Baudrillart, op. cit., p. 71 et
de France écouter quelques-unes des extravagantes leçons du cours d'Edgard Quinet et du cours de Jules Michelet. Il assista aux audiences de la cour d'assises pendant le procès d'Affnaer, cet escroc de bas étage que la presse antireligieuse érigeait en martyr parce qu'il avait cambriolé la procure des Jésuites et osait bien se faire leur dénonciateur. Dans les discours prononcés à l'Institut comme à la Chambre des pairs et à la Chambre des députés, dans les colonnes du Journal des Débats comme dans celles du Siècle et du Constitutionnel, Pierre Olivaint rencontrait, sous des formes différentes, les mêmes calomnies haineuses et stupides dirigées avec une singulière obstination contre la Compagnie de Jésus. Le dénouement n'était pas douteux : une proscription nouvelle allait frapper les Jésuites français; déjà, l'impopularité grandissait autour de leur nom et de leur légende. Ils subiraient cruellement les effets de la diversion violente opérée contre eux par les défenseurs du monopole universitaire afin de rendre à jamais inefficaces les revendications des catholiques français en faveur de la liberté de l'enseignement.
Pierre Olivaint écrivait alors à un intime confident : « C'est ici le poste à tenir, puisqu'il est attaqué de la sorte. Nos adversaires, en y portant leurs grands coups, nous indiquent eux-mêmes l'endroit à défendre : c'est le camp d'Israël. » Et un peu plus tard : « Il me semble que la haine dont les Jésuites sont l'objet, au lieu de l'effrayer, excite mon ambition et mon courage. » L'Institut des Jésuites venait
d'être admirablement décrit dans les pages émouvantes d'une brochure célèbre par l'orateur et l'apôtre que Pierre Olivaint aimait comme son père en Dieu, Xavier de Ravignan. Contre cet Institut, soufflait un vent de tempête. L'heure était douloureuse. Le lendemain était chargé de menaces. D'un cœur allègre, Pierre Olivaint courut au danger. Il voulut donner au Christ et à l'Église une plus grande marque de foi et une meilleure preuve d'amour en affrontant, pour leur cause et leur querelle, la calomnie, l'impopularité, la proscription.
Il prit la diligence de Laval, le 2 mai 1845, le jour même où Adolphe Thiers développait, au Palais- Bourbon, son interpellation contre les Jésuites et sommait le ministère d'appliquer les lois existantes. Le matin, Pierre Olivaint avait fait une visite d'adieu à la maison de la rue des Postes. En sortant, il croisa Louis Veuillot. Frappé de son air joyeux, le grand polémiste, dont il était connu, lui demanda où il allait « d'un pas si allègre ».
« Aux Jésuites, dit-il. J'hésitais, je n'hésite plus. M. Thiers m'a indiqué mon chemin : c'est là qu'il faut aller. J'entre aujourd'hui. ;■>
C'est à l'âge de vingt-neuf ans que Pierre Olivaint entra dans la Compagnie de Jésus. Volontairement,
nous ne dirons rien des années silencieuses, mais laborieuses et fécondes, qui s'écoulent de 1845 à 1852, et représentent la période de sa formation religieuse. Nous retiendrons, au contraire, quelques-uns des enseignements et des exemples de son apostolat définitif, qui comprendra lui-même deux périodes très distinctes : la première, de 1852 à 1865, passée au collège de l'Immaculée-Conception de Vaugirard; la deuxième, de 1865 à 1871, à la résidence du Gesu de la rue de Sèvres.
Le nom du P. Olivaint demeure associé aux plus chers et aux plus heureux souvenirs du collège de Vaugirard. Il eut un rôle prépondérant dans l'organisation du premier établissement d'enseignement secondaire libre que les Jésuites purent diriger à Paris en vertu de la liberté reconnue et consacrée par la loi du 15 mars 1850. Le nouveau collège succédait, dans le même immeuble de Vaugirard, à une institution ecclésiastique que l'abbé Poiloup avait méritoirement dirigée durant vingt années sous le régime de précaire tolérance qui constituait déjà une faveur exceptionnelle au temps du monopole universitaire. Lorsque la liberté légale de l'enseignement secondaire put enfin s'établir dans notre pays et, du même coup, devint accessible aux religieux des congrégations enseignantes, l'abbé Poiloup, dont la santé était devenue chancelante, invita la Compagnie de Jésus à lui succéder dans les murs de Vaugirard et à continuer, ou plutôt à réorganiser, dans des conditions nouvelles et plus larges, l'œuvre d'éducation et d'enseignement secondaire placée
(bien avant la proclamation du dogme) sous le vocable de l'Immaculée Conception.
Treize années de la vie du P. Olivaint se passeront à Yaugirard : de 1852 à 1857, il sera préfet des études (et, jusqu'en 1856, professeur d'histoire); puis, de 1857 à 1865, il exercera les fonctions de recteur du collège. C'est également à Vaugirard qu'il proconcera, le 15 août 1860, les engagements solennels de profès des quatre vœux. Lorsque le P. Olivaint cessera d'être recteur de Vaugirard pour devenir supérieur de la rue de Sèvres, les traditions religieuses et scolaires de Vaugirard seront définitivement fixées. Le collège de l'Immaculée-Conception sera entré dans une période brillante de succès et d'influence qui durera jusqu'à l'application des décrets du 29 mars 1880. Alors, commencera, pour l'enseignement congréganiste, une ère laborieuse d'existence incertaine et diminuée, in angustia temporum, en attendant la guillotine sèche de la loi jacobine du 1er juillet 1901, qui tuera le collège de Vaugirard. Mais, comme il y a des morts suivies de résurrection, nous nous refusons à admettre que règne pour toujours, dans le vieux collège du P. Olivaint, statuta desolatio.
Fidèle à la tradition pédagogique de la Compagnie de Jésus et de l'Université de France, le P. Olivaint attacha la plus haute importance à la culture classique, française, latine et grecque, et il ne redoutait pas les auteurs païens lorsque ceux-ci étaient commentés aux élèves par des professeurs chrétiens.
Contrairement à des tendances dont nous constatons aujourd'hui l'aboutissement déplorable, et qui se traduisaient dès lors par la bifurcation (lettres ou sciences), dont l'inventeur officiel n'est autre que Fortoul, ministre de Napoléon III, le P. Olivaint exigeait fermement que la formation littéraire et générale de l'intelligence par les humanités classiques précédât la spécialisation scientifique ou professionnelle. Maintes fois, les examinateurs de Sorbonne firent parvenir au recteur de Vaugirard, ancien normalien, leurs félicitations cordiales pour les heureux succès remportés au baccalauréat es lettres par les élèves de son collège de l'Immaculée- Conception. Saint-Marc Girardin, Victor Leclerc, Saisset, Wallon, Patin, Egger rendaient témoignage à la valeur des études classiques de Vaugirard et avouaient ainsi que les meilleures traditions intellectuelles et pédagogiques de la France littéraire trouvaient dans la renaissance de l'enseignement libre et congréganiste une de leurs plus précieuses garanties d'avenir.
C'est comme professeur d'histoire que le P. Olivaint, préfet des études, contribua personnellement à l'œuvre de l'enseignement. Il avait reçu de l'École normale une sérieuse initiation historique. Il avait passé brillamment l'agrégation d'histoire. Il avait persévéramment poursuivi ses lectures et ses études historiques durant les années de sa formation religieuse. A Vaugirard, il préparait ses classes d'histoire avec prédilection. Il les donnait avec méthode, avec lucidité, mais aussi avec une animation
et une flamme communicatives. Le P. Clair cite le témoignage suivant d'un ancien élève de Vaugirard : « J'ai eu le bonheur d'assister au cours d'histoire que le P. Olivaint faisait à la première division, et je me souviens encore du charme que, tout enfant que j'étais, j'éprouvais à l'écouter. C'était certainement celle de mes classes qui me plaisait le plus, et, si j'ai conservé du goût pour les études historiques, c'est à cet enseignement, à la fois simple et élevé, éloquent et familier que je le dois. Ces leçons, qui roulèrent sur Christophe Colomb et la découverte de l'Amérique, me sont aussi présentes que si je venais de les entendre1... »
Nonobstant ce témoignage, pourtant catégorique, il semble que les classes d'histoire du P. Olivaint aient un peu dépassé la portée du plus grand nombre de ses élèves. Le P. Clair, qui vécut à Vaugirard sous le rectorat du P. Olivaint et qui connut intimement les témoins des années durant lesquelles le P. Olivaint avait été préfet des études, donne clairement à entendre que l'adaptation à l'auditoire n'était pas toujours parfaite et que, pour le progrès effectif de l'ensemble des élèves dans l'étude de l'histoire, on ne doit pas trop regretter que le P. Olivaint, appelé à des fonctions plus hautes, ait été contraint d'abandonner cet enseignement historique auquel il avait pourtant voué « une sorte de culte passionné ». De fait, nous avons eu entre les mains les notes volumineuses du P. Olivaint, le canevas de
1. Ch. Clair, Pierre Olivaint. Paris, Palmé, 1878. In-12, p. 2G3.
ses cours d'histoire, le mémoire qu'il a rédigé sur l'esprit, la méthode, la valeur éducative et apologétique de l'enseignement de l'histoire : et il nous a semblé que les talents dont ces précieux manuscrits faisaient foi étaient moins ceux d'un professeur d'enseignement secondaire que d'un maître de l'enseignement supérieur. Le P. Olivaint aurait eu pour vraie destination, croyons-nous, beaucoup moins de faire la classe d'histoire aux enfants d'un collège que de faire, dans une Faculté ou une École normale, des cours de méthode historique, de synthèse historique, d'apologétique historique adressés à de futurs professeurs d'histoire. Mais, durant la période qui nous occupe, la liberté de l'enseignement supérieur n'existait pas encore, et les maîtres catholiques devaient consacrer tout leur effort h organiser, quelquefois à improviser, les cadres de l'enseignement secondaire libre. Le P. Olivaint inaugura brillammenfet solidement, à Vaugirard, l'enseignement historique : et tout le monde ne serait pas en mesure de mériter le reproche que, peut-être, on aurait le droit de lui adresser, d'avoir été, non pas inférieur, mais supérieur à la tâche. Reste néanmoins que les fonctions dans lesquelles le P. Olivaint donna davantage sa mesure, au collège de Vaugirard, et marqua l'œuvre de son empreinte vraiment profonde, furent bien plus les charges dirigeantes de préfet des études et de recteur que la charge enseignante de professeur d'histoire.
D'ailleurs, le ministère essentiel, aux yeux du
P. Olivaint, était d'éducation morale et religieuse. Dans cette tâche, dans cet apostolat, il fut sans rival.
Son grand art était d'agir sur la volonté de l'enfant, de lui faire comprendre la nécessité du travail et de l'effort, bref de lui apprendre à vouloir. Inutile de dire que le grand ressort de l'éducation, telle que le P. Olivaint la pratiquait, consistait dans l'esprit de foi, la prière, les sacrements et autres moyens surnaturels. Mais l'éducateur s'ingéniait à seconder l'action féconde de la grâce intérieure, à retourner et à labourer la terre dans laquelle germerait, fleurirait et fructifierait la semence divine.
Avant de diriger les autres par l'apostolat chrétien de l'éducation, le P. Olivaint s'est réformé, transformé lui-même. Dans le Journal de ses Retraites annuelles, nous lisons le bulletin de cette campagne laborieuse, de cette implacable lutte intérieure que couronna une victoire mémorable1. Avec le secours permanent de la grâce de Dieu, c'est par un effort perpétuel de volonté pour vaincre un tempérament plein de fougue que le P. Olivaint a conquis cette sérénité de visage et d'allures qui donnait tant d'autorité à sa parole, cette maîtrise de soi-même qui est l'une des premières qualités nécessaires à l'éducateur. Un jour, le P. Olivaint rencontre un jeune professeur qui, trop pressé de gagner sa classe, grimpait quatre à quatre les marches de l'escalier. Le Père recteur trouve sur-le-champ la plus spirituelle manière de l'admonester : « Ah! s'écria-
1. R. P. Pierre Olivaint, Journal de ses Retraites annuelles. Paris, Téqui, 8e édition, 1911. 2 vol. in-12.
t-il en riant, comme vous allez vite. J'ai cru que c'était moi! »
Il ne craignait pas les caractères violents! Le père d'un élève se montrait un jour bouleversé des terribles colères de son fils : « Je ne puis faire un reproche à cet enfant qu'il ne trépigne aussitôt. — Fort bien, riposte le P. Olivaint, c'est par les pieds que les enfants prouvent qu'ils ont de la tête. »
Lorsqu'il était encore préfet, il avait mis au séquestre, dans deux cellules contiguës, deux élèves à mauvaise tête, coupables l'un et l'autre d'actes graves d'indiscipline en classe. Les deux captifs réussissent à entrer en conversation, nonobstant la cloison qui les sépare. Ils débitent à tue-tête les plus violentes injures à l'adresse du Père préfet. Celui-ci, passant dans le couloir, entend le dialogue et s'éloigne sans rien dire. Le soir, l'un des prisonniers, étant parvenu à l'expiration de sa peine, est délivré du séquestre. A peine est-il introduit chez le préfet du collège que le même P. Olivaint lui demande à brûle-pourpoint : « Pensez-vous réellement de moi tout le mal que vous avez dit là-haut? — - Oui, mon Père, » répond brusquement le collégien. Alors, le P. Olivaint l'embrasse et lui dit : « Mon enfant, j'aime votre franchise. Mais écoutez : quand vous aurez quelque chose contre moi, venez me le dire, et ne le dites pas tout haut devant vos camarades, car le Père préfet serait obligé de vous punir. » — Quand cet élève regagna l'étude, il était désarmé, ou plutôt il était conquis. Désormais il porta au P. Olivaint une affection profonde, toute pleine de confiance. Peu à peu,
le mauvais garnement devint un élève raisonnable et studieux. Après sa sortie de Vaugirard, il demeura le pénitent fidèle du P. Olivaint; il le visita, sans faute, tous les quinze jours. Leur dernier entretien fut du mois de février 1871, entre le siège de Paris et la Commune.
Un autre élève, d'une famille parisienne dont le nom demeure entouré de sympathies respectueuses et unanimes, causait, par sa pétulance incorrigible, de vives inquiétudes à ses proches. Le P. Olivaint dompta ce caractère bouillonnant, tout en lui gardant sa fierté, ses énergies et son entrain. L'élève de Vaugirard était destiné à une fin tragique et glorieuse. Le 22 mars 1871, il marchait au premier rang de la manifestation du parti de l'ordre, sur la place Vendôme, en face des communards, et tomba, frappé d'une balle en pleine poitrine, lorsque, lâchement et traîtreusement, les fédérés déchargèrent leurs armes sur les manifestants. C'était Paul Odelin, lieutenant aux mobiles de la Seine. La grande influence du P. Olivaint sur Paul Odelin eut pour origine un encouragement bien placé. Le Père recteur fait, un jour, venir Paul et lui déclare : « Je suis content de vous. — Mais pourquoi donc, [mon Père ? — C'est parce que vous avez montré de l'énergie. Je vous suis dans certains petits détails, et je sais d'une manière certaine que vous avez franchement prononcé votre jugement, à propos d'une affaire périlleuse, et que vous vous êtes posé, en face du mal, pour le bien. Je vous félicite. »
Durant les vacances, tel grand élève de Vaugirard
adopte une détermination peu raisonnable, suggérée manifestement par la crainte de l'effort. La mère du jeune homme le prie de consulter le P. Olivaint. Et le jeune homme s'y refuse obstinément : « Je sais bien que le P. Olivaint ne me contraindra nullement, mais il me fera vouloir... et je ne veux pas. » Cependant, la visite eut lieu finalement, et, pour le plus grand bien du rhétoricien, le P. Olivaint le fit vouloir. — Une autre fois, le même élève se trouve dans sa famille pour un congé de convalescence. On lui offre d'assister à une pièce de théâtre qui n'est pas irréprochable, mais qui fait la joie du public mondain. Nonobstant le désir qui le démange intérieurement, le collégien répond sans hésiter : « Non, non, cela ferait peine au Père recteur. Ce n'est pas pour cela qu'il m'a permis de sortir. » Le P. Olivaint lufavait appris à vouloir.
L'éducation donnée par le recteur de Vaugirard avec une sollicitude particulière, délicate, maternelle, aux enfants du petit collège était orientée vers cette formation progressive du caractère et de la volonté. Grâce au zèle industrieux du P. Olivaint, remarque le P. Clair, les petits enfants, guidés avec amour et fermeté, « se façonnaient à la règle, s'accoutumaient au travail, et, quand ils arrivaient au grand ^collège, ils étaient capables de comprendre le prix d'un effort généreux, d'un sacrifice volontaire, ils savaient obéir par esprit de foi et par sentiment du devoir ».
Le P. Olivaint tenait en haute estime les jeux, les exercices physiques, où il voyait, pour les en-
fants du grand et du petit collège, une occasion excellente de contracter des habitudes viriles d'endurance et de volonté. Il encourageait notamment le patinage, la natation, les parties de ballon et surtout les grandes parties d'échasses, livrées au bruit du tambour et au son de la trompette. Le Père recteur venait fréquemment assister à tla bataille, il y amenait volontiers les visiteurs de distinction. De la voix et du geste, il encourageait les combattants, applaudissait avec chaleur aux assauts énergiques, aux résistances tenaces. Il ne s'alarmait pas outre mesure quand de jeunes guerriers roulaient à terre et remportaient du combat quelque honorable cicatrice. Là encore, on apprenait à vouloir, on apprenait à lutter et à endurer.
Mais c'est le travail scolaire qui offre aux collégiens le meilleur apprentissage de l'effort, de la lutte et de l'endurance. Dans le discours de rentrée prononcé à la messe du Saint-Esprit, en octobre 1857, le P. Olivaint s'expliqua sur ce point capital, devant les élèves et leurs familles, avec une émouvante énergie. Il protesta contre ceux dont l'idéal serait de mener une vie de désœuvrement et de plaisir. Pour tous, le travail est un grand devoir de la vie morale et chrétienne. Nécessaire à tous pour conserver les situations acquises et pour conquérir une plus large part d'influence, le travail répond à une loi divine que l'on ne méconnaît pas sans s'exposer aux pires désastres. Ici, le P. Olivaint parla un langage plus pressant et plus vibrant encore :
« Dans le monde, combien de jeunes gens, sans souci de leur position, ont le parti pris de ne rien faire! Vos mères les ont vus et ont frémi pour vous. C'est que la vie de pareils jeunes gens est d'une inutilité déplorable. Encore, s'ils se contentaient d'être inutiles! Mais c'est leur illusion de dire : Nous ne faisons rien. On fait toujours quelque chose, c'est la loi de la vie; si ce n'est pas le bien, c'est le mal. Si on ne se livre pas au travail, on s'abandonne au plaisir et, bien vite, au désordre. Alors : fortune perdue, santé perdue, c'est peu... honneur perdu, principes et foi perdus, bonheur perdu, âme éternellement perdue! Voilà ce que comprennent vos pères et vos mères!... »
Le P. Olivaint signalait ainsi l'écueil redoutable contre lequel doivent être particulièrement prémunis les enfants appartenant à la classe riche et aristocratique. Un personnage de haut rang, qui avait entendu l'allocution prononcée par le recteur de Vaugirard, disait en sortant : « Je ne connais pas celui qui a fait ce discours, mais c'est un homme. »
Précisément parce qu'il était un homme, le P. Olivaint ne se contenta pas de faire de vigoureux discours, mais, dans son action quotidienne d'éducateur chrétien, il traduisit ses paroles en actes. C'est notamment parla sollicitude clairvoyante avec laquelle il exigea l'effort dans l'étude, il stimula le travail intellectuel et scolaire, qu'il sut pratiquer l'art délicat de faire vouloir. Beaucoup d'élèves lui durent, pour leur vie entière, l'habitude sérieuse de travailler et d'agir, de s'appliquer et de se vaincre.
Que l'on nous permette d'employer une expression qui n'était pas alors à la mode : le talent caractéristique du P. Olivaint, comme préfet et recteur de collège, lut d'être essentiellement un professeur d'énergie1.
De 1865 à 1871, le P. Olivaint exercera le ministère apostolique comme supérieur de la résidence du Gesu de la rue de Sèvres. L'une des œuvres auxquelles il consacrera le meilleur de son temps et de son cœur va nous permettre encore d'étudier, chez l'ancien recteur de Vaugirard, mais dans des conditions nouvelles, l'éducateur religieux de la jeunesse.
En 1852, avait été fondée à Vaugirard une réunion de jeunes gens du monde, étudiants à Paris, et dont plusieurs étaient anciens élèves des collèges dirigés naguère par les Jésuites, à Fribourg et à Brugelette, sur la terre d'exil. Leur premier président lut le comte Charles de Maistre. La réunion de Vaugirard reprit, non pas le nom (car ce nom demeurait un épouvantail pour le gros public), mais les pieuses, charitables et apostoliques traditions des congrégations de la Sainte-Vierge, et, en particulier, de « la Congrégation » qui avait accompli, sous Louis XVIII et Charles X, un bien si considérable dans l'élite catholique de la jeunesse de Paris, et qui avait dû à la presse anticléricale une célébrité
1. L'apostolat du P. Olivaint auprès des élèves de Vaugirard est admirablement exposé dans les chapitres xi, xn et xin de l'ouvrage du P. Charles Clair auquel nous empruntons la plupart de nos renseignements (p. 250 à 340). — Dans les pages qui précèdent, nous avons reproduit ou adapte h'S principaux fragments d'un article sur le Père Olivaint, éducateur, que nous avons publié, le 7 février 1913, dans l'Ecole, Mente revue pédagogique publiée par les soins de M. l'abbé Audollent, vicaire général de Paris, directeur diocésain de l'Enseignement libre.
si tapageuse, reposant sur la plus extravagante des légendes1.
Dès l'année 1853 et jusqu'en 1867, la réunion des jeunes gens, qui avait débuté à Vaugirard, tint ses assemblées chez les Jésuites de la rue des Postes. Les trois religieux qui en exercèrent alors la direction spirituelle et intellectuelle furent le P. Gagarin, converti du schisme russe par le P. de Ravignan et l'un des fondateurs des Études, puis le P. de Boylesve, alors professeur de philosophie à Vaugirard, et que les jeunes habitués des intéressantes réunions de la rue des Postes surnommaient le Père Capitaine, et enfin le P. Alexis Clerc, ancien officier de marine, professeur de sciences à l'Ecole Sainte- Geneviève, et destiné, comme le P. Olivaint, à mourir martyr de la Commune. En 1867, la réunion des jeunes gens se transporta de la rue des Postes à la résidence du Gesu de la rue de Sèvres, où un local plus commode et moins exigu allait être mis à sa disposition. Le P. Olivaint, supérieur de la maison de la rue de Sèvres, devint le directeur de cette œuvre d'étudiants, pour le gouvernement de laquelle tous les titres le désignaient. L'institution était déjà florissante. Le P. Olivaint la marquera d'une empreinte que rien n'effacera plus désormais.
Ecoutons les paroles prononcées le 10 mars 1912, à l'assemblée générale de l'ancienne Réunion des jeunes gens de la rue de Sèvres par l'un des disciples du P. Olivaint qui s'est montré, qui se montre
1. Cf. Ch. Geoffroy de Grandmaison. La Congrégation (1801-1830). Paris, Pion, 1886. In-8°.
encore le plus noblement fidèle aux leçons d'un tel maître, M. Berlier de Vauplane : « Chacun des enseignements [du P. Olivaint entre 1867 et 1871] demeurera éternellement gravé dans nos cœurs. Puissions-nous, nous qui avons eu le bonheur de le connaître, qui, par un privilège inappréciable, avons été véritablement ses fils, et auxquels, pendant bien des années, il a prodigué toutes les ardeurs de son zèle, toutes les énergies de sa parole enflammée; puissions-nous ne pas nous montrer trop indignes de la grande grâce qui nous a été faite alors et qui, d'une empreinte ineffaçable, doit marquer toute notre vie! »
Pour inculquer aux âmes les hautes pensées, les habitudes viriles, les audaces conquérantes de l'esprit chrétien, on peut vraiment dire que le P. Olivaint était auprès des étudiants, à la rue de Sèvres, plus encore que, naguère, auprès des collégiens de Yaugirard , professeur d'énergie. Les exhortations dont le souvenir demeura le plus profond chez les auditeurs, celles qui traduisent le plus vivement le caractère distinctif de sa direction et de son influence étaient les allocutions véhémentes dans lesquelles le P. Olivaint prémunissait les étudiants contre les fausses maximes du monde, contre les paroles de lâcheté que l'on présente comme une excuse plausible des désastres de la jeunesse et du dévergondage de la conduite. Avec quelle verve indignée il réduisait en poudre ces honteux sophismes : Il faut que jeunesse se passe ; Il faut tout connaître ; Il faut faire comme tout le monde; et avec
quelle flamme généreuse il opposait la noble conception du sacrifice chrétien à la maxime vulgaire de l'égoïsme et du sans-gêne : Où il y a de la gêne, il n'y a pas plaisir !
L'amour de la sainte Eglise était l'un des thèmes préférés du P. Olivaint dans ses exhortations aux étudiants : et toujours l'enseignement doctrinal devenait une mâle leçon d'énergie, un appel à l'action et à la lutte. Quand fut connue à Paris la victoire de Mentana, le P. Olivaint célébra en un langage enthousiaste, devant ses jeunes gens, l'héroïsme des zouaves pontificaux, puis continua en ces termes : « Est-ce donc que je veux vous engager à vous faire zouaves? Ah! si quelques-uns se sentent appelés, si quelques-uns sont libres de répondre sans manquer à aucun devoir, il est temps encore. A tous les autres je dirai : Si vous ne pouvez être zouaves à Rome, soyez zouaves à Paris; défendez l'Église, sinon par l'épée, du moins par la parole, par la plume, par l'exemple. A l'œuvre donc pour ce bon combat! Soyez la réserve, prête à courir aux armes, et comme la landwehr de Dieu! »
Une autre exhortation sur l'Eglise impressionna particulièrement le jeune auditoire des réunions de la rue de Sèvres : c'est l'allocution prononcée par le P. Olivaint aux approches du concile du Vatican, dans l'atmosphère de fièvre et de controverses passionnées où vivait alors le public religieux. Le P. Olivaint adjura ses étudiants d'être catholiques comme le Pape, mais pas plus catholiques que le Pape. « Catholiques comme le Pape » : et, contre les révol-
tes sournoises du gallicanisme, il mit en vigoureux relief la nécessité, le bienfait de l'union entière, étroite et loyale avec la chaire de Saint-Pierre; il appliqua en ce sens, par une accommodation heureuse et légitime, le texte scripturaire : Attendue ad Petram unde excisi estis. Mais « pas plus catholiques ({ne le Pape » ; et, contre les excès de zèle auxquels pourrait se laisser entraîner l'ardeur intempérante de la jeunesse, le P. Olivaint montra l'inconvénient des outrances de doctrine ou de polémique. L'exagération « nuit à la vérité, elle la fausse ; elle empêche les adversaires de la reconnaître et de l'accepter; elle justifie en partie les oppositions, ou, du moins, leur fournit un prétexte; elle porte à exagérer en sens contraire. Imitez Rome dans son esprit de modération, Rome inaccessible à toute concession coupable comme à toute exagération... Evitez la violence et gardez la vérité dans la charité1 ».
Educateur religieux de la jeunesse, le P. Olivaint compte parmi les initiateurs du grand mouvement qui aboutira, en 1875, à l'organisation législative de la liberté de renseignement supérieur et à la création de nos Facultés libres et catholiques.
i. Les fragments que nous venons de citer ont été judicieusement transcrits dans un charmant petit volume que nous sommes tout heureux de signaler ici : Pensées du P. Olivaint (En souvenir de son Centenaira : 1816-191$), p. 55 à 57. Paris, Téqui, 1917. In-32 de 172 pages, l'iix : 1 franc. — Nous sommes redevables de ce florilège au R. P. Charles Renard, S. J., qui, pieusement fidèle aux souvenirs chers à sa famille religieuse, a déjà publié (chez Téqui) les Pensées clioisies du P. de Ravignan et du P. de Ponlevoy, et prépare actuellement la publication des CEuvres spirituelles du P. Matignon (précédées elles-mêmes d'une notice biographique).
La Société générale d'Education et d'Enseignement, autorisée par décision ministérielle du 13 mars 1868, fut le plus puissant organe des revendications catholiques. Elle avait pour président M. Dariste, pour vice-présidents MM. Chesnelong, Léon Cornudet, vicomte de Melun, L.-G. Michel, et ceux-ci étaient assistés d'un comité directeur de vingt et un membres, au nombre desquels figurait le P. Olivaint. Tel était l'état-major de la grande association de défense et d'action religieuse et scolaire dressée par les catholiques de toutes nuances contre la Ligue laïque et maçonnique de l'Enseignement.
A l'assemblée générale de la Société générale d'Éducation, le 12 février 1869, c'est le P. Olivaint qui prit la parole au nom du comité directeur, sous la présidence du cardinal Donnet et du cardinal de Bonnechose. Il recommanda les cours déjà organisés pour les étudiants et pour le public par des catholiques de valeur comme un acheminement vers la liberté de l'enseignement supérieur. Mais le P. Olivaint recommanda surtout le pétitionnement, la propagande, l'action continue et organisée des forces et des ressources catholiques pour obtenir de l'autorité publique la liberté légale de posséder des Facultés catholiques, munies de toutes les prérogatives universitaires qui répondent à ce titre. Pareille revendication, continuait le P. Olivaint, est un devoir envers la liberté et envers l'autorité, un devoir envers les familles, envers la patrie française, envers l'Eglise. « L'édifice de 1850 aura son couronnement, et, sur son frontispice, resteront gravés les noms de
ceux qui se seront dévoués à cette œuvre généreuse. » Aujourd'hui, et malgré les pires obstacles, l'édifice est debout. On a eu beau le mutiler, son aspect reste imposant, l'Église de France en est justement fière. Que le nom du P. Olivaint demeure gravé au frontispice !
Le discours prononcé, le 12 février 1869, par le P. Olivaint au sujet de la liberté de l'enseignement supérieur est encore remarquable par les vues qu'il exprime sur l'union nécessaire entre catholiques. Le comité directeur de la Société générale d'Education était d'une composition intentionnellement bigarrée, nous allions dire « panachée ». Pour la cause commune de l'enseignement chrétien, des catholiques de l'école plus favorable à l'autorité y coudoyaient des catholiques de l'école plus favorable à la liberté; des catholiques attachés ou ralliés au régime impérial y fraternisaient avec des catholiques de nuance légitimiste ou orléaniste. Le P. Olivaint prit occasion de cette heureuse fraternité d'armes pour plaider avec énergie en faveur de la collaboration permanente sur le terrain religieux entre catholiques appartenant, par ailleurs, à des écoles divergentes ou à des partis opposés. Le programme qu'il traça aux catholiques de 1869 mériterait de trouver son exacte application chez les catholiques français du vingtième siècle au lendemain de la grande guerre, quelles que doivent être les éventualités politiques de l'avenir. Sans phrases redondantes, mais dans un langage plein de nerf et de vigueur, le P. Olivaint conviait « les catholiques de toutes nuances, en
dehors des opinions politiques et des questions controversées, à une action commune pour la défense de la foi, des principes conservateurs et de la liberté de l'enseignement ». Parlant de l'union déjà réalisée entre adhérents de la Société générale d'Éducation, il ajoutait, avec cette préoccupation de l'action positive et efficace, avec ce sens aigu du réel et du concret qui était bien dans son caractère : « Nous en viendrons à nous dire que, si l'on n'avait pas fait tant de théories, si l'on avait écarté les questions de personnes pour ne voir que Jésus-Christ lui-même, on se serait accordé sur bien des points depuis longtemps... » Ne trouve-t-on pas en de telles paroles l'accent de l'éducateur religieux et duprofesseur d'énergie?
Du témoignage de Pierre Olivaint nous avons, de préférence, retenu deux épisodes importants, deux aspects capitaux, qui nous semblaient particulièrement riches d'enseignements toujours actuels : le retour à Dieu du jeune normalien, avec son premier apostolat de nouveau converti, puis le grand rôle d'àducateur religieux que remplit auprès des collégiens le préfet et le recteur de Vaugirard et que remplit auprès des étudiants catholiques le supérieur de la maison de la rue de Sèvres. Ce sont là de glorieux souvenirs, de féconds exemples qu'il n'était pas inutile, croyons-nous, d'évoquer à l'occasion du centenaire de la naissance d'un prêtre et d'un apôtre dont la personnalité fut marquante dans l'histoire religieuse de notre pays, lors du mouvement puissant
de renaissance catholique qui répond au second tiers du dix-neuvième siècle.
Mais ce qui rend impérissable la mémoire de Pierre Olivaint, ce qui consacre la valeur du témoignage de sa vie, c'est l'auréole tragique de ses derniers jours, c'est le témoignage de sa mort.
Le 4 avril 1871, la Commune révolutionnaire de Paris procédait à l'arrestation des otages. L'archevêque, M*8 Darboy, le président Bonjean, plusieurs notables du diocèse, huit Pères, quatre Frères et sept domestiques de l'École Sainte-Geneviève de la rue des Postes sont déjà incarcérés. Ces nouvelles alarmantes arrivent coup sur coup à la résidence de la rue de Sèvres, avec plusieurs avertissements charitables pour le salut de la communauté : que les Pères se hâtent de disparaître, car leur maison est désignée aux rigueurs de la Commune. De fait, le P. Olivaint, complétant d'urgence les mesures déjà prises, pourvoit à la sûreté des religieux confiés à son autorité paternelle. Mais lui-même ne va-t-il pas, à son tour, chercher asile dehors? — « Non, non, déclara-t-il textuellement, je suis supérieur, je dois et veux rester. » — A la fin de la journée, un ami se présente encore, voulant le soustraire au danger imminent. Le P. Olivaint récitait son bréviaire, marchant d'un pas ferme et décidé dans le corridor du rez-de-chaussée qui longe la chapelle de la rue de Sèvres et dont les fenêtres donnent sur la grande cour intérieure. Le vaisseau était menacé de naufrage et le capitaine restait debout sur la passerelle. « Mais, mon Père, que faites-vous là? » demande
avec émotion le visiteur. — Le P. Olivaint lui serre la main et répond : J'attends.
Le soir même, arrivaient les communards. La maison de la rue de Sèvres était livrée au pillage. Le P. Olivaint, puis le P. Caubert étaient mis en état d'arrestation, insultés copieusement et conduits avec brutalité au Dépôt de la Préfecture de police, où commencera leur captivité, prélude de la mort sanglante. C'est en arrivant à la prison du Dépôt que, selon un témoin digne de confiance, le P. Olivaint prononça pour la première fois la parole, empruntée aux Actes des apôtres, qui allait devenir comme le refrain, le mot d'ordre de sa captivité, la consolation de ses compagnons de martyre : Ibant gaudentes ; et il ajouta : « C'est pour le même Maître, n'est-ce pas ? » Ils étaient, en effet, incarcérés, ils allaient être mis à mort parce que prêtres, parce que religieux, parce que serviteurs du Christ et de l'Église. Ils avaient le droit de marcher avec joie, comme avaient fait les apôtres quand ceux-ci furent couverts d'opprobres pour le nom de Jésus-Christ.
Du 4 au 13 avril, c'est le Dépôt. Du 13 avril au 22 mai, c'est la prison de Mazas. Du 22 au 26 mai, c'est la prison de la Roquette. Période sainte de recueillement et de prière. L'épisode le plus touchant de cette préparation au martyre sera l'entrée mystérieuse de Jésus-Hostie dans la cellule des religieux captifs. Par les soins du P. Hubin et du P.Matignon, la sainte Eucharistie était déposée dans une custode et celle-ci introduite (avec le corporal qui l'entourait) dans une petite boîte à provisions, ou, plus tard,
dans le double fond d'un petit pot de crème. Puis, une chrétienne intrépide, risquant allègrement sa liberté, peut-être sa vie, portait le précieux dépôt jusqu'à la prison des otages et parvenait, sans exciter les soupçons, à le faire parvenir aux captifs de Jésus-Christ. Gomme au temps des catacombes, le divin Maître, caché sous les voiles eucharistiques, se faisait la consolation Suprême, le remède de vie et d'immortalité pour ceux qui, dans la mort, allaient être ses témoins; l'Église nous permettra, telle est notre ferme espérance, de dire un jour : ses martyrs.
L'immolation sanglante de l'archevêque de Paris, du président Bonjean, de l'abbé Deguerry, de l'abbé Allard, du P. Ducoudray, du P. Alexis Clerc, eut lieu le 24 mai, dans le chemin de ronde de la prison delà Roquette. Pour tous les autres otages que put massacrer, durant sa hideuse agonie, la Commune révolutionnaire, pour les soldats et gendarmes comme pour les prêtres et religieux, et notamment pour les PP. Olivaint, Caubert et de Bengy, ce fut sur les hauteurs de Belleville, dans la « cité Vincennes », au numéro 85 de la rue Haxo.
Maxime du Camp, dans les Convulsions de Paris, a raconté en détail, avec un réalisme poignant, l'horrible scène qu'il avait pu reconstituer sur témoignages authentiques, après enquête patiente et consciencieuse. L'exécution du 24 mai, à la Roquette, avait été une fusillade en règle. L'exécution du 26 mai, à la rue Haxo, fut une boucherie. Le P. Olivaint s'était imposé, durant bien des années, le
martyre volontaire de terribles pénitences corporelles : il lui fallut toute son endurance, toute sa force d'âme pour affronter avec une sérénité magnanime l'affreuse angoisse du dernier combat.
Le long trajet à pied, de la Roquette à la mairie du vingtième arrondissement, puis de la mairie du vingtième à la rue Haxo, sous les injures de la populace, avait représenté, pour les prisonniers débilités par des semaines de réclusion, l'épuisante et mortelle fatigue de la voie douloureuse. Puis, pour mieux savourer l'amertume du calice, il avait fallu attendre, rue Haxo, parmi les menaces et les clameurs de haine, l'issue trop peu douteuse des délibérations d'un conseil de guerre improvisé où se discutait confusément, tumultuairement, le sort des victimes. Avec le citoyen Hippolyte Parent, dernier commandant en chef de l'insurrection, la plupart des juges réclamaient l'exécution générale des otages, tandis qu'une tardive clémence était plaidée, au nom de l'intérêt politique, par quelques prévoyants de l'avenir.
Mais à quoi bon tant de palabres? Le débat se prolonge par trop, au gré de la foule révolutionnaire. Une vivandière de dix-neuf ans décharge son revolver, un otage tombe foudroyé. Alors, il se produit une poussée formidable, tandis que le boucher Victor Bénot rugit : A mort! et que des centaines de voix avinées répètent : A mort! A mort! Ce sera la parole décisive. Les otages sont entraînés pêle-mêle vers le fond de la cité Vincennes, par delà le petit mur (haut de 50 centimètres) d'un immeuble en cons-
truclion, et acculés au pied d'une haute muraille de couleur sombre. L'heure du massacre est venue.
Fédérés et vivandières tirent dans le tas, soit à coups de fusil, soit à coups de revolver, tandis que d'autres assassins, perchés sur la crête de la muraille voisine, dirigent contre les otages un feu plongeant. Après quoi, la foule se rue sur les malheureux qui râlent encore ; on les piétine, on les larde de coups de baïonnette et de coups de couteau, jusqu'à ce que tous soient entrés enfin dans l'éternel silence1.
On a prétendu que le P. Olivaint aurait eu la mâchoire inférieure brisée et la moitié droite du front emportée. Mais c'est là une rumeur inexacte, car elle est contredite par le témoignage catégorique du P. Foulongne qui procéda, le 29 mai, avec M. Lauras, le docteur Colombel et un vicaire de Belleville, à l'exhumation des cinquante-deux cadavres hors de l'ignoble fosse où ils avaient été enfouis et entasséspar les communards. Le corps du P. Olivaint, dit-il, fut retiré le vingt-huitième (ou environ). « Il était vêtu de la soutane. Son visage, blanc comme la cire, conservait un air de sérénité austère. Le nez brisé était couché sur la joue gauche, probablement à cause du poids du corps qui avait reposé sur lui, car je n'ai pas remarqué sur cette face aimée des traces
1. Armand de Ponlevoy. Actes de la Captivité et de la Mort des RR. PP. Olivaint, Ducoudray, Caubert, Clerc, de Bengy. Seizième édition, Paris, Téqui, 1886. In-12. — Maxime du Camp. Les Convulsions de Paris. Septième édition. Tome Ior. Les Prisons pendant la Commune, p. 300 à 316. Paris, Hachette, 1889, In-16. — Foulongne. Lettre adressée, en décembre 18%, au R. P. Platel, provincial de France, sur l'Invention des Corps des PP. Olivaint, Caubert et de Bengy.
de coups violents. [Certaines narrations parlent de la moitié du front emportée, laissant voir un cratère de sang noir.] Or, témoin oculaire, j'affirme que la moitié droite du front était intacte. Pas de cratère rempli de sang noir, par conséquent. [D'après les mêmes narrateurs, la bouche était entr'ouverte et la mâchoire inférieure brisée.] La vérité est, au contraire, que les lèvres du bien cher Père étaient strictement serrées l'une contre l'autre. »
C'est, nous l'avons dit, le 26 mai 1871, que le P. Olivaint donna au Christ et à l'Église, par l'effusion de tout son sang, le suprême témoignage d'amour. Lorsqu'il était entré dans la vie religieuse, en 1845, il avait été dirigé vers le noviciat de la Compagnie de Jésus par Y attrait de la persécution. Par une enviable prédilection de la Providence, il connut la réalisation la plus tragique et la plus glorieuse du surnaturel attrait de sa jeunesse. Sa carrière d'apôtre et d'éducateur avait été un laborieux acheminement vers le martyre. Une telle vie n'était pas indigne d'un pareil couronnement. Le bon combat avait été livré jusqu'au bout : Pierre Olivaint allait maintenant recevoir l'auréole de la huitième béatitude. Le jour de l'horrible massacre devenait celui de la victoire, de la divine récompense; l'Antiquité chrétienne l'aurait nommé : le jour de sa naissance au
ciel.
Un an plus tard, le 26 mai 1872, une pieuse solennité commémorative était célébrée dans l'église du Gesu de la rue de Sèvres, où reposaient les corps du P. Olivaint, supérieur de'la maison, et de ses
quatre frères en religion qui avaient passé par le même calvaire. Mais, pour cette cérémonie d'anniversaire, il n'y avait ni draperies noires, ni emblèmes de deuil, ni chants de tristesse. Le 26 mai, providentiellement, coïncidait avec la fête liturgique de la Sainte Trinité; la couleur obligatoire des ornements sacerdotaux était la couleur blanche, et l'église était splendidement parée pour l'adoration solennelle du Saint Sacrement. On ne cherchait plus parmi les morts ceux qui étaient vivants. Déjà il était question de grâces merveilleuses obtenues sur leur tombeau. On priait, non pas pour eux, mais pour tout ce qu'ils avaient aimé ici-bas. On chantait les louanges du Dieu très bon et très saint, Unique en trois Personnes, qui se glorifie dans l'amour, les vertus, l'héroïsme de ses serviteurs. On ne prononçait pas encore les paroles que la sainte Église doit être la première à prononcer; mais on comprenait qu'il fallait cependant appliquer l'adage que nous ont transmis nos aînés dans la foi : Ce serait une impiété de prier pour des martyrs.
Symbole des épreuves et des persécutions de l'Église de France : ce n'est plus ni au collège de .Y-augirard, ni même au Gesu de la rue de Sèvres, lieu de sa sépulture, qu'il faut chercher aujourd'hui la mémoire vivante du P. Pierre Olivaint. Ne disons pas pourquoi et ne rappelons pas ici le détail des spoliations légales que la génération du P. Olivaint n'avait pas connues et que la nôtre a subies.
Mais c'est au lieu même du massacre des otages
et dans l'élite croyante de la jeunesse studieuse de Paris que se perpétue, que se traduit en œuvres fécondes le glorieux souvenir du P. Olivaint.
Au lieu même du massacre, rue Haxo, vous retrouverez le cadre presque intact de la terrible scène du 26 mai 1871; vous verrez aussi les cellules des otages, telles qu'elles étaient à la Roquette. On les a reconstituées avec les matériaux qui furent identifiés et rachetés pièce par pièce lorsque fut, naguère, démolie cette prison, d'où les otages ne sortirent que pour aller au supplice. Vous verrez la fosse, encore béante, où furent jetés pêle-mêle les cadavres des victimes. Vous lirez sur le mur sombre du massacre la liste des cinquante-deux otages qui furent mis à mort avec impiété, le 26 mai 1871, en haine du droit, de la religion et de la paix : impie trucidati sunt odio iuris, religionis et pacis.
Mieux encore que les souvenirs d'antan, quelque sacrés qu'ils puissent être, vous constaterez la fécondité sanctifiante et toujours actuelle du sang des martyrs. A la « villa des otages » et autour d'elle, c'est tout un ensemble, merveilleusement prospère, d'œuvres religieuses d'apostolat et d'éducation populaires, qui, dans ce faubourg lointain et déshérité, font germer, fleurir, fructifier la bonne semence de l'Evangile.
Quant à l'œuvre du P. Olivaint comme éducateur, comme guide religieux de la jeunesse de nos grandes Écoles, elle demeure vivante, conquérante. Elle a reçu, depuis quarante années, des développements progressifs que le P. Olivaint n'aurait pas
osé prédire. La Réunion des jeunes gens de la rue de Sèvres a été transférée à la rue des Saints-Pères, puis à la rue d'Assas. Elle s'est subdivisée en deux organisations distinctes, l'une pour les étudiants en médecine, l'autre pour les étudiants des Facultés de droit et des lettres. Chacun des deux groupements se subdivise lui-même en une congrégation de piété, avec les œuvres apostoliques et charitables qui la complètent, et une conférence d'études intellectuelles, avec divers cercles d'études ayant leur objet plus restreint. Le groupement fraternel des étudiants en médecine, qui jouit d'une considération particulièrement sérieuse dans les milieux compétents, porte le nom de Conférence Laënnec. Le groupement fraternel des étudiants du droit et des lettres, dont l'activité religieuse est demeurée digne des traditions d'antan et dont la vitalité littéraire est devenue singulièrement brillante, a choisi un vocable qui commémore la plus chère et la plus sainte gloire de son passé. On l'appelle : la Conférence Ollvaint. La Conférence de Saint-Vincent-de-Paul fondée à Plaisance par les membres de « l'Olivaint » est placée sous le patronage des saints Pierre et Paul. Nous ne dirons pas le souvenir édifiant et charmant qu'ont laissé les réunions de la Conférence Olivaint, à tous ceux qui ont eu l'avantage d'y participer à quelque degré. Mais il suffit de parcourir la longue liste des adhérents actuels et des anciens membres ; il suffit de lire la série des préfets de la congrégation, des présidents et des rapporteurs de la conférence, des
présidents de chacune des séances annuelles de clôture, pour reconnaître qu'une fraction importante de l'élite religieuse, intellectuelle, sociale de la France catholique d'aujourd'hui est venue chercher des leçons viriles de fidélité au devoir et d'énergie militante au service de l'Eglise dans les réunions si cordiales de la Conférence Olivaint.
A l'heure où nous écrivons, c'est parmi les périls sanglants de la grande guerre que les membres de la Conférence Olivaint rendent témoignage, par leur valeur et leurs services, à l'excellence des hautes traditions qui leur furent transmises. Que de vides cruels, que de coupes sombres dans le bataillon maintenant décimé! Chaque jour s'allonge le Livre d'or où l'on inscrit les noms déjà glorieux de ces jeunes gens d'élite tombés au champ d'honneur. A la première page, figure le nom du prêtre et du religieux à l'âme de chevalier qui accomplissait auprès d'eux la même tâche que, jadis, le P. Olivaint : notre cher collaborateur, le P. Paul Aucler. Mais, quelle que soit, devant de pareilles pertes, l'amertume de notre douleur, nous ne sentons pas fléchir notre espérance, car nous croyons à la vertu rédemptrice de l'effusion du sang.
A dessein, nous avons parlé d'espérance et nous faisons nôtre l'allègre devise du P. Olivaint : Courage et confiance! Le renouveau des croyances religieuses, du loyalisme catholique, du sens national et traditionnel dans une élite grandissante delà jeunesse française constitue l'un des faits les plus irrécusables de l'histoire des dix dernières années. C'est
Pie X qui, le 24 septembre 1913, déclarait, par l'organe du cardinal Merry del Val, aux membres de la Jeunesse Catholique que, « devant la fécondité de leur action et le chevaleresque entrain qui la distingue », il saluait leur Association connue une grande espérance pour l'Eglise et pour notre patrie.
Que le P. Pierre Olivaint soit l'un des célestes protecteurs de cette grande espérance! Son exemple est fait pour rassembler les élèves des institutions religieuses et leurs camarades catholiques des établissements de l'Etat, — y compris l'Ecole normale. — C'est auprès des uns et des autres qu'il exercera le rôle de guide religieux, de professeur d'énergie, comme de témoin du Christ et de l'Eglise.
Ceux qui, groupés autour de la blanche statue de marbre de Pierre Olivaint, assistaient à la dernière séance solennelle de clôture de la Conférence Olivaint, rue d'Assas, le 28 mai 1914, deux mois avant la déclaration de guerre, n'ont pas oublié que le président, un historien aujourd'hui sur le front, donna une formule singulièrement heureuse à l'espérance que, plus que jamais, nous inspire l'élite croyante de la jeunesse. Il traita : des générations qui restaurent.