‹ Les Luttes présentes de l'Eglise (volume 3)Chapitre 4 sur 52 · CHAPITRE II Neutralité politique et Neutralité morale · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Neutralité politique et Neutralité morale

Un discours du Pape et une ach'esse des catholiques espagnols.

Paris, 20 août 1916.

Le Souverain Pontife a prescrit que, dans chacune des paroisses du monde catholique, aurait lieu, avec toute la solennité possible, le dimanche 30 juillet, une communion générale des petits enfants. Au deuxième anniversaire de la date funeste où se déchaîna la catastrophe de la grande guerre européenne, ce sont des âmes innocentes et des cœurs purs qui, répondant à l'appel maternel de la sainte Eglise, ont imploré la Miséricorde et la Pitié divines pour la cessation du terrible fléau et pour le retour de la paix de Dieu, c'est-à-dire de la paix réparatrice et conforme au droit.

Recevant en audience publique, au Vatican, le 30 juillet, une délégation nombreuse d'entre les petits garçons et petites filles de toutes les paroisses de Rome qui, le matin même, avaient reçu la sainte communion et prié pour la paix, aux intentions du Souverain Pontife, Benoît XV adressa aux jeunes communiants romains, présentés par le Cardinal- Vicaire, et, en leur personne, à tous les jeunes

communiants de la catholicité entière une allocution pleine de piété, de charme et d'émotion.

11 leur dit pourquoi il avait une confiance particulière et profonde en l'efficacité de leur prière sur le cœur de Dieu. Les petits enfants ont pour privilège leur innocence, leur faiblesse, la prédilection du Cœur de Jésus, prédilection attestée par tant de paroles et de scènes touchantes de l'Evangile. Tels sont les titres de « la sorte de toute-puissance qui appartient aux lèvres suppliantes » des jeunes enfants. « Sur cette sorte de toute-puissance, continue Benoît XV, Nous Nous sommes reposé, enfants, quand, dans un jour de si funèbre souvenir, Nous vous avons adressé l'invitation de vous avancer tous vers la table eucharistique. »

Quelles sont les causes, quels sont les caractères, quelle est surtout l'étendue de la présente catastrophe, les petits enfants ne sont pas en âge de le comprendre. Ils constatent pourtant, ils subissent quelque chose des angoisses et des deuils qui pèsent sur toutes les familles :

A la plupart d'entre vous, la compréhension de l'affreux spectacle échappe heureusement, et il suffit à votre intelligence de pouvoir aujourd'hui recueillir l'idée (elle mûrira plus tard à la lumière de l'histoire) que vous êtes aujourd'hui les spectateurs inconscients de la plus sombre tragédie de la haine humaine et de l'humaine démence; et que vous assistez à la plus terrifiante expiation que Dieu, par un dessein secret et infini , ait jamais opérée par les bras mêmes de la société pécheresse.

Le Saint-Père rappelle ensuite les efforts, infruc-

tueux jusqu'à ce jour, qu'il a multipliés pour mettre un terme au fléau et pour faire prévaloir par les moyens de droit les solutions conformes à la justice. La parole du Père commun des fidèles n'a pas été entendue par les nations en armes. Alors, le Vicaire de Jésus-Christ, portant ses espérances plus haut que notre monde d'ici-bas, fait appel au Dieu toutpuissant, au Dieu de la paix et de la justice, par l'intercession pieuse des petits enfants. « Peut-être, Nous dîmes-Nous,... Dieu sera-t-ii touché par leur gémissement innocent, qui est un gémisssement de juste, comme était aussi un gémissement de juste celui de son Fils, Rédempteur du monde. » Peutêtre verra-t-on se renouveler le prodige miséricordieux rapporté dans la Genèse : la pitié de Dieu émue par une voix d'enfant, Dieu exauçant la prière du fils d'Agar, exaudivit Deus vocem pueri. Qu'aujourd'hui encore, notre Père qui est dans les cieux soit incliné au pardon par la voix des petits enfants groupés autour de l'autel eucharistique : « Tendez donc la main au Vicaire du Christ, chers et toutpuissants enfants, et soutenez-en les vœux immuables par vos précieuses prières. »

Sous quelle forme et de quelle manière le Souverain Pontife espère-t-il voir enfin la réalisation de ses paternels désirs de pacificateur des princes et des peuples? Benoît XV s'abstient délibérément de vouloir pénétrer le secret de Dieu et de dicter la marche que la Providence divine saura, quand Elle le jugera bon, imprimer aux événements avec une puissance supérieure à toutes les volontés humaines-

De quelle manière? Sur la manière, Nous ne formulons pas de projets, dans la crainte que Nos fils, qui Nous sont tous également chers, ne puissent pas tous également agréer les propositions.

Il Nous suffit aujourd'hui de répéter Notre vœu, et Nous en remettons l'accomplissement au Tout- Puissant, dont Nous tenons la place. Dieu de justice, de miséricorde et de pardon, il disposera, au-dessus des desseins des hommes, ce qui, dans l'économie prévoyante, sage et indulgente des générations humaines, se trouvera être à ses yeux plus en rapport avec ce bien suprême et indispensable.

Le but de l'allocution pontificale aux petits enfants des paroisses de Rome n'est pas de poser les préliminaires de la future paix européenne, non plus que de porter un jugement sur les causes et les responsabilités politiques ou morales de la guerre ellemôme. Les paroles du Pasteur suprême tendent à un but essentiellement religieux et surnaturel. C'est une exhortation nouvelle et pressante à la prière, à l'esprit de foi, à la confiance en Dieu. C'est un appel à la miséricorde du Père céleste par le moyen de la prière humble, aimante et pure des jeunes communiants.

Les derniers mots du discours sont d'une inspiration particulièrement délicate et d'un accent de piété plus émouvant encore que tout le reste de cette touchante exhortation adressée aux « benjamins » de la grande famille chrétienne :

Soyez, oui, soyez, chers enfants, imitateurs des enfants des Hébreux, marchant à la rencontre du Seigneur triomphant. Portant des rameaux d'olivier, ils offrirent, avec la grâce

propre à l'enfance, gloire, louange et honneur au Roi pacifique, pieux hosanna au Fils de David. Vous aussi, élevez le rameau d'olivier, symbole désormais oublié, et faites-vous les hérauts, les suppliants, Nous allions dire les auteurs de la paix.

Et que Dieu, qui préserva de la mort les fils des Hébreux à cause du signe de sang marquant de sa pourpre les portes de leurs maisons, vous épargne a vous-mêmes, à vos familles, au monde entier, toute ultérieure effusion de sang, grâce au sang, infiniment précieux, qui baigna la croix de son divin Fils et qui, aujourd'hui, après le banquet mystique, empourpre vos lèvres, symbole, encore une fois, de la Rédemption et du pardon que, seul, Jésus peut donner.

Que la bénédiction de Dieu hâte la satisfaction de ce vœu qui sort de Notre cœur plus encore que de Nos lèvres.

On aurait pu croire qu'un tel document, de caractère exclusivement pastoral, visant tout entier à l'édification des âmes, aurait échappé aux commentaires profanes et aux polémiques irritantes de la presse politique.

Vaine illusion! Il a fallu que cette allocution du Pape à de petits premiers communiants des paroisses de Rome donnât lieu, dans plusieurs organes de la presse française de gauche et d'extrême gauche, aux récriminations habituelles sur l'attitude politique de Benoît XV à l'égard des belligérants. Retenons l'article du Temps (1er août 191G), qui est d'une sophistique particulièrement spécieuse.

L'argumentation repose sur cette donnée initiale : le Pape Benoît XV déplore les maux de la guerre et

appelle le retour de la paix, mais sans faire aucune distinction entre puissances provocatrices et puissances provoquées, entre belligérants dont la cause est juste et belligérants dont la cause est injuste, entre ceux qui ont respectent ceux qui ont violé les obligations du droiLdes gens. Aux uns et aux autres, il tient le même langage, sans porter aucun jugement sur leur conduite respective, par scrupule diplomatique de garder entre tous une neutralité absolue.

Or, la neutralité est une attitude politique qui se comprend de la part de gouvernements séculiers ou temporels : ceux-ci évitent de prendre parti dans une guerre pour sauvegarder l'inviolabilité de leurs frontières, la sécurité de leurs nationaux et, dans la mesure du possible, la liberté de leurs transactions commerciales. Mais, de la part d'une puissance pure ment spirituelle comme la Papauté, semblables préoccupations d'ordre matériel n'ont pas leur raison d'être, et la neutralité devient nécessairement une attitude morale, qui consiste à tenir systématiquement la balance égale entre le bon droit et l'injustice, quelque flagrante et scandaleuse que puisse être cette dernière. Une telle attitude morale paraît être la négation même de tout ce qui constitue la raison d'être d'une souveraineté spirituelle et religieuse, ayant à remplir le rôle de direction des âmes et des peuples que revendiquent les Pontifes romains.

D'ailleurs, poursuit le Temps, la neutralité de Benoît XV, loin de procurer au Saint-Siège les

résultats favorables qu'il en escompte, desservira gravement, dans un prochain avenir, les intérêts diplomatiques, spirituels et religieux de la Papauté en Europe; Benoît XV, gardant contact avec les deux camps, espère être admis comme conciliateur aux futures assises de la paix européenne. Or, dans les futures assises de la paix européenne, les belligérants seuls pourront siéger; il n'y aura pas de place pour les neutres. Benoît XV, évitant de condamner aucun belligérant, veut maintenir des liens étroits entre la Papauté romaine et les catholiques de tous pays, afin de sauvegarder totalement l'internationalisme catholique. Mais, dans l'Europe de demain, la guerre aura brisé tous les internationalismes : au capitalisme international succéderont des capitalismes nationaux; à l'internationalisme socialiste succéderont des socialismes nationaux; à l'internationalisme catholique pourraient bien succéder des Églises nationales.

Conclusion : « Trop de finesse, trop de souplesse, ne sont pas synonymes de succès. La neutralité du Pape est une défaite de la Papauté. »

Parmi les trop nombreux articles publiés depuis deux ans contre le Saint-Siège, aucun ne nous avait paru dresser un réquisitoire aussi adroitement perfide que cet article de ton grave et solennel, doctoral et doctrinaire du grand organe politique que Jules Lemaître désignait, non sans quelque raison, comme étant, à ses heures, « le plus malfaisant de tous les journaux ».

Le réquisitoire vaut d'être discuté pied à pied,

avec une franchise absolue, dont la cause du Saint- Siège ne peut subir aucun dommage.

Nous avons eu déjà mainte occasion, les lecteurs des Etudes voudront bien s'en souvenir, de dire et de répéter que la réserve volontaire gardée par Benoît XV dans ses jugements publics sur les causes et les circonstances de la grande guerre européenne trouve son explication motivée dans des considérations morales, parfois même des nécessités religieuses dont le Temps a le tort grave de ne tenir aucun compte. On ne devrait cependant pas en ignorer ou en méconnaître l'importance pour le Pape lui-même et pour les catholiques du monde entier. De ce chef, les arguments des détracteurs de la réserve gardée par Benoit XV perdent déjà le plus clair de leur valeur1.

L'argumentation du Temps parait surtout spécieuse à propos du caractère distinctif de la neutralité pontificale. On prétend que, de la part de la Papauté romaine, la neutralité diplomatique entre belligérants équivaudrait nécessairement à une neutralité morale entre le bon droit et l'injustice, parce que nulle d'entre les raisons politiques qui justifient la neutralité diplomatique des gouvernements séculiers n'existerait pour la Papauté romaine. L'affirmation est un peu sommaire, croyons-nous. Sans doute, le Pontife de Rome, dépouillé de ses anciens États,

1. Nous nous abstenons volontairement de revenir en détail sur ce sujet, auquel un assez long développement est donné dans plusieurs de nos études précédentes. Voir le volume Luttes de l'Eglise et Luttes de la Patrie, troisième série des Luttes présentes de l'Église (1914-1915), p. 25G à 290. Paris, Beauchesne, 1916. In-8° écu.

Luttes de l'Église, 4e série. 3

n'a pas actuellement besoin de sauvegarder par la neutralité diplomatique l'inviolabilité d'un territoire, la sécurité de ses nationaux ou la liberté de leurs transactions commerciales. Mais il a d'autres motifs, et d'un caractère beaucoup plus élevé, de garder contact, d'entretenir autant que possible les rapports de la courtoisie diplomatique avec chacun des deux groupes de belligérants, quoi qu'il puisse penser de leurs mérites respectifs. Nous ne parlons pas seulement des raisons religieuses qui concernent l'exercice de la juridiction spirituelle du Pasteur suprême sur tous les pays de la chrétienté; mais aussi de raisons d'ordre moral et social relatives aux circonstances mêmes de la guerre : raisons dictées par les devoirs que comporte le rôle international de la Papauté romaine et par l'intérêt manifeste de chacun des belligérants.

Les interventions diplomatiques de Benoît XV pour l'amélioration morale du sort des prisonniers de guerre, pour l'échange des grands blessés, pour la libération des détenus civils, pour l'hospitalisation en Suisse des prisonniers malades et bientôt pour la délivrance des prisonniers qui sont pères de trois enfants et qui auront subi dix-huit mois de captivité, constituent des actes d'importance considérable pour l'atténuation des horreurs de la guerre et pour le bien commun de l'Europe et de la société chrétienne. Mais chacune de ces interventions heureuses et salutaires aurait été absolument impossible, inconcevable même, sans la neutralité diplomatique du Vatican ou, en d'autres termes, sans le maintien

des rapports officiels et corrects qui pouvaient exister avant la guerre entre la Papauté romaine et chaque puissance de l'un et l'autre groupe de belligérants1.

Pareils motifs expliquent, justifient, de la part du Saint-Siège, l'attitude dite de neutralité diplomatique, autant et mieux que la préoccupation légitime de sauvegarder la liberté du commerce maritime de leurs nationaux explique, justifie la même attitude de la part des gouvernements séculiers qui ne prennent pas part au conflit. Que l'on ne prétende donc plus que la neutralité diplomatique du Pontife de Rome est dépourvue de motifs d'une haute valeur charitable et chrétienne. Que l'on ne prétende plus faire de cette neutralité diplomatique entre/ belligérants l'équivalent d'une neutralité morale entre le bon droit et l'injustice.

A l'heure même où nous écrivons ces pages, des informations dignes de foi nous apprennent une intervention nouvelle de la diplomatie pontificale. Benoît XV s'est employé activement, dès le premier jour, auprès de la cour de Berlin, pour obtenir la libération des jeunes Français et des jeunes Françaises de Lille, Roubaix, Tourcoing, réduits en esclavage par les Allemands et déportés pêle-mêle dans les Ardennes afin d'y exercer (sous la férule de l'occupant) les travaux agricoles. Si le Souverain

1. C'est à l'initiative du Souverain Pontife et aux bons offices de la Suisse que la France et l'Allemagne sont redevables du succès des deux importantes conventions de Berne, du '2(\ avril 1918, sur le rapatriement et l'internement des prisonniers de guerre et des détenus civils. (Texte dans le Journal officiel du 12 mai 1918.)

Pontife n'était pas demeuré en relations officielles avec l'Allemagne, comment aurait-il pu songer à cette initiative généreuse (et non pas totalement inefficace, grâces à Dieu) en faveur de nos compatriotes, cruellement et tragiquement éprouvés, de la région du Nord?

En présence de pareils témoignages de sympathie précieuse donnés par Benoît XV à notre juste cause, il faut déplorer que, jusqu'à ce jour, le gouvernement français persiste à ignorer officiellement, à tenir pour inexistante la souveraineté pontificale, et que l'organe tenu pour le plus sérieux et le plus modéré du parti régnant offense amèrement et froidement le pape Benoît XV comme complice, par sa neutralité même, des horreurs ou des injustices de la guerre allemande.

C'est là un oubli par trop grave de la courtoisie internationale, de la courtoisie française, de la gratitude et de l'équité, ainsi que de la plus élémentaire clairvoyance patriotique.

Néanmoins, de toutes les allégations du Temps, la plus contraire à la vérité historique est encore celle qui concerne le prétendu silence du Pontife de Rome au sujet de la coupable violation du droit des gens, dans les cas eux-mêmes où cette violation a été manifeste.

A lire le Temps, on pourrait croire que Benoit XV, faisant dégénérer la neutralité diplomatique en neutralité morale, se serait délibérément abstenu de dire le droit en faveur de la Belgique martyre et

n'aurait élevé contre l'attentat dont fut victime ce royaume catholique, indépendant et neutre, aucune réprobation publique, fondée sur les obligations inviolables et sacrées de la morale éternelle.

Or, cette allégation est matériellement fausse. Beno'ît XV a fermement protesté contre la violation de la neutralité belge et contre le sophisme audacieux par lequel le chancelier de l'Empire allemand prétendit justifier, au nom des exigences ■ de la nécessité politique, ce mépris scandaleux de la religion du serment et de la foi des traités. Répétons-le : seul, de tous les souverains ou chefs d'Etats non belligérants, Benoît XV a protesté contre la violation de la neutralité belge : et, quelle que fut la modération volontaire des paroles pontificales, le verdict du Saint-Père a guidé, éclairé ou raffermi de nombreuses consciences jusque dans les contrées les plus atteintes par la propagande germanique.

Tel est le fait historique. Un document tout récent vient d'en apporter l'attestation nouvelle et péremptoire à quiconque l'aurait plus ou moins oublie.

En date du 18 juillet, la presse française publiait les principaux fragments d'une Adresse à la Belgique signée par cinq cents catholiques espagnols et remise à W Deploige pour être déposée dans les archives futures de l'Université de Louvain. La qualité des signataires, appartenant tous à l'élite socia e et intellectuelle du pays, accentue l'importance et la signification du document. Parmi les noms connus dans le monde aristocratique et diplomatique, on relève, en particulier, ceux-ci : Guillermo de Osma,

marquis de Vadillo, comte Pie de Coucha, comte de la Vinanza, M. Merry del Val, duc d'Albe, duc de Baena, duc de Frias, marquis de Castromonte, marquis de Portago, marquis de Santa-Cruz, comte de Oropeza, comte de Torrejon. Aux personnages de la noblesse, il faut joindre la plupart des personnalités catholiques des académies, des universités, du monde artistique ou littéraire, ainsi que de nombreux membres notables du clergé séculier et des Instituts religieux.

Après avoir flétri, au nom des principes du droit chrétien de la guerre, les destructions et les cruautés dont la Belgique a été victime de la part des armées allemandes; après avoir réclamé, d'accord avec les évoques belges, la constitution prochaine d'une commission internationale d'enquête sur les actes qui ont accompagné l'invasion allemande en Belgique, les cinq cents catholiques espagnols se prononcent sur la question de fond : ils réprouvent la violation de la neutralité belge; ils marquent leur admiration au roi, au gouvernement et au peuple belge; ils revendiquent la restauration de l'indépendance du royaume avec toutes les justes réparations dictées par les exigences du droit. C'est en tant que catholiques, que les signataires de l'Adresse à la Belgique se montrent fiers de la magnifique attitude gardée par une nation catholique au milieu de la plus tragique des catastrophes.

L'Allemagne voulait contraindre la Belgique non seulement à renoncer à son droit, mais encore à trahir ses obligations,

et la Belgique a noblement refusé. Fidèles à nos traditions chevaleresques, nous admirons unanimement l'héroïsme de la petite nation belge qui a tout sacrifié à son honneur et opposé une résistance sublime aux hordes allemandes. Tous nous sommes fiers de penser que, si le trésor moral de l'humanité se trouve aujourd'hui enrichi d'un incomparable exemple de fidélité au devoir, c'est à une nation catholique que le monde en restera à jamais redevable.

Les catholiques espagnols forment les vœux les plus fervents pour que — quel que soit le résultat militaire de la guerre — la Belgique obtienne la réparation complète de ses maux présents et la restauration intégrale de sa nationalité indépendante.

Mais sur quelle autorité les cinq cents catholiques espagnols fondent-ils leur jugement si catégorique au sujet du caractère condamnable de l'invasion du territoire belge par les troupes allemandes destinées à pénétrer en France? Sur quelle autorité fondentils leur réprobation contre les excuses alléguées par le chancelier de l'Empire allemand? — L'Adresse à la Belgique répond avec la plus décisive clarté : sur l'autorité môme du Pape Benoît XV, dont la parole a fermement rappelé les règles immuables du droit et dissipé, aux yeux de l'élite des catholiques d'Espagne, les sophismes insidieux de la propagande allemande.

Le chancelier allemand a tenté, le 4 août 1914, d'excuser, par la nécessité de vaincre, l'injustice commise et avouée. Mais l'excuse a été repoussée et l'injustice flétrie par la plus haute autorité morale de ce monde. Invoquant sa qualité d'interprète suprême et de vengeur de la loi éternelle, le Souvc-

rain Pontife Benoît XV, clans son allocution consistoriale du 22 janvier 1915, a cru de son devoir de proclamer sans ambages qu'il n'est permis à personne, ni pour aucun motif, de léser la justice. Et dans sa lettre du 6 juillet 1915, le cardinal secrétaire d'Etat a confirmé que ces paroles du Pape visaient l'invasion de la Belgique par l'Allemagne. Gomme catholiques, nous adhérons sans réserve aux paroles du Pape rappelant au monde, en ces heures troublées, l'intangibilité des préceptes de la loi morale.

Comment le Temps du 1er août peut-il donc affirmer que Benoît XV a gardé le silence sur la violation de la neutralité belge par l'Allemagne et que son attitude fut toujours, non pas la simple neutralité diplomatique entre les belligérants, mais la neutra-. lité morale entre le bon droit et l'injustice? A défaut de documents et de souvenirs plus anciens, le Temps n'aurait-il pas connu le texte de l'Adresse des cinq cents catholiques espagnols, et n'aurait-il pas luimême publié, le 18 juillet, dans ses colonnes, les principaux fragments de l'Adresse à la Belgique?

Hélas! il faut constater ici une lacune étrange dans la documentation du grand journal officieux. Avec une très opportune insistance, la Croix a mis ce fait en plein relief: le Temps du ISjuilleta reproduit littéralement la note communiquée à la presse française au sujet de l'Adresse des cinq cents catholiques espagnols à la Belgique et contenant les paragraphes principaux de l'Adresse. Mais dans le texte qu'il avait sous les yeux, le Temps a pris la peine de pratiquer une coupure aussi ingénieuse que significative : il a supprimé purement et simple-

ment le paragraphe concernant le Souverain Pontife. De la sorte, les lecteurs qui n'auront connu que par le Temps l'Adresse à la Belgique ignoreront toujours que la déclaration capitale de ce document est une adhésion aux paroles de Benoît XV sur la violation de la neutralité belge par l'Allemagne. Ils ignoreront toujours que les cinq cents catholiques appuient leurs revendications généreuses en faveur de la Belgique sur le témoignage et l'autorité de Benoît XV. Vraiment, certains coups de ciseaux, exécutés avec intelligence et prestesse, s'inspirent parfois de calculs politiques qui ne manquent pas de profondeur. Nous en avons ici un exemple digne de mémoire1.

A peine quinze jours plus tard, le Temps du 1er août, commentant l'allocution pontificale aux jeunes communiants des paroisses de Rome, dissertera doctoralement sur la Neuf redite du Pape. Le puissant organe de la gauche modérée mentionnera comme un fait notoire, avéré, hors de conteste, le silence total de Benoît XV à l'égard des malheurs subis par la Belgique martyre. Il déclarera sans sourciller que Benoît XV « se refuse à dire le droit et enveloppe dans la même tristesse réprobative les dévastations dont il néglige de fixer l'origine ».

Semblables méthodes consistant à dénigrer sournoisement la personne de Benoît XV comme naguère

1. Comparer le Temps du 18 juillet 1 9 1 G , p. 2, col. 5, avec la Croix du même jour, p. 1, col. 2 et 3. La comparaison des deux textes (citations de l'Adresse et explications adjointes) rend évidente l'identité de la source commune d'où ils dépendent l'un et l'autre, ainsi que la coupure intentionnelle pratiquée par le Temps.

celle de Pie X, à tronquer artificieusement les textes, à dénaturer systématiquement les paroles, les actes, la conduite du Souverain Pontife, nous donnent le droit de modifier quelque peu la formule courante de l'euphémisme courtois et indulgent, et de dire sans autre périphrase, à propos du journal le Temps, que sa bonne foi a été surprise... en défaut*.

Un mot des perspectives que le Temps nous fait entrevoir sur l'avenir de la Papauté romaine.

On affirme avec une certaine hauteur que le Pontife de Rome, en raison môme de sa neutralité diplomatique, ne pourra aucunement participer au futur congrès où se réglera la paix européenne. Seuls les belligérants pourront y siéger. « Quand la guerre sera finie et que (sic) l'Europe comptera ses ruines, il n'y aura plus place pour la neutralité. »

Permettons-nous trois brèves remarques.

D'abord, le Temps est un peu audacieux de préjuger de l'avenir avec une telle assurance. Ni lui ni nous ne savons d'avance comment et dans quelles conditions pourront s'accomplir les négociations de la paix future.

D'autre part, il paraît y avoir quelque imprudence à déclarer qu'aucune puissance neutre ne devra être admise au congrès diplomatique qui déterminera le nouveau statut international de l'Europe et du inonde.

î. Cf. La Voix des Neutres : Espagne et Belgique, par M&r Simon Deploige. Paris, Pion, 1918, in-16.

Certaines puissances neutres auront peut-être à y exercer un rôle de médiation nécessaire; et la présence des délégués de plusieurs États non belligérants pourra être justifiée ou réclamée par des intérêts d'une haute importance diplomatique et internationale. Ce ne sont pas exclusivement des puissances belligérantes qui ont participé (et participé très utilement) au congrès de Vienne en 1815, au congrès de Paris en 1856, au congrès de Berlin en 1878.

Ajoutons en troisième lieu que, quand bien même aucune puissance non belligérante ne serait admise au futur congrès de la paix, un motif tout spécial existerait encore d'y admettre la Papauté romaine. Ce motif n'est autre que la condition exceptionnelle du Souverain Pontife , condition résultant de sa dignité morale, spirituelle, religieuse et du rôle historique de la Papauté, condition qui désigne avec évidence le Pape de Rome comme devant être, après la plus tragique catastrophe, le pacificateur des peuples, le médiateur des traités, l'interprète et l'arbitre du droit.

Il est à noter que, dans le pays même qui fit obstacle à l'admission de Léon XIII et de Pie X aux conférences de la paix en 1899 et en 1907, la participation de Benoît XV aux futures assises de la paix européenne rencontre aujourd'hui une faveur marquée. Nous ne parlons pas seulement de l'opinion fermement exprimée par les guides autorisés de l'opinion catholique en Italie : tel le R. P. Rosa dans ses articles de la Cività Catlolica, tel M. le marquis Philippe Crispolti dans son retentissant discours

kk LES LUTTES PRESENTES DE L'EGLISE

prononcé à Bologne au mois d'avril dernier. Mais nous parlons aussi des nombreuses personnalités italiennes du monde libéral et gouvernemental qui ont développé avec force, dans la Nuova Antologia et dans la Rassegna nazionale, les graves raisons de sagesse politique en vertu desquelles l'admission des représentants du Pape de Rome au prochain congrès de la paix doit être tenue pour chose enviable par toute intelligence clairvoyante et par toute conscience droite.

Le Temps nous annonce que la guerre va mettre fin à tous les internationalismes. A l'internationale socialiste succéderont des socialismes nationaux. A l'internationale capitaliste succéderont des capitalismes nationaux. A l'internationale catholique succéderont peut-être des Églises nationales.

Croire que l'internationale socialiste ne se reconstituera pas après la guerre suppose une fâcheuse insuffisance d'informations. Croire qu'il ne pourra plus être question, après la guerre, d'internationale capitaliste suppose une dose un peu forte de candeur. Ces deux choses nous étonnent beaucoup de la part du Temps.

Mais, quoi qu'il en soit de l'internationale socialiste et de l'internationale capitaliste, nous avons un mot à dire de l'internationale catholique et des Eglises nationales.

Si l'on veut dire, en parlant d'Eglises nationales, que, dans chaque pays du monde, le clergé catholique, la communauté tout entière, peut prendre une

allure, une physionomie distinctive, en harmonie avec les caractères particuliers de la communauté nationale, on énonce un fait qui échappe à toute contestation et qui est parfaitement compatible avec les exigences de l'internationalisme catholique; nous disons de préférence la catholicité de l'Eglise. Mais ce n'est pas là une découverte très nouvelle : et l'on n'a pas besoin d'attendre le lendemain de la grande guerre pour constater que l'aspect extérieur de la communauté catholique n'est pas tout à fait le même en France et en Angleterre, en Espagne et en Belgique, en Allemagne et aux États-Unis, en Autriche et en Amérique du Sud. Abstenons-nous d'enfoncer les portes ouvertes.

Par contre, sous le terme d'Eglises nationales, on pourrait désigner (et il semble bien que telle est l'intention du Temps) des Eglises qui tendraient à s'isoler de la grande communauté morale du catholicisme, qui tendraient surtout à relâcher les liens de subordination religieuse qui les rattachent au Siège de Rome, centre visible et nécessaire de l'Unité catholique de l'Église du Christ. On recommencerait, dans les limites nationales de chaque Etat, l'expérience des « franchises » de l'Église gallicane : et, de ce chef, l'internationalisme catholique, ou mieux la catholicité de l'Eglise, subirait un grave dommage du fait de la renaissance des Églises nationales.

Or, sans préjudice de toutes les autres remarques que doit soulever pareille conception, il est indispensable de rappeler combien, du point de vue

strictement dogmatique et religieux, cette perspective est intolérable pour la conscience catholique.

Durant plusieurs siècles, à la suite du Grand Schisme d'Occident, il a existé dans presque tous les pays de l'Europe catholique un nationalisme ecclésiastique, une Eglise nationale plus ou moins jalouse de ses « franchises » à l'égard du Pontife romain. Nous n'avons pas à démontrer ici les inconvénients du système. Mais nous devons simplement constater que la renaissance d'un pareil état de choses se heurte désormais, dans l'Eglise catholique, à un obstacle infranchissable.

Le Concile du Vatican a proclamé quelles sont les prérogatives suprêmes de la juridiction spirituelle et du magistère doctrinal de l'évêque de Rome en tant qu'héritier de la primauté de saint Pierre. Il était révélé depuis la promulgation de l'Évangile, mais il est, en outre, distinctement défini comme un dogme de la foi catholique depuis le Concile du Vatican, que le Pontife romain possède juridiction plénière, ordinaire et immédiate sur tous les fidèles , sur tous les pasteurs et sur chacun d'entre eux. Il est pareillement révélé, il est pareillement défini que le Pontife romain bénéficie , dans l'exercice suprême de son rôle d'enseignement, d'une assistance efficace de l'Esprit de vérité qui garantit à ses définitions doctrinales le caractère de l'infaillibilité. Cette doctrine des privilèges, des droits, des pouvoirs du Pasteur des pasteurs s'impose désormais à la conscience de tout catholique sous peine d'hérésie et de naufrage dans la foi.

Est-il donc besoin de longs raisonnements pour faire comprendre combien serait incompatible avec les certitudes ou les exigences de la vraie doctrine le concept d'Églises nationales qui jouiraient d'immunités plus ou moins étendues limitant à leur égard les droits et les pouvoirs de la juridiction spirituelle ou du magistère doctrinal de l'évêque de Rome : en d'autres termes, qui posséderaient leurs petites « franchises » de l'Église gallicane?

Aucune équivoque n'est permise en pareille matière. L'esprit de Dieu qui dirige la véritable Église du Christ a éclairé notre route avec une clarté décisive. La définition dogmatique des prérogatives pontificales a condamné par avance toute tentative de nationalisme ecclésiastique qui diminuerait en quelque chose les souveraines prérogatives du Vicaire, de Jésus-Christ.

C'est dans l'autorité romaine que l'Église catholique, répandue à travers toutes les nations de l'univers, trouve le principe de son unité de gouvernement, de doctrine, d'influence apostolique et d'action spirituelle pour la conquête des âmes. Là où est Pierre, là est l'Eglise.

Affaiblir l'autorité romaine, diminuer son prestige, porter atteinte à ses pouvoirs, au respect ou à la confiance qu'elle inspire, serait, du même coup, vouloir défigurer l'œuvre immortelle du Christ : car c'est pour toujours que le Christ a soumis à Pierre les pleins pouvoirs symbolisés par les clefs du royaume des deux.

Page 1