‹ Les Luttes présentes de l'Eglise (volume 3)Chapitre 19 sur 52 · VERSION AUTHENTIQUE DU MESSAGE · texte numérisé non relu

VERSION AUTHENTIQUE DU MESSAGE

lum et qu'il y ait une remise générale des torts subis, un désarmement général et la constitution d'un concert des nations fondé sur l'acceptation duprincipedel'arbitrage; que, par un semblable concert international, la liberté des mers soit établie; et que les revendications territoriales de la France et de l'Italie, les problèmes embarrassants des États balkaniques et la restauration de la Pologne soient réglés par les accords à l'amiable que pourra rendre possibles l'atmosphère nouvelle d'une paix de ce genre, en ayant égard, comme il convient , aux aspirations des peuples dont les destinées politiques et les liens nationaux sont en jeu.

Il est manifeste qu'aucune partie de ce programme ne peut être menée à bien si la restitution du statu quo ante n'offre pas à ce règlement une base solide et satisfaisante.

L'objet de cette guerre...

En poursuivant la comparaison des deux textes, on pourrait facilement relever, dans chacun des autres paragraphes de la version transmise par les agences à la presse européenne, mainte inexactitude notable, mainte atténuation ou aggravation tendancieuse. Mais c'est par la soustraction intentionnelle de la majeure partie des déclarations initiales du président Wilson qu'on a principalement défiguré le document américain en lui donnant, à l'égard du Souverain Pontife, cette allure désobligeante et impertinente que tant de journalistes considérèrent comme le meilleur titre à leurs applaudissements tapageurs.

Une autre erreur commune, à propos du même message, est de croire que le président Wilson aurait subordonné la future conclusion de la paix de l'Europe et du monde au renversement préalable de la dynastie des Hohenzollern en Allemagne et en Prusse. Quiconque aura pris un peu attentivement connaissance du texte devra en convenir : ce projet n'est pas énoncé, même en termes équivalents, dans le message américain. Certes, le président Wilson dresse un réquisitoire indigné contre l'autocratie militariste qui régit l'Allemagne contemporaine et refuse de tenir pour valable tout protocole de paix qui n'aurait d'autre garantie, du côté allemand, que la signature des gouvernants actuels de l'Empire germanique. Tel est, en effet, l'objet essentiel de la réponse américaine aux ouvertures pontificales en vue du rétablissement de la paix. Néanmoins, le président des États-Unis s'abstient délibérément de

réclamer en conséquence la chule des Hohenzollern : peut-être ne veut-il pas contrevenir au principe de la souveraineté nationale que lui-même paraît considérer comme un dogme du droit public; peut-être veut-il s'abstenir, dans un document officiel, de poser pour condition absolue au futur rétablissement de la paix du monde un événement que les dispositions présentes du peuple allemand ne permettent guère de regarder comme suffisamment vraisemblable. Toujours est-il que, contrairement à l'assertion de presque tous les journaux, le message américain ne parle pas du renversement de Guillaume II et de sa dynastie. Qu'on en approuve le président Wilson ou qu'on l'en blâme, il n'a pas dit ce qu'on lui a communément fait dire. Les textes sont les textes. Voici, d'après la version authentique, le langage beaucoup plus nuancé, beaucoup plus diplomatique, tenu par le président de la Fédération Nord-Américaine. C'est le paragraphe final et décisif du message adressé au Vatican :

Nous ne pouvons accepter la parole de ceux qui gouvernent actuellement l'Allemagne comme une garantie d'un état de choses durable, à moins que cette parole ne soit appuyée explicitement par un témoignage si concluant de la volonté et de la décision du peuple allemand qu'elle puisse justifier l'acceptation des autres peuples. Sans de telles garanties, nul homme, nulle nation ne peuvent avoir confiance dans des traites conclus par voie d'arrangement, dans des accords pour le désarmement, dans des conventions pour substituer l'arbitrage à la force, des remaniements territoriaux, des reconstitutions de petites nations, si ces traités et ces accords Luttes de l'Église, 4e série. H

sont faits avec le gouvernement allemand. Il nous faut attendre quelque nouvelle preuve des desseins des grands peuples des empires centraux. Dieu veuille qu'elle nous soit donnée bientôt et de manière à restaurer la confiance de tous les peuples, en tous lieux, dans la bonne foi des nations et dans la possibilité d'une paix fondée sur des accords mutuels.

Ici, les déclarations récentes du gouvernement français font exactement écho à la déclaration américaine, sans vouloir entrer davantage dans les perspectives mystérieuses de l'avenir. Citons les paroles de M. Ribot à la séance du 19 septembre :

11 faut des garanties. Nous n'allons pas signer une paix pour que, demain, nous soyons obligés, ou nos enfants, de reprendre les armes. Et je dis à mon tour, comme le président des Etats-Unis : Ces garanties, je les trouve dans la volonté de la nation elle-même. Le président des États-Unis disait : « Que vaudra la signature de ceux qui gouvernent, à l'heure présente, l'Allemagne, s'il n'y a pas derrière cette signature la volonté ferme, évidente, du peuple allemand luimême? » (Vifs applaudissements sur tous les bancs.)

Voilà ce que j'ai dit, Messieurs, et je vois par la manière dont vous accueillez mes paroles que je n'ai pas trahi les sentiments de ce noble pays de France...

Le président Wilson a donc répondu au Saint-Père qu'il tenait pour indispensable à la conclusion de la paix un témoignage public et certain de la volonté nationale du peuple allemand (quelle qu'en doive être la forme), donnant sa garantie péremptoire aux engagements signés par les gouvernants de l'Allemagne. C'est un point de vue qui diffère évidem-

ment de celui de Benoît XV. Mais l'exigence formulée dans le message américain ne présente cependant aucune incompatibilité irréductible avec le principe et le caractère général des ouvertures du Pape de Rome en vue d'une médiation pacificatrice. La réponse du président Wilson, tout en ajournant les solutions proposées, n'a pas, quoi qu'on en ait dit, la signification d'un refus pur et simple.

Oserions-nous ajouter que la garantie réclamée par le président des États-Unis comme nécessaire et suffisante ne nous inspire pas, du moins à elle seule, une confiance absolue? Nous craignons que les dispositions belliqueuses et dominatrices de l'Allemagne contemporaine n'existent, pour longtemps encore, dans l'âme du peuple allemand tout entier, et non pas seulement chez les dirigeants actuels de la politique impériale : de telle sorte que la paix garantie par la signature populaire ne soit pas, de ce chef, beaucoup plus assurée d'un long avenir que la paix garantie uniquement par la signature des Hohenzollern et de leurs ministres. Assurément, l'adhésion collective de la nation allemande serait de quelque avantage pour corroborer la valeur et la solennité des engagements conclus au lendemain de pareilles catastrophes. Mais cet avantage demeurerait bien précaire, s'il n'était accompagné de certaines autres garanties plus consistantes.

Or, M. le président Wilson ne paraît pas attacher à ces autres garanties toute l'importance que l'on croirait désirable. Sans doute, il se réfère à des déclarations précédentes et réclame en principe les

réparations dictées par la justice. Toutefois, il accentue beaucoup plus nettement sur l'exclusion de tout ce qui ressemblerait à des annexions de territoires, à des contributions de guerre, à des prohibitions commerciales. On n'a pas assez fait ressortir cet aspect du message américain. Reproduisons ici encore le texte présidentiel d'après la version authentique :

Les desseins des États-Unis dans cette guerre sont connus de l'univers entier, de tout peuple à qui a pu parvenir la vérité. Ces desseins n'ont pas besoin d'être exposés à nouveau. Nous ne cherchons d'avantage matériel d'aucune sorte : nous estimons que les préjudices intolérables qu'a causés dans cette guerre la puissance furieuse et brutale du gouvernement impérial allemand doivent être réparés, mais nous ne voulons pas que ce soit au détriment de la souveraineté d'aucun peuple; nous voulons plutôt revendiquer les droits de souveraineté, à la fois des faibles et des forts. Les dommages imposés à titre de châtiment, le démembrement des empires, la création de ligues économiques égoïstes et exclusives, nous les estimons inopportuns et, en fin de compte, pires qu'inutiles, ne constituant pas une base qui puisse convenir à une paix d'aucune sorte, et surtout pas à une paix durable. Cette paix-là doit être fondée sur la justice et l'équité et sur les droits communs de l'humanité.

Impossible d'en disconvenir : la perspective de paix que beaucoup ont reprochée avec tant d'amertume au Saint-Père est, sous de nombreux rapports, plus marquée dans la réponse américaine que dans le message pontifical. Si les vues du président Wilson paraissent dignes de louanges, que l'on cesse de

les déclarer scandaleuses quand elles sont formulées, avec beaucoup plus de réserves, par le Pape Benoit XV.

Benoît XV, 'en effet, ne parle pas seulement de la pacification générale, de la réduction des armements, de la liberté des mers, des garanties à venir du droit des gens, des réparations mêmes réclamées par la justice, mais il revendique formellement la restauration de la Belgique, avec une solution équitable des questions d'Alsace-Lorraine, de Trente et de Trieste, de Pologne, des Balkans, d'Arménie, en conformité avec les légitimes aspirations des peuples. La note américaine le rappelle dans un langage parfaitement loyal; et nul doute que, sur chacun de ces graves problèmes, les intentions du gouvernement de Washington ne soient en harmonie avec les intentions du Pontife de Rome. Néanmoins, le président des Etats-Unis s'abstient de mentionner pour son propre compte les différentes questions que nous venons d'énumérer. La seule d'entre elles dont il eût déjà marqué la solution dans le message historique du 22 janvier était la question de l'indépendance et de l'intégrité de la Pologne. Pour les autres problèmes, on devine sans peine quelles sont les "perspectives chères au président Wilson, mais on ne les trouve exprimées ni dans la réponse à Benoît XV ni dans aucune déclaration antérieure.

Nous sommes donc en droit de constater, sans nous permettre aucun reproche à l'égard du président des Etats-Unis, que la note diplomatique du Souverain Pontife indiquait, sur des points d'impor-

tance capitale et qui nous tiennent profondément à cœur, à propos desquels la note américaine est restée silencieuse, les principes et les conditions d'une juste paix pouvant garantir à l'Europe et au monde un avenir meilleur. Rendre témoignage à ce fait indéniable, qu'est-ce autre chose que reconnaître l'un des titres de Benoit XV à notre franche et respectueuse gratitude?

Résumons-nous sur la réponse américaine au message pontifical.

Cette réponse a été connue du public d'après une version inexacte et incomplète.

Cette réponse est beaucoup plus déférente envers le Pape et beaucoup moins éloignée du point de vue de Benoît XV qu'on l'a cru et affirmé presque partout.

Cette réponse enfin demande au peuple allemand une garantie dont ne parlait pas le Souverain Pontife, mais ne contient nulle mention distincte de plusieurs solutions conformes à la justice qui figurent dans le message de Benoît XV et qui imposeraient de lourds sacrifices aux deux empires centraux ou à leurs alliés.

Quant à la garantie nationale que réclame des peuples germaniques le président Wilson, nous nous garderons bien d'en méconnaître la valeur, mais sans faire reposer sur elle de trop confiants espoirs. La signature de la nation allemande venant s'adjoindre à la signature de ses gouvernants d'aujourd'hui ou de demain ne serait pas dépourvue d'une appréciable et utile signification. Mais, réellement, elle ne

pourrait suffire à nous convaincre que toute menace nouvelle des appétits ou des ambitions du germanisme moderne serait conjurée par le fait même. Aux garanties juridiques de tout ordre, nous persistons à croire qu'il est indispensable d'unir, dans la mesure du possible et conformément aux règles de la justice, une vraie diminution de la puissance actuelle de l'Allemagne unifiée : ce qui serait déjà réalisable à quelque degré dans le cadre même des propositions de Benoît XV.

Par avance, tout ce que contiennent de souhaitable et d'incertain les vues généreuses du président Wilson avait été heureusement discerné, le 30 juillet dernier, à la Chambre des Communes, par un ministre des Affaires étrangères qui n'oublie pas son ancienne carrière et ses désenchantements de philosophe, M. Arthur Balfour. Nous allons reproduire un paragraphe suggestif de son discours, où l'on retrouve la finesse, les nuances délicates et la mélancolie des Foundations of Belle f :

Lorsque l'Allemagne arrivera au niveau des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, nous pourrons du moins espérer qu'un des grands perturbateurs de paix sera éliminé pour toujours de l'histoire de l'Europe. J'ignore qui oserait affirmer, en voyant la condition intérieure de l'Allemagne, pour autant que nous pouvons la juger pour le moment, que les idées dont je viens de parler [les idées de paix fondée sur le droit] commencent réellement à se développer de manière à donner un espoir légitime que, pendant notre vie encore, nous les verrons établies. Je ne fais pas une pareille prophétie, mais je suis convaincu que, si elles ne sont pas établies,

la sécurité de l'Europe ne pourra pas non plus être fondée. Jusqu'à ce que l'Allemagne soit rendue impuissante ou rendue libre, je ne crois pas que la paix européenne puisse ètrt assurée. Rien n'est plus clair pour moi que ce fait...

N'ajoutons rien sur ce sujet aux paroles du sage !

On peut étudier ensemble les quatre réponses des souverains germaniques, l'empereur allemand Guillaume II, l'empereur Charles d'Autriche, le roi Louis de Bavière et le tsar Ferdinand de Bulgarie. Nous comptons ce dernier parmi les « souverains germaniques », puisqu'il a lié son destin à celui de l'Austro-AUemagne, ne gardant la mémoire que de son ascendance paternelle dans la famille de Saxe-Cobourg-Gotha et oubliant son ascendance maternelle dont, pendant de longues années, il s'était montré justement fier, oubliant en particulier que la femme supérieure qui fut sa mère et qui exerça une influence politique, financière, diplomatique, si considérable sur les débuts laborieux du jeune Etat de Bulgarie, était née princesse de la Maison de France.

De même que les souverains d'Allemagne, d'Autriche, de Bavière, de Bulgarie appartiennent à un commun système d'alliances, leurs réponses au message du Souverain Pontife expriment exactement les mêmes idées, la môme attitude et suivent dans la rédaction du texte un développement parallèle. Gha-

que document, d'ailleurs, a quelques nuances particulières qu'il ne sera pas inutile de relever au passage.

Le ton des quatre réponses est très respectueux à l'égard de la personne du Souverain Pontife, très élogieux surtout à l'égard de son initiative de médiation pacificatrice. Dans tel ou tel paragraphe, les louanges sont tellement accentuées qu'elles ne semblent pas exemptes de quelque ostentation, comme pour souligner le contraste entre l'attitude des puissances germaniques et le mutisme gardé jusqu'à ce jour envers le Vatican par les grandes puissances européennes de l'Entente. A vrai dire, il ne faut pas trop nous en étonner, il faut même avouer sans mauvaise grâce que, de la part de nos ennemis, c'est « de bonne guerre ».

Souverain protestant, grand-maître de l'Eglise évangélique de Prusse, Guillaume II correspond avec Benoît XV par procureur, c'est-à-dire par un intermédiaire officiel. La réponse allemande est, en effet, rédigée sous forme de message du chancelier de l'Empire, docteur Michaelis, au cardinal Gaspard, secrétaire d'Etat du Souverain Pontife. Au contraire, l'empereur Charles, le roi Louis et le tsar Ferdinand, qui appartiennent à la religion catholique, s'adressent eux-mêmes et directement au Saint-Père en personne. La lettre de l'empereur d'Autriche est d'un accent plus affectueux, plus filial, comme il convient à celui qui s'honore toujours, du titre de « Majesté apostolique ». La lettre du roi de Bavière porte, elle aussi, le caractère d'une réelle déférence religieuse. Quelques-uns ont signalé

comme un événement inattendu cette réponse distincte de la Bavière; c'était oublier un fait pourtant notoire : la Bavière a toujours gardé son droit particulier de représentation diplomatique, et sa légation accréditée auprès du Vatican n'est guère moins importante que la légation de Prusse, d'autant que le nonce unique qui représente la Papauté romaine auprès des États de l'Empire allemand réside traditionnellement à Munich, capitale catholique, et non pas à Berlin, capitale protestante. Quant à la lettre du tsar de Bulgarie à Benoît XV, elle est, à coup sûr, d'une correction pleine de respect, mais beaucoup plus froide, plus protocolairement cérémonieuse que celles des souverains d'Autriche et de Bavière. Nul n'ignore, en effet, que le tsar Ferdinand gouverne une nation presque totalement schismatique et que lui-même est resté durant une vingtaine d'années sous le coup des censures de l'Eglise pour avoir fait passer, en vertu de la raison d'Etat, l'aîné de ses enfants, l'héritier de la couronne, du culte catholique au schisme gréco-slave : de tels souvenirs, qui ne vont pas sans laisser quelque suspicion sur la qualité du catholicisme de Ferdinand de Bulgarie, expliquent assez bien le caractère plutôt gêné de ses relations personnelles, même les meilleures, avec le Pontife de Rome. Entre les quatre réponses des souverains germaniques au Pape, on notera donc, malgré la parité des hommages officiels de courtoisie diplomatique, des différences appréciables d'accent et d'allure. Il n'existe nul pays au monde où de telles nuances soient discernées avec

une finesse plus pénétrante qu'au palais apostolique du Vatican.

Mais laissons le décor extérieur et atteignons le fond des choses. Que répondent les Etats germaniques aux ouvertures de médiation du Souverain Pontife? Comment présentent-ils leur propre condition de belligérants? Gomment acceptent-ils les propositions tendant à instituer les garanties nouvelles du droit international? Comment acceptent-ils les propositions tendant à remanier la carte politique de l'Europe selon les exigences de la justice et les conseils de l'équité?

En décrivant leur propre condition de belligérants, les souverains des États germaniques déclarent unanimement que, s'ils font la guerre, c'est uniquement pour se défendre contre d'injustes agresseurs et que, dans le passé comme dans le présent, ils n'ont jamais eu de plus ardent désir que la conservation ou le rétablissement de la paix générale. Telle est la déclaration, énergiquement accentuée, que contiennent les quatre messages : allemand, austro-hongrois, bavarois et bulgare.

S'il est permis d'employer un néologisme de goût contestable pour qualifier une allégation qui dépasse par trop audacieusement les bornes du réel et du vraisemblable, nous dirons que c'est là une contrevérité de proportion « pyramidale ».

Quoi qu'il en soit des préjugés explicables dans certaines ambiances, quoi qu'il en soit des illusions subjectives ou des obnubilations de conscience

morale dont Dieu seul est juge, il ne faut pas laisser passer de telles paroles sans redire avec force qu'elles sont diamétralement opposées aux certitudes objectives de l'histoire contemporaine. Prétendre que les puissances de l'Entente ont voulu, ont provoqué la guerre européenne de 1914, prétendre que cette guerre n'a pas été délibérément préparée, puis rendue inévitable, puis déclarée par l'Allemagne, avec le concours de ceux qu'elle avait enchaînés à sa fortune, équivaut à braver le témoignage irrécusable des faits les plus notoires et des textes les plus décisifs.

Nous sommes loin, d'ailleurs, d'attribuer une égale responsabilité à chacun des impériaux et royaux signataires des plaidoyers diplomatiques adressés depuis peu à Benoît XV. Il existe, par exemple, un souverain germanique qui peut dire en toute vérité que, personnellement, il n'a jamais voulu la guerre et qu'il n'eut aucune part aux conciliabules où elle fut décidée : c'est l'empereur Charles d'Autriche. On n'a pas le droit de contester sa parole solennellement donnée, qui concorde avec tous les faits connus et contrôlables. On sait, d'ailleurs, où allèrent toujours ses sympathies et quelles influences s'exercent à son foyer. Mais il demeure avéré que l'Etat austro-hongrois, avec ses Magyars, est responsable de la guerre déclarée par lui à la Serbie, après avoir formulé un ultimatum exorbitant et après avoir tenu pour insuffisante, malgré l'adjuration de Pie X, une réponse serbe qui témoignait d'un prodige de bon vouloir. Cette déclaration de guerre à la Serbie

rendit inévitable une guerre avec la Russie, puis, par le fait même, une conflagration européenne, que, selon toute vraisemblance, l'Autriche n'avait pas voulue, et devant laquelle les gouvernants de Vienne tentèrent de reculer quand, déjà, il était trop tard. Néanmoins, l'origine du conflit était dans la guerre contre la Serbie; et cette guerre, l'Autriche officielle l'a voulue et provoquée, sur l'instigation de l'Allemagne. Grave responsabilité nationale et historique qui subsiste, encore qu'elle ne puisse être imputée à la personne même de l'empereur Charles aujourd'hui régnant.

Tout porte à croire que le roi Louis de Bavière a pareillement le droit de dire que, pour son propre compte, il n'a pas voulu la guerre. Le Livre jaune de la diplomatie française (document du 30 juillet 1913) apporte en sa faveur un témoignage que nous ne saurions négliger. Toutefois, le souverain du principal, après la Prusse, d'entre les États confédérés d'Allemagne ne pouvait évidemment ignorer la politique intérieure et extérieure, militaire et fiscale, des dirigeants de l'Empire depuis les jours où fut reconstituée l'unité germanique. Aussi, quand le roi Louis vient affirmer au Souverain Pontife le caractère essentiellement pacifique de cette politique allemande et impérialiste, on reste déconcerté devant une aussi radicale et aussi complaisante défiguration de la réalité historique. De même, on se prend à regretter que les déclarations pacifiques de la réponse bavaroise au Pape, en 1917, aient été précédées, en 1916, par d'autres déclarations retentissantes du

même roi Louis de Bavière, annonçant pour conclusion de la guerre actuelle de triomphales annexions à l'est et à l'ouest des frontières de l'Empire allemand, au détriment de la Belgique et de la Russie. Le roi de Bavière n'a pas désiré la guerre, mais il n'est malheureusement pas demeuré exempt de quelque complicité avec ceux qui l'ont voulue et conduite.

Il n'y a pas tant de nuances à garder en parlant du tsar Ferdinand de Bulgarie. Véritablement, il lui faut une certaine dose d'inconscience pour déclarer, dans sa réponse au message pontifical, que sa préoccupation constante fut le maintien de la paix balkanique et européenne, alors qu'il est entré en guerre, au mois d'octobre 1915, sans avoir aucun péril à conjurer, mais dans l'intention avouée de s'enrichir des dépouilles d'un voisin détesté. La proclamation adressée au peuple bulgare pour lui annoncer la déclaration de guerre était d'un cynisme étrange : l'Allemagne paraît victorieuse, elle est sur le point d'envahir et d'écraser la Serbie; le moment est donc venu de s'allier aux puissances germaniques et de recueillir en territoire serbe et macédonien une part aussi fructueuse que possible du butin des vainqueurs. Nous avons noté plus haut que la lettre du tsar de Bulgarie au Pape témoignait d'un peu de contrainte et de malaise dans l'adhésion respectueuse aux ouvertures pacificatrices du Saint-Père. Cette contrainte est décidément explicable par toutes sortes de motifs.

Et Guillaume II? Le chancelier Michaelis nous

reporte au discours prononcé par l'empereur le 25 juin 1888, à l'aurore môme de son règne, discours riche en paroles et en promesses de paix. Depuis cette date jusqu'aux jours présents, l'effort personnel de Guillaume II aurait tendu constamment à maintenir la paix bienfaisante dont il avait juré de se faire le gardien. L'empereur aurait toujours résisté aux tentations, aux sollicitations belliqueuses, et il n'aurait enfin tiré l'épée qu'après avoir vainement recouru à tous les moyens pacifiques et devant l'implacable nécessité de repousser par la force les ennemis conjurés de la patrie allemande. C'est ici que la gageure atteint ses proportions les plus exorbitantes. Non pas que l'on doive mettre en doute que Guillaume II ait été longtemps favorable au maintien de la paix, nonobstant ses fréquentes et théâtrales menaces de déclarer la guerre. Longtemps, en effet, il résista aux excitations provocantes du parti militaire et pangermaniste. Longtemps, il joua parmi les dirigeants de la politique allemande un rôle modérateur. Puis, différentes causes qu'il ne saurait être ici question d'énumérer déterminèrent peu à peu ce qu'un écrivain perspicace, M. Maurice Muret, nommait, dans un ouvrage récent, l'Évolution belliqueuse de Guillaume IL L'une des maîtresses pièces du Livre jaune de la diplomatie française est la dépêche du 22 novembre 1913, où notre ambassadeur à Berlin, M. Jules Cambon, signale à son gouvernement les fâcheux symptômes de cette évolution. La dernière phrase du document est significative : « S'il m'était permis de conclure, je dirais qu'il est bon de tenir

compte de ce fait nouveau que l'empereur se familiarise avec un ordre d'idées qui lui répugnait autrefois et que, pour lui emprunter une locution qu'il aime à employer, nous devons tenir notre poudre sèche. »

Une fois accomplie l'évolution belliqueuse de l'empereur Guillaume, s'il y a un fait irrévocablement acquis à l'histoire, c'est que le souverain allemand dirigea d'une main vigoureuse les suprêmes préparatifs de guerre européenne, se fit l'interprète résolu des aspirations dominatrices et belliqueuses d'une portion considérable du peuple germanique, trouva moyen d'exploiter, d'envenimer le conflit de l'Autriche et de la Serbie, précipita la rupture avec la Russie, et déchaîna ainsi l'effroyable catastrophe dont personne, aujourd'hui, n'est plus maître d'arrêter les ravages. M. Michaelis a raison de dire que c'est là une succession funeste d'événements. Mais il perd le sens du réel quand il ose ajouter que, « durant la crise d'où sortit la conflagration mondiale actuelle, Sa Majesté s'efforça jusqu'au dernier moment d'écarter le conflit par des voies pacifiques ». De telles paroles ne s'expliquent, véritablement, que par une aberration stupéfiante.

Néanmoins, poursuivons l'examen de la réponse des puissances germaniques, et tournons les regards vers les perspectives d'avenir.

Avec un empressement un peu inattendu, et qui causera, sans doute, quelque gêne aux législateurs de la future « Société des Nations », l'Allemagne,

r Autriche-Hongrie, la Bavière, la Bulgarie adhèrent en bloc à tous les projets de garanties meilleures du droit international. Précisant leur point de vue, l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie acceptent catégoriquement le principe de la réduction proportionnelle et simultanée de toutes les armées de terre et de mer. L'Autriche-Hongrie et la Bulgarie se prononcent en faveur de la liberté et de la communauté des mers. L'Allemagne et la Bulgarie font mention dislincte de l'arbitrage obligatoire. Qui le croirait? Ferdinand de Bulgarie adopte la formule la plus accentuée qu'aient proposée les jurisconsultes partisans des sanctions internationales et coercitives du droit des gens, car il va jusqu'à souhaiter que les États rendent obligatoire entre eux cette même législation qui régit les rapports privés de leurs sujets.

Autre exemple de l'efficacité merveilleuse des enseignements de la guerre : c'est le successeur actuel de Bismarck, le chancelier de l'Empire allemand, qui, au nom même de Guillaume II, se met à parler comme le Pape Benoît XV!

Le gouvernement impérial salue avec une sympathie toute particulière l'idée fondamentale de l'appel à la paix par lequel Sa Sainteté exprime clairement sa conviction que la force morale du droit remplacera à l'avenir la puissance matérielle des armes.

Nous aussi, nous sommes persuadés que le corps malade de la société humaine ne peut recouvrer son énergie vitale sans un relèvement do la force du droit.

Si M. de Talleyrand revenait sur terre, il redirait

aujourd'hui, avec le même à-propos cruel qu'en 1815 : « C'est le loup devenu berger... »

Mais, n'étant pas M. de Talleyrand, nous prendrons la chose par un autre biais. Nous saluons comme un événement heureux, comme un indice nullement négligeable de la revanche de certaines vérités libératrices, le fait que l'Allemagne des Hohenzollern, en 1917, ait jugé opportun et profitable, ait même cru nécessaire de faire trêve aux paradoxes nietzschéens d'exaltation de la Force victorieuse, pour rendre un témoignage public et officiel, en présence du Pape de Rome, à la suprématie des valeurs morales et à la pérennité du Droit.

Seulement, lorsqu'il est question de conclure une paix qui sanctionnerait cette réorganisation juridique des rapports internationaux, les déclarations de principes ne suffisent pas, du moins après certaines expériences odieuses, à engendrer la confiance nécessaire. L'Allemagne et ses alliés témoignent aujourd'hui d'un grand zèle en faveur de l'arbitrage obligatoire et de la réduction proportionnelle des armements. A merveille. Mais il faut admettre alors, de la part de l'Allemagne, un prodige de conversion. A la Conférence de La Haye, en 1899 et en 1907, si le désarmement et l'arbitrage obligatoire, ces deux réformes d'importance capitale, n'ont pu être adoptées comme règles juridiques du droit international, si elles sont demeurées à l'état de simples projets, enviables, mais irréels, la cause de leur échec est imputable, précisément, à l'opposition péremptoire de l'Allemagne et des alliés

de l'Allemagne : opposition qui, brisant l'unité indispensable, suffit à rendre inefficaces les justes désirs de l'immense majorité des puissances contractantes. Depuis lors, l'Allemagne n'a pas été, apparemment, un modèle d'esprit pacifique ou de fidélité scrupuleuse aux engagements d'ordre international. Le terrible destin de la Belgique suggère, à la charge de l'Allemagne, les suspicions les plus troublantes. Quel crédit peut mériter son étonnante adhésion d'aujourd'hui à l'arbitrage obligatoire et à la réduction des armements?

Pour authentiquer la signature des souverains germaniques et, pareillement, la signature des représentants élus de la nation allemande, pour rendre possible aux autres nations d'acquiescer avec confiance à de nouvelles règles du droit des gens, qui supposeront toujours un contrat de probité, il faudra, d'abord, obtenir des témoignages objectifs, non équivoques, de la repentance de l'Allemagne. Il faudra des sacrifices délibérément consentis par elle aux justes exigences d'une paix réparatrice. Il faudra des actes, il faudra des gages contrôlables in numéro et pondère et mensura.

• Or, il est remarquable que les puissances germaniques qui, dans leurs réponses aux ouvertures de médiation pontificale, ont été si prodigues de promesses à lointaine et conditionnelle échéance en matière de droit international, esquivent toute ombre de consentement aux restitutions territoriales qui pourraient constituer une garantie tangible de leur respect actuel et à venir de la foi des traités.

Le Pape Benoît XV avait indiqué lui-même certains problèmes capitaux, à propos desquels un accord de principe, conforme aux exigences de la justice et du droit, lui semblait immédiatement réalisable entre belligérants, comme base de négociations ultérieures : libération des territoires envahis, indépendance de la Belgique, questions d'Alsace- Lorraine, de Trente et Trieste, de Pologne, des Balkans, d'Arménie. Sur chacun de ces articles, la réponse des puissances germaniques à la note du Vatican était attendue partout avec une légitime et anxieuse curiosité. Cette curiosité a été, peut- on dire, radicalement déçue.

L'empereur Charles d'Autriche est le seul qui adhère (en principe) aux suggestions pontificales : « Inspiré par des sentiments de modération et de conciliation, nous voyons dans les propositions faites par Votre Sainteté les bases propres à introduire des négociations pour la préparation d'une paix juste pour tous et durable. Et nous souhaitons vivement que nos ennemis d'aujourd'hui puissent être, eux aussi, animés des mêmes idées. » C'est une déclaration dont on aurait tort de méconnaître la valeur morale. Mais de telles paroles sont loin de suffire au résultat désiré, car elles ne nous disent absolument pas ce que l' Autriche-Hongrie est prête à concéder, en vue d'une juste paix, du côté de l'Italie, du côté de la Pologne, du côté de la Serbie et de la Roumanie. Tant que des solutions concrètes ne sont pas proposées, au moins dans leurs lignes générales, l'œuvre de médiation demeure nécessairement inefficace.

La réponse bavaroise et la réponse bulgare ne font aucune mention distincte des propositions suggérées par le Saint-Père. La réponse allemande y fait, du moins, quelque allusion, mais en termes beaucoup plus imprécis que la réponse même de l'Autriche. Citons les paroles du chancelier Michaelis :

Le gouvernement impérial, pénétré de l'importance de la démarche de Sa Sainteté, ne manque pas de soumettre à un examen sérieux et approfondi les instigations qu'Elle suggère.

Les mesures spéciales que le gouvernement impérial, en contact étroit avec les représentants du peuple allemand, a prises en vue de discuter les questions proposées et d'y répondre, témoignent combien il a à cœur de trouver une base utile à une paix juste et durable, d'accord avec les désirs de Sa Sainteté et la motion de paix du Reichstag du 19 juillet dernier.

Deux choses sont ici à noter.

En mentionnant le « contact étroit » du gouvernement impérial avec « les représentants du peuple allemand », et en se référant au vote du Reichstag sur la paix future (19 juillet), le chancelier prétend répondre aux déclarations du président Wilson et des nombreux approbateurs du message américain : les protocoles internationaux qui termineront la guerre ne porteront pas uniquement la signature des Hohenzollern et de leurs ministres, mais possèdent déjà l'adhésion et porteront également la signature des représentants élus de la nation allemande. Que l'on ne déclare donc pas absente la garantie nationale que requièrent ceux qui mettent en doute la parole d'honneur des gouvernants actuels de l'Aile-

magne. Evidemment cette riposte du chancelier impérial paraîtra un peu médiocre à quiconque est instruit du rôle précaire des « représentants du peuple » dans le gouvernement politique de l'Allemagne contemporaine. Toutefois, en présence de la mise en demeure de Washington, la parade de M. Michaelis n'est pas dépourvue d'ingéniosité.

D'autre part, en se référant au vote du 19 juillet, le chancelier de l'Empire écarte les projets conquérants de la mégalomanie pangermaniste : car la motion adoptée par la majorité du Reichstag, malgré l'opposition féroce des partis les plus belliqueux et les plus militaristes, réclamait (sans toutefois employer cette formule) une paix sans annexions et sans indemnités. Par comparaison avec les exigences qu'aurait formulées l'Allemagne durant les premières semaines de la grande guerre, ou même à des dates plus récentes, [il est évident que l'adoption de ce point de vue dans la réponse allemande aux ouvertures pontificales marque un recul considérable des ambitions germaniques. Les dirigeants de la politique allemande avouent équivalemment l'échec de leurs projets grandioses pour la domination du monde. Les voilà qui admettent aujourd'hui des perspectives plus réduites et qui, somme toute, en viennent à regarder comme heureuse la solution peu reluisante de la partie nulle. De telles constatations méritent d'être soigneusement enregistrées. C'est le crépuscule des dieux... Où sont les neiges d'antan1?

1: Il est bon de ne pas oublier que tel était bien le langage officiel de l'Allemagne en septembre 1917, avant que le désastre italien du mois

Mais tout cela ne nous apprend pas si l'Allemagne compte évacuer totalement les territoires envahis, restaurer la Belgique indépendante, satisfaire en Alsace-Lorraine et en Pologne prussienne les justes aspirations des peuples, bref accepter les propositions indiquées par Benoît XV comme bases d'une paix conforme au droit. Non seulement la réponse du chancelier au Saint-Siège ne le dit nullement, mais la motion même du Reichstag paraît supposer clairement le contraire, du moins pour F Alsace- Lorraine et la Posnanie, car elle paraît tenir pour indubitable que Ton ne saurait tolérer la rétrocession de la moindre parcelle des territoires qui, lors de la déclaration de guerre, appartenaient à l'Empire allemand. De fait, les partis politiques les plus opposés au pangermanisme et au militarisme, notamment les social-démocrates, ne sont pas moins intransigeants que les conservateurs à nier l'existence même d'une question de Posnanie ou d'une question d'Alsace-Lorraine. Aux yeux des uns et des autres, le domaine actuel de l'unité allemande est une zone intangible et insaisissable.

Et voilà, vraiment, la justification éclatante de la .diplomatie de Benoît XV. On avait osé prétendre que le message pontifical du 1er août n'était qu'une suggestion maladroite des empires centraux pour transmettre à l'Europe et au monde les propositions de la paix allemande. Or, en réponse à la note du Vatican, l'Allemagne à son tour vient de publier son

suivant à Gaporetto et l'avènement du maximalisme en Russie eussent rendu aux pangermanistes toute leur influence et toute leur audace.

message de paix; et l'on n'y retrouve aucune des conditions d'ordre actuel et concret indiquées par Benoît XV. En réalité, il y a un abîme entre les deux conceptions. D'une part, il y a le point de vue d'un empire et d'un peuple de proie qui tiennent obstinément pour inaliénable toute la part de butin qu'ils se croient de force à conserver. D'autre part, il y a le point de vue du Père commun des fidèles qui, afin de mettre un terme aux horreurs d'une guerre inexpiable, s'interpose comme médiateur et offre des conditions assez modérées pour pouvoir être raisonnablement admises par l'un et l'autre groupe d'adversaires, mais en fondant ses propositions sur de hautes et fermes considérations de justice, et non pas sur l'unique considération des succès brutaux de la force. L'auguste médiateur avait voulu tout faire pour rendre actuellement possible un accord qui respectât, du moins, les impérieuses exigences du droit, puisque, d'après la doctrine catholique, la paix n'est pas la paix si elle n'est pas la tranquillité de l'ordre. L'Allemagne a su accueillir avec égards la proposition pontificale, mais elle en a esquivé les exigences substantielles et, peut-être, n'en a pas même compris la signification.

Quelques jours après la publication de la réponse allemande au Pape de Rome, la nouvelle circula dans la presse européenne d'une certaine note verbale que le ministre impérial des affaires étrangères aurait fait transmettre au nonce apostolique accrédité à Munich, Më'r Pacelli, communication relative à l'évacuation de la Belgique par les Allemands.

D'après le sommaire qui passa d'abord pour authentique, même en Allemagne, le projet des gouvernants de Berlin aurait été le suivant :

1° L'Allemagne consent au rétablissement de l'indépendance de la Belgique.

2° LAllemagne contribuera au payement des compensations payables à la Belgique pour les dommages qui lui ont été causés par la guerre.

3° La Belgique devra garantir que, dans l'avenir , toute menace comme celle qui a assailli l'Allemagne, en 1914, sera exclue.

4° La Belgique devra conserver la séparation administrative entre les Flandres et la Wallonie, séparation qui correspond au désir de la majorité de la population belge, et à laquelle l'Allemagne est intéressée en raison de l'analogie ethnique entre les sentiments de ia Belgique et ceux de l'Allemagne.

5° L'Allemagne devra posséder le droit de développer librement ses entreprises économiques en Belgique et surtout à Anvers.

Restaurer et indemniser la Belgique indépendante est parfait. Mais donner et retenir ne vaut. Imposer à la Belgique des immunités particulières pour le commerce allemand à Anvers ou ailleurs, et, à plus forte raison, lui fixer un régime de séparation administrative entre les provinces wallonnes et les provinces flamandes, le tout dans une intention qui est (que l'on nous pardonne ce terme) cousue de fil blanc, constitue manifestement une prétention exorbitante, qui rendrait illusoire la souveraineté du royaume et qui serait incompatible, au premier chef, avec l'indépendance que l'Allemagne vient elle-

même de reconnaître en principe. Quant aux garanties futures à exiger^contre une menace comme celle dont l'Allemagne aurait été victime, en 1914, de la part de la Belgique, c'est là une dérision tellement amère et tellement exorbitante qu'elle ne mérite pas même d'être mise en discussion.

Qu'il suffise de rappeler le texte de la proposition venue du Saint-Siège : évacuation totale de la Belgique, avec garantie de sa pleine indépendance politique, militaire, économique vis-à-vis de n'impoi^te quelle puissance. A vrai dire, la confusion n'est point possible entre le point de vue pontifical et le point de vue allemand.

Après avoir fait son tour d'Europe, la nouvelle concernant la remise d'une note verbale au nonce de Munich, à propos de la Belgique, vient d'être officiellement démentie. Nous en prenons acte. Si l'information précédente est dépourvue de tout fondement, c'est donc que l'Allemagne n'a voulu donner au Souverain Pontife aucune promesse en faveur de la restauration de la Belgique indépendante. Voilà qui recule encore les perspectives d'une juste paix, mais, du moins, qui supprime une misérable équivoque.

Toutefois, avec la diplomatie allemande, il ne faut jurer de rien. D'abord, on ne discerne pas, dans la question présente, quel est exactement l'objet du démenti. En outre, quand bien même cet objet ne prêterait pas à conteste, le fait qu'une nouvelle est démentie par l'Allemagne ne suffit certainement pas à démontrer que la nouvelle soit fausse.

Il est temps de conclure :

Les empires du centre ont répondu dans un langage respectueux à la note pontificale : et, en cela, ils ont eu raison. Mais, dans leur réponse, ils ont esquivé les questions scabreuses, ils ont ainsi refusé de donner des gages que sollicitait Benoît XV en vue d'une juste paix : et c'est pourquoi, étant déjà responsables de la guerre elle-même, ils demeurent aujourd'hui responsables de sa continuation.

Quant aux puissances européennes de l'Entente, sauf la Belgique, elles n'ont pas répondu jusqu'à ce jour aux offres de médiation pontificale : et nous persistons à croire que c'est, de leur part, une fâcheuse erreur. Elles auraient eu d'autant plus de facilité à répondre que les propositions de Benoît XV étaient loin de comporter, pour les Alliés, des perspectives de restitutions et de rétrocessions équivalentes à celles que les droits de la justice imposeraient aux empires centraux.

Une réponse française à la note diplomatique de Benoît XV nous aurait paru (et nous paraît encore) tout particulièrement désirable, en raison de la concordance, aisée à mettre en relief, qui existe entre les revendications actuelles de notre pays et la teneur des propositions du Saint-Siège. Dans le discours du 19 septembre, où M. Ribot a dit pourquoi la France et ses alliés, redoutant un piège des empires centraux, n'avaient pas cru opportun de répondre, il nous a semblé, au contraire, que le ministre français des Affaires étrangères donnait lui-même le

canevas d'une excellente réponse : M. Ribot n'aurait eu que la peine Je la rédiger en style de note diplomatique.

Notre ministre des Affaires étrangères, se référant à la déclaration inaugurale du cabinet Painlevé dont il est membre, se référant à son propre discours de La Fère-Champenoise pour l'anniversaire de la victoire de la Marne, déclarait avec force au Palais- Bourbon, le 19 septembre, que la France ne transigerait pas sur la revendication de l'Alsace-Lorraine : M. Ribot n'aurait eu, en répondant à Benoît XV, qu'à formuler cette même revendication et à montrer qu'elle concordait objectivement avec le message pontifical, où l'on avait proclamé ouverte cette question d'Alsace-Lorraine, et où l'on avait demandé qu'elle fût équitablement résolue en tenant compte des légitimes aspirations des peuples.

D'autre part, le ministre des Affaires étrangères déclarait que la France, quand elle serait victorieuse, ne réclamerait aucune contribution de guerre, mais uniquement des réparations pour compenser les désastres de l'occupation étrangère : « Ce n'est pas une amende, disait- il, que nous voulons infliger à des ennemis vaincus, c'est la réparation des destructions scélérates qu'ils ont commises. » En répondant au Saint-Siège, M. Ribot n'aurait pas manqué de tenir le même langage et de faire observer que la solution préconisée par lui était la même, en substance, que celle du message de médiation de Benoît XV : conclonation mutuelle des dépenses générales de la guerre, détermination des indemnités

requises par un titre spécial de justice ou d'équité. Une lettre du cardinal Gasparri à Mur de Gibergues, publiée le 30 septembre, apporte en faveur de notre interprétation du document pontifical un témoignage décisif.

Enfin, M. Ribot veut exiger, avec le président Wilson, que l'adhésion formelle des représentants élus du peuple allemand vienne garantir la signature des gouvernants de l'Allemagne : il n'aurait eu qu'à le répéter dans la note adressée au Vatican, et Benoît XV n'aurait eu à élever aucune objection de principe contre cette proposition, que lui-même n'avait pas formulée, mais dont le chancelier Michaelis vient de nous apprendre qu'elle n'est tenue à Berlin ni pour offensante ni pour actuellement irréalisable.

C'est à propos de l'Alsace-Lorraine, de la Posnanie et d'autres questions analogues, mais non pas à propos des garanties juridiques, que l'Allemagne résistera aussi longtemps qu'elle croira en avoir la force aux revendications d'une juste paix, telle que la propose très noblement Benoît XV et telle que la réclament à bon droit ceux qui ont l'honneur de parler au nom de la France.

La réponse ottomane au message pontifical de médiation diplomatique fut publiée dans les journaux français du 2 octobre dernier.

Quant à la substance des choses, ce document

offre un exact parallélisme avec les réponses des puissances dont le sultan de Gonstantinople est aujourd'hui l'allié : Allemagne, Autriche-Hongrie, Bavière, Bulgarie. Toutefois la note turque présente çà et là quelques particularités curieuses qu'il n'est peut-être pas inutile de relever.

Le ton du document est d'une correction irréprochable, d'une courtoisie même qui approche de l'obséquiosité. Le souverain musulman ne recourt pas au subterfuge de faire adresser au cardinal secrétaire d'Etat une lettre protocolaire par son grand vizir, de même que l'allié protestant de Berlin écrivit par l'intermédiaire du chancelier impérial. Mais, à l'instar de Charles d'Autriche, de Louis de Bavière, de Ferdinand de Bulgarie, princes catholiques, le sultan Mohammed s'adresse lui-même au Pape Benoît XV en personne, qu'il appelle sans embarras : « Votre Sainteté. » Quelques paroles d'emphase orientale donnent un rayonnement discret de couleur et de poésie locale au message venu des rives du Bosphore. « Que le Tout-Puissant conserve toujours Votre Sainteté dans la noblesse de son cœur. Que le Tout- Puissant garde toujours Votre Sainteté sous sa divine protection. »

Rien de plus digne d'éloges que de tels témoignages de respect. Mais ici vont s'arrêter nos éloges : car la note turque, en chacune de ses assertions, réclame, au contraire, des rectifications vigoureuses.

Marchant avec une sérénité olympienne sur les brisées de chacun de ses confédérés des Etats germaniques, le sultan de Gonstantinople déclare que,

lui non plus, il n'a pas voulu la guerre. Les préoccupations pacifiques, humanitaires, n'ont jamais cessé de prévaloir dans les conseils de son gouvernement. Il faut citer : « Nous avons été forcés de combattre pour le maintien de notre indépendance, ainsi que pour le libre développement de notre pays... Nous fûmes toujours animés de l'ardent désir de faire bénéficier notre pays des bienfaits d'une paix durable et équitable, et, comme toujours, d'accord avec notre peuple, de travailler au progrès du bien-être de notre empire dans tous les domaines où l'activité peut s'exercer en vivant en parfaite harmonie avec les autres Etats. »

Qu'il s'agisse de la participation de la Turquie à la grande guerre ou des procédés adoptés par le gouvernement de Gonstantinople à l'égard des populations qui appartiennent à l'Empire ottoman, il doit être permis de déclarer sans ambages que les ministres jeunes-turcs qui ont rédigé la réponse du sultan au Pape font preuve ici d'une outrecuidance dépassant les bornes permises.

S'il y a un fait clair, certain, notoire, c'est que l'entrée de la Turquie dans la guerre européenne, au cours de l'automne de 1914, fut, de la part du gouvernement turc et de ses inspirateurs berlinois, un acte volontaire et prémédité. Les Jeunes-Turcs découragèrent par une série de provocations impudentes les tentatives obstinément conciliatrices de l'Angleterre, de la Russie et de la France. Après nous avoir bafoués dans l'affaire du Goebcn et du B resliiu, ils ouvrirent eux-mêmes les hostilités

contre les forces de l'Entente sans avoir même daigné recourir à la formalité préalable d'une déclaration de guerre. Pour affirmer ensuite que la Turquie a été forcée de combattre par les provocations et les exigences abusives des Alliés, il faut réellement avoir du front !

Plus déconcertante encore nous paraît l'inconscience des Jeunes-Turcs quand, par la bouche de leur sultan, ils osent proclamer qu'ils n'ont pas d'autre désir que de garantir le développement pacifique et prospère de chacun des peuples soumis à la domination ottomane. On n'ignore nulle part et l'on connaît au Vatican mieux que partout ailleurs, le sort affreux des populations chrétiennes de Syrie et du Liban et surtout l'œuvre monstrueuse d'extermination qui a été commise par les Turcs à l'égard de la nationalité arménienne. La Jeune-Turquie vient d'égaler, de surpasser même, les horreurs de la tyrannie d' Abdul-Hamid, en y joignant l'hypocrisie des formules sonores de la démocratie et de la Révolution. A ce titre, elle laissera un souvenir particulièrement hideux dans l'histoire. Elle aurait fait preuve, au moins, de quelque pudeur en s'abstenant, clans sa réponse officielle aux ouvertures pontificales, de protester de son persévérant amour de la paix et de son culte pieux pour les droits et la prospérité des peuples.

Du moins, le sultan Mohammed accepte-t-il le principe de la médiation pontificale ? Accepte-t-il d'entrer dans la voie des garanties équitables d'un meilleur avenir que suggère Benoît XV à tous les États belligérants? — Hélas! oui et non.

Oui, pour tous les projets qui ne peuvent revêtir qu'un caractère conditionnel et ne peuvent se réaliser que dans un avenir des plus incertains. Ici, l'acceptation n'est pas coûteuse, car elle n'engage à aucun sacrifice réel, actuel, immédiat. Aussi, le Grand Turc rivalise-t-il avec ses alliés de Berlin, Vienne, Munich, Sofia, de paroles pleines d'effusion et d'emphase au sujet de la future communauté juridique des États qui garantira un jour la paix internationale, au sujet de la réduction générale et proportionnelle des armements, au sujet de la liberté des mers, ou plutôt des hautes mers,] car il ne faudrait pas poser à la Turquie de questions indiscrètes sur le Bosphore et les Dardanelles, non plus qu'à l'Autriche-Hongrie sur la navigation dans l'Adriatique. C'est uniquement la haute mer, où dominent les Anglais, qui doit être tenue pour « un bien commun à tous les peuples » et où il faut « mettre définitivement de coté pour l'avenir les idées d'hégémonie ». Telle est la zone où se meuvent les perspectives de paix du sultan Mohammed et des Jeunes-Turcs. Ou n'est pas plus généreux. Et, pour quiconque voudra remémorer les souvenirs anciens ou récents de l'histoire des Turcs, pareilles assurances ne manqueront pas de saveur dans la bouche du Commandeur dos croyants...

Mais les conditions concrètes, les gages effectifs et territoriaux, contrôlables in numéro et pond et mensura, que requiert le message pontifical du 1er août et dont la ferme acceptation donnerait seule une valeur sérieuse aux engagements concernant

l'ordre juridique de l'avenir, quel accueil va leur être fait dans la réponse officielle du gouvernement de Constantinople? — De ces conditions, de ces gages, pas un mot. Les Jeunes-Turcs ont escamoté avec une prestesse supérieure encore à celle des Allemands et des Bulgares la partie positive et actuelle des ouvertures pontificales.

Il y a, dans la note du sultan, un article de rédaction qui n'est pas dépourvu d'élégance. La Turquie accepte (en principe) la communauté juridique des États, la réduction des armements, la liberté des hautes mers; elle veut résoudre pacifiquement les conflits internationaux et prendre en considération « les garanties qui se rapportent à l'existence souveraine et au libre développement des peuples ». Et voici la conclusion : « C'est ainsi que nous pensons que les propositions de Votre Sainteté contiennent des bases fermes pour aplanir le conflit actuel et amener une paix générale et durable. » Qui donc a dit que la parole avait été donnée à l'homme pour dissimuler sa pensée?...

Deux problèmes, en effet, d'ordre politique et territorial, auraient exigé, de la part du gouvernement de Constantinople, une solution précise pour que la réponse du sultan Mohammed au Pape de Rome méritât d'être considérée comme ayant une valeur tant soit peu sérieuse en vue du rétablissement de la paix générale.

Le premier problème est la question d'Arménie, posée en toutes lettres dans la note pontificale et au sujet de laquelle pas un mot n'est articulé dans le

message ottoman. Benoît XV faisait pourtant comprendre avec une entière clarté que la situation morale et politique de l'Arménie, pas plus que celle de la Pologne, ne pouvait et ne devait demeurer telle qu'elle était à la veille de la présente guerre. Il indiquait parmi les conditions nécessaires d'un paix juste et durable l'établissement 'd'un nouvel ordre de choses pour la nationalité arménienne comme pour la nationalité polonaise : nouvelles institutions politiques, nouvelles garanties économiques, réparant le passé dans la mesure où de telles catastrophes sont réparables et donnant le gage d'un meilleur avenir. Si les Jeunes-Turcs, touchés par de puissantes grâces de conversion, désiraient vraiment aujourd'hui une paix juste et durable, fondée, comme ils le disent avec une certaine étourderie, « sur l'existentee souveraine et le libre développement des peuples », ils auraient su répondre au Pape Benoit XV par de fermes ouvertures concernant l'indépendance ou l'autonomie arménienne. Ils se sont bien gardés de le faire : et c'est pourquoi la réponse du sultan est dérisoire.

L'autre problème délicat est celui des Capitulations et du protectorat diplomatique et consulaire exercé par certaines puissances européennes, en territoire ottoman, sur diverses institutions religieuses, scolaires ou économiques et même (au nom de coutumes immémoriales) sur divers groupes de populations chrétiennes ou autochtones. A ce problème, le sultan Mohammed fait une allusion, mais beaucoup trop claire cette fois. Le but « absolument justifié »

que la Turquie veut atteindre » consiste principalement, affirme-t-il, dans la défense des droits de notre souveraineté entière et illimitée sur tous les territoires de nos frontières nationales ». Commentaire topique de la mesure en vertu de laquelle, à la veille d'entrer en guerre, la Sublime Porte, déchirant les contrats synallagmatiques comme de vulgaires scraps ofpaper, à l'instar du grand allié de Berlin, déclarait à jamais abolis sur son territoire tous les droits de protection diplomatique et consulaire dont se prévalaient divers États européens au nom de la coutume ou au nom des Capitulations. Cette brusque rupture avec le passé aurait pour effet de rendre désormais entière et illimitée la souveraineté du sul- . tan de Turquie.

Voilà précisément qui est intolérable du point de vue de ces légitimes aspirations des peuples, de ces garanties meilleures d'ordre, de sécurité, de justice que le message pontifical assigne pour bases à la paix future des nations. Les conditions dans lesquelles les Turcs, jeunes ou vieux, dominent les nombreuses populations chrétiennes et autochtones comprises dans les lirilites actuelles de l'Empire ottoman sont vraiment trop particulières et anormales, l'expérience douloureuse des siècles est trop concluante, pour que ces populations chrétiennes, leur religion, leur richesse, leur existence même puissent demeurer livrées à l'arbitraire odieux on slupide des dominateurs ottomans.

Ou bien l'Empire turc survivra encore à la présente guerre : et, dans ce cas, toute paix juste et

durable comportera, en faveur des nationalités chrétiennes, les garanties nécessaires, fondées sur le maintien, le renforcement, l'exercice efficace des Capitulations et des protectorats : en première ligne, des privilèges séculaires de la France.

Ou bien la domination ottomane disparaîtra de la plupart des régions constituant aujourd'hui l'Empire turc, et des conditions toutes nouvelles d'existence politique seront assurées aux populations chrétiennes et autochtones sous le protectorat des divers États européens auxquels la Jeune-Turquie a jeté un défi insolent.

Nous croyons savoir que les diplomates ont déjà déterminé les zones éventuelles d'influence. Nous savons surtout que les troupes britanniques occupent victorieusement la double vallée du Tigre et de l'Euphrate, qu'elles viennent de forcer les portes méridionales de la Palestine, et que, de Bagdad à Test et de Gaza au sud-ouest, elles dessinent un mouvement convergent sur Alep.

Puisque les gouvernants de Gonstantinople n'ont pas d'autres propositions de paix à nous offrir que celles dont parle la réponse du sultan Mohammed au Pape Benoît XV, puisqu'ils récusent toutes les réparations et garanties commandées par la justice, les Turcs vont probablement avoir à subir l'unique argument qu'ils comprennent : l'argument de la force, qui, dans le cas présent, sera employé au service du droit; la solution des problèmes litigieux par le tranchant du glaive.

Depuis les grands jours historiques de la domina-

tion musulmane et turque, les événements ont marché, même à Gonstantinople, et dans la région du Danube, et en Arménie, et en Mésopotamie, et en Syrie, et au Liban. Les cornes du croissant ne cessent pas de se réduire; et, de décade en décade, sa clarté devient toujours plus pâle. Pour les populations chrétiennes d'Orient, les rayons d'une espérance nouvelle luisent déjà parmi les ténèbres d'une sanglante épreuve. Allah est toujours Allah, mais Mohammed n'est plus son Prophète.

Devant la Chambre des députés du royaume d'Italie, à Monte-Citorio, le ministre des Affaires étrangères, M. Sydney Sonnino, s'est expliqué avec ampleur, le 25 octobre, sur les ouvertures de médiation diplomatique de Benoît XV. La partie de son discours traitant du message pontifical n'occupe pas moins de trois colonnes entières de petit texte dans les journaux italiens.

En raison de la douloureuse et redoutable épreuve que traverse, à l'heure même où nous écrivons, notre sœur latine, alliée de la France, nous renonçons à développer actuellement les justes critiques que nous semblaient exiger les déclarations consacrées à l'initiative du Souverain Pontife par l'homme d'État distingué, le diplomate finement perspicace qu'est le ministre israélite du roi Victor-Emmanuel. Le souvenir amer des querelles récentes vient de

s'effacer brusquement de toutes les mémoires italiennes devant la réalité impérieuse d'une môme angoisse et d'un même devoir : les Impériaux débouchent des Alpes juliennes , font irruption en Vénétie et menacent la péninsule, comme aux jours de Barberousse et des Hohenstaufen. Au moment où nos soldats rejoignent dans la haute Italie leurs alliés de 1859, nous enregistrons avec joie et fierté le magnifique exemple d'union sacrée que nous donnent, de l'autre côté des Alpes, les partis politiques et religieux, hier encore si cruellement divisés. On a eu raison de parler, en ces jours d'invasion, du Sursum corda de l'Italie.

Nos observations sur le discours de M. Sydney Sonnino seront laconiques, exemptes de toute récrimination; elles constitueront de simples notes d'histoire contemporaine.

M. Sonnino passe en revue tous les paragraphes du message pontifical de médiation diplomatique : et, à propos de chaque article, le ministre expose avec le maximum de rigueur les lacunes que lui semble présenter le projet de Benoît XV et les obstacles auxquels se heurterait aujourd'hui l'ouverture de pourparlers de paix entre belligérants. Après avoir critiqué sévèrement les diverses propositions de l'auguste médiateur, M. Sonnino énumère les aspirations nationales de l'Italie : le Trentin, Trieste, la rive orientale de l'Adriatique, des stations et des débouchés dans le bassin oriental de la Méditerranée. Tant que satisfaction n'aura pas été donnée à ce programme raisonné des futures grandeurs italien-

nés, l'Italie ne regardera pas comme juste et durable une paix qui prétendrait résoudre le conflit européen sans couronner ses patriotiques espérances.

Qu'il nous soit permis simplement de noter que toutes ces choses auraient pu figurer dans un message officiel adressé au Saint-Siège en réponse aux ouvertures pontificales datées du 1er août. Avec toutes les formes et selon tous les usages de la courtoisie diplomatique , le gouvernement royal d'Italie aurait accusé directement réception au Pape Benoît XV de ses offres de médiation et, conformément à l'invitation même du Saint-Père, lui aurait fait connaître quelles conditions de paix répondent aux exigences nationales de l'Italie, quelles difficultés politiques sont regardées par le gouvernement du Quirinal comme rendant actuellement impossible le succès d'une médiation pacificatrice entre les deux groupes de puissances belligérantes. M. Sonnino avait beaucoup à dire sur cette ample matière, comme en témoigne son discours du 25 octobre. Avant de développer sa réponse à la tribune de Monte-Gitorio, il aurait agi avec plus de correction, d'élégance et même d'habileté en la communiquant, d'abord, au Vatican, par manière de message officiel et de note diplomatique

Au sujet des revendications italiennes formulées par M. Sonnino, nous n'avons aucune opinion à énoncer. Mais nous pouvons et devons noter que le ministre du roi Victor-Emmanuel apprécie peu exactement la distance qui séparerait, d'après lui, les propositions pontificales des revendications de

certains pays alliés de l'Italie. Pour la France, en particulier, on ne redira jamais trop que les ouvertures de Benoît XV sont positivement compatibles avec chacune des revendications officielles de notre pays, telles que les a énoncées à trois reprises, durant le mois de septembre, le ministre qui dirigeait alors la politique extérieure de la France, M. Alexandre Ribot. Nous l'avons établi nettement ici même. Ceux-là seuls peuvent l'ignorer qui n'ont pas eu occasion de comparer les textes.

Un problème à propos duquel M. Sonnino a littéralement pris à contresens les propositions du Souverain Pontife est la question belge. Benoît XV a revendiqué la pleine et entière indépendance politique, militaire, économique du royaume de Belgique; il a posé le principe en vertu duquel la Belgique devra, par ailleurs, recevoir une équitable indemnité pour les énormes dommages de tout ordre que lui a fait subir l'occupation allemande; et la manière dont la Belgique est mentionnée dans le message pontifical donne assez clairement à entendre que Benoît XV, comme il l'a énoncé déjà dans d'autres déclarations publiques, tient ce royaume pour ^ayant un droit exceptionnel à d'amples réparations par suite de la violence exceptionnellement injuste dont il a été victime. M. Sonnino, dans son désir de critiquer la note pontificale, a un peu oublié de tenir compte de tous ces éléments d'appréciation. Aussi, le journal officieux du Vatican, Y Osservatore Romano , a-t-il pu opposer, en date du 27 octobre, une réplique péremptoire aux paroles du ministre, en citant les

propres termes du message de gratitude adressé à Benoît XV par le gouvernement du roi Albert pour déclarer que la note pontificale du 1er août constitue un « témoignage nouveau, qui lui est très précieux, de l'intérêt particulier que le Saint-Siège porte à la nation belge, si cruellement et injustement atteinte par la guerre qui désole le monde ». Le même numéro de YOsservatore publiait une lettre, encore inédite, du cardinal Mercier, datée du 10 octobre, où l'illustre archevêque de Malines, d'accord avec les évêques de Liège et de Namur, mettait en relief les marques de spéciale attention données à la Belgique par Benoît XV dans son message de médiation. Le cardinal Mercier concluait par ces paroles mémorables, qui font un contraste piquant avec les étranges reproches de M. Sonnino à propos de l'attitude même du Saint-Père envers la Belgique : « Nous manquerions à un devoir et serions sourds à la voix de notre piété filiale si, en retour de tant d'attentions délicates, nous n'offrions à Votre Sainteté, au nom des fidèles et du clergé de nos [trois] diocèses respectifs, et en notre nom personnel, l'hommage de notre vive et religieuse gratitude. » Que ces brèves remarques suffisent. On voit combien nous rendons service à M. Sydney Sonnino en épargnant à son discours du 25 octobre de trop longues discussions rétrospectives. Le ministre italien bénéficiera des légitimes et nécessaires indulgences de Y Union sacrée.

Le 16 novembre, peu de jours après la déclaration de guerre du Brésil à l'Allemagne, le gouvernement de Rio de Janeiro publiait un message adressé par le chancelier, M. Nilo Peçanha, au ministre plénipotentiaire accrédité par le Brésil auprès du Vatican : message où était formulée la réponse des États-Unis du Brésil aux ouvertures du Saint-Siège.

Cette note, d'allure digne et déférente, visiblement empreinte de sympathie respectueuse, a l'incontestable mérite de n'articuler que des assertions véridiques.

Il est parfaitement exact, en effet, que le Brésil professait, dès avant la présente guerre, la doctrine de l'arbitrage obligatoire et du règlement pacifique des conflits internationaux.

Il est parfaitement exact que le Brésil n'a rompu avec l'Allemagne et ?ne s'est ensuite proclamé en état de guerre avec les empires centraux qu'après avoir subi de flagrantes violations du droit, contre le renouvellement desquelles on lui a brutalement refusé toute ombre de garantie. Le Brésil est devenu belligérant 'par motif de protestation justifiée contre les provocations cruelles et les abus exorbitants de la guerre sous-marine, telle que la comprennent les Etats germaniques.

L'adhésion de principe que donne le Brésil aux projets du Souverain Pontife concernant la perspective d'une paix juste et durable, avec des garanties

20*t LES LUTTES PRESENTES DE L'EGLISE

meilleures pour le droit des nations et Tordre juridique international, présente donc les caractères de rectitude et de sincérité qui font de la note brésilienne un document digne de foi.

D'autre part, le Brésil n'est mêlé au conflit que d'une manière indirecte et lointaine. Il déclare donc subordonner ses propres résolutions, à propos des futurs pourparlers de paix, aux décisions que croiront devoir prendre les puissances de l'Entente, dont le Brésil est aujourd'hui devenu l'allié.

Qu'il s'agisse des garanties collectives à exiger de la nation allemande elle-même, selon le point de vue cher au président Wilson, ou qu'il s'agisse des stipulations territoriales qui modifieront la carte politique de l'Europe et du monde, le gouvernement de Rio de Janeiro veut, à bon droit, régler sa conduite sur celle des États qui portent le poids de la redoutable lutte et seront directement intéressés aux règlements territoriaux.

La réponse du Brésil ne pouvait donc avoir que la signification dlun acte de respect et de courtoisie envers le Pape Benoît XV. Mais elle a eu indubitablement ce caractère : et l'on doit en féliciter les gouvernants positivistes de Rio de Janeiro.

Appliquons-leur, dans la circonstance présente, un éloge délicat de Pie X, parlant à des diplomates sud-américains : « Votre conduite peut servir d'exemple à toutes les républiques latines. »...Pie X pensait alors à une autre république latine, située sur la côte européenne de l'Atlantique, et qui donnait un peu de tablature à la sainte Église de Dieu.

Aujourd'hui (20 novembre 1917), l'aggravation lamentable des convulsions politiques de la Russie révolutionnaire, la ruée victorieuse des Impériaux dans les plaines de Vénétie, augmentent l'arrogance et les prétentions dominatrices de l'Allemagne et des alliés de l'Allemagne. Cette circonstance nouvelle réduit encore les chances actuelles de succès d'une tentative de médiation pacificatrice comme celle du Pape Benoît XV. La paix conforme au droit, la paix juste et durable recule sans cesse dans un mystérieux lointain qui nous paraît insaisissable. Le devoir présent est aux redoutables exigences d'une lutte grandiose et tragique.

Toujours est-il que le Vicaire de Jésus-Christ aura eu le courage de braver méritoirement les injures de beaucoup et les incompréhensions affligeantes d'un plus grand nombre, pour offrir aux belligérants, non pas le texte d'un traité de paix, mais une base raisonnable des négociations diplomatiques en vue de rétablir, dans toute la mesure du possible, la tranquillité de l'ordre, qui est la notion chrétienne de la paix.

En agissant ainsi, Benoît XV a suivi les nobles inspirations de son cœur paternel, en même temps que les traditions glorieuses des Pontifes romains, ses devanciers, pasteurs et pacificateurs des peuples.

L'avenir dira peut-être que son initiative, mal jugée des contemporains, témoignait, à l'heure même où elle se produisit, d'une mémorable clairvoyance polilique, en ouvrant aux États belligérants les perspectives d'une solution qui terminât le nions-

trueux conflit et sauvegardât, contre l'ambition des provocateurs, les exigences certaines du droit.

Benoît XV ne renonce nullement, du reste, au rôle de médiateur entre les belligérants.

Aucune tâche n'est plus conforme à l'histoire et à la mission de la Papauté romaine que de mériter, par un aussi judicieux et persévérant effort, la divine béatitude promise dans l'Evangile à ceux qui se feront, pour des motifs meilleurs que les intérêts humains, artisans de la paix. Et nous avons assez dit que cette paix juste et durable dont Benoît XV veut obstinément faire agréer le message par les peuples en guerre n'est autre, dans sa pensée, que la véritabe paix de Dieu.

Aux huit réponses qui viennent d'être étudiées, deux autres se sont plus récemment adjointes : celles du Japon et de Cuba. Elles n'étaient, du reste, et ne pouvaient être que des témoignages de déférence et de courtoisie à l'égard du Saint-Siège.

Du point de vue général de la diplomatie européenne, toute celte négociation est obscurcie par le silence concerté de la France, de la Russie, de l'Angleterre et de l'Italie. Silence qui est en connexion trop évidente avec l'engagement mutuel que ces quatre puissances contractèrent, le 26 mars 1915, par le fameux article 15 du traité de Londres.

Lorsque l'Italie se résolut à entrer en guerre aux côtés de la France, de la Russie et de l'Angleterre, le gouvernement du Quirinal demanda et obtint des gouvernements de Paris, de Pétrograde et de Londres la promesse d'appuyer éventuellement l'Italie dans ses démarches pour exclure la Papauté romaine des tractations de la paix future et de la solution même de tous les problèmes issus de la présente guerre.

Que tel soit, quant à l'essentiel, le dispositif de l'article 15

du traité de Londres, nul homme raisonnable ne peut plus mettre en doute ce fait avéré. (Voir les Nouvelles religieuses du 1er janvier et du 15 mars 1918.)

L'unique incertitude qui subsiste porte sur le plus ou moins d'extension de l'exclusive diplomatique prononcée contre le Saint-Siège. Quand M. Sydney Sonnino s'est expliqué sur ce sujet, le 16 février 1918, devant le Parlement de Monte-Citorio, le ministre israélite du roi Victor-Emmanuel a voulu, sans doute, démontrer par un exemple mémorable que la parole a été donnée à l'homme... pour dissimuler sa pensée.

Quoi qu'il en soit, nous avons le droit de dire que pareille exclusive préventive est une clause nulle et non avenue, comme constituant une offense gratuite et injuste envers le Pontife de Rome, et aussi comme contrevenant aux règles contractuelles du droit international. Tous les belligérants demeurent liés par les articles 3, 4, 5 et 6 de la convention de La Haye (19 octobre 1907) pour le règlement pacifique des conflits internationaux. Or, ces mêmes articles, sur le droit de médiation des puissances neutres, seraient manifestement violés par l'engagement d'exclure de parti pris une médiation déterminée, sans pouvoir connaître dans quel sens et dans quelle circonstance elle viendrait un jour à s'exercer.

Engagement contraire à la parole donnée, contraire à l'intérêt général et à l'ordre public du monde civilisé, contraire à l'équité, contraire au sens commun.

CnAPITRE IX La Question des Lieux saints.

Traditions françaises et fidélité romaine.

Paris, 20 décembre 1917.

Nous ne voulons pas attendre la date du 5 janvier prochain pour saluer avec émotion le grand fait historique et religieux qu'est la conquête par une puissance chrétienne, alliée de la France, de la cité sainte de Jérusalem.

Au milieu des événements, même les plus tragiques, qui répondent aux péripéties militaires et politiques de l'existence des peuples et qui orientent les variables destins des empires, il faut signaler à part quelques dates qui dominent toutes les autres comme marquant certaines étapes mémorables de la vie du genre humain tout entier. De ce nombre sont les dates qui jalonnent l'histoire tourmentée des lieux qu'a sanctifiés la visite du Fils éternel de Dieu quand il daigna se faire homme et habiter parmi nous : les lieux où il naquit, salué par l'hommage des bergers et le chant des Anges, où il pa-ssa en faisant le bien et en annonçant la Bonne Nouvelle du royaume de Dieu, où il mourut sur la Croix pour la Rédemption du monde, où il triompha de la mort par sa Résurrection corporelle et d'où il remonta aux Cieux, nous laissant ici-bas, par un

double testament d'amour, la perpétuité de son pouvoir spirituel et de son enseignement dans l'Église et la perpétuité de sa présence réelle et mystérieuse dans l'Eucharistie. C'est de Jérusalem qu'est parti le message du salut pour tous les peuples de la terre, devenus les héritiers de l'antique Promesse et formant désormais le véritable Israël de Dieu. Le grand arbre qui étend ses ombrages sur chacune des contrées du monde fut, d'abord, le grain de sénevé qui tomba dans le sol de la Judée, où il puisa pour toujours la fécondité d'une sève divine. Gomme l'avait annoncé le Prophète, Jérusalem connaît maintenant des enfants qu'elle n'avait pas portés dans son sein, car c'est à la lumière qui brilla dans Jérusalem que marchent aujourd'hui les nations les plus diverses, et, en particulier, ces peuples de Tharsis et des lies qui sont les peuples de nos contrées d'Occident. Pour les millions d'âmes qui croient au Christ et à l'Église, le sol de Jérusalem demeure le sol sacré de la cité du grand Roi, image d'une Jérusalem nouvelle, ce sont les Lieux saints dans lesquels s'accomplit le grand drame et se consomma le divin sacrifice qui commande toute l'histoire.

Les dates de la destinée de Jérusalem, depuis les jours de la Passion et de la Résurrection du Sauveur des hommes, méritent donc de tenir une place hors de pair dans la mémoire des peuples chrétiens. Avec l'année 70, quarante ans après le drame du Calvaire et du vivant de la génération contemporaine de Jésus, c'est la ruine du Temple par Titus, l'effondrement de la nation déicide dans une épouvantable

catastrophe qui sera l'image prophétique de la catastrophe suprême de la fin des temps. Avec l'année 135, voici la Jérusalem romaine et païenne, JElia. Capitolina, bâtie par Hadrien. En 323, s'ouvre pour Jérusalem une période réparatrice avec le règne de Constantin et les honneurs que sainte Hélène fait rendre au Golgotha et au Saint-Sépulcre, dans des sanctuaires nouveaux, avec une piété pleine d'amour. Trois cents ans plus tard, l'année 636, date de la conquête arabe, marquera, dans l'histoire de Jérusalem, le début d'une déchéance douloureuse et prolongée. Mais la date de 1099 rappelle, au contraire, la fondation du royaume catholique, latin et franc de Jérusalem, grâce à la victoire prestigieuse de cette chevalerie chrétienne et de ces peuples aux enthousiasmes religieux et guerriers que la Papauté romaine avait lancés à la conquête du Tombeau du Christ. Moins d'un siècle plus tard, en 1187, Jérusalem et le Saint-Sépulcre, que les croisés n'auront pas su défendre, qu'ils ne parviendront pas à reconquérir, vont retomber sous la domination arabe et musulmane; puis, en 1291, la chute de Saint-Jean d'Acre consommera la ruine du royaume latin de Jérusalem, qui laissera toutefois, dans l'âme des populations du Levant, l'impérissable mémoire d'une héroïque épopée : Gesta Dei per Francos. Avec l'année 1517, débute une période plus humiliante encore pour la Ville sainte, quand la domination des sultans de Turquie succède à la domination arabe des sultans du Caire et vient donner un caractère plus brutal, plus dégradant au joug de l'Islam qui, de 1187 à

1517 et de 1517 à 1917, aura pesé sans interruption, durant sept cent trente ans, sur Jérusalem, la cité captive. Sans doute, la protection diplomatique et consulaire des nations européennes, de l'une surtout qui était la première et la principale héritière en Orient des Gesta Dei per Francos, tempéra, pour la Ville sainte et ses augustes sanctuaires, les amertumes silencieuses des siècles d'exil. Mais, sans parler des divisions lamentables entre catholiques et schismatiques, cette domination musulmane, ce jougottoman sur les Lieux saints de Jérusalem, demeurait un opprobre pour le monde chrétien; et l'opprobre semblait devoir être perpétuel. On aurait appliqué volontiers aux sanctuaires de la naissance, de la mort et de la sépulture du Christ, le mot douloureux des saints Livres : statuta desolatio.

Et voici que la date du 9 décembre 1917 est venue s'inscrire parmi les grands jours de l'histoire. Accomplissant avec méthode la conquête intégrale de la Palestine, les troupes de George V, roi d'Angleterre, commandées par le général Allenby, débordaient de tous côtés la position de Jérusalem sans avoir attaqué la ville, ni causé le moindre dommage aux Lieux saints, et obtenaient la [capitulation de la place, évacuée déjà depuis plusieurs jours par la presque totalité des forces ottomanes. Le 11 décembre, le général Allenby, suivi des commandants du contingent français, du contingent italien, et accompagné du chef de la mission politique française, M. François Georges-Picot, faisait son entrée officielle dans Jérusalem reconquise et délivrée.

A celte heureuse nouvelle, le carillon de la cathédrale catholique de Westminster s'est fait entendre pour la première fois depuis le début de la guerre, conviant la population de Londres à un Te Deum de victoire et d'actions de grâces. On a pareillement chanté le Te Deum avec une solennité particulière à Notre-Dame de Paris et à travers toute la France. Le même cantique d'enthousiaste gratitude envers le Dieu très grand et très saint a retenti dans beaucoup de régions de la catholicité. A Rome, c'est dans l'église Sainte-Croix de Jérusalem que, de la part de Benoît XV, le cardinal Pompili a décrété, comme Vicaire de Rome, qu'auraient lieu les .cérémonies d'actions de grâces pour la délivrance des Lieux saints et d'implorations publiques pour l'union de la chrétienté dans la paix de Dieu. Admirons, dit-il, « les inscrutables et amoureux desseins de la Providence divine qui restitue à des mains chrétiennes le gage sacré de ces lieux sanctifiés par la vie, la prédication et surtout par les douleurs et le sang du divin Maître... Que le Saint Sépulcre, en retournant à des mains chrétiennes, redise à toi'. s les croyants qu'unique est le Rédempteur, et, par suite, unique le baptême, unique la doctrine, unique notre Chef invisible, unique notre Chef visible, son Vicaire sur la terre. Catholiques romains, que la consécration religieuse de ce grand événement terrestre parte donc de Rome qui est devenue, par la volonté du Christ, la nouvelle Jérusalem terrestre ».

Depuis la prise de Jérusalem par Godefroy de

Bouillon, la politique internationale a laïcisé ses objectifs, intcrconfessionnalisé (si l'on ose forger un tel vocable !) ses méthodes d'action. Le nouveau conquérant de Jérusalem affecte de traiter avec des égards identiques « les trois grandes religions », christianisme, judaïsme et islam, qui honorent la ville de David comme l'une de leurs cités saintes. L'Angleterre annonce l'intention de reconstituer en Palestine l'autonomie nationale de la communauté judaïque : perspective qui ne laisse pas que d'être un peu troublante et qui, du reste, excite un enthousiasme plutôt mélangé parmi les Israélites de l'Europe occidentale. Quoi qu'il advienne de ce projet, on doit avouer que la conquête de Jérusalem par l'Angleterre contemporaine et protestante ne s'inspire pas tout à fait du même esprit que les Croisades catholiques du moyen âge.

Néanmoins, l'effondrement de la domination tant de fois séculaire des Turcs à Jérusalem et en Palestine, l'installation dans la ville sainte de la souveraineté d'un grand État européen qui, malgré l'éclectisme de sa politique, n'a pas banni l'idée chrétienne des actes officiels de sa vie nationale, demeure un événement d'importance décisive et une immense victoire morale pour la civilisation chrétienne aux yeux du monde entier. Victoire dont nous avons d'autant plus à nous réjouir que nous connaissons mieux l'esprit de justice et les égards respectueux que rencontre l'Église catholique dans les nombreuses contrées qu'abrite aujourd'hui l'étendard de l'Empire britannique.

Cet étendard flotte sur les édifices publics, gouvernementaux, militaires de Jérusalem. Mais c'est le drapeau de la France qui ombrage la demeure des clients traditionnels de la puissance française : le patriarcat latin de Jérusalem, la Custodie de Terre- Sainte, les nombreux établissements français, tels que Notre-Dame de ^France, l'imposante citadelle religieuse des pèlerinages organisée par les RR. PP. Augustins de l'Assomption, et cette autre citadelle religieuse, citadelle privilégiée de la science française, l'Ecole biblique des RR. PP. Dominicains du couvent de Saint-Etienne.

L'entrée victorieuse des troupes britanniques dans la ville sainte de Jérusalem donne à la question, toujours si grave, du protectorat diplomatique et consulaire de la France aux Lieux saints et aux Échelles du Levant un caractère d'actualité particulièrement émouvante1.

Sous le nom de « Lieux saints », on désigne les deux vénérables basiliques du Saint-Sépulcre à Jérusalem et de la Nativité à Bethléem. La protection traditionnelle de la puissance française garantit d'une manière spéciale les franchises de la religion catholique aux Lieux saints, mais s'étend pareillement à toutes les institutions et communautés catholiques de la Turquie d'Asie : aux communautés latines et occidentales, en vertu d'un droit diplomatiquement

1. Permettons-nous de renvoyer le lecteur à divers documents d'un haut intérêt qui ont été recueillis dans les Nouvelles religieuses du 15 janvier et du 1er février 1918.

et juridiquement consacré (protectorat), aux populations catholiques de rite oriental, en vertu d'une extension progressive, devenue coutume immémoriale et légitime (patronat).

Les origines lointaines du protectorat religieux de la France en Orient remontent à l'épopée des Croisades, aux gesta Deiper Francos, et aux jours mêmes du règne de Gharlemagne. Les titres juridiques et diplomatiques du droit de la France sont consignés dans les Capitulations conclues, depuis François Ier, entre nos rois et les sultans de Constantinople. Le protectorat des Lieux saints est, pour la première fois, énoncé d'une manière formelle dans la Capitulation de 1604, négociée par Savary de Brèves, l'illustre ambassadeur de Henri IV. Ayant préservé, en 1599, la basilique du Saint-Sépulcre d'une destruction totale, dont l'avaient menacée les Turcs, Savary de Brèves transforma en garantie permanente le résultat de son intervention d'un jour : dans la Capitulation de 1604, il introduisit un article 4, concernant la liberté des pèlerins de Jérusalem, et un article 5, concernant la sécurité des religieux catholiques de Jérusalem (et de Bethléem), gardiens des Lieux saints. Pèlerins et religieux catholiques de toutes les nations occidentales devenaient officiellement les protégés du roi de France. Un an plus tard, en 1605, l'ambassadeur de Henri IV visitait lui-même la Syrie, le Mont-Liban, Jérusalem, Bethléem, comme pèlerin et messager de la France.

Les mêmes droits de protectorat religieux seront insérés avec une nouvelle ampleur dans la Capitula-

tion de 1673, négociée par le marquis de Nointel, ambassadeur de Louis XIV, et dans la Capitulation de 1740, négociée par Sauveur de Villeneuve, ambassadeur de Louis XV. Aucun des régimes qui se succédèrent en France depuis la Révolution ne répudia sur ce point le glorieux héritage de la Monarchie nationale.

L'un des buts et des résultats de la guerre de Grimée fut de préserver les sanctuaires latins de la basilique du Saint-Sépulcre contre les usurpations intolérables des schismatiques orientaux soutenus par la Russie. Moins de vingt-cinq ans plus tard, lors du congrès européen de 1878, le représentant de la République française, Waddington, fit libeller dans les termes suivants l'article 62 du traité de Berlin : « Les droits acquis à la France sont expressément réservés, et il est bien entendu qu'aucune atteinte ne saurait être portée au statu quo des Lieux saints. » Le statu quo était la répartition des sanctuaires de la basilique du Saint-Sépulcre entre Latins, Grecs et Arméniens, d'après les traditions enregistrées par la Turquie dans le firman de 1853.

Le même Waddington, par la circulaire ministérielle du 5 septembre 1878, détermina les règles selon lesquelles devra se perpétuer la protection traditionnellement accordée par la France au pavillon de Jérusalem ou de Terre Sainte (blanc, chargé d'une croix potencée rouge, cantonnée de quatre croisettes de même). Lorsque le patriarche latin de Jérusalem concède, au nom du Saint-Siège, à un capitaine de navire la patente l'autorisant à arborer

le pavillon de Terre Sainte, c'est le consulat de France qui homologuera et sanctionnera la patente du patriarche en faisant notifier par les Affaires étrangères à chacun des agents français du bassin de la Méditerranée que tous les privilèges de la navigation française devront être accordés au navire portant le pavillon de Jérusalem. Symbole gracieux du rôle général et historique de la France comme protectrice des institutions catholiques de la Terre Sainte.

D'autre part, le Saint-Siège a concédé, notamment par le règlement de la Propagande en 1742, aux ambassadeurs et consuls de France en Orient, d'importantes prérogatives d'honneur dans les cérémonies religieuses : prérogatives singulièrement efficaces pour grandir, aux yeux des populations levantines, le prestige moral de la puissance française. Rome a toujours maintenu la consigne formelle à toutes les communautés catholiques, occidentales et orientales, des Lieux saints et de la Turquie d'Asie, de recourir exclusivement à la protection des ambassadeurs et consuls de France. Exclusivement, c'est-à-dire à l'exclusion du protectorat de toute autre puissance européenne ayant pu conclure à son tour des Capitulations avec la Sublime Porte, et à l'exclusion même de la puissance dont les membres de la communauté pourraient être personnellement les sujets. C'est ce dont témoignent, par exemple, la circulaire de la Propagande Aspera rerum conditio, du 22 mai 1888; puis la lettre de Léon XIII au cardinal Langénieux, du 20 août 1898;

puis le Livre blanc publié en 1905 par le Saint-Siège, à l'occasion de la Séparation de l'Eglise et de l'État en France. L'unique dérogation que le principe ait subie résulte, non pas d'un acte du Saint-Siège, mais d'un accord direct de la France et de l'Italie, négocié par M. Barrère en 1905 et déclarant qu'une communauté religieuse des Echelles du Levant pourrait substituer le protectorat italien au protectorat français quand la majorité des religieux serait de nationalité italienne et se prononcerait en faveur du changement de puissance protectrice.

Le protectorat religieux de la France s'est exercé, jusqu'à la déclaration de guerre entre la Turquie et l'Entente, avec une continuité dont les communautés catholiques de toutes nations et de tous rites gardent à notre patrie une gratitude profonde, et dont la puissance française a recueilli en Orient d'immenses avantages d'ordre général et politique. La réception solennelle faite au représentant officiel de la France, M. François Georges-Picot, dans les basiliques des Lieux saints de Jérusalem et de Bethléem, depuis la récente conquête de la Palestine par les Anglais, montre que, d'aucun côté, on ne veut renier la tradition consacrée par les siècles.

Mais, à Jérusalem et à Bethléem, et peut-être dans presque toute l'ancienne Turquie d'Asie, on se trouvera désormais en présence d'une situation politique toute différente de la situation antérieure à la guerre : c'est-à-dire toute différente des conditions historiques où s'était constitué le protectorat religieux de la France aux Lieux saints et en Orient. Qu'adviendra-

t-il donc, demain, de ce glorieux héritage des ancêtres, de cet incomparable trésor légué à la génération présente par la séculaire tradition du passé?

Le 26 juin 1917, le cardinal Gasparri, secrétaire d'État de Benoît XY, adressait à M. le baron Denys Gochin, alors sous -secrétaire d'État aux Affaires étrangères, une communication d'importance capitale. Non seulement la Papauté ne prétendait porter aucune atteinte aux droits traditionnels de la France en Orient, mais Benoît XV s'offrait à examiner avec la plus entière bienveillance les moyens de garantir à la France, en des conditions toutes nouvelles, l'équivalence de son rôle privilégié de protectrice universelle des communautés catholiques des Lieux saints et des Échelles du Levant. Témoignage magnifique de la fidélité méritoire du Pape de Rome envers la France oublieuse.

Les gouvernants de notre pays doivent comprendre les exigences impérieuses de l'intérêt national. Ils doivent avoir égard aux droits de la religion, ou simplement aux devoirs de la gratitude et de la courtoisie. C'est du Saint-Siège que dépend, dans une large mesure, la solution heureuse d'un problème dont l'importance est capitale pour la grandeur française. Or, par un acte plein de noble générosité, le Pape lui-même daigne accomplir spontanément les premières avances. Il nous tend sa main grande ouverte. Il ne veut se souvenir que des gestes de Dieu accomplis par les Francs durant des siècles d'inoubliable histoire.

Renouons avec Rome, en ce lendemain de la déli-

vrance de Jérusalem. Sachons comprendre que Rome seule peut et veut nous garantir cette clientèle considérable de protégés religieux, occidentaux et orientaux, grâce à laquelle, selon la belle parole d'Eugène-Melchior de Vogué, le drapeau français demeure là-bas, par un glorieux privilège, l'emblème traditionnel de force et de justice.

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