Ch. Clair, cp. cit., p
dès qu'il reconnaît le jeune philosophe indépendant qui a osé braver sa dictature. Il le montre du doigt et ordonne au concierge d'interdire désormais à cet ancien élève l'entrée de l'établissement. Charles Hernsheim fait bonne contenance sous l'ouragan. Puis, rentré chez lui, il écrit à Victor Cousin que son intention est, non pas seulement de ne plus franchir le seuil de l'École normale, mais de libérer son âme et de renoncer pour toujours à l'enseignement universitaire. La lettre est volontairement froide, correcte, distante. Elle s'achève toutefois par une de ces boutades qui soulagent quelque peu d'une exaspérante et douloureuse contrainte : Vraiment, j'aimerais mieux labourer la terré que de faire encore de la philosophie ci votre école.
Hernsheim, approuvé par le P. 'de Ravignan, était dès lors résolu à consacrer sa vie entière au service exclusif de Dieu et des âmes dans la famille religieuse de saint Dominique. Pierre Olivaint fut son introducteur et son répondant fraternel auprès du P. Lacordaire. Après un délai nécessité par la santé précaire du généreux converti, sa requête est agréée en 1840, et Charles Hernsheim, disant adieu, non sans un intime déchirement, à ses anciens camarades catholiques de l'École normale, à ses nouveaux amis les confrères de Saint- Vincent-de-Paul de la conférence de Saint-Médard, s'embarque à Marseille pour Civita-Vecchia et gagne bien vite le noviciat romain de Sainte-Sabine, où il va embrasser pour toujours les austères devoirs de la règle dominicaine.
En peu d'années, le jeune philosophe universitaire devenu religieux accomplira une longue et sainte carrière, à peine connue des hommes, mais connue et bénie de Dieu. C'est en 1847, à Nancy, qu'il mourut de la mort des prédestinés. A la veille de son dernier jour, il revit, agenouillé auprès de lui, son cher camarade et ami de l'Ecole normale, Charles Verdière, entré depuis deux ans dans la Compagnie de Jésus. L'un des témoins de la conversion d'Hernsheim se trouvait être le témoin ému de son passage plein d'espérance à l'éternelle lumière.
Avant de se rendre au noviciat des Jésuites, Olivaint, Pitard, Verdière, Pharou enseigneront quelque temps dans l'Université. Docteur es lettres et agrégé d'histoire , Charles Verdière sera, pendant cinq années, professeur à Dijon et à Stanislas. Plus tard, il sera professeur d'histoire dans la Compagnie de Jésus et rédacteur aux Études. Agrégé de grammaire, Pitard enseignera les humanités à Caen, à Stanislas, à Louis- le- Grand. Il entrera dans les ordres quinze ans après sa sortie de l'Ecole normale, et trois ans plus tard au noviciat des Jésuites. Il deviendra professeur de rhétorique au collège de Vaugirard et mourra entre les bras du P. Olivaint. Pharou, agrégé de grammaire, sera professeur à Saint-Etienne, puis à Amiens. Il se rendra au noviciat de la Compagnie de Jésus quelques mois après Charles Verdière et quelques mois avant Pierre Olivaint. Dans la suite, il contribuera plus que per-
sonne aux heureux succès scolaires du collège Saint- François-Xavier de Vannes1.
Quant à Pierre Olivaint, il enseignera l'histoire à Grenoble, en 1839-1840; puis, en 1840-1841, au collège Bourbon (devenu, dans la suite des temps, lycée Bonaparte, lycée Fontanes, lycée Condorcet). De 1841 à 1845, il sera précepteur de Georges de la Rochefoucauld-Liancourt et, de même que la famille de son élève, partagera son temps entre Paris et le château de Montmirail. Le motif qui détermina Pierre Olivaint à opter pour ce préceptorat de quatre années fut une raison de piété filiale : les honoraires de son nouveau poste allaient lui permettre de procurer à sa mère une rente viagère qui mettrait la vieillesse de Mrae Olivaint à l'abri de tout besoin et donnerait au fils le droit de suivre bientôt son attrait grandissant pour la vie religieuse.
Les années durant lesquelles Pierre Olivaint donna au jeune La Rochefoucauld une éducation profondément religieuse, en même temps qu'une solide culture intellectuelle, enrichirent utilement l'expérience du futur recteur de Yaugirard. Elles le mirent en contact avec un milieu social qu'il n'avait pas eu occasion de fréquenter jusqu'alors et auquel appartiendraient beaucoup des élèves dont la formation lui serait confiée plus tard. C'est, d'ailleurs, chez ses représentants les plus hautement dignes d'estime que Pierre Olivaint apprit à connaître l'aristocratie française. A Montmirail, il recueil-
1. Cf. Baudrillart, op. cit., p. 74 et 75, au chapitre : les Normaliens dans l'Eglise.
lait avec prédilection les souvenirs que conservait la mémoire toujours présente et toujours jeune de l'arrière- grand'mère de son élève, la duchesse de Doudeauville, celle-là même que l'on appelait la sainte duchesse, qui avait paru à la cour de Louis XVI, qui avait traversé les jours sombres de la Révolution, qui avait correspondu avec saint Alphonse de Liguori, qui avait été en rapports personnels avec les premiers apôtres de la renaissance catholique des débuts du dix-neuvième siècle, l'abbé Legris-Duval, le P. Roger, le P. Varin, et qui avait puissamment contribué à fonder la congrégation enseignante des Dames de Nazareth. Quelle aubaine, pour un ami des études historiques et pour un champion de la cause de l'Eglise, que de pouvoir interroger à loisir un pareil témoin des grandes choses du passé !
Au mois de septembre 1842, Olivaint, qui séjournait à Paris avec son élève, se présenta au concours de l'agrégation d'histoire. Par une rencontre providentielle, on lui assigna pour sujet de leçon orale le pontificat de Grégoire VII. Il manifesta, dans son exposition lucide et vigoureuse, une riche érudition, de vastes lectures, mais surtout des dons remarquables de professeur. Traitant de la réforme de Cluny et de la querelle des Investitures, il prononça, devant l'aréopage universitaire, un éloge motivé du rôle historique de l'Église et de la Papauté romaine au moyen âge. Le succès fut complet. Pierre Olivaint fut reçu le premier , et Saint- Marc Girardin traduisit le sentiment général en
disant au nouvel agrégé d'histoire, dont le caractère n'avait pas causé moins grande impression que le talent : Nous venons d'entendre la vertu plaider la cause de la vérité1.
Tandis qu'il était encore à l'École normale, Pierre Olivaint, désireux de faire à Dieu un sacrifice total de soi-même dans la vie religieuse, dirigeait ses regards du côté de Lacordaire et de la famille dominicaine. C'est avec une envie fraternelle qu'il vit son camarade de la rue de Chabannais, Hippolyte Réquédat, et son camarade de l'Ecole normale, Charles Hernsheim, s'embarquer l'un après l'autre pour Rome et Sainte-Sabine. Mais, quand lui-même, six ans après avoir quitté l'École normale, fut libre de suivre, à son tour, l'attrait divin, il opta pour la famille religieuse de saint Ignace et se dirigea vers le noviciat des Jésuites, à Saint-Michel de Laval.
Quels motifs dictèrent son choix? — Les lettres de Pierre Olivaint, durant les années 1843, 1844, 1845, ne permettent ancune hésitation. Après le biographe et le disciple aimé d'Olivaint, le P. Charles Clair2, après l'historien et le très noble continuateur des Normaliens dans l'Église, Msp Baudrillart3, nous répondrons : Olivaint fut conquis à l'Ordre des Jésuites par Yatlrait de la persécution.
Il ne suivait pas seulement les conférences du P. de Ravignan à Notre-Dame. Mais il alla au collège