CHAPITRE III Diplomatie pontificale et Pacification religieuse
Une déclaration du cardinal Gasj,
varri.
Paris, 5 octobre 1916.
Le 31 août dernier, plusieurs millions de Français, appartenant pour la plupart au grand public indifférent, ont eu sous les yeux un exposé exact, un commentaire autorisé de l'attitude gardée, depuis les premiers temps de la guerre, par le Souverain Pontife Benoît XV à l'égard des belligérants et, plus particulièrement, à l'égard de la France. Ils ont trouvé ce document dans un organe à grand tirage qui n'a pas toujours inséré des textes aussi parfaitement dignes d'éloges, mais qui, pour un jour, répercuta fidèlement l'écho de la pensée pontificale à travers une immense clientèle, fort distincte et fort distante du public religieux. Nous voulons parler du Journal.
Les premières colonnes du numéro paru le 31 août contenaient, sous ce titre : La Pensée du Pape, les déclarations importantes recueillies de la bouche même du cardinal Gasparri, secrétaire d'État, par M. Edouard Helsey, rédacteur au Journal. Toutes choses, clans ce récit d'audience, étaient présentées avec un accent manifeste d'égards respectueux, voire sympathiques, à l'endroit du Saint-Siège. Le texte était accompagné d'un portrait (assez bien réussi) de
Benoît XV et d'un médaillon du cardinal Gasparri : pour un témoignage qui doit atteindre la foule anonyme, l'imagerie importe beaucoup au succès, à l'impression favorable que rencontrera le document dans l'esprit du lecteur.
A la différence de tel autre récit d'audience qui a fait beaucoup trop de bruit et encore plus de mal, la relation de M. Edouard Helsey possède toutes les garanties d'authenticité. Nous savons que le texte publié par le Journal a subi, d'un bout à l'autre, les revisions et les contrôles nécessaires. Dès le soir du 31 août, en date du 1er septembre, YOsservatore Rojnano résumait ce document comme une pièce entièrement digne de foi. Quinze jours plus tard, la Civilta Cattolica reproduisait, d'après la Corriere cVItalia, la traduction italienne des mêmes déclarations adressées à un journaliste français par le cardinal secrétaire d'État de Benoît XV.
Le cardinal Gasparri commence par rappeler les liens d'affection qui l'unissent personnellement à la France depuis son séjour prolongé à Paris comme professeur de droit canon à l'Institut catholique. Vient ensuite une déclaration des plus étudiées sur les perspectives de paix religieuse en France et le rétablissement éventuel des relations diplomatiques avec le Vatican. Tout le reste de l'entretien est consacré à l'explication loyale de la conduite de Benoît XV durant le présent conflit européen : attitude d'impartialité à l'égard des divers belligérants comme Père commun des fidèles; réprobation générale des iniquités commises et désignation explicite
Luttes de l'Église, 4e série. 4
des violations avérées du bon droit; réserve nécessaire et motivée dans le jugement porté sur d'autres événements plus obscurs, plus confus, dont le caractère réel demeure l'objet de rapports contradictoires ou de contestations passionnées; interventions efficaces et constantes pour diminuer les horreurs de la guerre, et, aujourd'hui encore, pour remédier aux déportations subies par plusieurs milliers de nos compatriotes de Lille, Roubaix, Tourcoing; revendication obstinée d'une véritable paix de Dieu, qui soit durable et conforme à la justice. Le dernier mot rapporté par M. Edouard Helsey paraîtra tout spécialement gracieux et délicat :
En m'indiquant d'un geste la fin de l'entretien, le cardinal ajoute :
« Ce que vous pouvez encore dire aux catholiques français, c'est que, dans ses prières, le Saint-Père ne les oublie pas, qu'il leur garde sa dilection et qu'il se souvient toujours que la France, dans sa longue et glorieuse histoire, a mérité le beau titre de fdle aînée de l'Eglise. Je suis sûr, malgré certaines apparences, qu'elle s'en souvient, elle aussi. »
Nous ne reviendrons pas sur les déclarations concernant l'attitude du Souverain Pontife pendant la guerre. Nos lecteurs connaissent de longue date les documents et les actes officiels qui sont l'expression authentique des sentiments de Benoît XV. Le cardinal Gasparri n'a eu aucune autre intention que de récapituler sommairement les précédentes démarches du Saint-Père, afin de les divulguer dans un milieu profane où elles sont généralement incomprises, souvent même ignorées.
Au contraire, il convient de reproduire ici les déclarations concernant la reprise éventuelle des négociations diplomatiques entre la France et le Vatican. Les paroles du cardinal Gasparri prennent clairement la signification politique d'un appel direct du Saint-Siège à toute l'opinion française, pour la préparation d'un meilleur avenir. Dans les circonstances qui résultent de la rupture brutale du Concordat par le gouvernement de la République, cette démarche retentissante du secrétaire d'Etat de Benoît XV apporte à la situation présente un élément nouveau, sinon inédit; élément nouveau dont l'importance n'a peut-être pas échappé aux plus perspicaces et aux moins fanatiques d'entre les gouvernants actuels de notre pays :
— Puis-je demander à Votre Emmenée si, parmi ces conséquences [des événements de la guerre], elle entrevoit comme possible une reprise des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège?
— Vous louchez au point délicat. Je vous dirai en toute simplicité que, pour moi qui aimais la France, le jour de la Fupture fut un des plus pénibles de ma vie. Vous me demandez si je crois possible une reprise? Mais certainement! De notre côté, nous en serions enchantés. Tout dépendra du gouvernement français. La voudra-t-il? Je n'en sais rien. La paix rétablie, tous les peuples belligérants auront un impérieux besoin de repos, de tranquillité, qui fera taire, au moins pour un certain nombre d'années, bien des querelles intestines. En particulier, la France, ayant admiré dans cette guerre la belle conduite de son clergé régulier et séculier, ne voudra plus, je pense, de persécution religieuse. Par exemple, est-ce qu'après la guerre, on chassera de nouveau du terri-
toire français les religieux qui sont rentrés en France pour répondre à l'appel de la patrie en danger? Je ne le crois pas. Aucun gouvernement français ne fera cela, et la France, telle que je la connais, la France si chevaleresque, ne le permettrait pas. Or, chez vous, l'apaisement religieux ne sera jamais complet sans la reprise des relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Bien plus, après la guerre, les points de contact entre le pouvoir civil en France et l'autorité ecclésiastique, non seulement ne disparaîtront pas, mais iront plutôt en se multipliant; et un gouvernement vraiment soucieux des intérêts de la République française ne voudra pas les sacrifier à un anticléricalisme passé de mode. Voilà, je crois, quelques motifs qui permettent aux catholiques d'espérer.
Que ceux qui ont des oreilles pour entendre entendent!
Malheureusement, dans le monde gouvernemental, jusque dans la gauche la plus modérée, beaucoup de nos compatriotes ressemblent un peu trop à ces idoles païennes dont parlait le psalmiste, qui ont des oreilles et qui n'entendent point : aures habent et non audiunt. Parmi ceux chez lesquels on doit constater cette désolante infirmité physique, intellectuelle et morale, nous avons le regret de signaler, une fois de plus, les solennels rédacteurs du très grave, très puissant, très doctoral journal officieux le Temps.
C'est en première page du numéro portant la date fatidique du 4 septembre que le Temps a consacré aux déclarations du cardinal Gasparri un article rédigé avec art dans le genre où il excelle.
Avec art... c'est, une manière de dire : car quelques-unes des méthodes de ce journal d'intellectuels
sont véritablement à la portée de toutes les intelligences. Nous voulons parler de la méthode qui consiste à répéter obstinément certaines allégations fausses et à ne tenir aucun compte des textes précis, des faits moralement et historiquement irrécusables objectés en toute franchise par les contradicteurs. Aures habent et non audiunt!
Des milliers de lecteurs savent, par exemple, que des déclarations authentiques de Benoît XV frappent de réprobation publique la violation de la neutralité belge par l'Allemagne; que cinq cents catholiques espagnols ont fondé sur l'autorité même de Benoît XV leur protestation doctrinale contre cette même violation de la neutralité belge; et que le Temps, après avoir découpé artificieusement du texte de la protestation espagnole le paragraphe relatif au Saint-Père, a osé maintenir ensuite que Benoît XV n'a rien dit ni rien fait pour la juste cause de la Belgique martyre. Plusieurs écrivains catholiques ont relevé, dénoncé, qualifié avec insistance le procédé du Temps. Des milliers de lecteurs le savent, nous le répétons. D'aucuns auraient pu supposer que, désormais, le Temps aurait, tout au moins, la pudeur de varier son répertoire et de ne plus répéter dans les mêmes termes la même allégation péremptoirement réfutée. C'était une supposition encore trop entachée de bienveillant optimisme. Voici, en effet, dans sa teneur littérale, un paragraphe de l'article publié par le Temps du 4 septembre :
On eût rêvé — était-ce donc un rêve chimérique? — d'une
5't LES LUTTES PRÉSENTES DE L'ÉGLISE
papauté qui, se souvenant qu'elle est la plus haute puissance morale du monde, qu'elle est détachée des biens terrestres et des faits passagers, aurait laissé entendre la voix éternelle du droit imprescriptible : et le droit naturel est violé quand certains belligérants trafiquent de la liberté humaine, comme à Lille ; — qui eût proclamé le respect du droit écrit et des traités signés : et le droit écrit est atteint quand certains belligérants déchirent le traité de 1839, envahissent et pillent la Belgique neutre.
Abstenons-nous de toute qualification désobligeante. Contentons -nous de décrire avec précision en quoi consiste le procédé. Il consiste à dire sciemment et persévéramment le contraite de la vérité, dans l'intention réfléchie de tromper et de nuire. Le lecteur trouvera sans peine le mot exact.
Autre grief du Temps contre Benoît XV : le Saint- Père « met un doigt sur ses lèvres quand il est question des tr (importations de Lille ». Là encore, pas de protestation publique contre la violation du droit des gens; là encore, complaisance craintive à l'égard de l'Allemagne!
Or, voici la phrase du cardinal Gasparri à laquelle se réfère le réquisitoire du Temps. Le secrétaire d'Etat parle des interventions diplomatiques de Benoît XV pour porter secours aux diverses catégories de victimes de la guerre. Il ajoute :
Je lis dans vos yeux. En ce moment, vous pensez aux déportations du Nord français. Oui, nous nous sommes occupés de celles-là aussi, mais je vous prie de ne pas insister là-dessus, car je ne pourrais pas vous répondre. Il m'est seulement permis de vous dire que nous nous en occupons encore.
De cette déclaration, il résulte que la diplomatie pontificale est en train de s'employer activement, auprès du gouvernement de Berlin, pour la libération de nos malheureux compatriotes de Lille, Roubaix, Tourcoing. On devrait, semble-t-il, voir dans cette généreuse démarche un titre nouveau de Benoît XV à notre reconnaissance. Mais non : le Temps y découvre matière à sarcasmes. Il reproche au Saint-Père de céder à une prudence pusillanime et de ménager craintivement Guillaume II. Ce journal, dont les attaches sont notoires avec le monde diplomatique, affecte de s'étonner, comme un primaire, que Benoît XV ne procède pas par anathèmes solennels contre l'Allemagne au moment même où sa diplomatie travaille à remédier efficacement au mal et à obtenir de l'Allemagne le rapatriement de nos malheureux compatriotes déportés.
N'avions-nous pas raison de dire que de tels procédés sont à la portée de toutes les intelligences? Allons plus loin : ils sont, non pas seulement audessous de la courtoisie, de la générosité, de la chevalerie française, mais au-dessous même de l'honnêteté vulgaire. Emile Augier n'avait pourtant pas tort lorsque, sans penser nuire au journal le Temps, il écrivait que « l'honnêteté, c'est l'orthographe ».
Néanmoins, le fragment le plus caractéristique de l'article du Temps concerne la politique religieuse de la France aujourd'hui et demain.
Le Temps est scandalisé d'apprendre ce fait inconcevable : le Pape ose bien espérer que des change-
ments heureux pourront se produire, après la guerre, dans la condition de l'Eglise de France. Il ose espérer que la reprise des relations diplomatiques avec le Vatican sera tenue pour une condition nécessaire de l'apaisement religieux. Il ose espérer l'abolition des mesures d'ostracisme qui atteignent les congrégations, fût-ce la congrégation dont Waldeck- Rousseau nommait les membres : moines ligueurs et moines d'affaires. Le cardinal Gasparri croit pouvoir attendre de la magnanimité française que « l'on ne chassera plus de France les religieux qui sont rentrés pour répondre à l'appel de la patrie en danger ».
Quelles prétentions exorbitantes! Le Temps, toujours fidèle, va immédiatement les dénoncer, les combattre, courir au drapeau (nous voulons parler du drapeau de la défense laïque). Dans le langage mesuré, grave, onctueux qui appartient à sa manière, il va distiller contre Benoît XV une de ces perfidies veloutées, sophistiques, sournoises, dont il a le secret. Nous allons rencontrer ici un échantillon mémorable du genre particulier de littérature où le Temps défie vraiment toute concurrence :
On eût souhaité plus de réserve, moins de hâte, dans l'expression de préoccupations confessionnelles, après tant de discrétion dans l'égale répartition des responsabilités de la guerre. On eût voulu que le Saint-Siège, qui se tient « au-dessus de la bataille extérieure », — que la France n'a pas déclanchée, — se plaçât, avec une aussi ferme résolution, à l'écart de nos anciennes querelles religieuses, — que la France a sagement oubliées. Célébrer la bravoure du clergé, aucun homme de
bonne foi n'aura l'idée impie de s'y refuser. Elle est l'égale de celle de tous les Français. Fn demander la récompense immédiate ou différée, c'est au moins prématuré. La France n'a pas à se plaindre de son clergé; sans doute. Pas plus que d'aucun de ses fils. Tous font leur devoir; aucun n'en doit réclamer un bénéfice particulier. Ce sera l'éternel honneur de la France de s'être donnée tout entière. Tous ses enfants ont mesuré, le 4 août 1914, l'étendue du sacrifice et atteint d'un bond à son extrême limite : le don de leur existence. Mais aucun n'a songé à monnayer son devoir ni à le placer à intérêts. Oui, la France est chevaleresque, — et un peu ombrageuse; elle n'aimerait pas qu'on parût à l'avance lui forcer la main et tirer une traite sur sa reconnaissance.
Les religieux ne furent pas , d'ailleurs , « chassés » de France. Ce furent des exilés volontaires; ils ont pensé obéir à des scrupules respectables, à ceux qui s'inspirent de la conscience humaine; mais, en s'expatriant, ils n'avaient pas perdu leur qualité de Français. Ils avaient emporté à la semelle de leurs sandales un peu de la terre de leur patrie. Accourus, à la déclaration de guerre, du fond d'un monastère espagnol ou d'un cloître du Paraguay, ils ont fait leur devoir au même titre que le banquier quittant ses bureaux argentins ou le commerçant son comptoir du Brésil. Répondre à l'ordre de mobilisation, ce n'est pas constituer la France débitrice d'une obligation particulière et exceptionnelle au profit d'une catégorie déterminée de citoyens.
Assimiler les religieux des congrégations proscrites à des banquiers ou à des commerçants français qui exercent volontairement leur profession en Amérique du Sud, voilà 'un artifice de polémique qui ne paraît pas dépourvu de quelque outrecuidance.
D'une part, ce sont des banquiers ou des commerçants qui, dans l'usage normal et légitime de leur
liberté, ont adopté le parti de vivre plusieurs années en pays étranger, conformément à leur goût, à leur caractère, à leurs intérêts, et, généralement, avec l'assurance d'y trouver ou de s'y créer, peu à peu, une situation plus avantageuse. D'autre part, ce sont des religieux ou des religieuses qui, par un usage non moins légitime et beaucoup plus noble de leur liberté, exerçaient en France la vie claustrale et contemplative, ou le ministère de la prédication et de l'enseignement, ou le ministère des œuvres apostoliques et charitables. Contre les religieux et religieuses, les gouvernants, les législateurs sont intervenus avec la manière forte : ou bien on les a sommés de demander l'autorisation, en leur signifiant péremptoirement l'intention de la leur refuser; ou bien on leur a, de fait, refusé sans examen cette autorisation lorsqu'ils se sont hasardés à la solliciter; ou bien même on a révoqué l'autorisation légale qu'ils possédaient depuis de longues années. Après quoi, on a dispersé les communautés congréganistes et on a procédé (selon l'euphémisme officiel) à la « liquidation » de leurs biens. C'est alors que la plupart des congrégations proscrites se sont transportées en territoire étranger. Religieux et religieuses étaient liés pour toujours, devant Dieu, devant l'Église, devant leur conscience, à mener le genre de vie déterminé par la règle de leur Institut. La légalité nouvelle rendait impraticable en France et punissait comme un délit la pratique hiérarchique et corporative de ce genre de vie. Chercher sur la terre d'exil l'abri d'une législation plus hospitalière
était l'unique ressource possible des religieux proscrits qui voulaient et devaient continuer de vivre en communauté congréganiste. Tel était le cas, notamment, des religieux qui ont pour vocation exclusive l'office du chœur et la vie conventuelle. Môme nécessité pour les établissements congréganistes d'enseignement et d'éducation, et, en général, pour les noviciats et maisons d'études de toutes les congrégations dissoutes.
Le Temps avoue incidemment que les religieux et religieuses, en s'expatriant, « ont pensé obéir à des scrupules respectables, à ceux qui s'inspirent de la conscience humaine ». Ne discutons pas sur le terme de scrupules respectables. Mais observons que cette parenthèse suffit à retirer toute valeur à l'argumentation laborieuse du Temps. Sous peine de contrevenir à leur règle, à leurs vœux, à leur conscience, les congréganistes, dans la mesure où leur Institut les astreignait à mener la vie conventuelle, étaient moralement contraints par la législation française de chercher asile sur une terre de liberté. La congrégation était proscrite : et les congréganistes, en tant que demeurant membres fidèles de la congrégation, étaient proscrits avec elle. Ils étaient exclus du droit commun d'enseignement et d'association. Ils étaient collectivement chassés, exilés du territoire français.
Exilés volontaires! objecte le Temps. — '• De grâce, ne jouons pas sur les mots. Ne confondons pas liberté physique et liberté morale. Évidemment, c'est en vertu de leur libre volonté que, pour garder
la pratique conventuelle de leurs vœux et de leur règle, les membres des congrégations dissoutes ont franchi la frontière. C'est aussi en vertu de leur libre volonté qu'avant la proscription légale, ils pratiquaient, en France même, les obligations conventuelles de leur vie et de leur règle. Mais, s'ils avaient le pouvoir physique de contrevenir à leurs saints engagements, contractés devant Dieu, sanctionnés par l'Eglise, ils n'en avaient pas le pouvoir moral, ils n'en avaient pas le droit. Hors des cas particuliers de dispense légitime et régulière, ils ne pouvaient s'affranchir du lien qui les attachait à leur congrégation sans que leur conscience leur reprochât une défection coupable, une faute grave, un sacrilège.
Ne discerne-t-on pas l'ironie atroce du sophisme qui consiste à dire aux religieux et religieuses des congrégations proscrites : si vous vous êtes transportés en terre étrangère, c'est parce que vous l'avez voulu ; rien ne vous empêchait de renoncer à votre règle, à vos vœux, à votre Institut; vous n'êtes pas plus exilés de France que les commerçants ou les banquiers qui vont librement chercher fortune au Brésil ou dans l'Argentine?... Véritablement, pour émettre de sang-froid un tel paradoxe, il faut singulièrement ignorer les devoirs élémentaires de la conscience religieuse et même les flores délicatesses de l'honneur...
Beaucoup de Français de toutes les nuances politiques espèrent que les terribles expériences de la
LA DIPLOMATIE PONTIFICALE Gl
grande guerre auront pour résultat, direct ou indirect, de faire entrer notre pays dans la voie des réparations nécessaires. Le cardinal Gasparri manifeste la même espérance, fondée sur sa haute estime pour la droiture et la générosité de l'âme française : «La France, dit-il, ayant admiré dans cette guerre la belle conduite de son clergé régulier et séculier, ne voudra plus de persécution religieuse. Par exemple, est-ce qu'après la guerre, on chassera de nouveau du territoire français les religieux qui sont rentrés en France pour répondre à l'appel de la patrie en danger! Je ne le crois pas. Aucun gouvernement français ne fera cela, et la France, telle que je la connais, la France si chevaleresque, ne le permettrait pas. » Il est heureux que de telles paroles, prononcées par le secrétaire d'Etat de Benoît XV, aient pu atteindre plusieurs millions de lecteurs du grand public profane et indifférent. Elles sont de nature à provoquer dans les consciences droites mainte réflexion salutaire. Les hommes sans parti pris ne diront pas, comme le Temps, que le cardinal émet une prétention exorbitante, réclame indiscrètement pour les membres des congrégations dissoutes un privilège abusif, ose bien déclarer « la France débitrice d'une obligation particulière et exceptionnelle à l'égard d'une catégorie déterminée de citoyens»... Non, ils sauront comprendre que l'on demande simplement à la France de faire cesser un ostracisme injuste cl; de ne plus priver personne du bienfait recouvré de la fraternité française. Dans l'article du Temps, il y a une phrase particu-
librement malheureuse dont nous voulons croire qu'elle a échappé par mégarde à la plume du rédacteur. C'est la phrase où l'on reproche au Saint-Siège de raviver nos anciennes querelles religieuses, que la France a sagement oubliées. Avec la plus opportune franchise, le cardinal Gasparri demandait justice en faveur de plusieurs milliers de Français et de Françaises obligés à vivre en exil pour motif exclusif de fidélité à leur conscience et à leur règle religieuse... Et voilà le grand organe du gouvernement par lequel ont été proscrites les congrégations, le grand organe des bénéficiaires et des satisfaits du régime, qui s'indigne d'entendre parler de nos anciennes querelles religieuses et qui déclare inutile, abusive, déplacée toute évocation du sort actuel ou futur des congrégations et des congréganistes... La France ayant sagement oublié! Le mieux paraît être d'arrêter ici la discussion. Nous n'insisterons pas sur le caractère odieux, révoltant, d'un pareil langage. Expliquons-le charitablement par un mouvement irréfléchi de mauvaise humeur, par une regrettable et passagère inadvertance de polémique... et ne faisons pas à nos adversaires l'injure de croire qu'ils ne comprennent pas pourquoi.
La réplique du « Temps »•
(Note des Études du 20 octobre 1916.)
Le journal le Temps a publié, en date du 6 octobre dernier, l'article suivant, que la loyauté nous fait un devoir de reproduire tout entier :