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CHAPITRE PREMIER Le Centenaire du Père Olivaint

Normalien. — Educateur. — Témoin du Clwist.

Paris, 20 novembre et 5 décembre 1916.

Parmi les émouvantes préoccupations de la grande guerre, le loisir, la liberté d'esprit nous manquent pour évoquer autant qu'il faudrait, à propos de chaque grand anniversaire, à propos surtout de chaque centenaire national ou religieux, la mémoire des jours anciens avec la féconde leçon du passé. Il est pourtant un centenaire de la présente année 1916 que nous tenons à commémorer ici, fût-ce en des pages trop courtes et trop hâtives, parce qu'il est exceptionnellement riche d'enseignements et d'exemples. C'est le centenaire de la naissance d'un témoin éminent des saintes causes que nous aimons : le P. Pierre Olivaint.

Par sa conversion, sa vocation, son apostolat d'éducateur et de prédicateur, Pierre Olivaint fut l'un des témoins les plus qualifiés, l'un des plus valeureux ouvriers de la Renaissance catholique accomplie, au milieu du dix-neuvième siècle, dans l'élite morale et intellectuelle de la France. Par sa mort tragique, subie en haine de Dieu et de l'Église aux heures sombres de nos odieuses discordes civiles, Pierre Olivaint eut le suprême honneur d'être le témoin du Christ. Or, dans la langue de l'Antiquité

chrétienne, le terme qui désigne ce témoignage héroïque par l'effusion du sang est le mot de martyre.

Ce mot, nous n'avons le droit de le prononcer que sous réserve filiale et respectueuse du jugement ultérieur de l'Eglise. Mais, d'ores et déjà, il nous est permis d'enregistrer ce qui appartient irrécusablement à l'histoire. La mort sanglante de Pierre Olivaint fut par lui acceptée en signe de la vérité religieuse dont il était l'apôtre. Sa vie elle-même avait constitué, en faveur de sa croyance, un admirable témoignage.

Du témoignage de Pierre Olivaint, nous retiendrons plus particulièrement les souvenirs, si instructifs, de son retour à Dieu et de son premier apostolat de nouveau converti à TÉcole normale; puis les leçons, non moins actuelles, de son apostolat de prêtre et d'éducateur religieux; apostolat qui, depuis sa mort glorieuse, rayonne autour de son nom, de sa mémoire et de ses œuvres.

Né à Paris le 22 février 1816, fils d'un officier subalterne des armées impériales que la Restauration avait réduit au régime peu envié de la demisolde, Pierre Olivaint suivit à Gharlemagne le cours entier de ses études secondaires et, à l'âge de vingt ans, fut admis à l'Ecole normale supérieure. Jusqu'alors, il n'avait reçu aucune initiation sérieuse aux pratiques ni même aux croyances de la religion

catholique. Il avait longtemps partagé, contre le jésuitisme et le parti prêtre, les sourdes préventions qui étaient courantes clans le milieu social et intellectuel où il avait grandi. Peu à peu, Olivaint s'était habitué, par droiture et loyauté d'âme, à considérer avec un peu plus d'égards et d'estime les institutions religieuses du catholicisme. Son âme, préservée contre les écueils les plus ordinaires de la jeunesse par la piété filiale, le goût du travail et de saines amitiés, s'attachait fermement aux convictions spiritualistes, alors régnantes dans la plupart des cénacles intellectuels non moins que dans la philosophie officielle de l'école éclectique : Pierre Olivaint croyait en Dieu et en l'âme immortelle. Mais il demeurait absolument étranger à la révélation positive, au christianisme, à l'Eglise. Il vivait dans une incompréhension totale de l'ordre surnaturel. Les influences qui prévalaient dans l'Université de France, et, plus que partout, à l'Ecole normale, où trônait Victor Cousin, où enseignaient Vacherot, Damiron, Adolphe Garnier, Désiré Nisard, semblaient devoir écarter à jamais Pierre Olivaint des dogmes du catholicisme. Parmi les maîtres d'erreurs, son esprit pouvait paraître condamné à errer, à voltiger à tout vent de doctrine, loin des certitudes religieuses qui trouvent leur origine dans l'attestation souveraine de Dieu révélateur.

Et pourtant, aux approches de la fête de Pâques de l'année 1837, le normalien Pierre Olivaint, âgé de vingt et un ans, donnait à la foi catholique et romaine son adhésion réfléchie, recevait du ministre

de Dieu le pardon sacramentel des fautes de sa vie et s'approchait avec bonheur de la table eucharistique. Quelles causes, quelles circonstances avaient transformé cette âme et déterminé le passage des ténèbres à la lumière?

Dans l'étrange mêlée des théories et des systèmes qui se heurtaient alors et qui se disputaient les faveurs de la jeunesse ardente des écoles de Paris, la première influence dont usa la grâce divine pour acheminer le jeune étudiant vers le catholicisme fut l'ascendant qu'exerça quelque temps sur son âme le réformateur social Philippe Bûchez.

Encore élève de philosophie, puis de rhétorique supérieure à Gharlemagne et candidat à l'École normale, Pierre Olivaint fréquenta le cénacle de la rue de Chabannais où l'ex-saint-simonien, l'ex-phalanstérien Bûchez, directeur de la revue philosohique l'Européen, prêchait son Evangile de rénovation sociale dans la fraternité universelle. Bûchez prononçait avec enthousiasme le nom du Christ, saluait en Jésus le plus admirable apôtre de la fraternité humaine, répétait et commentait certaines [paroles du Sauveur : Aimez-vous les uns les autres; Aimez votre prochain comme vous-même; Que le plus grand parmi vous soit comme celui qui sert. Et, d'après Bûchez, la France moderne avait reçu du Christ la mission d'annoncer au monde le message rédempteur de la fraternité.

Il est trop évident que le néo-christianisme de Bûchez mutilait, déformait, naturalisait l'enseignement de Notre-Seigneur Jésus-Christ et transposait

les formules religieuses de l'Evangile pour les appliquer à des conceptions sociales plus ou moins creuses , chimériques , étrangement équivoques. Néanmoins, renseignement de la rue de Qhabannais avait l'incontestable mérite d'arracher ses adeptes aux froideurs rationalistes et desséchantes de l'éclectisme officiel pour les faire vibrer au souffle d'un idéalisme généreux. Il avait surtout l'avantage de leur faire entrevoir l'Évangile, de leur faire découvrir, aimer, admirer la figure du Christ. Pour ceux qui avaient le cœur droit et dont l'intelligence était capable de réflexion et de discernement, pour le futur Jésuite Pierre Olivaint comme pour les futurs Dominicains Réquédat, Piel etBesson, comme pour le futur chanoine Roux-Lavergne, comme pour deux futurs artistes chrétiens, Eugène Bion et Jean Duseigneur, les bizarres leçons de Bûchez furent un acheminement providentiel vers l'authentique Evangile du salut. De la hauteur que Bûchez leur avait appris à gravir ensemble, leurs âmes généreuses, éclairées par la lumière intérieure et surnaturelle de la grâce, aperçurent de loin les campements et les tentes du véritable Israël de Dieu.

Pierre Olivaint discernait confusément les lacunes, les inconsistances et les périls de l'interprétation purement humanitaire et sociale que donnait Philippe Bûchez aux enseignements de l'Évangile. Cette intelligence ferme et perspicace entrevoyait déjà la valeur, la nécessité des notions d'ordre, de règle, de hiérarchie. Ayant écouté Bûchez, il voulut connaître l'interprétation plus cohérente et plus

achevée que l'on donnait à l'Évangile du Christ dans l'Eglise catholique. Or, à l'époque même où Pierre Olivaint fréquentait la rue de Ghabannais, l'enseignement du catholicisme était donné avec un incomparable éclat par un orateur sacré qui provoquait l'enthousiasme passionné de la jeunesse studieuse et de l'élite intellectuelle de la France. Dès 1834, dans la chapelle du collège Stanislas, puis en 1835 et en 1836, au carême de Notre-Dame, Pierre Olivaint fut l'auditeur attentif des conférences de Lacordaire. Les généreuses tendances que le grand collégien de Charlemagne avait le plus goûtées dans les leçons néo-chrétiennes de Philippe Bûchez, il les retrouvait dans la prédication de Lacordaire, mais purifiées de leurs utopies, libérées de leurs équivoques, mais rectifiées, transformées, surélevées par le message précis et péremptoire de la révélation chrétienne. Ce message , l'orateur le développait magnifiquement, dans le langage cher aux jeunes hommes de sa génération, avec la séduction merveilleuse et la magie de l'éloquence. Par la voix de Lacordaire, Dieu même parlait à l'intelligence et au cœur de Pierre Olivaint, en lui montrant l'Évangile authentique, l'Évangile tout entier, l'Évangile véritable de Jésus, transmis et interprété par l'immortelle Église que le Christ a fondée. De l'orateur chrétien, la conviction passait à l'âme recueillie et frémissante du jeune auditeur. Selon l'heureuse formule de M&r de la Bouillerie dans l'éloge funèbre de Lacordaire : « La première étincelle qui ralluma sa foi, ce fut l'éclair qui jaillit de cet homme. »

Durant le carême de 1837, un autre prédicateur occupait la chaire de Notre-Dame, Lacordaire étant parti pour Rome où l'appelait sa vocation nouvelle. Chez le conférencier qui lui avait succédé à Paris, on ne retrouvait plus son imagination étincelante, sa fougue passionnée, ses élans magnifiques : mais on était obligé de reconnaître et de subir l'ascendant extraordinaire d'une personnalité puissante. Xavier de Ravignan ne s'imposait pas uniquement par la distinction du gentilhomme, la gravité du magistrat, mais surtout par l'accent ému de sa conviction profonde, par le relief vigoureux et la souveraine autorité de son caractère. Pierre Olivaint était alors élève de première année à l'École normale. Il écoutait les conférences de Ravignan avec la même assiduité, la même droiture, le même recueillement qu'il avait écouté précédemment les conférences de Lacordaire. Le travail intérieur de rénovation se fit plus intense. Déjà, le jeune universitaire avait été remué, ébranlé par Lacordaire. Il fut subjugué par Ravignan.

Un jour, Pierre Olivaint se rendit auprès du conférencier de Notre-Dame, à la résidence des Jésuites de Paris, au numéro 15 de la rue du Regard. Les Pères habitaient cet immeuble depuis 1835 et devaient le quitter à la fin de 1841, pour s'installer au numéro 18 de la rue des Postes, dans cet hôtel de Juigné qui avait été, en 1814, le berceau de la Compagnie de Jésus restaurée.

Avec sa bonne grâce un peu austère, le P. de Ravignan accueillit le normalien, provoqua ses premières confidences, écouta les premières objections

que Pierre Olivaint entendait lui soumettre. Le diagnostic du P. de Ravignan était d'une étonnante sûreté. Au bout de quelques minutes d'entretien, l'ancien magistrat devenu Jésuite discerna sans hésitation que l'intelligence de Pierre Olivaint était pleinement persuadée de la valeur probante de nos raisons de croire au Christ et à l'Eglise, et que les objections du normalien étaient comme une palissade derrière laquelle son âme, convaincue, mais bouleversée, se retranchait encore pour retarder, peut-être pour esquiver le sacrifice intime et redouté de l'adhésion définitive. Le P. de Ravignan résolut de trancher dans le vif. Quand Pierre Olivaint eut fini d'exposer l'objection qu'il voulait discuter, il obtint du prédicateur de Notre-Dame cette unique réponse :

« Mon ami, confessez- vous d'abord. Nous verrons ensuite. »

Stupeur du normalien , qui déclare être encore loin, très loin d'une pareille démarche. Après que toutes les objections pendantes auront été pleinement résolues, on aviserait à la conclusion pratique. Mais, auparavant , il ne saurait être question de faire acte de catholicisme, surtout par une démarche aussi grave que la confession sacramentelle ! Le P. de Ravignan persiste dans sa manière de voir. Paternellement et fermement, il réplique à Pierre Olivaint que, ses convictions étant ce qu'elles sont déjà devenues , son âme a besoin maintenant de s'humilier et de se purifier plus encore que de s'éclairer. Quand l'humble aveu des fautes commises

aura été généreusement accompli , la discussion pourra reprendre utilement, et les dernières incertitudes achèveront de se dissiper. Olivaint prolonge de son mieux la résistance et quitte la chambre du P. de Ravignan sans avoir capitulé.

Mais, huit jours plus tard, voici le normalien de retour à la rue du Regard :

« Cette fois, dit-il au P. de Ravignan, je veux d'abord me confesser.

Dans l'intervalle, Pierre Olivaint a réfléchi. Mieux encore, il a prié. D'autres, sans doute, ont prié pour lui. La grâce divine a poursuivi son travail intérieur, et le jeune homme n'a pas péché contre la lumière. Selon son propre témoignage, après de nouvelles hésitations, de nouvelles angoisses et un suprême combat, il formule en ces termes la résolution définitive : « Un homme digne de toute ma confiance me donne la confession comme un moyen sûr d'arriver à la vérité. Si je veux la vérité, je dois donc me confesser. » Et ce que Pierre Olivaint a résolu de faire, il entend l'accomplir avec toute sa conscience et toute sa droiture.

Le P. de Ravignan ouvre les bras au repentir du jeune pénitent. Par des paroles émues, sorties de son cœur d'apôtre, il dispose cette âme à recevoir le pardon sacramentel. Ministre de la miséricorde, il lui restitue la robe nuptiale de la grâce sanctifiante. Avec l'accent dont il a le secret, il aide Pierre Olivaint à chanter intérieurement le cantique de paix, de joie et d'action de grâces pour la totale réconciliation de son cœur avec Dieu.

Quand toutes choses se trouvent achevées, le P. de Ravignan invite le normalien à s'asseoir :

« Maintenant, discutons, cher ami, selon votre désir. Veuillez me redire l'objection qui vous troublait il y a huit jours. Je vais, de mon mieux, essayer de la résoudre...

— C'est fini, répond Pierre Olivaint avec une émotion joyeuse. C'est fini; je ne vois plus de raisons de douter. La discussion devient désormais inutile. »

La lumière divine brillait de tout son éclat devant l'intelligence de Pierre Olivaint. Les difficultés spécieuses de la veille ne sont plus, à ses yeux, que des sophismes sans valeur ou d'inévitables obscurités qui n'effleurent pas une solide et légitime certitude. Comme tant d'autres disciples du P. de Ravignan dont parlait Augustin Cochin (le premier), Pierre Olivaint avait été conduit au Credo par le Confiteor1.

Parmi les élèves de première année de l'École normale (section des lettres), il y eut, en 1837, trois conversions notables : celles de Pierre Olivaint et de deux de ses camarades de promotion, deux lauréats de Henri IV, auditeurs et disciples comme lui de Lacordaire et de Ravignan. L'un, Charles Verdière, avait quelque peu précédé Olivaint dans son retour à Dieu; l'autre, Félix Pitard, le suivit de quatre semaines. Dès lors, une commune foi religieuse, une commune ferveur dans la piété, la cha-

1. Pierre Olivaint, par le P. Charles Clair. Paris, Palmé, 1878. In-12. Cf. p. 31 à 55.

rite, l'apostolat, vint cimenter et sanctifier l'union des trois inséparables amis : Olivaint, Pitard et Verdière.

Ensemble, ils participèrent aux pieuses pratiques de l'Archiconfrérie de Notre-Dame-des- Victoires, sous le vocable du Cœur Immaculé de Marie, refuge des pécheurs. Ensemble, ils entrèrent, sur le conseil du P. de Ravignan, dans l'œuvre naissante des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, afin de mettre leur foi et leurs mœurs sous la protection de la charité^ Après avoir collaboré, dès 1837, à la conférence de Saint-Sulpice, ils fonderont, en 1839, dans le quartier Mouffetard, où les convoquera la célèbre Sœur Rosalie, la conférence de Saint-Médard, qui restera désormais, pour les normaliens et polytechniciens catholiques, l'École d'application à toutes les œuvres de charité spirituelle et temporelle.

Mais c'est à l'intérieur même de l'Ecole normale que s'exerça principalement l'influence des trois convertis, auxquels s'adjoignirent bientôt plusieurs de leurs camarades de la section des lettres et de celle des sciences, catholiques de date ancienne ou de date toute récente.

Comme toujours en pareil cas, il fallut faire la trouée, braver le respect humain, affronter allègrement le tir de barrage des esprits forts, qui cherchèrent à mettre en quarantaine le petit groupe des catholiques, à le tuer sous le ridicule, en le surnommant, avec une exquise délicatesse, la bande des niais. Mais la quarantaine tomba vite en désuétude, et le sobriquet plus vite encore. Des niais de l'es-

pèce d'Olivaint, de Pitard, de Verdière avaient réellement trop d'esprit, voire de tempérament, pour qu'il demeurât loisible à leurs camarades les moins dévots de les traiter en parias. Et puis, croyants et incrédules, catholiques et protestants, eurent mainte occasion de se trouver rassemblés dans un même acte de charité fraternelle autour d'un malheureux camarade atteint d'une infirmité humiliante et douloureuse. Cette fois, les préventions disparurent, et, nonobstant l'orientation opposée des intelligences, rien n'altéra plus, entre normaliens, les rapports de bonne camaraderie, la cordialité mutuelle des amitiés françaises.

La promotion à laquelle appartenaient les trois convertis se composait de huit élèves pour la section des lettres. A la fin de la première année, la répartition fut accomplie parmi eux selon les spécialités. Pour la seconde et la troisième année, en 1837-1838 et en 1838-1839, l'équipe se trouva comprendre deux philosophes, trois grammairiens, trois historiens. Olivaint et Verdière étaient historiens, et Pitard grammairien. L'un des cours communs à tous les élèves de la section des lettres était le cours de littérature française, où les normaliens avaient pour maître de conférences l'illustre critique classique Désiré Nisard. A propos de littérature française, les catholiques de l'École normale trouvèrent souvent moyen de briser des lances pour leur foi chrétienne et de faire œuvre efficace d'apologétique religieuse.

Les réunions en petits comité, comme des cours ou conférences groupant huit élèves déjà spécialisés,

rendent possibles des échanges de vues entre le maître et les élèves, des conversations et des discussions générales sur le problème qui vient de faire l'objet de la leçon du maître. De telles discussions peuvent constituer un sérieux exercice d'escrime intellectuelle. La tradition, durant de longues années, en demeura chère à TEcole normale. Nous avons, moins anciennement, connu le même usage à certaines conférences de l'Institut catholique de Paris et de TÉcole pratique des Hautes-Études. Ces échanges de vues, où se heurtent de juvéniles et studieuses ardeurs, comptent quelquefois parmi les meilleurs souvenirs de ceux qui en furent acteurs ou témoins. Aux conférences littéraires de Désiré Nisard, l'auteur de prédilection était Bossuet, dont les Œuvres complètes figuraient sur le bureau du maître. Quand Désiré Nisard avait terminé sa conférence, l'un des huit élèves était invité à ouvrir n'importe quel volume de Bossuet à n'importe quelle page, pour commenter littérairement le morceau oratoire, historique ou philosophique sur lequel il tomberait, et la discussion libre était ouverte.

Fort étranger, pour sa part, aux croyances religieuses, Désiré Nisard ne pensait qu'à faire goûter à ses élèves des modèles achevés d'éloquence ou de belle langue française. Mais les normaliens catholiques et leurs adversaires ne se privaient pas de faire dévier la discussion sur les problèmes religieux que soulevait inévitablement chaque page de l'œuvre de Bossuet. C'était alors, à propos de tel ou tel mystère du christianisme, à propos de telle ou telle

controverse d'histoire de l'Église, une ardente mêlée, où les idées adverses s'entre-choquaient, où les jeunes combattants brandissaient avec belle humeur, quelquefois aussi avec une sainte fureur, les arguments, les faits et les textes, au point de paraître, dans la fumée de la bataille (il s'agit de la bataille des idées), non indecoro pulvere sordidi.

Dans ces luttes juvéniles, des chercheurs laborieux, des combattants supérieurement armés, tels qu'Olivaint, Pitard et Verdière, remportaient fréquemment l'avantage sur toute la ligne : et c'était la cause catholique qui bénéficiait de leurs succès grandissants. Gomme la valeur des trois convertis s'affirmait de plus en plus, comme ils jouissaient de l'estime et de la sympathie générales, l'ancienne bande des niais devenait l'un des groupes prépondérants de l'École normale. Parmi les élèves des trois promotions, à la section des lettres et à celles des sciences, le groupe des catholiques comptait comme l'un des centres les plus vivants d'attraction, d'influence et de conquête.

Le directeur de l'École normale était alors Victor Cousin, le grand pontife de la philosophie officielle, le tout-puissant dictateur de l'Université. Un disciple émancipé, Jules Simon, a raconté, en des pages spirituelles et irrévérencieuses, quelles étaient les allures et les formules grandiloquentes, quelles étaient les méthodes césariennes du philosophe éclectique dans le gouvernement de l'École normale et de toute la corporation universitaire, notamment des jeunes maîtres ou des futurs maîtres de

philosophie. C'était le « colonel » — et quel colonel! — à la tête du « régiment » — et de quel régiment!

Victor Cousin avait, d'abord, tenu pour négligeable le mouvement de renaissance catholique parmi les normaliens. Puis, ce ne fut pas sans impatience ni sans irritation qu'il le vit grandir. Mais il se rendit compte que le mouvement devenait trop sérieux pour qu'il fût raisonnable et possible de vouloir le briser ou le heurter de front. Cousin ne pouvait, d'ailleurs, ignorer ni la valeur des normaliens catholiques, ni la correction de leur attitude, ni la haute estime qu'ils avaient conquise auprès de leurs maîtres et de leurs camarades. Il en vint donc à ménager le groupe des catholiques comme une force digne d'égards, à traiter même ces jeunes gens avec bienveillance et cordialité, quoique toujours avec cette allure pontifiante, avec cette pompe solennelle de langage qui ne l'abandonnait jamais. On prétend, par exemple, que Victor Cousin aurait dit un jour aux élèves catholiques de l'École normale : « Eh, Messieurs, il faut se faire tout à tous, comme disait F en elonx... »

Le résultat le plus remarquable de l'activité apostolique de Pierre Olivaint à l'Ecole normale fut le nombre exceptionnel de vocations sacerdotales et religieuses parmi les normaliens et les jeunes universitaires de cette génération.

1. Ch. Clair, op. cit., p. 56 à 86. — Cf. Baudrillart, l'Enseignement catholique dans la France contemporaine. Paris, Bloud, 1910, p. 66 à 76, au chapitre intitulé : les Normaliens d'ans l'Église.

Olivaint, Pitard, Verdière et quelques-uns de leurs successeurs immédiats, tels que Pharou, devaient opter pour la Compagnie de Jésus. D'autres allaient entrer dans le clergé séculier. Un autre encore, Charles Hernsheim, sera religieux de l'Ordre de Saint-Dominique.

De tous ces normaliens, Charles Hernsheim est, sans aucun doute, le plus original, et sa courte destinée n'est pas la moins touchante. A la même date que Pierre Olivaint, il était né de parents très pauvres, appartenant à une famille juive de Strasbourg. Diverses circonstances le conduisirent à Paris, où, en raison de son intelligence exceptionnelle, il put suivre le cours entier des études secondaires et payer sa pension à titre de bête à concours, c'est-àdire en récoltant chaque année une brillante moisson de lauriers au concours général, pour l'honneur et le profit de l'établissement où il était élève. Il fut admis à l'École normale supérieure en 1835, dans la promotion qui précéda d'une année celle de Pierre Olivaint. Il suivait clone les cours de seconde et de troisième année, comme futur agrégé de philosophie, alors que Pierre Olivaint, Félix Pitard et Charles Verdière accomplissaient leurs deux premières années d'Ecole. Durant son séjour au collège, Hernsheim avait été baptisé et avait fait sa première communion, mais sans avoir reçu aucune initiation véritable au catholicisme. Il grandit, au contraire, dans un amer scepticisme, voire dans une hostilité agressive contre les croyances religieuses. Pour mieux accuser son opposition au christianisme, il fit

étalage, avec une morgue insolente, de sa qualité de fils d'Israël, encore qu'il ne crût pas plus à la Synagogue et au Talmud qu'à l'Evangile et à l'Eglise. Quand Olivaint, Pitard et Verdière se déclarèrent catholiques, Hernsheim compta parmi les contradicteurs les plus résolus de la bande des niais; il lança mainte fois, contre les nouvelles croyances de ses camarades convertis, des sarcasmes impitoyables. Et pourtant, au bout de quelques mois, les normaliens catholiques, à force de répondre au mal par le bien, réussirent à désarmer sa haine. Hernsheim, pendant sa troisième et dernière année d'Ecole normale, 1837-1838, entretint des relations cordiales, sérieuses, presque confiantes, avec les trois convertis du cours de seconde année. Le jeune incrédule souffrait plus qu'il ne voulait l'avouer de vivre sans certitude, sans espérance et sans un amour qui fût digne de son âme. Il écoutait de plus en plus attentivement les paroles graves et fraternelles d'Olivaint, de Pitard et de Verdière. Au fond de son cœur, il leur enviait déjà cette noble joie que donne la certitude.

Pour Hernsheim lui aussi, l'heure de la conversion allait bientôt sonner. Mais, auparavant, il traverserait l'épreuve et l'humiliation. Dieu allait le briser et le terrasser avant de régénérer son âme.

L'instrument involontaire des desseins miséricordieux de la Providence sur Charles Hernsheim ne fut autre que Victor Cousin. Hernsheim n'était pas moins sceptique et pas moins frondeur à l'égard de L'éclectisme officiel, à l'égard de l'orthodoxie philo-

sophique de Victor Cousin, qu'à l'égard des croyances et des pratiques de l'Église catholique. Il prétendait cependant aboutir à l'agrégation de philosophie dans l'Université. Le dictateur Victor Cousin jugea que c'était le comble de l'audace et résolut de barrer pour toujours la route des honneurs universitaires à ce Juif insubordonné qui ruait dans le brancard (qu'on nous pardonne l'expression !) et que, par conséquent, on ne devrait plus souffrir dans un attelage bien discipliné. Victor Cousin recommanda Charles Hernsheim à la sollicitude particulière d'un examinateur peu scrupuleux, dont le nom a gardé dans l'histoire une célébrité plutôt fâcheuse, Libri Bagnano : et lorsque le normalien Hernsheim subit les épreuves d'un examen dont le succès était réglementairement indispensable à sa carrière, le brillant candidat fut, à la stupéfaction et à l'indignation générales, impitoyablement refusé. Dès lors, il se trouvait exclu à tout jamais du concours d'agrégation. Une démarche personnelle de Vacherot en sa faveur eut pour unique résultat de lui valoir une chaire de philosophie au collège de Pontivy. C'en était fait du grand avenir qu'Hernsheim avait ambitionné dans le haut enseignement universitaire. Il quitta l'École normale aux vacances d'été de 1838 et prit la route de Bretagne, tout frémissant de colère, le cœur ulcéré par l'humiliation, révolté par l'injustice.

A Rennes, Charles Hernsheim tombe gravement malade et passe quelques jours dans un état presque continu d'évanouissement. Grâce au dévouement

charitable d'un professeur de la Faculté des lettres, Théodore Henri-Martin, il est transporté à l'infirmerie du collège royal, où les soins les plus délicats lui sont prodigués. Le péril de mort est enfin conjuré. Lentement, laborieusement, le jeune professeur recouvre un peu de forces et de santé. Mais, devant la perspective devenue imminente du suprême adieu à la vie, un changement décisif s'est produit dans l'âme d'Hernsheim. Des vérités qu'il n'avait pas encore voulu reconnaître ou contempler en face, mais qui avaient fait l'objet de ses meilleures conversations de l'Ecole normale, se sont dévoilées à son regard avec une impérieuse clarté. L'épreuve, l'humiliation, la maladie ont vaincu l'orgueil du Juif incrédule. Désormais, il ne regimbera plus sous l'aiguillon. Lorsqu'il reprend pleine possession de luimême, Charles Hernsheim est devenu croyant, chrétien, catholique. Il croit désormais au Christ et à l'Église, d'une croyance ferme, humble, réfléchie. Sans retard, il met ses actes en harmonie avec ses convictions nouvelles. Il appelle un prêtre, lui avoue toutes ses fautes, reçoit avec une profonde componction et beaucoup d'amour, non pas le baptême, car il était déjà baptisé validement, mais l'absolution d'abord et ensuite la communion eucharistique. Ses longues heures de solitude sont consacrées dès lors à la lecture méditée des Pensées de Pascal, lecture souvent interrompue par les ferventes prières du pécheur repentant.

Aussitôt qu'il peut marcher, raconte le P. Clair, Hernsheim se fait conduire à l'église pour assister

à la sainte messe. « Il s'y rendait appuyé sur le bras d'une vieille femme, infirmière au collège, et la pieuse Bretonne s'étonnait qu'un homme si savant lui demandât, avec tant de simplicité, la signification des termes qu'il lisait dans son livre de prières. Ainsi, l'orgueilleux philosophe se faisait le disciple d'une pauvre femme du peuple1. »

Quelques mois plus tard, Charles Hernsheim, qui qui a obtenu un congé d'un an, est de retour à Paris. Quelle joie éprouvent les catholiques de l'Ecole normale à recevoir sa visite et à revoir leur camarade, leur ancien, pour lequel ils ont tant prié! Et quel changement , quelle heureuse transformation ils peuvent aussitôt constater en lui, nonobstant la pâleur de son visage amaigri : car, dans ce regard autrefois si anxieux et troublé, apparaît maintenant la paix intime et radieuse de l'âme qui a retrouvé son Dieu! Pierre Olivaint se hâte de conduire Charles Hernsheim au P. de Ravignan, qui sera son premier guide dans la vie chrétienne et le conseiller clairvoyant de sa vocation religieuse. Les projets de Lacordaire pour la restauration, en France, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, ont excité dans le cœur d'Hernsheim de saints désirs qui vont orienter sa destinée.

Les derniers liens ne tarderont plus à se briser avec l'Université. Un jour, Hernsheim se promène avec son ami Verdière dans la cour de l'Ecole normale. Survient le grand pontife Victor Cousin, lequel se répand en invectives dignes d'un portefaix

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