CHAPITRE PREMIER La Lettre de Benoît XV au Cardinal- Vicaire
Commentaires et commentateurs.
Paris, 20 mars 1916.
Pour supplier la Miséricorde divine de hâter la fin des terribles catastrophes qui bouleversent et ensanglantent aujourd'hui l'Europe presque entière, le Pape Benoît XV, à l'occasion du temps de la sainte Quarantaine, vient de recommander plus instamment la prière, la pénitence, la charité aux fidèles de Rome et, en même temps qu'à ceux-ci, à tous les fidèles des pays belligérants et des pays neutres. Les exhortations du Saint-Père sont rédigées sous forme de Lettre publique au cardinal Basilio Pompili qui, comme cardinal-vicaire, représente le pouvoir épiscopal du Souverain Pontife dans le diocèse de Rome.
La Lettre pontificale, datée du 4 mars 1916, parut le soir de ce jour dans Y Osservatore Romano, qui portait lui-môme la date du lendemain, dimanche •r> mais. Le public parisien apprit l'existence et la teneur du nouveau message pontifical par les communications télégraphiques insérées dans les jour-
naux du dimanche soir 5 mars. Bien plus, on se trouva instantanément informé par le journal le Temps de l'opinion du public italien sur la Lettre de Benoît XV au cardinal Pompili. Le correspondant du Temps à Rome, M. Jean Garrère, avait été assez heureux pour connaître dès la matinée du dimanche et télégraphier sans retard à Paris les appréciations dominantes dans les différents milieux et partis politiques de Rome sur un document publié dans la soirée du samedi. Quant aux lecteurs du Temps et aux nombreux journaux français de Paris et de province qui se contentent de répéter, de monnayer ou de démarquer les informations étrangères du Temps, ils eurent l'avantage estimable de recevoir une opinion toute faite, qui leur épargnait le travail toujours pénible de la réflexion et de la critique.
Or, dans les fragments de la Lettre pontificale publiés par les journaux parisiens du dimanche soir, il était fort peu question de la prière, de la pénitence et de la charité, mais il était question à peu près exclusivement de la paix et des tractations éventuelles qui permettraient de la conclure. Le choix des paragraphes reproduits, le libellé des « manchettes » qui annonçaient ou résumaient les paroles du Pape donnaient l'impression irrésistible que le nouveau message de Benoît XV avait pour obje essentiel de plaider en faveur de la paix immédiate de la paix à n'importe quel prix, c'est-à-dire de 1 paix boiteuse ou, plus exactement, de la paix aile mande. La plupart des journaux du lendemain lundi G mars, faisant écho à ceux du dimanche soir
attribuèrent docilement au texte pontifical, par leur manière de le découper et de l'encadrer, la même signification et le même caractère. Et voilà, une fois de plus, mise en circulation clans le public inattentif la rumeur sournoise qui représente persévéramment le Vicaire de Jésus-Christ comme inféodé à PAustro- Allemagne et comme antipathique à la France et aux Alliés.
Mais cette impression était singulièrement accentuée par le commentaire corrosif de M. Jean Carrère qui avait figuré aux « Dernières nouvelles » du Temps : prestigieuse demi-page dont on sait quel est le renom dans le inonde politique, diplomatique et financier :
L'appel du Pape pour la paix et l'opinion italienne.
{De notre correspondant particulier.)
Rome, 5 mars.
La nouvelle lettre du Pape au cardinal Pompili sur les prières recommandées aux fidèles pour obtenir la paix prochaine suscite dans les milieux politiques italiens un profond étonnement, et, malgré la réserve respectueuse que l'on garde généralement envers les manifestations du Saint-Siège, nombreux sont, même dans les partis modérés, ceux qui estiment que le Pape a manqué du sens de l'opportunité. On trouve tout naturel que le Vicaire du Christ déplore en principe les maux de guerre et invoque le retour de la paix, mais, d'autre part, la Papauté est depuis trop de siècles mêlée aux agitations politiques de ce monde pour ne pas savoir que la paix obtenue en mauvaises conditions serait parfois pire pour
rhumanité que la guerre héroïquement continuée et résolue. Or, les Italiens, particulièrement, sont d'avis que travailler à obtenir une paix immédiate, c'est souhaiter aux alliés en général et aux Italiens spécialement une fin véritablement désastreuse et contraire à toutes les aspirations légitimes du peuple. Cette insistance du Pape à ne montrer dans la guerre que ses maux est considérée par de nombreux esprits comme susceptible de troubler le moral de la nation entière, même des combattants. On est fâcheusement impressionné surtout par l'appel qu'adresse le Pape aux mères, épouses et sœurs des combattants.
Ce document, qui semble invoquer la paix à tout prix, est d'autant plus commenté que, dans le même numéro de Y Osservatore où il est publié, on lit, à la même page et dans les mêmes caractères, une vive attaque des rédacteurs politiques contre les nationalistes et partisans de l'intervention italienne. — /. C.
Dès lors, pour l'immense majorité du public, aucune hésitation n'était plus possible. Inutile de consulter et de méditer le texte. La glose du document pontifical était fixée ne varietur. Elle fournissait un thème renouvelé aux récriminations amères, aux paroles impertinentes. On pouvait même lire, le matin du lundi 6 mars, cet éditorial plutôt étrange paru en première page d'un grand journal conservateur et ultramonclaiiiy qui se pique de respecter et de défendre la religion catholique. Nous voulons parler du Figaro :
L'appel du Pape.
La lettre du Pape au cardinal Pompili, que l'on trouvera plus loin, est la conséquence logique de l'attitude prise par le Souverain Pontife dès le début de la guerre. S'élevant dans une région où les intérêts nationaux ne comptent plus et apparaissent à son regard comme des infiniment petits, Benoît XV donne à l'humanité de nobles conseils.
Mais en France, quelle que soit notre position religieuse et que nous soyons catholiques ou libres penseurs, nous ne prendrons de ces conseils que ce qui peut s'accorder avec le triomphe de notre cause, identifiée dans notre esprit à celui de la civilisation et de la justice.
Et, en se plaçant même au seul point de vue du catholicisme, qui sait si son avenir dans notre pays n'est pas plus intimement lié que Rome ne le croit à la victoire, — à la victoire exaltant les cœurs, apaisant les haines, ramenant la tolérance? Car la défaite, c'était l'anarchie, c'était la violence installée, la conception matérialiste de l'univers excusée. Il ne nous restait pas de hautes raisons de vivre : il n'en subsistait que les plus basses.
Les exhortations nouvelles du Souverain Pontife montrent donc une sorte de neutralité mystique, laquelle, malgré le respect commandé par la noblesse de l'intention, n'est acceptable pour aucun Français. Alfred Capus,
de l'Académie française.
Inutile de dire quel fut le diapason des organes anticléricaux, de ceux, du moins, qui ont jugé à propos de faire quelque bruit autour du nouveau document pontifical. Tel est, en particulier, le cas de la Dépêche de Toulouse, le grand journal radical-socialiste du Languedoc, dont les exploits en marge de l'Union sacrée atteignent aujourd'hui les proportions
les plus déconcertantes. Nous ne prendrons évidemment pas la peine de relever les commentaires insultants de la Dépêche à l'égard du Saint-Père, les inintelligentes réflexions de l'organe jacobin du Midi sur ce que Benoît XV aurait dû dire ou ne pas dire. Mais il est bon de mentionner une parole plus caractéristique et plus impudente encore que toutes les autres. La Dépêche reproche au Souverain Pontife de prêcher la paix quand « le. plus précieux sang français rougit le sol de France » et quand « les peuples attaqués ne pensent qu'à faire face à l'agresseur ». Vraiment, il faut une belle audace pour écrire pareille chose dans un journal qui, notoirement, pense à tout autre chose qu'à la défense nationale, mais, prenant ses sûretés en vue de la politique d 'après-guerre, a pour principal souci de répandre contre les familles « réactionnaires » et surtout contre le clergé catholique une rumeur infâme, une semence détestable de guerre civile et religieuse. Néanmoins, quand le Vicaire de Jésus-Christ marque le vœu qu'une paix conforme à la justice puisse bientôt régner entre les nations européennes, les mêmes jacobins de la Dépêche poussent une véhémente clameur d'indignation, proclamant intolérable qu'on ose parler d'autre chose que de la guerre à outrance contre l'envahisseur étranger... De pareils contrastes nous permettent d'entrevoir la beauté psychologique de certains états d'âme. C'est pourquoi nous avons retenu cet exemple réellement digne de mémoire. Mais, encore une fois, nous n'avons pas la moindre tention de discuter les dires de la Dépêche. Ce
journal exerce une action puissante et funeste dans les populations rurales de la région toulousaine, particulièrement chez les demi-savants et les illettrés, mais, dans le public instruit et cultivé, la Dépêche est tenue désormais pour un de ces organes discrédités auxquels on ne reconnaît pas même la qualité de belligérants. La mesure est comble depuis que la Dépêche a choisi la période tragique de la bataille de Verdun pour colporter la rumeur infâme en des termes plus provocants que jamais. Trop est trop. M. Charles Maurras, M. de Lamarzelle, M. Maurice Barrés ont obtenu, dans l'opinion indépendante, une approbation unanime pour avoir procédé, contre la Dépêche de Toulouse (et contre un malheureux candidat à l'Académie française qui s'y est fourvoyé), à une exécution magistrale.
Mais que contenait donc au juste la Lettre pontificale du 4 mars dernier pour provoquer, avec les basses injures de la presse anticléricale, les appréciations amères du Temps et les récriminations irrévérencieuses du Figaro ?
Nous craignons que plusieurs de ceux qui ont cru pouvoir la critiquer n'en aient pas même lu avec quelque attention le texte intégral, ni surtout discerné l'objet réel et la vraie signification. Ce document n'est pas, en effet, comme ont paru le comprendre des commentateurs fort peu compétents, un appel nouveau de Benoît XV aux princes et aux peuples en faveur de la paix, mais, avant tout, une exhortation religieuse aux fidèles pour les exciter à
pratiquer toujours avec plus de ferveur les devoirs chrétiens que nous impose particulièrement le temps de guerre, devoirs de la prière, de la pénitence, de la charité, afin d'obtenir que la Providence divine daigne mettre un terme aux catastrophes présentes et acheminer bientôt les événements humains vers une paix conforme à la justice. Véritablement, qui a le droit de s'étonner, de se scandaliser, lorsque le suprême Pasteur de la sainte Eglise parle un tel langage?
Que l'on veuille bien relire d'un bout à l'autre le document pontifical et reconnaître que les critiques formulées par certains mécontents, les coupures opérées par la plupart des journaux (reproduisant d'une manière exclusive les trois ou quatre premiers paragraphes) aboutissent à dénaturer le sens, à modifier la portée, la tonalité, l'accent du texte même de Benoît XV :
Monsieur le Cardinal,
Comme pasteur universel des âmes, Nous ne pouvions, sans manquer aux devoirs inhérents à la sublime mission de paix et d'amour que Dieu Nous a confiée, rester indifférent à l'effroyable conflit qui déchire l'Europe ni y assister silencieux.
C'est pourquoi, depuis le début de Notre Pontificat, dans l'angoisse que Nous mettait au cœur un spectacle si atroce, Nous nous sommes efforcé, à plusieurs reprises, par Nos exhortations et Nos conseils, de persuader les nations ennemies de déposer les armes et de régler leurs dissentiments d'une manière requise parla dignité humaine, moyennant une entente amicale.
Nous Nous sommes jeté, pour ainsi dire, au milieu des peu-
pies belligérants comme un père au milieu de ses fils en lutte, Nous les avons conjurés, au nom de ce Dieu dont la justice et la charité son infinies, de renoncer à leur dessein de destruction mutuelle, d'exposer une bonne fois, avec clarté, d'une manière directe ou indirecte, les désirs de chacune des parties, et de tenir compte, dans la mesure du juste et du possible, des aspirations des peuples, acceptant au besoin, en faveur de l'équité et du bien commun des nations, les obligatoires et nécessaires sacrifices d'amour-propre et d'intérêts particuliers.
Telle était et telle reste l'unique voie pour résoudre le monstrueux conflit suivant les règles de la justice, et arriver à une paix qui ne soit pas profitable à une seule des parties, mais à toutes, et qui soit, par la suite, juste et durable.
Notre voix paternelle, malheureusement, n'a pas été écoutée jusqu'ici, et la guerre se poursuit furieusement avec toutes ses horreurs.
Néanmoins, Monsieur le Cardinal, Nous ne pouvons pas et ne devons pas Nous taire. Il n'est pas permis au père dont les fils se livrent à des combats acharnés de cesser de les avertir pour la seule raison qu'ils résistent à ses prières, à ses larmes, et vous savez, d'autre part, que si Notre cri de paix répété n'a pas obtenu l'effet désiré, il a eu toutefois un écho profond et est descendu comme un baume dans le cœur des peuples belligérants, bien plus, chez les peuples du monde entier, et y suscite le vif et ardent désir de voir se résoudre, le plus tôt possible, le sanglant conflit actuel.
Il ne Nous est pas possible, par conséquent, de Nous abstenir d'élever encore une fois la voix contre cette guerre qui Nous apparaît comme un suicide de l'Europe civilisée. Nous ne devons négliger de suggérer et d'indiquer, quand les circonstances le permettent, aucun moyen qui puisse contribuer à atteindre ce but tant désiré.
Une occasion propice Nous est offerte présentement par quelques pieuses daines qui Nous ont manifesté l'intention de
former entre elles, à l'approche de la sainte Quarantaine, une union spirituelle de prières et de mortifications, afin d'obtenir plus facilement de l'infinie miséricorde de Dieu la cessation de l'épouvantable fléau.
Nous avons souvent recommandé la prière assidue et la pénitence chrétienne comme l'unique réconfort pour Notre cœur et pour tout cœur humain dans le déchirement que lui cause cette horrible guerre fratricide et comme moyen très efficace pour implorer du Seigneur la* paix à laquelle Nous aspirons. Le projet que Nous venons de dire ne pouvait manquer de Nous agréer très vivement; aussi l'avons-Nous béni avec toute l'effusion de Nos sentiments paternels. Nous voulons maintenant le louer publiquement, clans le désir que tous les fidèles l'adoptent à leur tour.
Nous avons donc la confiance qne, non seulement à Rome, mais dans toute l'Italie et dans les autres pays belligérants, les familles catholiques, spécialement durant les jours prochains consacrés par l'Église à la pénitence, se recueillent, loin des spectacles et des divertissements mondains, en une prière plus fervente et plus assidue et dans la pratique de la mortification chrétienne; celle-ci rendra plus agréable au Seigneur la supplication de ses fils et se présente d'ailleurs dans les circonstances actuelles comme souverainement opportune et s'harmonisant avec l'affliction de tout cœur bien né.
Mères, épouses, filles et sœurs de combattants le sentent plus vivement que quiconque, dans la tendresse et la bonté de leur âme, et mesurent l'immensité du malheur que représente l'affreuse guerre actuelle; Nous les exhortons toutes d'une façon spéciale à user de leur exemple et de leur douce puissance au foyer domestique pour amener tous les membres de leurs familles à faire monter vers Dieu, en ce temps propice, en ces jours de salut, une continuelle et plus fervente prière et présenter à son trône divin l'offrande de sacrifices volontaires qui en apaisent la juste colère.
Bien plus, les familles catholiques de toutes les nations
belligérantes répondront pleinement à Noire désir si elles s'appliquent de façon particulière à de telles œuvres de piété le jour qui est consacré à la commémoration sublime de l'Hommc- Dicu, en ces heures qu'a rendues éternellement mémorables sa divine charité; elles Lui demanderont, par l'intercession de sa Mère de douleurs, mais Mère au courage indomptable et Reine des martyrs, elles Lui demanderont, à Lui qui a voulu racheter par la douleur et rendre frères tous les fils d'Adam, la grâce de supporter avec magnanimité et résignation chrétienne l'angoisse et les pertes très douloureuses causées par la guerre, et le supplieront de mettre fin à l'épreuve déjeà si longue et si terrible. Et parce que les aumônes aussi servent à racheter les péchés et à apaiser la justice de Dieu, Nous souhaiterions que chaque famille, dans une mesure proportionnée à ses ressources, offrît une obole de charité pour la distribuer aux pauvres et aux malheureux si chers à Jésus-Rédempteur, pour secourir surtout les hls infortunés de ceux qui sont morts en cette horrible guerre.
Dans l'espérance enfin qu'à ces œuvres de chrétienne piété voudront s'associer, poussées par un sentiment tendre, un sentiment d'humaine compassion et plus fortement encore par la charité surnaturelle qui doit unir les fils du même Père céleste, les familles des pays neutres aussi, Nous vous accordons de cœur, Monsieur le Cardinal, et à toutes les femmes et familles catholiques dont Nous venons de parler, Notre bénédiction apostolique.
Du Vatican, 4 mars.
Benoit XV, Pape.
Toute la première partie de la Lettre du 4 mars lUKi ne fait que rappeler en propres termes les précédentes déclarations de Rcnoît XV au sujet de la guerre et de la paix, notamment l'allocution consistoriale Nostis profeeto, du G décembre 1015. Il serait extraordinaire que le Souverain Pontife eût changé
d'avis depuis cette date. La ligne de conduite exposée dans le message au cardinal Pompili est parfaitement identique à celle qui était exposée dans l'allocution consistoriale; elle s'explique et se justifie exactement par les mêmes motifs. Selon la tradition constante de la Papauté romaine, Benoît XV, ministre du Dieu de paix, proclame obstinément le principe salutaire du règlement des conflits internationaux par la voie de la médiation et de l'arbitrage. Il marque obstinément le désir ému et ardent de son cœur paternel de voir cesser bientôt l'épouvantable effusion du sang, de voir les péripéties de la guerre rendre enfin possibles les négociations d'une paix suivant les règles de la justice, d'une paix conforme à l'équité et au bien commun des nations, d'une paix qui tienne compte, dans la mesure du juste et du possible, des aspirations des peuples, d'une paix enfin qui, ayant respecté les droits de chacun, soit, par la suite, juste et durable. Sans doute, on pourra dire que les vraisemblances humaines ne permettent guère de prévoir pour un avenir prochain la réalisation des vœux très légitimes et très nobles du Père commun des fidèles. Mais on ne pourra sérieusement prétendre que le Pape ne soit pas dans son rôle de Pasteur et dans l'esprit de sa mission sacrée en agissant comme il agit, en parlant comme il parle. On ne pourra sérieusement prétendre que la paix conforme au droit, telle que la décrit Benoît XV, ne soit pas celle-là même que désirent loyalement tous les bons Français comme dénouement heureux et enviable de la grande guerre européenne. On ne
pourra sérieusement prétendre que les principes tutélaires du droit public que professe avec une inconfusible et persévérante fermeté le Pontife de Rome ne soient pas la garantie suprême d'un avenir meilleur pour la cité des nations.
Non seulement le correspondant romain du Temps dénature le sens de la Lettre pontificale en voulant y trouver la revendication tendancieuse d'une paix à n'importe quel prix, d'une paix boiteuse, d'une paix allemande, mais il travestit d'une manière particulièrement perfide et mensongère la pensée de Benoît XV sur un point délicat dont l'importance est décisive par l'impression morale communiquée au lecteur. Nous allons saisir ici, littéralement sur le vif, l'un des procédés par lesquels, avec une insinuation adroitement et artificieusement rédigée, on fabrique (d'autres disent : on cuisine) l'opinion publique.
Voici le texte de M. Jean Carrère, dans le Temps :
Celte insistance du Pape à ne montrer dans la guerre que ses maux est considérée par de nombreux esprits comme susceptible de troubler le moral de la nation entière, même des combattants. On est fâcheusement impressionné surtout par l'appel qu'adresse le Pape aux mères, épouses et sœurs des combattants.
Après avoir lu ce petit morceau, impossible de ne pas garder la conviction que Benoît XV invite les mères, épouses et sœurs des combattants à décourager ceux-ci d'accomplir leur devoir militaire par de
larmoyantes adjurations en faveur de la paix immé-
diate et à tout prix. Un peu plus, et l'on pourrait croire, puisqu'il s'agit d'épouses romaines, que le Pape serait heureux de les voir courir jusque sur le Garso pour se jeter, comme autrefois les Sabines, entre les belligérants. Pareille manifestation serait, en effet, « de nature à troubler le moral de la nation entière, même des combattants » !
Revenons maintenant au texte véritable des paroles de Benoît XV :
Mères, épouses, filles et sœurs de combattants le sentent plus vivement que quiconque dans la tendresse et la bonté de leur âme et mesurent l'immensité du malheur que représente l'alfreuse guerre actuelle. Nous les exhorions toutes d'une façon spéciale à user de leur exemple et de leur douce puissance au foyer domestique pour amener tous les membres de leurs familles à faire monter vers Dieu cri ce temps propice, en ces jours de salut, une continuelle et plus fervente prière et présenter à son trône divin l'offrande de sacrifices volontaires qui en apaisent la juste colère.
Plus loin, il est question de demander à Dieu la grâce de supporter avec magnanimité et résignation chrétienne l'angoisse et les perles douloureuses causées par la guerre, d'attendre de Dieu (et non des hommes) la cessation de l'épreuve, enfin de secourir avec générosité les victimes du désastre et surtout les orphelins de la guerre.
Le Pape exhorte donc les mères, épouses, filles et sœurs de combattants à promouvoir dans leurs familles les habitudes de prière, l'esprit de zèle, de
charité, de mortification, bref tout un ensemble de dispositions graves, courageuses et viriles, particulièrement adaptées aux conditions d'un peuple en état de guerre, particulièrement aptes à faire descendre sur la nation entière les bienfaits de la divine Miséricorde. Et c'est là le très mâle enseignement que l'on travestit au point de lancer dans le grand public la rumeur d'après laquelle Benoît XV aurait donné aux femmes italiennes et à toutes les femmes des pays belligérants des conseils de lâcheté pour abattre les énergies nationales et pour démoraliser les combattants.
Que reste-t-il d'exact dans l'information télégraphique adressée de Rome au Temps par M. Jean Garrère? Sera-ce, tout au moins, le dernier paragraphe, où Fauteur affirme que le même numéro de YOsservatore Romano qui publiait la Lettre de Benoît XV au cardinal Pompili contenait « à la même page et dans les mêmes caractères » un article offensant pour le patriotisme italien?
Quand bien même le fait serait vrai, et quelque fâcheux qu'il pût paraître, on n'aurait pas le droit d'en tirer une conclusion quelconque au sujet de l'attitude ou surtout de l'enseignement doctrinal du Souverain Pontife. Les articles de YOsservatore Romano sur des matières purement politiques et profanes engagent exclusivement la responsabilité des rédacteurs du journal. Ils ne mettent pas plus en cause l'autorité du Pape ou même la diplomatie du Vatican que les articles du journal le Temps (dont on sait les attaches officieuses avec le quai d'Orsay
Luttes de l'Église, 4L série. 2
ne mettent en cause l'autorité du gouvernement de la République ou même celle du ministère des Affaires étrangères.
Mais, de fait, l'article intitulé Un Fascio in decomposizione (dont, n'en déplaise au Temps, les caractères typographiques ne sont pas les mêmes que ceux du message de Benoît XV au cardinal Pompili), article paru en première page de YOsservatove Romano du 5 mars, ne saurait heurter aucune susceptibilité légitime. L'auteur y discute les savantes manœuvres parlementaires que viennent d'exécuter, à Monte- Gitorio, les « socialistes officiels » [pacifistes], d'une part, et, d'autre part, les radicaux, les républicains, es « socialistes réformistes» (interventionistes], . ceux-ci ayant proposé un règlement de l'ordre du jour qui les brouillait avec les « nationalistes » [pareillement interventionistes] et avec la majorité ministérielle. A vrai dire, toutes ces histoires de politique parlementaire nous semblent, en Italie, d'un intérêt aussi médiocre que, chez nous, les histoires analogues de querelles entre les groupes du Palais-Bourbon. Néanmoins, quel grief raisonnable peut-on articuler contre cet article de YOsservatore Romano, qui approuve positivement la sagesse prudente du ministère Salandra, refusant d'obtempérer aux exigences abusives, soit des « socialistes officiels », soit des radicaux, des républicains, des « socialistes réformistes », soit des « nationalistes»? Nous n'avons aucunement à prendre parti dans cette discussion qui ne nous regarde pas, mais nous avons le devoir de constater, d'abord, que l'article du
5 mars n'a rien d'offensant pour le patriotisme italien ni pour le gouvernement italien, et surtout que tirer argument de cet article, comme l'a fait le correspondant romain du Temps, pour corser l'interprétation péjorative donnée à la Lettre pontificale, constitue un procédé sans justice et sans loyauté.
Quant aux commentaires du message de Benoît XV publiés par YOsservatore Romano du 9 et 10 mars, intitulés respectivement YInvito ciel Santo Pacire alla Preghiera propiziatrice cli Pace, puis la Missione ciel Papato e laLettra cli Renecletto XV, nous défions qui que ce soit d'y rien trouver dont le patriotisme des catholiques d'Italie ou de toute autre nation belligérante puisse raisonnablement s'alarmer le moins du monde, car les rédacteurs du journal romain y développent des doctrines et des principes dont la vérité est irrécusable pour tout catholique.
Avant d'en finir avec la note tendancieuse du Temps, nous tenons à souligner combien peut être efficace, pour la diffusion de l'erreur, une petite information d'allure impartiale et sereine, dont les termes soient intelligemment calculés, dont la publication soit faite en bonne place et à un moment opportun dans un grand journal connu pour son impeccable et solennelle « modération ». Véritablement, si l'on exclut les organes de l'anticléricalisme grossier, brutal et primaire, si l'on veut parler exclusivement des journaux qui atteignent le public intellectuel et distingué, ne serait-on pas tenté de trouver plus sévère qu'injuste la boutade impatiente de Jules Lemaître, un certain soir de l'affaire Dreyfus :
« Le Temps est le plus malfaisant de tous les journaux » ?
Toutes ces discussions nous ont un peu fait perdre de vue l'objet réel du message de Benoît XV. Ce message est, nous l'avons dit et répété, une exhortation religieuse à la prière, à la pénitence, à la charité, vertus dont la pratique courageuse est particulièrement désirable durant le carême et le temps de la Passion, de même qu'elle concorde avec les graves nécessités spirituelles, avec les préoccupations angoissantes d'une longue période de guerre marquée par des hécatombes sans exemple.
Or, il est extrêmement fâcheux que certains commentaires aussi impertinents que superficiels aient retiré à la parole ppntificale son authentique signification (et dirigé l'attention ailleurs) dans les milieux où l'exhortation de BenoîtXV répondait le plus impérieusement au besoin des consciences chrétiennes.
Le rédacteur en chef du Figaro, par exemple, caractérise avec une ironie blessante le message du Pape : « S'élevant dans une région où les intérêts nationaux ne comptent plus et apparaissent à son regard comme des infiniment petits, Benoît XV donne à l'humanité de nobles conseils. » M. Alfred Gapus termine en ces termes : « Les exhortations nouvelles du Souverain Pontife montrent donc une sorte de neutralité mystique, laquelle, malgré la noblesse de l'intention, n'est acceptable pour aucun Français. »
Nous nous demandons comment pareille façon de
présenter le message pontifical doit être expliquée chez un écrivain dont nous ne songeons à mettre en doute ni l'intelligence ni la droiture, chez un écrivain qui respecte le catholicisme comme une glorieuse tradition de la France, chez un écrivain qui combat le jacobinisme anticlérical et qui dirige un journal reçu par un grand nombre de familles catholiques de la classe riche. M. Alfred Capus aurait-il composé à la hâte son éditorial après simple lecture de la dépêche du Temps, sans avoir pris la peine de lire lui-même attentivement et intégralement le texte de Benoît XV? Ou bien, l'ayant lu d'un bout à l'autre, mais sous l'empire d'idées préconçues, n'en aurait-il pas discerné la vraie signification par incompréhension plus ou moins radicale des vérités religieuses et surnaturelles? Les éléments nous font défaut pour répondre à la question. Toujours est-il que l'éditorial du Figaro donnait aux paroles de Benoît XV une interprétation absolument inexacte et méconnaissait, au point de ne pas paraître même l'avoir soupçonné, le but réel, l'objet principal de la Lettre du Saint-Père.
Et cependant quelle pitié! Il y aura eu vraisemblablement des catholiques de la société mondaine à croire et à répéter que Benoît XV donne à l'humanité « de nobles conseils » parfaitement chimériques, ou même que Benoît XV plane dans « une sorte de neutralité mystique qui n'est acceptable pour aucun Français ». N'est-il pas bien commode de s'en tenir à l'opinion sommaire et toute faite que l'on n'a qu'à recueillir dans son journal? Et n'est-il
pas évident que telles sont bien les idées, ou plutôt les inacceptables utopies de Benoît XV, puisque Alfred Capus l'a dit? Voilà comment naissent et grandissent les légendes!
Mais, contre de pareilles légendes, il faut protester opportunément et importunément. Il faut dire, redire et répéter encore la vérité dans toute sa franchise et dans tout son relief. C'est aussi pour nous, écrivains attachés à la sainte Église, qu'il est écrit : Clama, ne cesses.
La vérité est que le message de Benoît XV, en date du 4 mars 1916, a pour but principal de recommander, dans les circonstances douloureuses que nous traversons, la pratique de la prière, la pratique de la mortification, la pratique de l'aumône. Le Souverain Pontife écrit notamment :
Nous avons donc la confiance que, non seulement à Rome, mais dans toute l'Italie et dans les autres pays belligérants, les familles catholiques, spécialement durant les jours prochains consacrés par l'Eglise à la pénitence, se recueillent loin des spectacles et des divertissements mondains, en une prière plus fervente et plus assidue et dans la pratique de la mortification chrétienne. Celle-ci rendra plus agréables au Seigneur les supplications de ses fils et se présente, d'ailleurs, clans les circonstances actuelles, comme souverainement opportune et s'harmonisant avec l'affliction de tout cœur bien né.
Qu'ils se recueillent loin des spectacles et des divertis sèment s mondains. M. Alfred Capus veut- il dire que ce soit là encore « une sorte de neutralité mystique qui n'est acceptable pour aucun Français » ?
Permettons -nous, au contraire, de déclarer sans ambages que c'est là une recommandation qui s'applique utilement à tous les Français, mais qui s'applique plus directement et plus nécessairement qu'à personne au public du Figaro.
Nous nous garderons de méconnaître les services distingués rendus avec talent aux intérêts nationaux par le grand journal conservateur de la rue Drouot. Mais nous ne tairons pas le scandale de son incorrigible mondanité.
En ce temps de guerre inexpiable et de deuils publics, durant ces jours consacrés (depuis le mercredi des Cendres, 8 mars) à la pénitence chrétienne, le journal le Figaro, dont la clientèle est en grande partie catholique, continue de consacrer chaque jour une moyenne de quatre, cinq ou six colonnes entières (sur un total de quatre pages) aux rubriques suivantes : Courrier des Théâtres, Spectacles et Concerts, Programmes des Théâtres. Parmi les spectacles dont le Figaro énumère les attractions alléchantes, ne figurent pas seulement les « théâtres » proprement dits, mais plusieurs établissements de la butte au du boulevard dont la tenue est notoirement suspecte. Au nombre des divertissements qui, pour le Figaro, ont marqué la soirée du premier vendredi de carême et qui sont l'objet d'une mention plus spécialement élogieuse, on doit noter la reprise, à la Porte-Saint-Martin, d'une pièce trop fameuse de M. Henry Bataille dont, par respect pour nos lecteurs et nos lectrices, nous ne citerons même pas le titre scandaleux.
N'avions-nous pas raison de dire que le Figaro avait toutes sortes de réflexions éminemment pratiques à faire sur les enseignements contenus dans le message de Benoît XV au cardinal Pompili? D'ailleurs, le Figaro aurait eu pareillement à tirer profit de la Lettre pastorale de carême du cardinal-archevêque de Paris, document que le chroniqueur religieux du Figaro commenta en fort bons termes, mais sans y relever le conseil salutaire que voici :
Aux sacrifices imposés et courageusement acceptés, sachons ajouter quelques sacrifices volontaires, librement et généreusement embrassés. Pratiquons avec plus de courage, durant le carême, les observances prescrites par la sainte Eglise. Bannissons de notre vie l'oisiveté et la mollesse, les recherches du luxe et de la jouissance. Retranchons-en les plaisirs, même honnêtes, des jours de paix. Ne prêtons pas l'oreille à ceux qui, sous- prétexte d'entretenir la sérénité publique, prêchent en temps de guerre la fréquentation des théâtres et des réunions mondaines. Par la suppression de toutes les dépenses superflues,, donnons-nous le moyen de faire plus large la part de la charité. Soumettons tout notre être à la discipline grave et quelque peu austère qui convient aux jours d'épreuve...
Les prêtres qui exercent le saint ministère savent que beaucoup d'âmes chrétiennes prennent très au sérieux les paroles du Souverain Pontife et des évêques recommandant, durant ce carême et, peut-on dire, ce jubilé de la guerre, une pratique plus généreuse de la prière, de la mortification et de la charité. Dans toute la France, les journées des 23, 24, 25 et 26 mars vont être marquées par des supplications particulièrement ferventes et solennelles adres-
secs à la divine Miséricorde. A Paris, les principales cérémonies doivent s'accomplir dans les trois sanctuaires les plus chers à la piété parisienne et française : Notre-Dame-des Victoires, la basilique métropolitaine Notre-Dame de Paris et la basilique du Vœu national, le Sacré-Cœur de Montmartre. Voilà l'exacte application des paroles et des pieuses intentions du Père commun des fidèles.
Nous croyons pouvoir résumer ainsi les conclusions qui se dégagent des incidents dont la Lettre de Benoît XV au cardinal Pompili aura été l'occasion dans la presse et dans le public de notre pays :
Avant d'exprimer une opinion sur une matière aussi sérieuse qu'un message du Souverain Pontife, il est éminemment souhaitable d'avoir lu, d'avoir compris et d'avoir réfléchi.
Il est non moins opportun de se rappeler que, dans une société hiérarchique, c'est aux soldats de recevoir le mot d'ordre de leur chef et non pas au chef de recevoir le mot d'ordre des soldats.
Et surtout, quand le chef est aussi le père, il serait élémentaire de ne pas recueillir les travestissements de sa pensée que colportent des bouches ignorantes ou hostiles, mais de croire et d'obéir à sa parole, telle qu'elle est, avec respect, avec confiance et avec amour.