CHAPITRE II La Restauration de la Famille
Pour une plus grande France Par la plus grande famille.
Paris, 5 juillet 1916.
Parmi les questions religieuses, morales, sociales, auxquelles les catastrophes de la grande guerre donnent un relief tragique, le problème de la natalité ou, pour mieux dire, le problème de la famille est peut-être celui qui doit provoquer, dans notre pays, les remords les plus troublants pour le passé, les constatations les plus douloureuses pour le présent, les préoccupations les plus graves et les résolutions les plus viriles pour l'avenir.
Faut-il rappeler, après les sociologues et les statisticiens, que, pour 1.000 habitants, la France comptait 32 naissances en 1811, 28 en 1851, 24 en 1881, 22 en 1901, 19 en 1910? Faut-il rappeler qu'à la même date de 1910, la natalité qui était de 19 pour 1.000 en France, atteignait 24 pour 1.000 en Belgique, 25 en Angleterre, 29 en Allemagne, 35 en Espagne, 35 en Hongrie? A la date de 1912, le nombre des naissances était inférieur, et souvent d'un cinquième, d'un quart, parfois d'un tiers, au nombre des décès, dans trente départements français des vallées de la Seine, de la Marne, de l'Aube, de l'Yonne, de la Garonne et du Rhône. Aux appro-
ches de la guerre, sur cent familles françaises, il n'y en avait que vingt-trois à compter plus de deux enfants, huit à en posséder plus de quatre, trois seulement à en compter plus de six. La France commençait à ne plus connaître que la petite, la très petite famille, et les berceaux tendaient à devenir moins nombreux que les cercueils.
Aux considérations de tout ordre que suggère pareil état de choses, les événements actuels en ajoutent plusieurs autres, d'un caractère singulièrement grave. Si la natalité française n'avait pas subi une diminution anormale et humiliante; si les idées, les mœurs et les lois n'avaient pas conspiré systématiquement contre la famille nombreuse ; bref, si les générations qui ont aujourd'hui de vingt à trente-cinq ans représentaient un effectif double ou triple de travailleurs et de soldats, notre pays auraitil connu toutes les expériences terribles qu'il subit aujourd'hui? la France aurait-elle été provoquée par l'ennemi comme elle l'a été? la guerre, à la supposer déclarée, se serait-elle vraisemblablement prolongée comme elle se prolonge? notre jeunesse, notre élite sociale, intellectuelle et nationale, aurait-elle été décimée dans la proportion cruelle où elle l'est présentement? nos riches provinces du Nord-Est auraient-elles eu à supporter durant deux années le joug ruineux et l'affront intolérable de l'occupation étrangère?
Vérités douloureuses qu'il faut avoir le courage de regarder en face pour que la tragique expérience ne demeure pas infructueuse.
Mais indiquer le mal ne suffit évidemment pas. Il faut surtout marquer les remèdes efficaces. Il faut déterminer, en faveur du relèvement de la natalité française, en faveur de la protection des familles nombreuses, une réaction salutaire. Il faut mettre à profit la leçon terrible qui émeut aujourd'hui toutes les âmes droites pour promouvoir sans délai chacune des initiatives utiles, chacune des réalisations d'ores et déjà possibles.
L'un des moyens efficaces d'encourager la multiplication à venir des familles nombreuses ne serait-il pas de garantir une sécurité moins précaire, une situation matériellement, moralement et légalement mieux protégée, aux familles nombreuses qui existent présentement sur le sol de France? Il serait, d'ailleurs, d'autant plus désirable et plus juste d'améliorer la condition actuelle des familles nombreuses que ce sont elles qui ont supporté la plus lourde part des sacrifices de la guerre : elles ont donné à la patrie beaucoup plus de soldats, elles comptent un beaucoup plus grand nombre de leurs enfants tombés au champ d'honneur, elles subissent à un degré beaucoup plus grave les charges financières et les répercussions économiques de l'état de guerre, dont les contre-coups sont innombrables dans toute la vie sociale du pays. D'autre part, la Flandre française, l'Artois, la Lorraine, c'est-à-dire les principales régions qui ont éprouvé directement les désastres de l'invasion étrangère, et qui l'éprouvent encore, comptent parmi les provinces françaises qui possèdent la proportion la plus considérable de
familles nombreuses, très nombreuses, en même temps que laborieuses, considérées, influentes. De ce chef, et en raison même de l'occupation allemande dans nos départements du Nord-Est, beaucoup de familles nombreuses sont tout particulièrement accablées par les malheurs de la guerre.
Pour sauvegarder l'avenir et pour obvier équitablement aux nécessités présentes, il faut donc protéger, améliorer, dans notre pays, les conditions matérielles et morales d'existence des familles nombreuses. Et, comme il est toujours beaucoup plus sûr de compter sur soi-même, — avec l'aide de Dieu, — que de compter sur le bon vouloir d'autrui, le mieux paraît être que les chefs de familles nombreuses, dirigés par ceux d'entre eux qui disposent de situations plus influentes ou de ressources plus considérables, sachent constituer, les uns avec les autres, une organisation sérieuse, cohérente, permanente, soit pour remédier aux besoins les plus urgents, soit pour agir vigoureusement sur l'opinion publique, sur le monde des affaires, sur les représentants du pouvoir politique.
Telle est la conception qui vient d'être réalisée par la création de la Plus Grande Famille, association « déclarée » en conformité avec la loi du 1er juillet 1901, et ayant son siège social à Paris dans les bureaux de la Société d'Economie sociale (54, rue de Seine). Le secrétariat général est installé au numéro 24 de la rue du Mont-Thabor. L'originalité de l'association est de n'admettre comme
membres actifs (nous ne disons pas comme membres honoraires ou comme membres bienfaiteurs) que des pères ou des mères de famille ayant actuellement (ou ayant eu) au moins cinq enfants. Les adhérents sont admis par le conseil d'administration sur présentation de deux parrains, pris euxmêmes parmi les membres actifs. Ils sont tenus de payer une cotisation annuelle, qui sera de 0 fr. 50 à 5 francs pour les pères ou mères de dix enfants au moins, et de 1 à 10 francs pour les pères ou mères de cinq à dix ans enfants. Quant à l'objet de l'association, en voici la formule exacte d'après le texte même des statuts :
Art. 2. — La Plus Grande Famille a pour objet :
a) D'étudier les droits, le rôle et les intérêts moraux et matériels des familles nombreuses ;
b) De susciter ou de favoriser, par son adhésion, son concours et sa propagande, toutes les initiatives et tous les mouvements d'opinion destinés à revendiquer ou à développer ces droits, à défendre ou à favoriser ces intérêts;
c) De provoquer la création ou de contribuer à la constitution de toutes œuvres ou organisations qui seraient de nature, directement ou indirectement, à venir en aide aux familles nombreuses ou à leurs membres.
Constituée grâce aux démarches persévérantes d'un jeune industriel de Roubaix, père d'une jeune famille déjà nombreuse, initiateur résolu, optimiste et confiant, aux larges vues d'avenir, l'association la Plus Grande Famille a recueilli un nombre important d'adhésions réfléchies et motivées parmi les
pères ou mères de familles nombreuses de toutes les provinces de France, plus particulièrement dans l'aristocratie campagnarde et surtout dans la grande bourgeoisie industrielle de la région du Nord (familles réfugiées), ainsi que de la région lyonnaise. Presque tous les adhérents sont des catholiques notoires, qui figurent au premier rang des œuvres religieuses, charitables, de leurs pays respectifs. Plusieurs se rattachent à des écoles sociales ou politiques assez disparates : mais tous collaborent en parfaite cordialité fraternelle à une tâche commune qui est également chère aux uns et aux autres, au nom de la religion et du patriotisme comme au nom même de leurs intérêts communs. La présidence de l'association est exercée par un catholique lyonnais auquel sa situation, sa valeur, son expérience technique assurent une autorité exceptionnelle dans le monde des affaires, M. Auguste Isaac, président honoraire de la Chambre de commerce de Lyon.
La Plus Grande Famille a reçu l'hospitalité des disciples de Le Play; c'est, en effet, au secrétariat de la Société d'Économie sociale et des Unions de la Paix sociale que l'association naissante a installé sa première permanence et tenu ses premières assemblées. N'y avait-il pas dans ce rapprochement un symbole heureux et significatif? Pour un groupement consacré à promouvoir l'essor des familles nombreuses, à les protéger et à les favoriser, à leur garantir de meilleures et de plus stables conditions d'existence, quel centre d'organisation, quel patro-
nage moral pouvait être plus désigné, plus enviable, que celui de l'école fort peu tapageuse, nullement exclusive en ses formules ou ses méthodes, mais laborieuse, consciencieuse, hospitalière, qui a étudié avec tant d'application patiente chacun des problèmes concernant la constitution de la famille, la stabilité du foyer, les garanties morales de la prospérité des peuples? Nul ne doit l'ignorer, la plupart des idées saines et fécondes qui constituent, en cette matière, le patrimoine commun de tous les sociologues clairvoyants de notre époque et, en particulier, de toutes les écoles catholiques, que cellesci aient pour maître La Tour du Pin ou Claudio Jannet, ont été méritoirement élaborées, approfondies, soumises à des enquêtes et à des discussions minutieuses, par les rédacteurs de la Réforme sociale, les collaborateurs et les continuateurs de Frédéric Le Play. C'est encore la pensée, l'influence de Le Play qui rayonne, peut-être à l'insu de beaucoup, chez tous ceux dont la noble ambition est de créer, en France, une atmosphère plus favorable au respect du foyer conjugal, à la multiplication des enfants, à la Plus Grande Famille.
L'association naissante de la Plus Grande Famille a opportunément fait coïncider ses premières assemblées corporatives avec la réunion générale annuelle de la Société d'Économie sociale, qui avait elle-même choisi pour matière de ses propres travaux : la Famille française au lendemain de la guerre. Les deux congrès furent distincts, comme
sont distinctes la nature de leur action ou la sphère de leur propagande. Mais la séance d'ouverture fut commune à l'un et à l'autre groupement. Elle eut lieu le lundi 5 juin à la salle de la Société de Géographie, sous la présidence de M. Carton de Wiart, ministre de la Justice du royaume de Belgique, avec le concours de M. René Bazin, de l'Académie française, auprès desquels siégeaient le président de la Société d'Économie sociale, M. Paul Nourrisson, et le président de la Plus Grande Famille, M. Auguste Isaac.
Sur la stabilité de la famille et du foyer, sur les bienfaits sociaux et les bénédictions divines de la multiplication des berceaux, on a entendu de fort belles et judicieuses paroles, inspirées du plus pur esprit chrétien, prononcées par des orateurs dont l'exemple est d'une plus haute éloquence encore que le langage : M. Carton de Wiart, dont le discours fut plein d'émotion vibrante, et M. René Bazin, qui donna une « lecture » charmante et délicate autant qu'élevée, où il traitait de la Famille, cellule sociale et base de la reconstitution de la cité. M. Auguste Isaac rendit compte, sous une forme très personnelle, du concours des grandes familles au front, organisé par les soins et les largesses des initiateurs, des premiers adhérents et des premiers bienfaiteurs de la Plus Grande Famille. Le concours était ouvert entre un certain nombre de familles de sept enfants au moins, pour attribuer des prix de 500 francs à celles qui compteraient le plus grand nombre de fils actuellement sous les drapeaux ou
de fils tombés au champ d'honneur. Les familles admises au concours étaient des familles d'agriculteurs, de journaliers, de métayers, ainsi que d'ouvriers des villes et d'employés recevant un salaire inférieur à 3000 francs par an. Une exclusion systématique frappait d'avance les indigents professionnels et les parents suspects d'alcoolisme. On avait su réunir une leçon de morale et une leçon de patriotisme à un acte de clairvoyante charité. La séance du 5 juin fut donc riche d'enseignements; elle attira un auditoire compact; elle fut signalée, commentée avec sympathie par les plus notables organes de la presse française. Pour le grand public, on peut dire que c'est de ce jour que date la naissance ou l'entrée en action de la Plus Grande Famille.
Du 7 au 10 juin, eurent lieu les « journées familiales » de la Plus Grande Famille, dans le cadre austère de la salle de réunions de la Société d'Économie sociale (54, rue de Seine). Les murs de cette pièce un peu sombre disparaissent derrière les rayons de la précieuse bibliothèque où figurent les collections de tant de revues, de tant de répertoires sociologiques, et au premier rang, comme il convient, les œuvres complètes, les travaux et enquêtes de l'illustre maître dont le buste occupe la place d'honneur, Frédéric Le Play. Les séances furent présidées successivement par M. Auguste Isaac, président de la Plus Grande Famille\ M. Louis Nicolle, président de la Société industrielle du Nord de la France; M. Henri Joly, président de l'Acadé-
mie des Sciences morales et politiques; M. Souchon, professeur à la Faculté de droit de l'Université de Paris; M. Ambroise Rendu, conseiller municipal de Paris.
La liste même des rapports indiquera l'orientation et l'objet des délibérations de l'assemblée. Le 7 juin, M. Doal a exposé la Situation de la Famille nombreuse en France au début du vingtième siècle et M. Achille Glorieux a développé le programme de la Plus Grande Famille, en marquant avec relief l'esprit général des revendications, des reconstitutions et des réorganisations nécessaires. Le 8 juin, on ^a entendu M. Charles Brun traiter du Régionalisme et des Familles nombreuses, puis M. Cabaret des Prés discuter un projet d'ordre plus strictement pratique, dont nous voulons espérer que l'application ne sera pas trop lointaine : le logement des Familles nombreuses et la reconstitution des immeubles dans les régions dévastées par la guerre. A la séance du matin, le 9 juin, études sur la « self-éducatioji » des chefs de Familles nombreuses : rapport de M. Paul de Rousiers sur les chefs de Familles nombreuses dans la vie économique et l'organisation professionnelle; rapport de M. Georges Rossignol sur les chefs de Familles nombreuses clans la vie publique. A la séance de l'après-midi du même jour, des vues intéressantes ont été échangées sur Y Education des Fils de Familles nombreuses après la guerre : un rapport de M. Lefas, député d'Ille-et- Yilaine, a traité de V Apprentissage, et un rapport de M. Foillard a exposé les meilleures méthodes con-
sacrées par l'expérience pour la Formation professionnelle au sortir du collège. Le 10 juin, la séance de la matinée eut pour objet les questions législatives. M. Vachette, avocat à la cour d'appel de Paris, énuméra les revendications des Familles nombreuses, les lois et projets de loi favorables aux Familles nombreuses, et ici intervinrent M. Groussau, député du Nord, et M. Dubois, député de la Seine; puis M. le commandant Demiau développa le système du Vote familial, substitué au système actuel du vote uninominal, égalitaire et niveleur. Enfin, dans l'après-midi du 10 juin, M. le marquis de Beaucourt lut un rapport particulièrement substantiel et documenté sur la Vie chère et les Familles nombreuses ; le rapporteur insista sur la repopulation des campagnes et sur les méthodes qui rendraient possible l'adoption de la vie rurale et agricole par des familles nombreuses abandonnant l'atmosphère délétère des grandes villes. C'est avec la discussion de quelques-uns des intéressants problèmes soulevés par M. de Beaucourt que se termina, sous la présidence de M. Ambroise Rendu, la dernière des « journées familiales » de la Plus Grande Famille.
Si nous disions que, sur chacune des questions abordées du 7 au 10 juin, les « journées familiales » ont abouti à dégager des conclusions fermes ou des revendications précises et à préparer des solutions prochaines ou des réalisations immédiates, le lecteur ne nous croirait certainement pas : et ce serait avec raison. La première assemblée annuelle de la Plus Grande Famille aura utilement attiré l'attention
des parents consciencieux sur tout un ensemble de problèmes délicats et graves qui touchent plus ou moins directement aux conditions .d'existence, à la sécurité présente, à l'essor à venir des familles nombreuses. Mais, pour tant de questions complexes, soulevées en quelques séances de travail, il ne pouvait évidemment s'agir que de donner un aperçu sommaire, d'orienter les réflexions et les recherches personnelles, de préparer ainsi les discussions et résolutions ultérieures.
La remarque est d'autant plus nécessaire que l'auditoire des « journées familiales » était ce qu'il devait être, c'est-à-dire composé en grande majorité, non pas de savants, de théoriciens, de spécialistes des questions sociales, mais de pères et de mères de famille préoccupés de pourvoir à la meilleure sauvegarde matérielle et morale de leur foyer, au meilleur avenir de leurs nombreux enfants, et n'ayant aucune prétention à connaître ou à résoudre chacun des problèmes de la cité moderne, il n'était pas difficile d'observer, après la lecture des différents rapports, combien la discussion tendait à dévier, à s'éparpiller, à devenir confuse, lorsque le problème touchait aux doctrines, aux réformes et aux solutions .d'ordre général, et, d'autre part, combien la discussion amenait de réflexions judicieuses , d'intéressants et profitables échanges de vues lorsque l'on rentrait dans la sphère des questions pratiques, mieux adaptées aux préoccupations les plus directes et aux horizons habituels des pères ou des mères de famille. Disons à ce propos quel charme éprou-
vèrent les auditeurs parisiens, qui n'avaient pas encore eu l'occasion de rencontrer le président honoraire de la Chambre de commerce de Lyon, à constater et à suivre attentivement la méthode avec laquelle M. Auguste Isaac dirigeait les débats de l'assemblée au cours des diverses séances que luimême présida en personne. Impossible d'empêcher plus opportunément la discussion de s'égarer dans des fondrières, impossible de redresser avec plus de bon sens placide et discrètement malicieux les assertions paradoxales ou un peu trop simplistes, d'aiguiller enfin les interlocuteurs avec une plus souple dextérité vers des solutions irrécusablement pratiques, raisonnables.
De fait, que peut-on attendre de l'association dite : la Plus Grande Famille?
Deux résultats, croyons-nous, dont l'un s'exercera sur les adhérents eux-mêmes, tandis que l'autre doit rayonner au dehors.
D'une part, un contact permanent sera établi entre beaucoup de chefs de familles nombreuses, qui s'aideront mutuellement à rendre meilleures les conditions de leur vie matérielle et à bien remplir la tâche morale et sociale que Dieu leur a confiée.
D'autre part, une force permanente et organisée existera pour provoquer à toute occasion dans le public un mouvement d'opinion favorable aux familles nombreuses, et pour peser énergiquement sur les gouvernants et les législateurs en vue de faire abou-
tir les légitimes revendications des familles nombreuses.
Quelque acheminement réel et positif est accompli déjà, dans la direction du double but qu'il faut viser et atteindre, par le fait même de l'existence de l'association la Plus Grande Famille, ainsi que des adhésions nombreuses, réfléchies, influentes, qu'elle a reçues et de la visible sympathie que lui ont accordée la presse et le public.
L'organisme est constitué, il est viable, il est mis en branle. Reste maintenant tout le travail à exécuter, toute la route à parcourir.
Pour que Ton puisse entrer bientôt dans la période des premières réalisations, il est nécessaire que la Plus Grande Famille reçoive tous les concours effectifs qui lui permettront d'exercer une propagande puissante et des démarches ou des interventions efficaces. Il est donc nécessaire que les pères et mères de famille ayant actuellement, ou ayant eu cinq enfants au moins, viennent constamment grossir le nombre des adhérents. 11 est non moins nécessaire que des membres honoraires et bienfaiteurs, ayant compris l'importance morale et nationale d'une telle organisation, lui procurent des ressources pécuniaires aussi importantes que possible. Il est plus nécessaire encore que les adhérents qui ont quelque loisir et qui prennent sérieusement intérêt au mouvement de la Plus Grande Famille, ne se contentent pas d'adresser au secrétariat des lettres d'encouragement, de suggérer aux organisateurs des projets excellents ou des initiatives heureuses et ingé-
kkO LES LUTTES PRÉSENTES DE L'ÉGLISE
nieuses; mais qu'ils veuillent bien donner à l'association naissante un peu de leur temps, de leur activité, pour contribuer par eux-mêmes à la réalisation de ce qu'ils souhaitent, de ce qu'il admirent, de ce qu'ils proposent. Nous croyons savoir que les hommes de cœur et de dévouement qui ont eu le mérite de constituer l'association de la Plus Grande Famille et qui portent actuellement tout le poids du travail à effectuer seraient très désireux de recevoir un peu moins de félicitations et beaucoup plus de collaborations actives et personnelles.
Les remèdes aux maux dont souffre aujourd'hui la famille française doivent dériver de trois sources distinctes : l'action religieuse, l'action sociale, l'action législative.
L'action religieuse est la plus indispensable et la plus profonde : car c'est la religion seule qui peut imposer à la conscience morale un précepte impératif et absolu; c'est la religion seule qui apporte à l'âme humaine, non pas seulement la connaissance certaine du précepte, mais la force intérieure pour l'accomplir toujours et tout entier; c'est la religion seule — et nous parlons de l'unique religion véritable — qui garantit l'exécution du précepte par la perspective de sanctions efficaces et qui impose à la conscience, avec l'obligation de se vaincre, de se repentir, de s'accuser, le moyen surnaturel de se raffermir ensuite dans la pratique plus réelle du devoir. Les organisateurs de la Plus Grande Famille ont eu le tort de ne pas le dire assez haut dans leurs
statuts et leurs circulaires; mais ils l'ont dit et redit dans toutes les séances de leurs « journées familiales »; ils proclament que telle est leur croyance par l'exemple notoire de leur vie entière. La charte fondamentale de la famille nombreuse, prospère et bénie se trouve dans l'Évangile et dans l'Église. De la famille, plus encore que de la cité, il est nécessaire de proclamer avec le psalmiste que, si le Seigneur Lui-même n'édifie pas la maison, ceux qui la construisent auront travaillé en vain.
Un hommage significatif vient d'être rendu par M. Etienne Lamy à l'influence de la vraie religion pour multiplier et moraliser les familles nombreuses. Par une admirable libéralité, le secrétaire perpétuel de l'Académie française vient de constituer (15 juin) une fondation de 500.000 francs, dont l'Institut de France sera le dépositaire. Voici en quels termes M. Lamy détermine et motive l'attribution qui devra être faite annuellement du revenu de cette fondation :
Certain que restaurer la fécondité de notre race est le plus essentiel intérêt de la France, que la plus efficace conseillère du devoir est la morale religieuse, et que tout Français doit hâter la résurrection de la vie nationale,
je voudrais aider quelques-uns des pères et des mères qui, par des privations quotidiennes et volontairement subies, perpétuent encore des foyers riches d'enfants.
Le revenu annuel de la fondation, qui représentera à peu près 25.000 francs, sera, chaque année, réparti entre des familles de paysans français et catholiques, et partagé entre deux de ces familles, parmi les plus pauvres, les plus nom-
breuses, les plus chrétiennes de croyance, les plus intactes de mœurs. Dans des conditions exceptionnelles, s'il apparaît qu'une somme plus considérable remise à une seule personne ne risquera pas d'y introduire la paresse, mais achèvera d'y rendre meilleur un avenir déjà préparé par de l'intelligence et du travail, la totalité du revenu pourra former un seul prix.
L'action sociale doit se joindre à l'action religieuse : et c'est plus particulièrement dans le domaine de l'action sociale que peut agir avec efficacité un groupement tel que la Plus Grande Famille. Dans le cadre même de notre société moderne issue de la Révolution, et sans préjudice des transformations et des réorganisations conformes à l'ordre social chrétien que nous espérons obstinément d'un meilleur avenir, beaucoup peut et doit être obtenu par une propagande intelligente, méthodique et tenace. L'essentiel est de créer un état d'esprit favorable aux familles nombreuses, une atmosphère d'estime et de sympathie à leur égard, une propension sérieuse de l'opinion publique à bien accueillir et à seconder tout ce qui pourrait améliorer leurs conditions d'existence. Les résultats de cette disposition favorable se traduiront dans les coutumes courantes de la vie sociale en matière de loyers, de logements, d'éducation, d'apprentissage, de placement professionnel, d'achats économiques par coopératives, de facilités procurées aux familles nombreuses pour voyages et villégiatures.
Dans les « journées familiales » de la Plus Grande Famille, on a pu jeter les fondements de deux organisations d'ordre pratique à l'avantage des familles
nombreuses. D'une part, ce sera un centre de renseignements pour faciliter le retour à la terre, pour aider au développement des petites industries rurales, pour rendre possibles et viables les essais d'installation et d'exploitation, pour appuyer ensuite les familles dans l'usage effectif des situations qui leur auront été obtenues ou procurées. D'autre part, ce sera un bureau d'achats en commun, constitué à Paris, destiné à centraliser la puissance d'achat (aujourd'hui diffuse) des familles nombreuses. Les acquisitions se feraient par quantités considérables et avec des réductions très importantes chez les producteurs eux-mêmes. La répartition aux adhérents du bureau d'achats en commun serait exécutée par le petit commerçant, qui est en contact direct avec le consommateur : et toutes les transmissions intermédiaires se trouveraient supprimées, à l'avantage des familles nombreuses, entre le producteur et le petit commerçant. Plusieurs fabricants et producteurs en gros se sont montrés favorables à cette combinaison intéressante, tant par motif de sympathie pour les familles nombreuses qu'en raison de la clientèle fort importante que leur procurerait le bureau d'achats. Les adhérents de la Plus Grande Famille bénéficieraient, de ce chef, de « ristournes » appréciables; ils pourraient se procurer bon nombre d'articles de consommation courante ou d'objets de première nécessité à un prix exceptionnellement avantageux. Exemple remarquable de ce qu'il est possible de réaliser d'ores et déjà, dans le domaine de l'action économique et sociale, pour faciliter et
améliorer les conditions d'existence des familles nombreuses.
Mais on ne doit pas négliger non plus l'action législative et politique. Il existe certains crimes honteux, certaines propagandes criminelles dont la répression paraît trop souvent illusoire, et dont l'impunité constitue pour la famille française, pour l'avenir physique et moral de la race, le plus funeste de tous les périls. En pareille matière, ceux qui font les lois et ceux qui les appliquent ont un devoir impérieux à remplir. Ils peuvent être amenés à s'en acquitter d'une manière plus efficace, lorsqu'ils subissent une pression vigoureuse de l'opinion publique, les sommant d'aviser, d'agir, de réprimer. Cette pesée de l'opinion sur les législateurs, les gouvernants, les magistrats, la Plus Grande Famille est tout particulièrement désignée pour la déterminer en temps opportun et l'organiser avec méthode. Il en ira de même pour obtenir éventuellement des deux Chambres les différentes améliorations législatives reconnues indispensables à l'existence des familles nombreuses. Nous ne parlons pas simplement des lois d'assistance pour familles indigentes ou nécessiteuses, ni des primes ou autres encouragements officiels à la natalité. Nous parlons de garanties générales de droit public en faveur de toutes les familles nombreuses, quelle que soit leur condition. Réduction sérieuse de la quotité de l'impôt en proportion du nombre des enfants, réduction de la durée du service militaire en temps de paix pour les fils de
familles nombreuses, bourses d'études accordées de plein droit aux enfants de familles nombreuses et utilisables dans rétablissement d'éducation choisi par les parents, pluralité du bulletin de vote à l'avantage du chef de famille (pluralité croissante avec le nombre des enfants), modification du droit successoral par élargissement de la liberté testamentaire et par constitution légale et permanente d'un bien de famille soustrait aux partages : autant de réformes hautement désirables, en réaction salutaire contre les méthodes malfaisantes du jacobinisme, contre le faux dogme de l'égalité révolutionnaire. Presque toutes ces revendications figurent déjà dans le programme de la Ligue Pour la Vie, dont le secrétaire général, M. Georges Rossignol, participait aux « journées familiales » du mois dernier. La Plus Grande Famille saura faire pénétrer dans un public plus étendu les requêtes des chefs de familles nombreuses en matière de réformes législatives.
Des témoins dignes d'une entière confiance déclarent que nos députés seraient actuellement disposés, en grande majorité, à faire le plus bienveillant accueil à toute revendication motivée des familles nombreuses. Nous en acceptons l'augure et, avec plaisir, nous prenons acte du bon propos. Mais, pour faire des compliments, nous nous permettons d'attendre l'expérience.
Puissent, tout au moins , les parlementaires de gauche et d'extrême gauche, s'ils veulent sérieusement légiférer à l'avantage des familles nombreuses, ne pas compromettre une excellente cause par des
surenchères de démagogie désastreuse ! A la « journée familiale"» du 10 juin, lecture fut donnée d'un projet de loi qui édictait jusqu'à la confiscation de l'héritage de certaines catégories de célibataires, puis d'un autre projet de loi qui, tendant à réduire certains propriétaires récalcitrants, substituait parfois le juge de paix au propriétaire pour régler les conditions du loyer et signer le bail avec le locataire! La séance de la Plus Grande Famille était présidée, ce jour-là, par un de nos plus éminents maîtres actuels de la science du droit, M. Souchon : il ne put contenir un geste d'impatience, et, presque d'exaspération, lorsqu'il entendit énoncer, comme la dernière trouvaille parlementaire en faveur des familles nombreuses, pareilles énormités juridiques. Dans la pensée des plus ardents initiateurs de la Plus Grande Famille, les réformes législatives qui assureraient pleinement à la famille nombreuse chacune des garanties désirables seraient subordonnées à la renaissance des autonomies et des franchises régionales ou provinciales, à la renaissance de l'organisation professionnelle et des libertés corporatives : transformation de haute envergure, qui intéresse la constitution de l'État et la conception même de la société. Ce sont des vues profondes, où beaucoup d'esprits judicieux croient discerner l'orientation à venir de la patrie. De telles perspectives élèvent les âmes, coordonnent les intelligences, stimulent les énergies, en leur proposant pour règle et pour objet les meilleures leçons de la vie, de l'expérience et de l'histoire, d'accord avec
les principes et avec les traditions de l'ordre social chrétien.
Quoi qu'il en soit, du reste, des perspectives lointaines, la Plus Grande Famille se trouve en présence d'une tâche immédiate qui exige un labeur considérable; elle incarne surtout une idée, une tendance dont le bienfait religieux, social, est manifeste; elle représente un mouvement libérateur dont l'urgence est impérieuse.
L'Ange de la Patrie guidera l'initiative et protégera l'action de ceux qui, de toute leur énergie, de tout leur cœur, veulent travailler ensemble « pour la plus grande France, par la plus grande famille ».
Paris, 5 avril 1917.
La Journée diocésaine de Paris, le 28 février 1917, était consacrée à l'étude du Devoir chrétien d'Après- Guerre. Dans la séance de l'après-midi, on entendit un rapport documenté de M. Jean Lerolle, député catholique de Paris, sur le Devoir économique après la guerre, et des vues intéressantes furent échangées sur les organisations catholiques d'apprentissage, d'éducation professionnelle, de protection morale du travail féminin. On entendit également M. Victor Bucaille, vice-président de Y Association catholique de la Jeunesse française, traiter avec une verve brillante, avec un accent ému, de V Essor dire-
4'iS LES LUTTES PRESENTES DE L'EGLISE
tien dans l'élite de notre jeunesse avant et pendant la guerre, ainsi que des Œuvres à promouvoir et à développer après la guerre.
Mais nous croyons particulièrement opportun de redire ici quelques-uns des enseignements d'ordre moral et pratique, concernant la Famille après la guerre, qui furent développés avec un exceptionnel relief, durant la séance de la matinée, par M. Edouard Jordan, sur le Mariage et la Natalité, puis par le R. P. Gillet, sur les Fléaux de la Famille. Jamais on ne donnera une diffusion trop étendue et trop durable à de pareilles leçons, qui touchent à l'une des plaies les plus douloureuses de la société française depuis un siècle et surtout depuis une génération. Ce sont les mêmes enseignements que nous ne manquons pas de rappeler chaque fois, par exemple, que l'occasion nous est offerte de recommander l'association de la Plus Grande Famille, qui, chaque jour davantage, étend son action et son influence, de même qu'elle accuse de plus en plus nettement son caractère et son esprit religieux.
Maître chrétien de l'Université, chargé de cours à la Faculté des lettres, en Sorbonne, M. Jordan associe méritoirement au docte enseignement de l'histoire du Moyen Age une collaboration constante, par l'étude et par l'action, aux œuvres religieuses et charitables. Dans son rapport, lu à la journée diocésaine, il a traité du Mariage et de la Natalité avec les dons d'un vrai professeur, qui sait ce qu'il enseigne et qui sait enseigner. Données précises, topiques, bien rassemblées. Discussion nette, sobre,
claire, conduite avec méthode et logique, exprimée dans un langage d'une parfaite distinction littéraire, et ordonnée de manière à laisser dans l'esprit certaines vérités maîtresses autour desquelles se grouperont les autres souvenirs.
L'une des idées morales développées avec le plus de vigueur et de justesse dans le rapport de M. Jordan est que le devoir chrétien de l'honnêteté conjugale ne se mesure nullement par la fixation d'un nombre d'enfants qui constituerait la famille normale. Il sera peut-être admissible que, pour répartir les exonérations fiscales destinées à protéger, à encourager les familles nombreuses, le législateur assigne lui-même une limite inférieure et trace une ligne conventionnelle de démarcation. Certaines charges déterminées par la loi pèseront plus lourdement sur les familles ne possédant pas trois enfants. Certains avantages légaux seront réservés à toute famille comptant au moins trois enfants. Mais ce serait une erreur funeste de croire que la famille de trois enfants constitue la famille normale, selon l'appellation qui lui est donnée dans le langage courant des économistes. Ce serait une erreur funeste, par conséquent, de se considérer soi-même comme absolument eu règle avec les obligations de la conscience pour le seul motif qu'on aurait atteint le chiffre « normal » de trois enfants. Et ce serait encore une erreur et une injustice, mais en sens contraire, de regarder comme toujours et nécessairement en faute ceux-là qui, même par leur libre volonté, compteraient moins de trois enfants. M. Jor-
dan estime à bon droit que la question, formulée en ces termes, est très mal posée. Il redresse excellemment le préjugé trop vulgaire qui substituerait « le faux devoir du troisième enfant au devoir de l'honnêteté conjugale ». Nous allons donc reproduire, en y adhérant sans réserve, l'explication exacte, lumineuse, donnée, sur ce délicat problème de morale, par un maître du haut enseignement public qui est lui-même fils et père de famille très nombreuse :
... La vraie morale... ne connaît pas de famille normale ou anormale, mais des ménages où les lois du mariage sont respectées et des ménages où elles sont violées. Elle n'impose pas de nombre obligatoire, car, pas plus que le célibat, la continence entre époux n'est toujours et en elle-même condamnable. Suivant les motifs qui l'inspirent, elle pourra être légitime et louable, fût-on loin d'avoir trois enfants; et, d'autre part, en eût-on dix, que certaines pratiques resteraient interdites. Aucun nombre n'est suffisant, si les moyens qui le limitent sont en eux-mêmes blâmables. Que cette règle soit observée, et il s'ensuivra, à coup sûr, bien plus de naissances qu'aujourd'hui, et sans que personne ait le moyen de prédire ou le droit de fixer un chiffre, — ordinairement plus de trois naissances par famille. — Qu'elle soit méconnue et violée, et rien n'empêchera la natalité de baisser.
... Il existe encore chez nous des milieux que l'on peut dire féconds. Ils le sont, non parce que tout le monde y a un chiffre normal d'enfants, mais parce qu'un grand nombre de familles vraiment nombreuses relève la moyenne générale .
Gela indique la marche à suivre. Si la natalité française s'améliore, ce sera par la multiplication des familles nombreuses, et non parce qu'on aura travaillé, sans succès, à arracher le troisième enfanta des malthusiens endurcis dont la conscience
faussée est devenue incapable de comprendre l'abjection de certaines pratiques.
En pareille matière, les pasteurs de l'Eglise ont un grave devoir à remplir pour éclairer, diriger la conscience morale du peuple fidèle. Plus le péril devient grave, plus le dommage devient profond, et plus énergiques, plus insistantes doivent être aussi les leçons religieuses de ceux qui ont la charge de parler au nom du Christ. M. Jordan n'a pas manqué de rappeler combien se sont multipliés, combien se sont accentués, durant les dernières années, les efforts clairvoyants de l'épiscopat et du clergé pour remédier à l'ignorance ou à la détresse des âmes. Dans le diocèse de Paris, voici déjà la seconde fois en trois ans que le cardinal-archevêque fait à la conscience des fidèles un appel direct en inscrivant la question du mariage et de la natalité à l'ordre du jour d'un congrès diocésain ou d'une journée diocésaine. Beaucoup d'autres membres de l'épiscopat ont procédé par voie de lettres ou instructions pastorales inculquant avec force les vérités nécessaires. A la journée diocésaine du 28 février, siégeait auprès du cardinal de Paris Msr de Durfort qui, précisément pour le carême de 1917, venait d'adresser à son diocèse de Langres, l'un des plus ravagés par le fléau de la dépopulation, de très nobles et très courageuses paroles d'évêque, où était commentée la redoutable flétrissure infligée par le Souverain Pontife Benoît XV, dans une lettre du 17 avril 1915, aux malheureux qui... nous préférons
citer le texte original : probrosam praedicantes artem potiundae voluptatis naturaeque fraudandae, impie Ipsum generis humani fontem arefaciunt, ac thalami sanctitatem impurissimis morihiis coinquinant.
Un document épiscopal qui date déjà de huit années, mais dont la portée est toujours actuelle, est la lettre pastorale du cardinal Mercier, primat de Belgique, sur les Devoirs de la vie conjugale. Document qui, par l'ampleur du développement doctrinal, par la fermeté des applications pratiques, tient une place hors ligne entre les écrits analogues du Magistère religieux des évêques. Nulle part, les sophismes qui tendraient à légitimer ou à excuser de condamnables pratiques ne sont pourchassés avec plus de vigoureuse maîtrise. M. Jordan a eu raison de rappeler que, sous ce titre : Pour l'honnêteté conjugale, la lettre du cardinal Mercier vient d'être rééditée opportunément par les soins d'un avocat distingué de Saint-Etienne, M. Jean Mazodier, avec le concours du Comité d'action et de défense catholique de la Loire (25, rue Michelet, à Saint-Étienne). M. Jordan n'a pas manqué de signaler pareillement le précieux et substantiel opuscule du R. P. Hoppenot : Petit Catéchisme du Mariage (Paris, Bonne Presse, in-32), où sont fermement et discrètement énoncées les choses que des époux chrétiens n'ont le droit ni d'ignorer ni de méconnaître.
Il faut relever une autre vérité salutaire qui est exposée par M. Jordan avec une rectitude parfaite et un tact judicieux. Veillons, dit-il, au danger
« qui ne peuj laisser les catholiques indifférents, de voir la campagne contre la dépopulation dégénérer en une campagne contre le célibat, dans laquelle il sera naïf de croire que l'on distinguera entre le célibat par égoïsme et le célibat par dévouement, et notamment le célibat religieux ». Sur cette question brûlante, les réflexions de M. Jordan nous semblent être de la plus haute valeur :
... La vie place tous les jours les époux dans une situation qui n'admet que trois solutions : ou violer les lois du mariage, ou accepter plus d'enfants que n'en comportent, soit la santé de la mère, soit les ressources du ménage, appréciées en toute sincérité, ou enfin pratiquer la continence.
La première étant repoussée par la morale et la seconde par le bon sens, reste seulement la troisième. La continence a sa place indispensable dans toute vie 'conjugale réglée. De l'énergie avec laquelle on saura la pratiquer quand il faudra dépend l'observation de la morale conjugale, sans laquelle, d'autre part, la natalité tombera forcément.
C'est à peine donner à la vérité tournure paradoxale que de dire que la pratique de la continence est la condition de la fécondité. Est-il inutile, alors, que la possibilité et la valeur morale en soient affirmées par un exemple éclatant?
D'autre part, le grand nombre des enfants pose un problème : comment les établir? Le célibat volontaire, utilisé et honoré, est pour chaque famille, comme il serait, dans certaines hypothèses, pour la société, la garantie contre les inconvénients possibles d'une très large fécondité; il fournit une réponse aux objections de ceux qui redoutent ces inconvénients. L'observation semble bien montrer que c'est dans les milieux très féconds que l'on trouve , proportionnellement, le plus de célibataires. Tout se tient et se complète dans la morale sexuelle de l'Kglisc, et l'on ne s'étonne pas
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que Joseph de Maistre ait vu un véritable argument apologétique dans la sagesse de ses lois sur ce point.
Que si, enfin, ces lois sont dures, nous autres catholiques savons de quelles grâces l'Eglise estle canal.
Ailleurs, dans le même rapport, M. Jordan a ouvert des perspectives intéressantes sur la transformation qui, dans la société contemporaine , et surtout dans les pays où la jeunesse masculine est cruellement décimée par la grande guerre, rend accessible aux femmes un assez grand nombre de situations naguère réservées exclusivement aux hommes. Transformation qui motive des inquiétudes de toute espèce, et notamment au point de vue du mariage et de la natalité. Mais transformation qui, dans des milieux fortement pénétrés par la morale chrétienne, peut concourir efficacement aux vues de la Providence divine pour remédier, en quelque mesure, à des désastres sans exemple. M. Jordan pourrait donc être encore dans le vrai lorsqu'il écrit : l'accès des femmes à diverses professions libérales « peut résoudre le problème de V établissement des filles sans dot; il peut faire qu'on redoute moins d'en mettre au monde. La crise probable de la nuptialité est, en soi, inquiétante. Elle crée un nouveau et très puissant motif d'insister sur le respect des lois qui peuvent seules rendre plus féconds les mariages moins nombreux que nous aurons. Il n'est pas certain qu'elle crée une difficulté de plus à obtenir ce respect »... Mais n'insistons pas davantage. La question est délicate et complexe : nous avons
voulu seulement faire entrevoir l'une des solutions que propose discrètement un juge dont la compétence et le mérite sont irrécusables.
Après le rapport de M. Jordan, on entendit, à la journée diocésaine du 28 février, un autre rapport de sérieuse valeur, traitant des Fléaux de la Famille (Démoralisation, Alcoolisme, Tuberculose). Le R. P. Gillet, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, possède des titres exceptionnels pour aborder de tels sujets avec l'autorité d'un fidèle interprète de la morale catholique. Il doit, en effet, son renom à de nombreux et substantiels ouvrages de théologie ou de philosophie morale, tous consacrés à des problèmes d'éducation, de pédagogie, et notamment à l'éducation du caractère, du cœur, de la conscience, de la pureté, de la virilité. Le rapport lu à la journée diocésaine reproduisait les pages les plus significatives du volume publié tout récemment par le P. Gillet sur l'Église et la Famille (Population, Dépopulation, Repopulation)1.
Comme il convenait à un philosophe qui est prêtre et religieux, le P. Gillet s'est attaché avant tout à étudier les Fléaux de la Famille du point de vue de la moralité chrétienne, en marquant avec relief les causes de démoralisation et les remèdes à la démoralisation. La question de l'alcoolisme et de la tuberculose, en tant que fléaux de la famille, a été traitée exclusivement, et à juste titre, dans ses rapports
1. Paris, Dcsclée (30, rue Saint-Sulpice), 1917. In-16. Prix : 4 francs.
avec la morale, ou plutôt avec la démoralisation. Ecrivain très goûté du nombreux public de la brillante Revue des Jeunes, le P. Gillet possède pareillement les dons caractéristiques de l'orateur. Il parle tamquam autoritatem habens : et l'auditoire de la journée diocésaine subissait d'une manière visible l'impression pénétrante des fortes leçons de morale chrétienne que le P. Gillet développait et scandait avec une puissante énergie.
Notons, par exemple, un morceau tout spécialement heureux sur l'action démoralisante de certaines doctrines fausses, mises peu à peu en circulation dans la société parles maîtres d'erreur:
On cite souvent l'exemple de rivières d'apparence modeste qui, à force de couler toujours dans la même direction, sont parvenues à entamer les rochers les plus résistants et à s'y creuser un lit.
Ce phénomène d'érosion, bien connu des géologues, s'applique également au domaine des idées. Il n'y a pas de mœurs individuelles ou sociales, si saines qu'on les suppose, qui puissent résister indéfiniment à la morsure de certaines idées fausses, lorsque, dune part, celles-ci sont répandues à profusion , et que, d'autre part, les individus et la société ne font rien pour réagir contre leur funeste influence.
[Ici, l'orateur décrit le ravage progressif exercé par 1 idée fausse, ébranlant la volonté.] Puis le phénomène d'érosion continuera son œuvre néfaste. Après avoir entamé la volonté, les idées fausses s'attaqueront à l'intelligence elle-même. Elles y déracineront, à la longue, les idées saines les mieux implantées, ou, si elles ne les déracinent pas, elles en neutralisent à un tel point l'influence que la volonté s'en trouvera
paralysée, — avec toutes les conséquences morales qu'implique une pareille attitude1.
Le P. Gillet relève non moins fermement les défaillances, les lacunes de l'éducation morale dans un grand nombre de familles chrétiennes.
Certains traits, en particulier, ne manquent pas de piquant :
Les mamans — elles l'avouent en prenant le Ciel à témoin de leur impuissance ! — sont obligées de faire toutes les volontés de leurs filles,... qui, en effet, n'ont de volontés qu'au pluriel (ce qui est la façon la plus sûre de n'en avoir aucune), et les règlent toutes sur les exigences d'un monde où il s'agit, non pas d'être, mais de paraître2.
Une forte page du rapport est celle où le P. Gillet stigmatise la coupable incurie de trop de parents chrétiens qui osent abandonner au mari — souvent étranger à toute croyance religieuse — la tâche, si délicate et si grave, défaire l'éducation de leur fille sur le chapitre des devoirs spéciaux du mariage... «11 ne faut pas chercher, la plupart du temps, d'autres explications à la bonne foi, plus ou moins nuancée, de certaines jeunes femmes, qui continuent, aupoint de vue religieux, leurs pratiques de jeunes filles, mais qui ne semblent pas avoir la moindre conscience de leurs devoirs d'épouse et de mère. »
Autre remarque d'une exceptionnelle importance