INSTITUT CATHOLIQUE DE PARIS
Cabinet du Rccte
ur
Paris, le G février 1917.
Monsieur et très honoré collègue,
Je ne doute pas que vous n'interveniez au Sénat, comme M. Groussau l'a fait à la Chambre, au sujet du triste amendement Sixte-Quenin.
Vous ne sauriez trop insister sur le terrible préjudice que l'adoption de l'article voté par la Chambre portera à notre cause auprès de tous les peuples.
Vous connaissez assez le patriotisme et le courage de nos prêtres, le Sénat les connaît assez pour ne pas penser qu'il s'agisse pour eux de sauvegarder leur vie, d'ailleurs si souvent exposée dans le service des brancardiers.
Si la loi est votée telle quelle, ils feront leur devoir partout où ils seront envoyés.
Il s'agit de ce qui apparaîtra au dehors comme l'intention du Parlement français. On y verra un retour offensif du vieil esprit qui nous a fait si sévèrement juger.
Ces jours-ci môme, je recevais coup sur coup deux lettres d'un publiciste très distingué, de religion protestante, revenu depuis peu des Etats-Unis; il me priait instamment de travailler à l'organisation d'une mission catholique ecclésiastique, épiscopale même, pour ce grand pays, dont les meilleurs éléments unissent cà l'esprit des affaires un esprit, un mysticisme religieux si prononcés. Il avait constaté qu'aux yeux des Américains nous étions le peuple sans croyances; et cette opinion arrêtait le mouvement vers nous d'une très grande partie de la société.
Aussi, le soir même du vote de la Chambre, ce publiciste m'écrivit une lettre désolée paraphrasant la parole de Talleyrand : « C'est plus qu'un crime, c'est une faute, » et ajoutant :
« Malheureusement, ces fautes-là, c'est la France qui les expie ! »
Vous savez quels efforts a faits le Comité de propagande que j'ai eu l'honneur de fonder, et dont vous êtes membre, pour ramener l'opinion des classes conservatrices et religieuses à notre bien-aimé pavs.
Même si la disposition qui concerne les ecclésiastiques affectés par la loi de 1889 au service sanitaire est votée, nous continuerons notre œuvre, mais dans quelles conditions !
Nous sommes dans la situation d'hommes qu'on invite à porter une charge et qui le veulent, mais à qui, au préalable, on a cassé les bras.
Dites-le bien au Sénat.
Certes, M. de Lamarzelle Fa bien dit, et très bien dit, au Sénat. Les deux journées du 16 et du 17 février compteront parmi les plus méritoires d'une longue carrière parlementaire durant laquelle l'éloquent sénateur du Morbihan aura dépensé tant de savoir, tant de courage, et, nous dirons même, tant de ténacité bretonne à défendre, contre le parti régnant, les droits de l'Eglise, les libertés catholiques, les plus nobles traditions françaises.
Au Sénat, la question se posait de la façon suivante. Pour obtempérer aux désirs du ministre de la Guerre et à ceux de la commission de l'armée, il fallait voter immédiatement, et sans y changer un iota, le texte voté par la Chambre, afin d'éviter que le projet de loi eût à reparaître et à courir de nouveaux risques devant l'assemblée du Palais-Bourbon.
En conséquence, on assistait au dialogue suivant. A propos de chaque article, les adversaires du projet mettaient sans peine en relief l'imprévoyance et
l'incompétence avec laquelle le texte avait été rédigé. Ici, une addition; là, une suppression; là encore, une rectification s'imposait avec évidence pour rendre viable ou équitable la loi nouvelle concernant l'appel militaire des exemptés et réformés. Le ministre et le rapporteur avouaient habituellement sans détour que les modifications proposées avaient leur raison d'être et qu'il serait nécessaire d'en tenir compte. Néanmoins, il fallait s'abstenir de rien changer au texte, il fallait repousser tous les amendements, quel qu'en fût l'objet. Mais il demeurait entendu que, dans l'interprétation et l'application de la loi, on s'inspirerait de ces mêmes amendements pour remédier aux défectuosités du texte législatif. En un mot, on réclamait le vote immédiat de la loi sans la moindre modification; et l'on prenait l'engagement de contrevenir en pratique, sur des points de réelle importance, aux dispositions inscrites dans la loi et promulguées officiellement comme l'expression souveraine de la volonté nationale. Au premier abord, cette manière de légiférer ne paraît pas exempte de quelques inconvénients. Elle ne contribuera que faiblement à inculquer aux générations nouvelles le respect de ce que nos aïeux appelaient gravement « la majesté des lois ».
Pour l'article 7 de la loi, c'est-à-dire pour l'amendement Sixte-Quenin, relatif à la situation militaire des ecclésiastiques appartenant aux classes territoriales, on pratiqua la même méthode. On écarta systématiquement toute demande de disjonction, tout
amendement, toute addition : il fallait que le texte demeurât intact et qu'il ne fût, à aucun prix, renvoyé devant la Chambre. Bien plus, on réclama, au nom du patriotisme, un vote unanime de la haute assemblée en faveur de l'ensemble du projet de loi contenant l'article 7 non amendé. Mais le rapporteur de la commission de l'armée, M. Ghéron, déclara que le vote de l'article 7 répondrait exclusivement, dans la pensée des sénateurs, à une préoccupation d'égalité et d'uniformité, sans aucune intention offensante à l'égard du clergé catholique; il prononça même des paroles élogieuses sur le rôle des prêtres et des religieux pendant la guerre. De son côté, le général Lyautey promit que, tant qu'il resterait ministre, il donnerait à la nouvelle disposition législative l'interprétation la plus bénigne, il userait des pouvoirs que la loi lui reconnaît pour maintenir dans leurs postes actuels d'infirmiers ou de brancardiers le plus grand nombre possible d'entre les ecclésiastiques des classes territoriales. Bref, on procéda, sans aucun doute, avec des ménagements appréciables. Néanmoins, l'amendement Sixte-Quenin allait pénétrer définitivement dans la loi, et ce texte, par son origine, par sa signification même, par l'impression causée en France et à l'étranger, allait constituer un grave et durable dommage pour la cause religieuse et pour la cause de notre pays. Telle était, malgré tous les palliatifs, l'indéniable réalité politique.
Les sénateurs catholiques comprirent donc que leur devoir était de combattre vigoureusement l'article 7 du projet de loi, en proposant, d'abord, la
disjonction, puis des amendements conformes au bon sens et au bon droit. Outre M. de Lamarzelle, nous avons nommé, parmi les adversaires du déplorable article 7, M. Jenouvrier, M. de Las Cases, M. Larère, qui, envisageant la question sous ses différents aspects, ont mis en relief avec talent et avec force l'iniquité de la mesure atteignant les ecclésiastiques mobilisés dans l'armée territoriale ou dans la réserve territoriale. Une fois de plus, de salutaires et « robustes vérités » furent dites à la tribune du Luxembourg.
Mais elles ne furent pas appuyées jusqu'au bout par la résistance et le vote des membres catholiques du Sénat. M. Jenouvrier, obtempérant à un désir du général Lyautey, auquel l'unissent des relations d'amitié personnelle, abandonna inopinément la demande de disjonction qu'il venait de soutenir et de motiver dans un chaleureux discours. Au moment du vote final, les sénateurs de la droite, M. de Lamarzelle presque seul excepté, crurent devoir accorder leur suffrage à l'ensemble du projet de loi. Dans une déclaration collective, lue à la tribune par l'amiral de la Jaille, ils expliquèrent qu'ils agissaient ainsi en raison de l'utilité militaire de la loi et pour donner un nouveau gage à Y Union sacrée, mais tout en maintenant leurs justes réserves à l'égard de l'article 7. Nous ne nous permettrons pas ici de blâmer cette attitude, — encore que le cardinal Dubois, primat de Normandie, dans une lettre publique adressée le 27 février à M. de Lamarzelle, l'ait déplorée comme une défaillance de V opposition calho-
lique, — mais nous avouerons que de tels votes nous semblent peu aptes à guider l'opinion, à sauvegarder les principes, à rendre nettes les situations. Il ne nous sera pas défendu de marquer notre préférence décidée pour la fière attitude de celui qui, pleinement conséquent avec lui-même, a lutté intrépidement et jusqu'au bout pour la défense catégorique du bon droit, comme autrefois le chevalier sans peur et sans reproche.
Le public français n'a connu que très imparfaitement les péripéties du débat sur l'article 7 au Sénat : car presque tous les journaux furent d'accord pour travestir la vérité. Nous avons sous les yeux le récit de la séance du 17 février paru dans les organes à grand tirage de la presse parisienne. Gomme s'ils avaient obéi à un mot d'ordre, ils adoptent en des ternies à peu près identiques une version d'après laquelle le retrait par M. Jenouvrier de la demande de disjonction aurait eu pour conséquence immédiate l'adoption unanime de l'ensemble du projet de loi sans autre discussion. « Le Sénat, disent-ils, n'eut pas à en délibérer [de la disjonction], car l'amendement fut retiré, et, dans un vote unanime, à mains levées, l'ensemble du projet fut adopté à huit heures et demie. » Nous avons cité le Petit Parisien du 18 février, dont on peut rapprocher le Matin, le Journal, la Petite République et beaucoup d'autres journaux des divers partis de gauche, du centre et même de droite.
Vraiment, le Peuple- Souverain est renseigné
d'une manière étrange sur les faits et gestes des délégués officiels de sa toute-puissance législative! Aujourd'hui, les occasions ne manqueraient pas de redire avec la même mélancolie qu'au vieux temps : Ah! si le Roi savait! Peut-être, du reste, le Peuple- Souverain, s'il savait davantage ce que font et ce que disent ses représentants, n'y comprendrait-il et n'y changerait-il pas grand'chose. Toujours est-il que, pour beaucoup ;d'événements de réelle importance, il ne sait pas et n'est pas mis en mesure de savoir. Dans le cas présent, la vérité est que, depuis le retrait de la demande de disjonction de M. Jenouvrier jusqu'au vote sur l'ensemble, le compte rendu in extenso du débat sénatorial occupe dix-huit colonnes du Journal officiel. On a vu de quelle élégante manière la grande presse quotidienne a pris la peine d'en faire part au public...
C'est précisément durant cette laborieuse fin de séance que M. de Lamarzelle, avant de refuser son vote à l'ensemble du projet, soutint, appuyé par M. de Las Cases, un amendement aux termes duquel les ecclésiastiques recensés sous le régime de la loi de 1889 continueraient d'être, en cas de mobilisation, versés dans le service de santé. L'amendement n'ayant pas été pris en considération, M. de Lamarzelle eut encore l'énergie de proposer une disposition additionnelle portant que les ecclésiastiques visés par l'article 7 « auraient droit, sur leur demande, d'être affectés à des unités combattantes, placées en première ligne, pour y remplir les fonctions de brancardiers-aumôniers, sans modifica-
tion de grade ni augmentation de solde ». Si jamais fut ingrate la tâche d'un orateur d'opposition, ce fut bien ce soir-là. M. de Lamarzelle parlait devant une salle presque vide; il rencontrait, chez les représentants de la majorité radicale, le parti pris absolu de ne rien entendre; il était plus que mollement soutenu par les quelques sénateurs de la droite demeurés en séance. Mais il trouvait dans sa vieille foi bretonne, dans son ardente passion du droit, le courage de tenir quand même, d'affirmer sans respect humain les droits, les principes de l'Église, et de brûler jusqu'aux dernières cartouches. Il termina la harangue finale dans laquelle il expliquait son attitude par le cri traditionnel de : « Vive le Christ qui aime les Francs! » L'honneur était sauf. L'opinion catholique avait eu, jusqu'au bout, un interprète digne de la juste cause qu'il s'agissait de défendre.
Quelques semaines plus tôt, le Souverain Pontife avait accordé à M. de Lamarzelle la haute distinction de grand-croix de l'Ordre de Saint-Grégoirele-Grand. D'éminents services, rendus avec un indéfectible loyalisme à la sainte Église de Dieu, avaient motivé surabondamment ce témoignage de la bienveillance la plus auguste. Dans la séance du 17 février, l'éloquent sénateur catholique, bravant l'impopularité chez ses propres amis pour plaider sans défaillance la cause du droit méconnu et violé, aura su prouver plus magnifiquement encore combien il méritait de recevoir ce grand cordon rouge liséré de jaune, que le Saint-Siège n'accorde qu'à
ses plus illustres serviteurs et que, naguère, le général de Charette se montrait fier de porter, aux jours solennels, à l'exclusion de tout autre emblème d'honneur et de chevalerie.
Tels sont les faits. Quant à des commentaires sur les conséquences du vote, nous n'en ajouterons aucun. Nos lecteurs n'en auraient nul besoin, et la vigilance des gardiens du Capitole, aurait trop vite fait de remédier aux hardiesses de notre plume. Dès le lendemain du débat sénatorial, notre ami M. Jean Guiraud, l'un des deux rédacteurs en chef de la Croix, développa dans son journal des vues que nous avons tout lieu de croire identiques aux nôtres : et la censure prit la peine de verser du caviar sur l'article tout entier, de la première ligne à la dernière. Évitons aux censeurs politiques une nouvelle occasion de déployer leur zèle pour la sûreté de l'État.
Que l'on nous permette simplement de rappeler que les catholiques français, nonobstant l'amertume des vexations subies, n'oublieront jamais ce qu'ils doivent, en ces jours d'inexpiable guerre, à la concorde nationale.
C'est leur pensée à tous qui a été formulée en un très noble langage, le 7 mars, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, par M&r Baudrillart, lorsque les représentants de chacune des branches, si diverses, de la famille française sont venus affirmer une fois de plus l'identité de leur résolution et de leur espérance. Il faut que l'on sache dans les pays alliés,
dans les pays ennemis, dans les pays neutres, que « toute la France est debout pour la défense du droit » .
Depuis le vote même de la loi du 20 février, nous avons souffert de voir les passions jacobines exclure du ministère de la Guerre un glorieux soldat et un grand administrateur, dont la personne reste, à nos yeux, l'une des réserves de l'avenir. Nous avons souffert de voir M. Ribot prendre pour collègues, dans le cabinet du 19 mars, quelques-uns des représentants notoires de la politique sectaire, et accentuer, dans ses déclarations officielles, les concessions faites aux partis d'extrême gauche. Mais nous savons aussi qu'il y a l'impérieux devoir de libérer le sol de la patrie, de rétablir en Europe le règne de l'ordre et du droit, de garantir à la France une destinée meilleure. Nous savons qu'un constant effort de loyalisme et de concorde s'impose à nous tous, comme condition indispensable pour reconquérir, après Bapaume et Péronne, après Noyon et Tergnier, chacun des territoires de la Mère-Patrie qui, naguère, ont été, par le glaive ennemi, coupés et séparés douloureusement de la communauté française.
Avec bonheur, et pour en répercuter l'écho, nous reproduirons donc les plus significatives paroles du grand Français qu'est M?r Baudrillart s'adressant à nos compatriotes catholiques, après qu'il eut évoqué leurs gloires et leurs deuils dans la commune épreuve de tous les fils de la patrie bien-aimée :
Quelles qu'eussent été vos souffrances passées , quelles que fussent parfois vos inquiétudes présentes, vous avez, sans rien abandonner de vos principes et des droits de vos consciences, fait à Y Union sacrée tous les sacrifices que le bien public exigeait; vous vous êtes serrés autour du gouvernement qui avait l'honneur de tenir le drapeau de la patrie. Comme notre Pontife suprême, vous avez aimé la France tout court! et vous l'avez servie en tout et partout.
Vous la servirez jusqu'au bout, par les mêmes moyens, avec la même constance, la même abnégation, la même foi.
Forts du secours de Dieu que vous priez au nom de tous, aidés par les saints protecteurs de la France, saint Michel, sainte Geneviève, saint Louis, Jeanne d'Arc, vous répudierez toute défaillance, vous donnerez l'effort suprême qui, assurant à la France la paix avec la victoire, la garantira contre de nouvelles agressions et réconciliera ses enfants dans la joie du devoir accompli en commun et du succès conquis par tous.
Courage! Confiance! Union! Pour la victoire! Pour la paix dans la justice!