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CHAPITRE III Réformes nécessaires

Le Programme des Publicistes chrétiens.

Paris, 5 février et 5 novembre 1917.

La Corporation des Publicistes chrétiens, qui eut pour fondateur le regretté M. Victor de Marolles et dont le président actuel est M. René Bazin, a publié dernièrement le vaste programme de réformes constitutionnelles et législatives, politiques et juridiques, au sujet desquelles l'accord est unanime parmi ses membres, nonobstant la diversité inévitable des partis et des écoles1.

Le programme des Publicistes chrétiens a été accueilli par l'opinion catholique avec une faveur marquée. De nombreux membres de l'épiscopat français ont adressé au président de la Corporation les encouragements les plus catégoriques et les approbations les plus flatteuses. On a maintes fois répété que les douloureux échecs subis depuis quarante ans par les catholiques de notre pays doivent être attribués, pour une grande part, à nos irritantes divisions politiques. Ne négligeons pas de constater que, sur un nombre considérable de problèmes politiques et juridiques de la plus haute importance, l'accord existe et s'affirme avec la plus

1. Publié en tract de quatorze pages par le Bureau catholique de Presse (87, rue Lauriston).

franche netteté, entre catholiques de toutes nuances politiques. Recommandé par la notoriété, par la diversité même des écrivains qui en prennent solidairement la responsabilité publique, accrédité par les éloges reçus de la hiérarchie religieuse, le programme des Publicistes chrétiens mérite d'être signalé comme une esquisse déjà remarquable de ce que pourra et devra être, pour le lendemain de la grande guerre, le cahier des revendications communes à tous les catholiques français.

Dans son texte définitif, le programme commence par la déclaration suivante, dont tout commentaire affaiblirait la portée :

En ce qui concerne les intérêts de la religion, de la famille et de la société, la Corporation des Publicistes chrétiens ne peut avoir d'autre programme que celui de l'Église catholique; ses revendications sont les revendications de l'Eglise même. Sans renoncer à aucun des droits conférés par Jésus-Christ à son Eglise, elle croit, pour le moment et à raison des circonstances, devoir concentrer principalement ses efforts sur quelques réformes qui lui paraissent indispensables.

Le document se divise en quatre parties, de dimensions inégales, qui traitent respectivement du droit international public, du droit constitutionnel, du droit administratif et civil (liberté religieuse, famille, enseignement), et, en dernier lieu, de la législation du travail.

Disons tout de suite que le paragraphe concernant la législation du travail est à peine ébauché. Il énonce plusieurs maximes excellentes, en parfaite

harmonie avec les règles de la morale chrétienne. Mais il ne quitte pas le domaine des vues très générales et très sommaires qui représentent plutôt une direction d'idées qu'un système de revendications précises et concrètes.

Nous nous contenterons de résumer en peu de mots le paragraphe consacré au droit constitutionnel. Il traite, en effet, de questions spécifiquement politiques qui échappent à notre compétence. Les Publicistes chrétiens considèrent la bonne organisation de l'État comme une condition préalable et nécessaire au succès de la plupart des réformes législatives et juridiques qui importent au meilleur avenir de la patrie. Quel que doive être le régime futur du gouvernement de la France, ils réclament, dans les institutions, des garanties d'autorité, de stabilité que n'offrent guère, aujourd'hui, nos lois constitutionnelles. Que l'on augmente les prérogatives réelles du chef de l'Etat, notamment quant aux conditions d'exercice du droit de dissolution. Que les ministres de la Guerre, de la Marine, des Affaires étrangères, des Finances ne soient plus condamnés par la solidarité ministérielle au risque quotidien de perdre leur portefeuille pour des causes politiques et parlementaires n'ayant aucun rapport avec la gestion de leur propre département ministériel. Que l'on fasse échec aux caprices et aux abus possibles du pouvoir législatif par l'institution d'une Cour suprême, composée de membres inamovibles et chargée d'apprécier souverainement la conformité des lois nouvelles avec les principes de la jus-

tice et les règles fondamentales du droit public. Que, pour éviter au législateur des incohérences ou des bévues trop lourdes, nul projet de loi ne puisse être soumis aux délibérations des assemblées parlementaires sans avoir été préalablement étudié, rédigé en Conseil d'Etat. Que l'on substitue un mode de suffrage plus équitable et « moins barbare » au scrutin majoritaire et uninominal par circonscriptions d'arrondissement, jusqu'au jour où, « dans une France décentralisée , professionnellement organisée, les députés élus puissent se dire les représentants des intérêts, du travail, des autorités sociales et de la haute culture française. » Permettons-nous d'ajouter avec une patriotique espérance : Fata viam inventent.

Les questions de politique religieuse tiennent une place prépondérante dans le programme des Publicistes chrétiens. Elles sont abordées à propos du droit international public et surtout du droit administratif et civil. C'est ici que l'on trouve les parties les mieux étudiées, les passages capitaux de la déclaration, en tant que formule heureuse et significative de nos revendications catholiques. Le programme des Publicistes chrétiens passe en revue les cinq grands problèmes suivants : relations avec Rome, législation du culte, régime légal des associations et congrégations, régime légal de l'enseignement, législation du mariage et de la famille.

Ce sont des raisons multiples, dictées impérieusement par l'intérêt national non moins que par l'intérêt religieux, qui exigent le rétablissement immédiat

des rapports diplomatiques entre le gouvernement de la France et la Papauté romaine. Écoutons le ferme langage des Publicistes chrétiens :

Il n'y a point de raison valable de ne point rétablir les relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Il y a les plus fortes et les plus pressantes raisons de les reprendre. La France ne peut être absente là où les influences de ses ennemis peuvent lui nuire en la calomniant; elle ne peut ignorer ni les services que lui a rendus le Saint-Siège pendant la guerre, ni l'ambition qu'ont d'autres nations d'hériter du titre et du rôle de protectrices des chrétiens d'Orient, qu'elle abandonnerait en prolongeant son erreur, ni le fait que des millions de Français relèvent spirituellement de l'Eglise, dont le chef visible habite Rome, ni la puissance de conseil et de pacification que le Pape exerce dans le monde entier par la hiérarchie et par les fidèles, ni le respect dont il jouit, même dans les pays où la religion catholique n'est pas dominante, par l'ancienneté et la majesté de son pouvoir moral.

Pour toutes ces raisons, il est nécessaire que la France nomme un ambassadeur près le Saint-Siège, et qu'elle cesse enfin d'être absente de Rome.

Parmi les questions de souveraine importance qui se trouvent soulevées aujourd'hui et qui ne peuvent être utilement résolues que par voie d'accord diplomatique avec le Vatican, il y a Je problème du nouveau statut religieux des communautés catholiques, clientes exclusives de la France, dans les régions orientales ayant appartenu, jusqu'à ce jour, à l'Empire ottoman. ïl y a la question du régime ecclésiastique au Maroc, où l'exercice du culte catholique est encore subordonné, comme avant le protectorat fran-

çais, à une juridiction espagnole. Il y aura la question, grave entre toutes, de la situation religieuse du clergé et des catholiques d'Alsace-Lorraine, qui vivent actuellement sous le régime concordataire et qui se trouveront dans une condition particulièrement délicate, anormale, peut-être litigieuse, du fait de leur réintégration dans la communauté française. Il y aura, enfin et surtout, la liquidation des énormes difficultés politiques et sociales, morales et religieuses qui résultent, à l'intérieur même de la France, pour l'Etat et pour les consciences, des confiscations et expropriations accomplies en vertu des lois de 1901, 1903, 1904 contre les congrégations, de la loi de 1905 sur la Séparation de l'Église et de l'État, de la loi de 1908 sur la Dévolution du patrimoine ecclésiastique. A l'heure actuelle, comme au lendemain des bouleversements delà grande Révolution, le règlement d'un douloureux passé, le grand œuvre de la pacification religieuse du pays a manifestement pour condition primordiale le rétablissement des relations officielles entre le Siège apostolique et le gouvernement de la France. Les Publicistes chrétiens ont raison de mettre en plein relief cette vérité nécessaire :

La justice veut donc que les pouvoirs publics1, après entente avec le Saint-Siège, reviennent sur les conséquences des lois qui ont dépouillé l'Église de France, les Ordres religieux et les œuvres, comme il a été fait au commencement du dix-neuvième siècle, lorsque L'État se résolut à rétablir la concorde française. Il ne nous appartient pas de préjuger quoi que ce soit des accords qui pourront intervenir à ce sujet. Mais nous

sommes assurés que ce qui sera réglé par le Pape et le gouvernement sera accepté immédiatement et définitivement par tous les catholiques.

Il ne faut pas seulement liquider les difficultés pendantes. Il faut pourvoir à l'avenir. Les Publicistes chrétiens revendiquent, d'abord, un nouveau régime légal qui assure la liberté religieuse et permette la reconstitution progressive et régulière du patrimoine ecclésiastique. La loi française devra s'adapter aux faits tels qu'ils sont; elle devra reconnaînaître l'Église catholique en tant que société hiérarchique, où chaque diocèse est régi par un évêque en communion avec Rome et chaque paroisse par un curé en communion avec l'évêque. Les diocèses, les paroisses, les institutions charitables et les œuvres apostoliques qui s'y trouveront annexées auront pleine faculté légale de recevoir legs, donations, fondations, pleine capacité juridique de posséder des biens immobiliers et des valeurs mobilières, selon les règles ordinaires d'acquisition légitime de la propriété. Revendication capitale que le programme des Publicistes chrétiens formule avec insistance et clarté. C'est la question du droit de cité de l'Église catholique dans la communauté nationale et française :

La justice veut l'établissement d'un statut légal qui, reconnaissant la hiérarchie, assure aux diocèses représentés par l'évêque, aux paroisses représentées parle curé, la libre jouissance et disposition des biens immobiliers nécessaires au culte, aux séminaires, au logement des évêques et des curés,

aux écoles chrétiennes, aux patronages, ainsi que des biens mobiliers destinés à l'entretien de ces divers services. Les fondations doivent être libres, afin que l'intercession perpétuelle réclamée par les mourants ne soit pas gênée, et que la charité créatrice, multipliant ses œuvres, adoucisse la condition des souffrants et des pauvres, et décharge l'Etat de plusieurs services publics qu'il entretient à grands frais et sans une pleine efficacité, car il n'atteint que les corps, et n'a pas le pouvoir de consolation.

Les Publicistes chrétiens revendiquent, d'autre part, la liberté des congrégations religieuses. Que les congrégations cessent d'êtres exclues du droit commun d'association; et que le droit commun d'association lui-même soit élargi, en ne subordonnant plus à l'autorisation préalable des pouvoirs publics la faculté d'acquérir un patrimoine corporatif. L'existence des congrégations religieuses est l'application la plus noble et la plus haute de la liberté d'association. La liberté d'association n'est pas une concession bénévole octroyée par l'Etat, mais l'exercice d'un droit primordial, fondé sur les aptitudes et les exigences raisonnables de la nature humaine, c'està-dire sur l'intention même du Créateur. Le droit naturel d'association ne comprend pas seulement le -doir naturel d'existence corporative, mais aussi le droit naturel de propriété corporative, au nom des mêmes aptitudes et exigences raisonnables qui font du droit à la propriété individuelle ou familiale le complément nécessaire de l'existence individuelle ou familiale. Donc, concluent les Publicistes chrétiens, qu'il n'y ait plus de distinction entre le statut légal

des congrégations et celui des autres associations régulièrement et honnêtement constituées; que la faculté légale de posséder un patrimoine corporatif ne soit plus le monopole des associations ayant reçu du bon plaisir de l'Etat le privilège de la reconnaissance d'utilité publique. Nous retrouvons ici la forte doctrine que défendirent avec tant de savoir et d'éloquence, en 1901, les adversaires catholiques de la loi Waldeck-Rousseau sur le contrat d'association :

La justice veut que les associations régulières, de toute nature, puissent librement posséder. La liberté d'association n'existe pas sans liberté de patrimoine. Ce droit à la propriété n'est point une concession de l'Etat, mais une suite naturelle de l'association régulièrement constituée, laquelle pourra recevoir et administrer, sans autorisation, ses biens de toute espèce, lorsque les conditions générales pour la validité des donations ou des legs auront été observées.

La disposition la plus exorbitante de la loi Waldeck-Rousseau est l'article 14, qui déclare déchus du droit d'enseigner les membres des congrégations non autorisées. Une loi de 1904, œuvre du ministère Combes, a étendu le même ostracisme aux membres de toutes les congrégations, quelles qu'elles soient, autorisées ou non autorisées. Les Publicistes chrétiens réclament, non sans une émotion indignée, que, dans la France réconciliée, au lendemain de la grande guerre, on en finisse pour toujours avec de pareilles méthodes, inspirées du fanatisme le plus amer et le plus obtus.

La privation du droit d'enseigner, dont les membres des congrégations religieuses ont été frappés, est une injustice en soi. Cette injustice est devenue plus criante aujourd'hui, et ne doit pas survivre à la guerre. Tous les Français ayant supporté ensemble cette terrible épreuve, doivent jouir des mêmes droits dans la patrie gardée par tous. Il faut ajouter qu'après la guerre, alors que toutes les professions n'auront plus, à leur service, qu'un nombre d'hommes très diminué, l'intérêt public exige qu'il soit fait appel à tous pour reconstituer la France, et spécialement pour assurer à l'enseignement populaire les maîtres très compétents, très dévoués et très patriotes qu'il a momentanément perdus. Les dispositions légales privant certaines catégories de citoyens français du droit d'enseigner, en raison de leur foi et de leur vocation, doivent donc être immédiatement rapportées.

Ce paragraphe n'est pas le seul qui, dans le programme des Publicistes chrétiens, touche à la question d'enseignement. Parmi les autres revendications scolaires que contient la déclaration, nous devons mentionner celles qui regardent directement l'aspect religieux du problème, et qui, comme telles, intéressent les catholiques en tant que catholiques.

Ajuste titre, les Publicistes chrétiens proclament, d'abord, que le droit d'enseigner n'est pas une prérogative normale de l'Etat, mais appartient essentiellement aux parents, qui délèguent aux éducateurs de leur choix l'exercice de cette fonction. Quant au rôle légitime de l'État, c'est ici un rôle de protection, de concours, de suppléance à l'égard du droit de la famille. Les Publicistes chrétiens fondent très opportunément toutes leurs revendications scolaires sur le roc infrangible du droit naturel, sur cette loi

primordiale, supérieure à tous les Godes, que Dieu a profondément gravée dans la nature de l'homme et la nature des choses, non scriptà sed nata lex :

Le droit d'éducation appartient essentiellement aux parents, et l'État ne peut les gêner dans leur liberté première de choisir telle ou telle école. Il doit même les aider, quelle que soit l'école qu'ils choisissent...

Et voici l'énoncé des revendications scolaires de la France catholique :

La législation de l'enseignement libre reconnaîtra aux catholiques le droit de fonder, comme leur conscience leur en fait un devoir, des écoles où l'enseignement de leur religion, contrôlé et dirigé par leurs chefs spirituels, occupera la première place et pénétrera toute l'éducation et l'instruction de leurs enfants.

A ces écoles confessionnelles, l'Etat devra, sur le budget de l'Instruction publique, accorder des secours proportionnels au nombre de leurs élèves.

Le contrôle de l'Etat sur les écoles libres sera limité rigoureusement à l'hygiène, à la moralité, à l'ordre public. Les autorités universitaires, fût-ce le Conseil supérieur, n'auront plus la prérogative d'imposer souverainement à l'enseignemenl libre les programmes d'examen, leurs sanctions, ou encore leurs arrêts d'interdiction en matière d'ouvrages scolaires.

Avec la liberté d'ouvrir des écoles et d'y placer les éducateurs voulus par les familles, les catholiques français réclament donc la participation des écoles libres au budget et leur indépendance en matière de programmes scolaires.

Cette liberté des programmes scolaires, les Publicistes chrétiens ont raison de la considérer comme Tune des garanties les meilleures du succès apostolique et du rayonnement d'influence de l'enseignement catholique. Les écoles libres ne doivent pas être simplement un décalque des écoles publiques, avec la seule différence de l'orientation religieuse. Mais, grâce à des programmes qui leur appartiennent en propre, elles doivent avoir leur cachet distinctif, leurs méthodes et leurs directions intellectuelles plus étroitement inspirées de la tradition catholique et nationale.

Toutefois, pour affranchir les écoles libres de la suzeraineté universitaire, pour assurer la liberté des programmes scolaires, une autre réforme législative paraît indispensable. Ce serait la pleine autonomie de l'enseignement libre en matière de collation des grades. Jamais les écoles libres, primaires, secondaires, supérieures, ne sont libérées authentiquement des programmes universitaires si leurs élèves demeurent obligés de subir les examens de fin d'études devant un jury officiel et non pas devant un jury d'enseignement libre. Il faudra, par exemple, que les Facultés catholiques soient habilitées juridiquement à décerner des diplômes de doctorat, ^de licence et de baccalauréat ayant la même valeur légale et donnant accès à toutes les mêmes carrières que les diplômes correspondants des Facultés de l'État. La collation des grades garantira l'autonomie des programmes et des traditions scolaires. Alors sera couronné l'édifice de la liberté d'enseignement.

D'importantes revendications du programme des Publicistes chrétiens concernent la législation du mariage et de la famille. C'est avec une sympathie chaleureuse que nous les transcrivons :

Toutes les lois qui portent atteinte, directement ou indirectement, au mariage légitime et indissoluble, base de toute société, doivent être corrigées. Celles qui règlent les successions doivent élargir notablement la liberté testamentaire.

Les pouvoirs publics doivent mettre un terme à la propagande de la débauche et à la pornographie, qui n'ont pas droit de cité, ayant pour fin la destruction même de la cité.

Des peines sévères doivent frapper tous ceux qui répandent, par quelque moyen que ce soit, la doctrine perverse et mortelle de la restriction volontaire de la natalité, et la répression des pratiques abortives doit être poursuivie sans aucun ménagement pour les personnes.

Les familles nombreuses doivent être honorées et aidées.

L'obtention de la qualité de Français doit être considérée comme une faveur singulière et pour laquelle de justes garanties sont exigées.

Il importe de déshabituer, dès à présent, certains Français de cette dangereuse idée que l'État les fera vivre, quand ils auront cessé de travailler le moins possible. L'Etat, écrasé sous le poids de ses dettes anciennes, et des dettes nouvelles nées de la guerre, ne peut multiplier les rentes qu'en ruinant le travail. Toute idée de progrès est liée à l'idée de l'effort. La famille française doit être avertie, par tout moyen, qu'elle doit compter avant tout sur son travail, sur son épargne, sur sa prévoyance, sur l'effort personnel, hors de quoi il n'y a que hâblerie et ruine.

Restaurer dans le droit public de la France le principe du mariage indissoluble, c'est rayer de notre Gode la néfaste loi du divorce, qui fut adoptée

en 1884 et dont les tribunaux ont, depuis lors, élargi hors de toute mesure l'interprétation pratique par une jurisprudence véritablement scandaleuse. Le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire ont à réagir contre les méthodes qu'ils ont suivies, en matière de droit matrimonial, durant les vingt dernières années : méthodes par lesquelles ils ont contracté une grave responsabilité dans la décadence des mœurs publiques et privées.

Le droit successoral appelle également des transformations pour assurer à la famille, surtout à la famille nombreuse, de plus favorables conditions d'existence dans notre pays. Au morcellement des héritages par le principe du partage égal des successions, il faut remédier par un sérieux élargissement de la liberté testamentaire, avec faculté légale d'assurer la permanence, la stabilité du « bien de famille ». Ici encore, la réaction doit être conduite sans équivoque contre les faux dogmes, égalitaires et individualistes, de la Révolution.

D'autre part, la loi divine, d'accord avec l'intérêt impérieux de la cité, demande une répression implacable de toutes les propagandes ignominieuses qui offensent la morale publique et tendent à ruiner la famille : propagandes trop souvent impunies et trop facilement efficaces de la pornographie, de la débauche, de l'avortement, du malthusianisme. La répression doit frapper, non pas seulement les actes, mais la diffusion des écrits et des doctrines. Que l'on n'invoque plus, en faveur de la liberté souveraine de l'écrivain ou du penseur, les sophismes

démodés du vieux libéralisme. Il s'agit du droit de la famille et de la cité, du droit de la morale et de la vérité, ou, pour parler plus clair, du droit même de Dieu.

En revendiquant pour les chefs de famille, spécialement pour les chefs de familles nombreuses, une plus large part d'influence dans l'Etat, les Publicistes chrétiens s'inspirent des mêmes préoccupations que les dirigeants d'une association déjà bien connue de nos lecteurs : la Plus Grande Famille.

Dans cette association elle-même, vient de se constituer un groupe tout particulièrement digne de rencontrer des sympathies unanimes : le Groupe des Chefs de Familles nombreuses du Nord et des Régions envahies (3, rue des Italiens). Le 10 et le 11 février prochains, ce groupement doit tenir plusieurs réunions d'études, avec le concours de la Société d'Économie sociale, de Le Play, Y Association des Sinistrés du Nord (présidée par M. Louis Nicolle), le Comité des Intérêts économiques de Roubaix-Tourcoing (présidé par M. Emile Toulemonde), la Fraternelle des Régions occupées (présidée par M. Léon Watine).

On étudiera, en particulier, la création d'une Société d'achats en commun, pour alléger les charges qui pèsent sur les familles nombreuses des régions envahies et pour utiliser au mieux de leurs intérêts communs leur puissance d'achat et de consommation. Dirigé par des industriels influents et universellement estimés de Lille, Roubaix, Tourcoing, le

nouvel organisme promet d'être constitué dans les conditions les plus sérieuses et de servir aussi efficacement que possible les intérêts matériels qu'il a pour objet de sauvegarder.

Mais on étudiera également, dans les réunions du 10 et du 11 février, une question, une revendication d'ordre plus général : la place qui doit être reconnue aux chefs de familles nombreuses dans la réforme éventuelle du droit du suffrage. Cette réforme intéresse plus directement que personne, et à un triple titre, les chefs de familles nombreuses de la région du Nord. Quand il s'agit du vote familial, quelle que soit la base et la mesure de sa pluralité, la réforme les intéresse en tant que chefs de familles nombreuses (et souvent très nombreuses). Quand il s'agit de la représentation des régions, la réforme les intéresse en tant qu'appartenant à une région importante qui a contribué plus qu'aucune autre à la prospérité nationale et qui, jusqu'à ce jour, n'a pas eu, dans les conseils de la nation française, une représentation proportionnée au chiffre de sa population et à la puissance de son rôle économique. Enfin, quand il s'agit de la représentation des professions, la réforme les intéresse en tant que patrons de ces grandes industries du Nord qui représentent les éléments les plus solides d'une organisation professionnelle et qui vont avoir besoin, plus que jamais, de la solidarité professionnelle pour reconstituer demain leurs usines cruellement détruites ou ravagées par la guerre.

L'organisation provinciale (ou régionale) et l'orga-

nisation professionnelle représentent, dans un État bien constitué, un encadrement tutélaire pour les intérêts matériels et moraux de la famille. Mais c'est le vote familial, y compris le vote (par substitution) des pères de famille morts à la guerre, qui consacre directement ce principe fondamental du droit naturel que la véritable unité sociale est la famille; que le chef de famille, en tant que tel, doit exercer une part privilégiée d'influence dans les conseils de la cité; que l'efficacité légale de son suffrage doit grandir avec l'importance numérique de la famille qu'il représente. Tel est, en vertu de la nature même des choses, le droit du chef de famille. Telle est aussi la meilleure garantie d'une gestion raisonnable des intérêts de la région, de la profession et de l'Etat.

Pour préparer utilement l'avenir, il est indispensable que tous les hommes réfléchis soient persuadés (il est indispensable, ajoutons-le, que les pères de famille se persuadent eux-mêmes) de l'importance du rôle qui appartient au chef de famille, surtout au chef de famille nombreuse. Importance qui devra être consacrée par une situation juridique en harmonie avec la haute valeur morale du service que le chef de famille nombreuse rend à la patrie.

Félicitons la Plus Grande Famille et les organisations qui se rattachent à elle de promouvoir persévéramment ces vérités nécessaires et libératrices. Félicitons les Publicistes chrétiens d'avoir revendiqué, dans leur programme, les règles fondamentales d'une bonne législation du mariage et de la

famille, et d'avoir marqué la part prépondérante d'influence que doivent exercer dans la nation française ceux qui lui ont donné des enfants.

Relations avec Rome, législation du culte, régime légal des associations et congrégations, régime légal de l'enseignement, législation du mariage et de la famille, le programme des Publicistes chrétiens a le grand mérite d'avoir tout abordé avec une netteté parfaite et d'avoir traduit l'accord moralement unanime des catholiques français quant à l'essentiel de leurs futures revendications politico - religieuses dans la France reconstituée. C'est bien le programme des Réformes nécessaires.

Le programme est bien vaste, objectera-t-on. — Sans doute. Mais c'est qu'il y a beaucoup de provinces perdues à reconquérir : et nous serait-il loisible de ne pas les revendiquer lorsque les provinces perdues ne sont autres que le droit de la famille, le droit des consciences chrétiennes, le droit de Dieu et de l'Église?

A l'heure même où l'expérience de la grande guerre projette sur les erreurs et les fautes commises une clarté tragique, voici que tombent dans le discrédit les passions haineuses dont nous avons tant souffert, voici que beaucoup d'âmes droites apportent à la cause catholique leur adhésion réfléchie, voici que l'élite morale et intellectuelle de la jeunesse est fermement résolue à donner de son amour de l'Eglise un témoignage éclatant. Il paraît opportun que des voix autorisées se fassent enten-

dre pour dire, sans peur et sans bravade, quelles réparations nécessaires, quelles garanties de liberté religieuse nous prétendons obtenir de la patrie française dans un avenir meilleur.

Agir avec droiture, penser clair et parler franc est une grande force morale; et, il ne faut pas se lasser de le redire, c'est la vérité qui délivre.

Voici la lettre que le R. P. Janvier, aumônier de la Corporation des Publicistes chrétiens, a eu l'honneur de recevoir du cardinal secrétaire d'État de Sa Sainteté. Aucune approbation plus haute ne pouvait recommander le programme des Réformes nécessaires :

SEGRETERIA DI STATO

DI SUA SANTITA

Bal Vatic&no, 31 oct. 1911.

Révérend Père,

Le Saint-Père a pris connaissance du projet de programme de la « Corporation des Publicistes chrétiens », que vous avez bien voulu me transmettre dans votre lettre en date du 23 octobre courant.

Je suis heureux de vous annoncer que Sa Sainteté a pleinement approuvé les dispositions de ce programme, de la réalisation duquel Elle attend de bienfaisants résultats pour l'Eglise et la société. Le Souverain Pontife a daigné me charger, en même temps, de vous envoyer, ainsi qu'à tous les membres de la Corporation, sa bénédiction apostolique comme gage de sa bienveillance paternelle et des grâces abondantes qu'il implore pour le succès de cette belle œuvre.

En me faisant l'agréable devoir de vous informer de ces augustes décisions, je saisis l'occasion pour y ajouter, de mon côté, mes vœux les plus chaleureux pour le rapide progrès et les brillants résultats de cette noble initiative.

Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments dévoués en Noire-Seigneur. P. card. Gasparri.

Au R. P. Janvier, 0. P.

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