 1917 : et que l'on constate la différence essentielle, dans la manière de poser les questions générales, entre le message où le président parle à titre de belligérant (2 avril) et le message où il parlait encore à titre de médiateur (22 janvier).
On poussera peut-être plus loin l'objection en disant : pourquoi donc proposer de résoudre un conflit pareil à celui dont nous sommes témoins par une médiation diplomatique? — Pourquoi? Mais parce que le Pape est le Père commun des fidèles, le premier pasteur de la chrétienté, le Vicaire de Jésus- Christ, Prince de la Paix; parce que l'épouvantable effusion du sang dure depuis plus de trois années entières et menace de durer longtemps encore; parce que le Pontife suprême veut recourir à chacun des moyens en son pouvoir pour tenter de clore, par une solution équitable, l'odieuse catastrophe qui décime la chrétienté. Nous plaindrions ceux qui ne comprendraient pas ou qui blâmeraient, chez le Vicaire du Christ, ce sentiment de profonde et paternelle pitié, cette résolution persévérante de travailler à mettre un terme au fléau.
Évidemment, les chefs d'Etats belligérants qui ont juste guerre ont aussi le droit de ne pas agréer l'offre de médiation pontificale si, après mûr examen, ils croient, en conscience, avoir des raisons
très graves de ne pas tenir pour opportunes, pour efficaces ou pour suffisantes les solutions préconisées par l'auguste médiateur. Beaucoup sont fermement convaincus (et, dans notre pays, telle est la commune espérance) que, malgré la déchéance relative et la défection partielle de la Russie découronnée, les Alliés pourront imposer à leurs adversaires, dans un délai qui, grâce au puissant concours de l'Amérique, ne sera pas trop lointain, des conditions beaucoup plus conformes à la justice, des garanties beaucoup plus durables pour la paix des générations à venir que tout ce que pourrait obtenir aujourd'hui la meilleure des médiations pacificatrices. Voilà un point de vue légitime.
Mais rien n'oblige, à coup sûr, le Pape Benoît XV à regarder cette prévision comme incontestable (combien de fois déjà la guerre actuelle n'a-t-elle pas dérouté les pronostics les plus vraisemblables?) et à accepter de plein gré la prolongation indéterminée des hostilités en cours, qui est forcément la conséquence d'une telle manière de voir. Benoît XV est dans son droit le plus certain en cherchant à remplir sans aucun retard sa mission de pacificateur des princes et des peuples, en se portant médiateur de paix entre les belligérants pour faire cesser, après plus de trois ans de guerre, une série non interrompue d'hécatombes sans exemple. Que l'on veuille bien reconnaître, avec tous les signataires delà convention internationale de La Haye, l'irrécusable droit d'une puissance étrangère au conflit qui, pour des motifs de l'ordre le plus élevé, offre spontanément
sa médiation pendant le cours même des hostilités. Que les belligérants n'oublient pas qu'ils sont tous liés par ce texte officiel et juridique : L'exercice du droit [de médiation] ne peut jamais être considéré par l'une ou l'autre des parties en litige comme un acte peu amical.
Assez de querelles sur le principe d'une médiation pontificale dans les circonstances actuelles. Ce qu'il importe d'examiner est plutôt le caractère concret des solutions proposées. Les conditions énumérées par Benoît XV seraient-elles irrecevables de prime abord ;comme négligeant les droits de la justice au profit des empires centraux et pour le plus grand dommage des Alliés?
Encore une assertion qui ne résistera guère à un impartial examen. Récapitulons les solutions préconisées dans le message pontifical et comparons-les aux déclarations antérieures, soit des Austro-Allemands, soit des Alliés.
D'après la note de Benoît XV, l'Allemagne rentrerait en possession de toutes ses colonies perdues, mais, ce qui est d'une bien autre importance morale, politique, économique, devrait évacuer, en Europe, tous les vastes territoires occupés actuellement par ses troupes du front occidental et du front oriental. Il lui faudrait renoncer à toute domination politique, à toute mainmise économique sur le royaume de Belgique. En outre, l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie auraient à subir l'amputation de belles provinces qu'elles possédaient avant la guerre et qu'elles n'ont
pas perdues, jusqu'à ce jour, durant la guerre. Avec une clarté transparente pour quiconque sait comprendre les euphémismes du langage diplomatique, le Pape déclare ouverte la question d'Alsace-Lorraine, la question de Trente et de Trieste, la question de l'unité polonaise. Or, la carte de guerre étant ce qu'elle est au mois d'août 1917, pareilles propositions demandent aux empires centraux des sacrifices considérables, auxquels (malgré toutes formules de haute courtoisie protocolaire) ne se résignera de plein gré ni l'Allemagne ni même l'Autriche-Hongrie. Benoît XV offre cependant aux deux groupes de belligérants l'acceptation préalable des conditions que nous venons de rappeler comme base d'une médiation pacificatrice. Nous regrettons que les commentateurs de la note pontificale dans la presse quotidienne n'aient généralement pas su discerner que Benoît XV, en proposant ce que contient son message diplomatique, s'inspire loyalement des exigences nécessaires de la justice et, tout en gardant l'attitude conciliante d'un médiateur, tout en mesurant son initiative aux possibilités actuelles, ne veut préparer qu'une paix conforme aux règles du droit et aux conseils de l'équité.
Ceux qui connaissent les intentions véritables du Saint-Père (et nous serions en mesure d'alléguer des témoignages écrits, datant de l'automne de 1916) n'ignorent pas que la libération totale de la Belgique, l'indépendance de la Pologne intégralement reconstituée, le retour de l'Alsace-Lorraine à la communauté française ont toujours été regardés par
Benoît XV comme devant figurer, à l'issue du grand conflit européen, parmi les conditions éventuelles d'une paix juste et durable. Le message du mois d'août 1917 n'a rien que de conforme à cette conception de très haute, très chrétienne et très délicate justice dont, réellement, les Français et leurs Alliés auraient mauvaise grâce à se montrer scandalisés.
Mais il en va autrement pour les deux empires du centre, auxquels on demande un lourd sacrifice au nom d'une juste paix. Croit-on qu'il existe beaucoup d'Austro- Hongrois qui tiendraient pour aisément acceptable l'aliénation de Trente et de Trieste, ou l'aliénation de la Galicie? Croit-on que, même parmi ceux des Allemands qui veulent une paix sans annexions et sans indemnités, on en compte beaucoup qui se résigneraient volontiers à l'aliénation de la Posnanie ou à l'aliénation de F Alsace-Lorraine, ou encore à l'abandon de toute suzeraineté, d'ordre économique, de l'Allemagne sur la Belgique?
Et que dire des pangermanistes qui, de fait, ont exercé une influence prépondérante sur la politique extérieure de l'Allemagne et sur la conduite de la guerre! Pour ceux-là, il s'agirait de soumettre le royaume de Belgiqne à la législation même de l'Empire allemand « au point de vue monétaire, financier, postal » et au point de vue surtout des voies de communication et du régime commercial ou industriel. Il s'agirait encore d'annexer à l'Allemagne : Belfort, le bassin de Briey, Verdun et la ligne de la Meuse, les territoire^ charbonniers du Nord et du Pas-de-Calais, la région côtière entre la
frontière belge et l'embouchure de la Somme. Ainsi parlait Zarathoustra, ou plutôt le Mémoire confidentiel des six grandes Associations industrielles et agricoles de l'Empire allemand, à la date du 20 mai 1916... et les pangermanistes n'ont pas changé depuis lors! A de pareils textes, que l'on veuille bien comparer les propositions de Benoît XV. On verra s'il est exact, honnête et même intelligent de prétendre que le Souverain Pontife soit devenu l'avocat de la paix allemande.
D'autre part, et malgré toute leur valeur, les ouvertures de Benoît XV se heurteraient-elles, en fait, à des impossibilités politiques ou morales qui empêcheraient les Alliés, non pas de rendre hommage à la noble initiative du Saint-Père, mais d'accepter, à l'heure actuelle, l'éventualité même d'une médiation conciliante?
Nous n'avons nullement qualité pour répondre, et, n'étant pas un socialiste délégué à la conférence de Stockholm, nous n'aurons pas l'outrecuidance de paraître nous substituer, en pareille matière, aux représentants légaux de la puissance publique et de la diplomatie française. Mais nous nous permettrons de faire modestement observer que la distance n'est pas très grande, sur la plupart des points, entre les bases de négociations proposées par le message pontifical et les buts de guerre énumérés, le 10 janvier 1917, dans la réponse officielle des Alliés aux ouvertures du président Wilson. Pourquoi donc ne pas prendre, tout au moins, les offres paternelles de
Benoit XV en considération respectueusement attentive ? Pourquoi oserait-on les écarter sans un loyal et minutieux examen, avec l'étonnante désinvolture que se sont permise les infaillibles oracles de la presse quotidienne?
Inscrivons sur deux colonnes parallèles le texte de la réponse des Alliés au président des Etats-Unis et le texte correspondant du message pontifical. Le lecteur pourra juger s'il existe, entre les deux conceptions, un infranchissable abîme.
DECLARATION DES ALLIES
[Nous revendiquons] :
La restauration de la Belgique, de la Serbie et du Monténégro, et les dédommagements qui leur sont dus;
L'évacuation des terriloitoires envahis en France, en Russie, en Roumanie, avec de justes réparations;
MESSAGE PONTIFICAL
[Nous proposons] :
L'évacuation totale de la Belgique avec garantie de sa pleine indépendance politique, militaire et économique, vis-à-vis de n'importe quelle puissance;
Le même esprit d'équité et de justice devra diriger, l'examen des autres questions territoriales et politiques... relatives aux Etats balkaniques;
L'évacuation également des territoires français [les territoires balkaniques sont mentionnés dans la phrase citée plus haut, et la Pologne russe va être mentionnée dans un paragraphe spécial] ; et, du côté des autres parties belligérantes, semblables res-
DECLARATION DES ALLIES
La réorganisation de l'Europe, garantie par un régime stable, et fondé aussi bien sur le respect des nationalités et sur le droit cà la pleine sécurité et à la liberté de développement économique que possèdent tous les peuples , petits et grands, que sur des conventions territoriales et des règlements internationaux propres à garantir les frontières terrestres et maritimes contre des attaques injustifiées;
MESSAGE PONTIFICAL
titutions des colonies allemandes;
Quant aux dommages à réparer, [et nonobstant la condonation mutuelle des dépenses générales de guerre], si, pour certains cas, il existe à l'encontre [de la condonation financière] des raisons particulières, qu'on les pèse avec justice et équité;
Le point fondamental doit être qu'à la force matérielle des armes soit substituée la force morale du droit : d'où un juste accord de tous pour la réduction simultanée et réciproque des armements, selon des règles et des garanties à établir, dans la mesure nécessaire et suffisante au maintien de l'ordre public en chaque État; puis, en substitution des armées, l'institution de l'arbitrage, avec sa haute fonction pacificatrice, selon des normes à concerter et des sanctions à déterminer contre l'Etat qui refuserait, soit de soumettre les questions internationales à l'arbitrage, soit d'en accepter les décisions;
DECLARATION DES ALLIES
La restitution des provinces ou territoires autrefois arrachés aux Alliés par la force ou contre le vœu des populations ; la libération des Italiens, des Slaves, des Roumains et des Tchécoslovaques de la domination étrangère; l'affranchissement des populations soumises à la sanglante tyrannie des Turcs; le rejet hors d'Europe de l'Empire ottoman, décidément étranger à la civilisation occidentale.
Les intentions de SaMajesté l'empereur de Russie à l'égard de la Pologne ont été clairement indiquées par la procla-
MESSAGE PONTIFICAL
Pour ce qui regarde les questions territoriales, comme, par exemple, celles qui sont débattues entre l'Italie et l'Autriche, entre l'Allemagne et la France, il y a lieu d'espérer qu'en considération des avantages immenses d'une paix durable avec désarmement, les parties en conflit voudront les examiner avec des dispositions conciliantes, tenant compte , dans la mesure du juste et du possible, ainsi que Nous l'avons dit autrefois, des aspirations des peuples et, à l'occasion, coordonnant les intérêts particuliers au bien général de la grande société humaine [la question des Turcs et de l'Arménie sera mentionnée dans le paragraphe suivant].
Le même esprit d'équité et de justice devra diriger l'examen des autres questions territoriales et politiques, et, notamment, celles relatives à l'Arménie, aux États balkaniques et aux territoires faisant partie de l'ancien royaume de Pologne, auquel, en particulier, ses nobles traditions historiques et les