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Ibid., cap. XII et XIII. Même tome, col. 637 et

Enfin, les malheurs de la guerre constituent icibas l'un des châtiments du péché. Même quand la défaite humilie ceux qui avaient pour eux le bon droit, il faut regarder cette douloureuse épreuve comme voulue de Dieu pour punir et purifier le peuple des fautes dont lui-même doit s'avouer coupable. Omnis Victoria, cum etiam malis provenu, divino judicio victos humiliât, vel emendans peccata vel puiiiens *.

Nous allons retrouver les idées de saint Augustin dans la doctrine des théologiens scolastiques au sujet du droit de guerre. Mais nous retrouverons aussi quelque influence des idées augustiniennes dans ce que présenteront de juste et de résistant les vues audacieuses de Joseph de Maistre sur la valeur expiatrice et providentielle de la guerre.

L'enseignement des docteurs scolastiques au sujet du droit de guerre est représenté d'une matière éminente par saint Thomas d'Aquin, François de Yitoria et François Suarez.

Saint Thomas, dans la partie de la Somme théologique où il étudie les vertus chrétiennes, la Secundo, Secundae, est amené à traiter des actes et des pratiques contraires à la vertu théologale de charité: notamment de toutes les formes de luttes, de discordes publiques ou privées. C'est ainsi qu'il aborde le problème de la guerre, auquel il consacre un chapitre entier, la « question » quarantième. L'article premier est le plus intéressant de tous, car il contient la doctrine de saint Thomas sur le fond même du

l, Ibid., cap. XV. Même tome, col. 643.

problème, c'est-à-dire sur la licéité morale de la guerre. Comme toujours, l'article est d'une extrême brièveté, mais d'une profondeur et d'une précision de doctrine, d'une netteté de langagevraiment dignes du Docteur Angélique. Saint Thomas énonce les trois conditions qui rendent légitime en conscience le recours à la force des armes : que la guerre soit engagée, non pas par de simples particuliers ou par quelque autorité secondaire, mais toujours par l'autorité qui exerce le pouvoir suprêmedans l'Etat ; que la guerre soit motivée par une cause juste, c'est-àdire que l'on combatte l'adversaire en raison d'une faute proportionnée qu'il ait réellement commise ; enfin, que la guerre soit conduite avec une intention droite, c'est-à-dire en faisant loyalement effort pour procurer le bien et pour éviter le mal dans toute la mesure du possible. Ces trois principes seront commentés avec ampleur par deux grands théologiens espagnols du seizième siècle, Vitoria et Suarez, qui étudieront les applications multiples, fécondes, souvent délicates de la doctrine de saint Thomas.

Le dominicain François de Yitoria fut le principal initiateur du mouvement de renaissance philosophique et théologique à l'Université de Salamanque et clans toute l'Espagne, au temps de Charles-Quint. Tout dernièrement, le R. P. de Scorraille consacrait, dans le premier volume de son Suarez, des pages intéressantes, instructives et neuves au rôle intellectuel de François de Vitoria*. Le traité De Jure

1. François Suarez. Paris, Lethielleux. S. d. [1D14|. '2 vol. in-S. Tome I*r. L'Étudiant. Le Maître. P. 69 à 76.

Belli, œuvre de François de Vitoria, vient d'être traduit en langue française par M. Vanderpol1. Cet écrit, qui fait suite à un ouvrage antérieur intitulé De Indis, eut pour occasion le grave cas de conscience soulevé par les guerres et conquêtes des Espagnols dans les Indes occidentales. Les premières lignes du De Jure Belli indiquent clairement la position du problème : « Nous avons, dans une leçon précédente, discuté les titres, justes et injustes, invoqués par les Espagnols pour occuper le pays de ces Barbares qu'on appelle les Indiens. C'est seulement, semble-t-il, en vertu du droit de la guerre que l'on peut acquérir et conserver ces provinces : il nous parait donc nécessaire de discuter le droit de la guerre lui-même, ce qui complétera notre étude et lui donnera un caractère plus général. » Le traité se divise en trois parties, qui ont respectivement pour titre : 1° Quatre Questions principales ; 2° Questions diverses concernant la Guerre juste ; 3° Questions diverses concernant les choses permises dans une Guerre juste. Le principe de la licéité morale de la guerre et l'examen de chacune des trois conditions formulées par saint Thomas constituent la matière essentielle de l'ouvrage, les Quatre Questions principales de la première partie. Nonobstant quelques vues contestables, quelques thèses vieillies, le De Jure Belli de François de Vitoria est un excellent manuel de droit public chrétien au sujet de la guerre.

1. A la suite du volume déjà cité: La Guerre devant le C h n s lia», is me. P. 223 à 274.

Luttes de L'Eglise et Luttes de la Patrie. 2

18 LUTTES DE L É(iLISE ET LUTTES DE LA PATRIE

Il mérite de rester ou de redevenir classique dans les écoles de théologie catholique.

A son tour, le jésuite François Suarez, l'illustre théologien contemporain des règnes de Philippe II et de Philippe III d'Espagne, qui résuma les doctrines de l'ancienne scolastique dans une synthèse consciencieuse et puissante, a méthodiquement exposé les principes du droit de guerre d'après la morale catholique. La dissertation De Bello appartient au traité des vertus théologales, De Fide, Spe et Caritate, où l'auteur commente la Secunda Secundae de saintThomas. La critique des différentes solutions philosophiques ou théologiques est conduite ici, comme partout ailleurs chez Suarez, avec autant de loyauté que d'ordre et de solidité. Le De Bello de Suarez doit être rapproché du De Jure Belli de son devancier Yitoria. Les deux traités diffèrent quant à la physionomie et aux allures, quant à la manière d'envisager telle ou telle question complexe. Mais, sur le fond des choses, la doctrine est parfaitement identique.

Cette question des principes du droit de guerre et de la licéité morale de la guerre est, d'ailleurs, l'une de celles où l'on constate le moins de divergences appréciables entre les théologiens et les canonistes catholiques des différentes écoles '.

1. Avant son ouvrage sur La Guerre devant le Christianisme, M. Vanderpol avait publié un autre volume qu'il est opportun de mentionner ici : Le Droit de Guerre d'après les Théologiens et les Canonistes du Mot/en Age. Paris, Tralin, 1911, in-8. Nous citons avec plaisir les travaux, si méritoires, de M. Vanderpol, bien que nous regrettions, cbez

Nous ne pouvons songer à examiner, sous chacun de ses aspects, l'enseignement des docteurs scolastiques. Mais il est nécessaire de retenir au moins l'essentiel de leur doctrine.

La guerre juste est considérée par eux comme un acte de justice vindicative. Qu'il s'agisse de repousser une injuste agression, et c'est la guerre défensive, ou qu'il s'agisse d'attaquer l'ennemi sur son propre territoire, et c'est la guerre offensive (au sens usuel du terme), le recours à la force des armes doit toujours avoir pour but de faire échec à une entreprise gravement coupable et d'en punir l'auteur. Il faut donc qu'il y ait eu, de la part de l'adversaire, violation du droit, et violation grave. Il faut, en outre, que l'adversaire se soit obstinément refusé à terminer le conflit d'une manière équitable et par des voies pacifiques : négociations directes, médiation ou arbitrage d'un tiers. Mais, lorsque les choses en sont venues à ce point, la puissance provocatrice se trouve par le fait même, ratione delicti, justiciable de la puissance injustement provoquée. En l'absence d'une autorité temporelle et plus haute dont les deux Etats rivaux soient eux-mêmes justiciables, le souverain de la nation qui a subi l'injustice devient le légitime représentant de Dieu pour punir le coupable et pour lui imposer une juste réparation de la faute commise. Il est donc en droit, d'abord, de repousser par la force des armes l'inique agression

l'auteur, une méconnaissance fâcheuse de la part de vérité que contiennent les vues, d'ailleurs paradoxales, de Joseph de Maistrc sur la guerre.

de l'adversaire : Vint vi repellere omnia jura permitlunt. Il sera en droit également, pourvu qu'il dispose de forces lui donnant des chances très sérieuses de succès, d'entreprendre lui-même une guerre offensive contre l'adversaire qui lui a causé un injuste dommage. Au souverain de la nation provoquée s'applique en toute rigueur, à l'égard de la nation coupable, le texte fameux de saint Paul : Ce ri est pas en vain que le prince porte Vépée, étant ministre de Dieu pour tirer vengeance de celui qui a fait le mal et pour le punir. (Rom, xm, 4.)

Une fois les hostilités engagées, « celui qui a juste guerre », comme parlent les scolastiques, peut recourir en sûreté de conscience à tous les moyens reconnus efficaces pour réduire son adversaire, à condition de respecter loyalement chacune des obligations du droit des gens qui règlent les rapports mutuels entre nations belligérantes. Lorsque « celui qui a juste guerre » aura remporté la victoire, il devra, non pas écraser son adversaire vaincu en lui appliquant jusqu'aux dernières limites la loi du plus fort, mais se conformer aux principes de la justice vindicative, c'est-à-dire : reprendre à l'adversaire tout ce que celui-ci a usurpé indûment et lui imposer, en outre, une contribution financière, ou même la confiscation de certaines forteresses et de certains territoires, à titre d'indemnité pour les frais de la juste guerre, à titre de châtiment raisonnable pour l'injustice commise, à titre de garanties contre de nouvelles entreprises belliqueuses et injustes. Bref, la guerre, pour être conforme à la morale, doit

tendre au rétablissement d'une paix durable, fondée sur Tordre, la justice et le droit.

Telle est, en substance, l'admirable doctrine philosophique et théologique du droit de guerre, dont le fondement existe chez saint Augustin, dont les principes furent posés par saint Thomas et dont les règles furent développées par les docteurs scolastiques, mais surtout par François de Vitoria et François Suarez '.

De cette doctrine il résulte que la guerre, objectivement et absolument parlant, ne pourra jamais être juste et légitime des deux côtés à la fois. Pour être juste, en effet, la guerre suppose une grave, notoire et coupable violation du droit. Si donc la violation du droit est commise d'un seul côté et non pas de l'autre, la guerre sera légitime de la part de l'un des deux belligérants et injuste de la part de son adversaire. Si les deux antagonistes sont coupables de mutuelles violations du droit, la guerre sera évidemment injuste et illicite de part et d'autre. Et s'il n'y a eu violation du droit de la part d'aucun des deux adversaires, on doit en conclure, non pas que tous deux feront une guerre juste, mais que ni l'un ni l'autre n'aura le droit de recourir à la force des armes. Celui-là donc qui assumera, en pareil cas, la

1. M. l'abbé Tanquerey, l'un des maîtres les plus autorisés de l'enseignement tbéologiqueen France, à l'heure actuelle, adopte pleinement les idées de Vitoria et de Suarez : Synthèse de la doctrine théologique sur le Droit de guerre, l'une des huit études rassemblées dans le recueil cité plus haut : L'Eglise et la Guerre. Cf. Bâti (Toi : Les Lois chrétiennes delà Guerre, dans le Correspondant du 25 octobre 1914.

22 luttes de l'église et luttes de la patrie

responsabilité d'une déclaration de guerre commettra une grave et coupable injustice. A considérer la réalité objective des choses, le bon droit, dans une guerre, n'existe pas à la fois de part et d'autre : ou bien il existe d'un seul côté, ou bien il n'existe ni d'un côté ni de l'autre.

Entendue avec cette rigueur, la doctrine peut paraître bien absolue. Aussi différents docteurs scolastiques des derniers siècles, à la suite de Molina et de Tanner, ont-ils voulu élargir un peu la théorie en faisant dériver le droit de guerre, non plus seulement de la justice vindicative, mais encore de la justice commutative 4. On pourrait admettre alors le cas d'une guerre objectivement juste des deux côtés à la fois. Et voici comment. Par hypothèse, tel Etat possède des droits authentiques et légitimes sur une province qui est, de fait, occupée par une autre puissance. Mais cette autre puissance estime de bonne foi être elle-même en droit authentique et légitime de conserver la province. On recourt finalement à la force des armes. L'État qui possède le territoire en litige prétend faire usage du droit de légitime défense et repousser une agression injustifiée. La puissance adverse combat pour recouvrer, au nom de la justice commutative, la province qui lui appartient, mais non pas pour châtier, en vertu de la justice vindicative, le détenteur de bonne foi, comme s'il était présentement coupable d'une faute grave. De la sorte, la guerre serait, de part et d'autre,

1. Cf. Vanderpol. La Guerre devant le Christianisme . Titre IV, chapitres ii et m, p. 172 à 191.

objectivementlégitime. Cetteconception diminuerait le nombre des guerres injustes, et augmenterait le nombre des belligérants qui combattraient dans des conditions conformes aux exigences du droit.

Néanmoins, il semble que, à y regarder de près, la guerre ne sera objectivement juste que d'un seul côté, même en pareille hypothèse. Il faut évidemment admettre, en effet, que la puissance qui entendait recouvrer la province n'aura pas déclaré la guerre sans avoir tenté, d'abord, de faire aboutir sa revendication par des moyens pacifiques, tels que Jes négociations diplomatiques ou, beaucoup mieux, une sentence arbitrale. Si les titres produits par la partie plaignante établissent vraiment que son droit sur la province est authentique et certain, l'autre État cesse, par le fait même, d'être détenteur de bonne foi, il est tenu d'obtempérer à une revendication reconnue légitime, ou, tout au moins, de se prêter à une équitable composition. S'il n'y consentpas, il se rend coupable d'une injustice grave, et la guerre qui s'ensuivra sera formellement injuste de son côté. Au contraire, si les titres produits parla partie plaignante ne démontrent, chez celle-ci, qu'un droit contestable et douteux, le doute devra profiter au possesseur, mellor est conditio possidentis, et la partie plaignante ne pourra, sans se rendre elle-même coupable d'une injustice grave, déclarer la guerre pour recouvrer par la force des armes la province contestée. Dans l'un et l'autre cas, la guerre sera juste de la part de l'un des deux belligérants et injuste de la part de son adversaire. La vérité de la doctrine

paraît exiger que l'on maintienne le principe de saint Augustin : Iniquitas enim partis adversae justa bella ingerit gerencla sapienti, principe répété en termes plus catégoriques par saint Thomas : Requiritur causa justa, ut scilicet Mi qui impugnantur propter aliquam culpam impugnationem mereantur. Ce qui revient à dire, avec François de Yitoria et François Suarez, que toute guerre légitime est, objectivement parlant, une mesure de justice vindicative, déterminée par une faute grave de l'adversaire.

On ne peut méconnaître, d'ailleurs, la complexité des problèmes de droit international, ni l'étrange, la déconcertante diversité d'aspect qu'ils prennent, selon qu'ils sont envisagés d'un côté ou de l'autre dé chaque frontière. Il ne faut pas nier qu'en bien des cas deux États rivaux ont recouru k la force des armes avec la profonde conviction, de part et d'autre, de repousser une provocation injuste, d'obéir à une nécessité impérieuse, d'avoir pour soi le bon sens et le bon droit. Bref, la guerre pourra souvent paraître légitime des deux côtés à 'la fois, si l'on examine, non plus la valeur objective des motifs de rupture, mais l'estimation subjective, psychologique et morale de chacun des deux adversaires au sujet de la guerre qu'il provoque ou qu'il subit. Cette considération de fait sera d'une haute importance pratique aux yeux du moraliste.

Il demeure certain, malgré tout, que les principes théologiques concernant le droit de guerre posent, pour les gouvernants qui ont le terrible pouvoir de décréter le recours aux armes et pour les personnages

qui ont à donner leur avis dans les conseils de l'Etat, un cas de conscience beaucoup plus difficile à résoudre que pour les officiers et soldats conviés à prendre les armes en vertu de leurs obligations militaires. A part certains cas, tout exceptionnels, de flagrante et monstrueuse injustice, les officiers et soldats devront exécuter leur consigne avec courage, prendre activement part à la guerre, dans l'intention droite d'agir en vue du bien commun et de se dévouer jusqu'au sang pour leur patrie. Officiers et soldats devront présumer que les gouvernants qui leur enjoignent de combattre obéissent eux-mêmes à des motifs justifiés, impérieux; motifs dont l'autorité compétente, surtout en des conjonctures aussi redoutables, n'est pas tenue de rendre compte à ses inférieurs. Mais les princes ont la très grave obligation morale de ne jamais provoquer la guerre, les hommes d'État ont la très grave obligation morale de ne jamais donner un avis favorable à la déclaration de guerre, si (à tort ou à raison) ils n'ont pas acquis, après mûr examen, la conviction sérieuse, loyale, réfléchie, que la puissance adverse s'est rendue coupable, contre leur patrie, ou les alliés de leur patrie, d'une grave violation du droit, et que la guerre est devenue le seul moyen possible d'en obtenir juste réparation.

Les règles théologiques concernant la guerre imposent aux princes et aux hommes d'Etat l'impérieux devoir de conscience de ne pas se demander uniquement, à l'heure d'engager une guerre, s'ils disposent de forces assez importantes pour avoir

26 LUTTES DE l' ÉGLISE ET LUTTES DE LA PATRIE

chance de la terminer avec succès, mais de se deman der avec une rigueur plus grande encore s'ils ont un motifassez grave, assez décisif, pour légitimer devant Dieu cette effroyable extrémité qu'est l'effusion du sang. La doctrine catholique exclut donc toutes les conceptions du recours à la force des armes qui sont la négation formelle ou équivalente de la sainteté du droit. La force prime le droit; ou encore : La force engendre le droit; ou même : La force manifeste le droit; autant de sophismes détestables qui érigent la loi du plus fort en règle suprême des rapports mutuels entre les peuples, et qui méconnaissent l'essence de la moralité au point de proposer à la société civile le même idéal qu'à une bande de brigands1.

Une autre conception, pourtant moins inadmissible au premier abord, est pareillement interdite aux souverains et aux hommes d'État par les règles théologiques du droit de guerre. C'est la conception qui fait du recours à la force des armes un moyen juridique de dirimer une question litigieuse.

Deux nations, par exemple, sont divisées par un grave conflit d'intérêts politiques ou commerciaux. De part et d'autre le droit est douteux, le différend se prolonge, s'envenime. On ne parvient à se mettre d'accord sur aucune solution pacifique. La guerre

1. Cf. Lagorgette. Le Rôle de la Guerre. Etude de sociologie générale. Paris, Giard et Brière, 1906, in-8. Mine abondante de renseignements documentaires, rassemblés par un auteur dont les conceptions religieuses, philosophiques et sociales, sont visiblement éloignées des nôtres.

est alors déclarée, avec cette clause, tacitement acceptée chez les deux adversaires, que la question de droit sera définitivement tranchée par la force des armes au profit du vainqueur. Il n'est pas douteux que cette conception, dérivée du paganisme antique, ait été souvent admise avec une entière bonne foi dans beaucoup de pays chrétiens.

Qu'on nous pardonne d'introduire une anecdote un peu familière dans un sujet si grave. La conception dont nous parlons fut un jour appliquée, en termes pleins de rondeur, non pas à la guerre étrangère, mais à la guerre civile, par un socialiste exubérant et communicatif de certaine grande ville historique de la vallée du Rhône. C'était dans un tramway. Le socialiste discutait politique avec son voisin, très conservateur, et prônait la solution des problèmes sociaux par la manière forte. Naturellement, le débat s'animait et, chose curieuse, du choc bruyant des idées ne jaillissait pas une lumière aveuglante. Ayant constaté qu'un ecclésiastique, assis en face de lui, l'observait avec une souriante curiosité, le socialiste, qui était bon enfant, abandonna son contradicteur et, s'adressant aimablement au prêtre, lui indiqua son point de vue dans une de ces phrases heureuses qui mettent fin à toute controverse : « Voyez-vous, Monsieur le curé, vous autres, aujourd'hui, vous n'êtes pas satisfaits. Nous non plus, nous ne sommes pas satisfaits. Nous trouvons que ça ne va pas. Alors, qu'est-ce que je veux? Eh bien! je veux que l'on se cogne un bon coup... et puis après, on verra! » C'est exactement la théorie de la guerre considérée comme solution

juridique. On se cogne un bon coup, et la victoire décide.

Les théologiens catholiques, avec François de Yitoriaet François Suarez, présentent les guerres entreprises d'après ce principe comme des modèles de guerres objectivement injustes — et injustes des deux côtés à la fois. C'est que la guerre est, de par sa nature même, essentiellement inapte à trancher une question de bon droit, essentiellement inapte à régler selon la raison et l'équité une affaire litigieuse. Bien plus, la guerre est tout autre chose qu'une solution inoffensive, comme pourrait être le tirage au sort ou une partie d'échecs. La guerre déterminera nécessairement des ruines, des violences et surtout l'abondante effusion du sang humain. La guerre est un fléau d'ordre physique et d'ordre moral. 11 serait donc insensé, il serait coupable de déchaîner volontairement pareil fléau pour mettre un terme à un mal beaucoup moins grave, tel que l'absence de règlement d'une question de politique internationale, dans laquelle tous les droits en présence sont branlants et douteux. Nul pouvoir humain ne peut honnêtement, licitement recourir au terrible moyen de la guerre sans y être contraint par un impérieux devoir de justice. Ce principe moral est tenu à bon droit pour évident s'il s'agit de sacrifier une seule vie humaine. Nous ne pensons pas qu'on puisse le tenir pour moins obligatoire ou moins clair s'il s'agit de sacrifier, par la guerre, tant de milliers de vies humaines et de causer le malheur de tant d'innocents.

Criminelle quand elle est entreprise sans un motif proportionné ou en dehors des sages conditions exigées parla morale chrétienne, la guerre défensive ou offensive prendra, nous l'avons indiqué, le caractère glorieux d'un acte de haute justice, lorsqu'elle aura eu pour cause, de la part de l'adversaire, une violation grave, notoire et coupable du droit et lorsque le recours à la force aura été reconnu le seul moyen possible d'obtenir efficacement les réparations nécessaires.

A vrai dire, la guerre juste sera elle-même un douloureux fléau, par les deuils et les désastres dont, comme toute autre guerre, elle deviendra la cause. De plus, en raison de l'inévitable incertitude du résultat militaire, elle demeurera un moyen précaire, imparfait, défectueux de venger le bon droit et de rétablir l'ordre.

Néanmoins, il existe un scandale pire encore, plus immoral et plus odieux que toutes les horreurs d'une guerre, c'est la violation du droit par l'abus de la force brutale et c'est la révoltante impunité d'une telle violation des lois divines et humaines.

Qu'on neméconnaise donc pas la grandeur morale, l'auréole éclatante de la guerre juste qui, par V appel des armes ou Vappel au soldat, tend à réprimer ce scandale. Sans pousser plus loin notre étude, nous pourrions déjà dire en quel sens pareille guerre mérite vraiment le nom de divine. Le texte de saint Paul n'a rien perdu de sa valeur : Ce n'est pas en vain que le prince porte Vépée, étant ministre de Dieu pour tirer vengeance de celui qui fait le mal et pour le

punir. Avec un risque glorieux et tragique pour le justicier, ministre de Dieu, la guerre juste accomplit ici-bas l'œuvre sainte de la revanche du droit.

La Vertu providentielle de la guerre

La théologie catholique reconnaît qu'il y a des guerres justes, légitimes, nécessaires. Mais les conditions mêmes qu'elle exige pour admettre la licéité morale d'une offensive guerrière inculquent manifestement aux princes et aux peuples chrétiens le grave devoir de faire, en conscience, tout le possible et jusqu'au bout du possible, pour dirimer leurs litiges autrement que par une solution à la fois aussi terrible et aussi aléatoire.

C'est l'Église catholique qui, dans la société croyante du moyen âge, a réalisé l'effort le plus énergique et le moins inefficace qu'ait enregistré l'histoire pour régler arbitralement, pacifiquement les querelles entre puissances rivales, pour réduire la durée des guerres ou limiter l'extension de leurs désastres et pour adoucir, pour ennoblir les coutumes de la guerre avec les mœurs des guerriers. C'est l'époque de la chevalerie, l'époque de la trêve et de la paix de Dieu, l'époque de la haute magistrature morale (d'ailleurs très insuffisamment respectée) de la Papauté romaine sur les peuples denotreOccideut.

Les seules guerres offensives (au sens que nous donnons aujourd'hui à ce terme), les seules guerres offensives qu'encouragea l'Église furent les Croisades, qui, dans leur inspiration maîtresse, avaient pour but de coaliser les forces guerrières du monde catholique et de punir l'Islam de ses injustes attentats contre le tombeau du Christ et les populations chrétiennes de l'Orient : ce qui était, du reste, sauvegarder la civilisation même de l'Europe, des menaces d'une barbarie malfaisante.

A notre époque, des efforts, que nul n'a le droit de méconnaître, ont été accomplis auprès de l'opinion publique et dans les conseils de la diplomatie européenne pour améliorer, humaniser, codifier les règles tutélaires du droit international, et pour conjurer le formidable conflit qui menaçait de mettre aux prises toutes les grandes puissances du monde contemporain. Devant la cruelle déception, devant la réalité atroce d'aujourd'hui, ne soulignons pas la désolante inefficacité de tant d'efforts méritoires. Ne décourageons pas, surtout, la légitime espérance de ceux qui croient que les désastres sans précédents de la guerre actuelle auront, du moins, pour résultat, de rendre possible, voire nécessaire, entre les nations, une paix réparatrice, non pas une paix perpétuelle (ce serait trop demander), mais une paix très prolongée, avec une organisation plus efficace de l'arbitrage international et avec une sérieuse et générale réduction des charges militaires. Durant les dernières décades, le fardeau a pesé sur tous les peuples dans des proportions insensées : encore que

ces charges fussent l'indispensable garantie de la sécurité, de l'honneur et du droit. Il reste, sans doute, chimérique de prévoir la disparition de la guerre et des armées permanentes. Mais il n'est peut-être pas déraisonnable d'escompter la disparition du système ruineux de la « paix armée », de la « nation armée », tel que l'Europe continentale en a fait, depuis quarante ans surtout, la redoutable expérience, avant l'expérience plus redoutable encore de la grande guerre contemporaine. Pourquoi l'expérience seraitelle nécessairement et totalement infructueuse ? Pourquoi la juste revanche du droit violé ne seraitelle pas complétée par un allégement, devenu possible, des sacrifices exhorbitants qu'imposait, en pleine paix, une situation tendue, anormale et violente ?

Mais pour que les garanties futures de la paix de l'Europe et du monde puissentréunir les conditions désirables d'autorité et de solidité, pour que les principes de droit qui seront le fondement de la paix entre les États pénètrent aussi profondément que possible dans les idées et dans les mœurs, pour que les conflits éventuels aient chance d'être arbitralement résolus dans un esprit de souveraine équité, il sera indispensable de cesser d'exclure des grandes assises de la diplomatie internationale le Pontife de Piome, Vicaire de Jésus-Christ. Tous les titres, en effet, désignent la puissance pontificale pour une collaboration efficace, prépondérante à ce grand œuvre de paix : la mission religieuse dont le Pape est investi, la doctrine évangélique dont il

garde le dépôt, le ferme enseignement que donnent sur le droit de paix et de guerre les écoles théologiques dont il est le suprême docteur, l'exceptionnelle autorité morale dont il jouit dans le monde chrétien et en dehors même du monde chrétien, les glorieux antécédents historiques de la Papauté dans la voie de la médiation, de l'arbitrage et de la pacification. Nous ne pouvons oublier que le futur Pape Benoît XV était, en 1885, l'un des diplomates qui se trouvèrent mêlés personnellement aux préparatifs de la médiation conciliatrice du Saint-Siège entre les gouvernements de Berlin et de Madrid, à propos de la souveraineté des îles Carolines. Nous avons maintenant à constater que le premier acte solennel et doctrinal du nouveau Pontife de Rome, l'Encyclique Ad Beatissimi, contient un magnifique appel aux princes et aux peuples en faveur de la paix fondée surla sainteté du droit, la véritable paix de Dieu. Bienheureux les artisans de paix !

Quoi qu'il en soit, néanmoins, des progrès partiels et relatifs que Ton peut espérer dans un meilleur avenir, la violence incorrigible des passions humaines et l'âpreté persistante des compétitions internationales interdisent de croire que les guerres injustes deviennent à jamais impossibles, que toute guerre juste devienne à jamais inutile, et, en un mot, que le recours des États et des peuples à la force des armes doive jamais disparaître complètement des mœurs du genre humain. Jusqu'à l'heureactuelle, la guerre apparaît, au contraire, comme un fait

Lutte» de 1 Eglise et Luttes de la Putiïe. 3

34 LUTTES DE l'É(JLISE ET LUTTES DE LA PATRIE

inéluctable, comme unecalamité à peu près constante de notre monde d'ici-bas : tantôt dans une région, tantôt dans une autre, tantôt sur une énorme superficie de territoire. Les annales dupasse en témoignent cruellement et à chaque page. L'histoire la plus contemporaine enregistre des hécatombes qui dépassent tout ce qu'avaient signalé, même aux époques les plus tragiques, les annales du passé.

Mais cette réalité affreuse et si fréquente de la guerre pose précisément, devant tout esprit réfléchi, un grave problème philosophique et théologique, qui n'est lui-même que l'un des aspects du problème, toujours angoissant, de l'existence du mal sur la terre. Comment et pourquoi le Dieu très bon et très saint, qui gouverne le monde avec une Providence toute puissante et toute sage, peut-il permettre un désordre physique et moral tel que la guerre, qui cause tant de ruines et de cruautés, qui fait verser tant de sang et tant de larmes, qui amène tant de scandaleuses injustices? Si notre Père qui est dans les cieux ne peut empêcher pareilles horreurs, où donc est sa puissance? Si, pouvant les empêcher, il laisse faire, où donc sa sagesse, où donc sa bonté?

Les philosophes chrétiens répondent à juste titre que si Dieu permet ici-bas le mal, sous quelque forme et à quelque degré que ce puisse être, Il ne le permet que comme une épreuve miséricordieuse et salutaire, toujours en vue d'un bien d'ordre plus élevé. Qu'il s'agisse des cruautés sanglantes de la guerre, ou qu'il s'agisse de la maladie et de la mort, de la peste et de la famine, des crimes et des

scandales, de chacune des douleurs et de chacune des hontes de notre condition présente, toutes ces choses l'ont partie de notre épreuve morale d'ici-bas. Epreuve dont l'amertume constitue précisément la noblesse et la grandeur. Epreuve qui nous oblige à opter entre la raison et les sens, entre le devoir et le caprice, entre le bien et le mal. Epreuve qui pose le sacrifice plus ou moins douloureux, plus ou moins complet, plus ou moins tardif des biens périssables de la terre pour condition méritoire à la conquête des vrais biens spirituels dont la valeur est impérissable. Épreuve austère et sublime qui, dans l'ascension douloureuse vers l'immortalité, fait monter l'âme humaine par les défilés sombres jusqu'aux sommets glorieux : Ver angusta ad augusta.

Sur cette solution du problème, la doctrine révélée de Dieu projette une clarté plus intense. Le dogme catholique nous apprend, d'abord, que les conditions qui rendent particulièrement cruelle et humiliante ici-bas l'épreuve morale du genre humain ont le caractère d'un châtiment pour une faute originelle, qui fit déchoir l'humanité de la condition meilleure et plus haute dans laquelle Dieu l'avait primitivement placée en vertu d'une bienveillance gratuite. C'est par châtiment du péché originel que nous subissons la concupiscence, la maladie, la mort et chacun des désordres, chacune des violences qui résultent des passions, mauvaises du genre humain. C'est par châtiment 'du pt ché originel et de tous les innombrables péchés, .qui devaient Je -suivre que,

selon le langage de la Bible, la terre est maudite et produit des épines.

Si le dogme catholique nous fait connaître la véritable origine des misères et des calamités de la vie présente, il nous lait connaître en même temps la valeur surnaturelle et rédemptrice que comporte l'acceptation courageuse du châtiment divin. Au mystère redoutable de la justice, notre foi juxtapose le mystère, plus prodigieux encore, de la miséricorde. Le Fils éternel de Dieu a daigné descendre parmi nous, et, adoptant notre nature, se faire homme comme nous, pour expier en sa propre personne le péché originel, et, avec le péché originel, tous les autres péchés dont s'est souillée la famille humaine. Lui qui était juste, il a souffert pour ceux qui étaient coupables. Lui qui était l'innocence même, il a payé sur la Croix, au prix de tout son sang, la dette infinie des pécheurs. Mais, ayant lui-même ennobli et divinisé la souffrance, il a voulu que nous ne fussions pas sauvés sans notre coopération méritoire, il a voulu que l'application à chaque adulte des fruits du sacrifice de la Croix eut pour condition nécessaire l'acceptation des épreuves d'ici-bas, en union avec les souffrances par lesquelles le divin Rédempteur nous a conquis le salut. Et, depuis le commencement du monde, toutes les âmes humaines qui ont accueilli la visite mystérieuse et sanctifiante de la grâce, tous les justes qui ont souffert la maladie ou la mort, la calomnie oif ^injustice, les fléaux de la peste, de la famine eu de la guerre, ont connu la bonne ëcuffrajïce, ce\)e qui a-paur éternelle

récompense les splendeurs de la vision de Dieu. Les justes qui ont souffert en union avec le Christ, fût-ce même sans savoir son nom, mais jamais sans bénéficier du secours intérieur de sa grâce, ceux-là ont vraiment passé, à l'imitation de leur divin Maître, per angusla ad augusta, ou, mieux encore, per crucem ad lucem, par la croix vers la lumière. Les souffrances des justes sont ainsi la condition providentielle de la récompense glorieuse qui les attend, récompense hors de proportion avec le prix, quel qu'il soit, dont on l'achète : Si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers, héritiers de Dieu et cohéritiers de Jésus-Christ, pourvu toutefois que nous souffrions avec Lui afin d' être glorifiés avec Lui. J'estime, en effet, que les souffrances du temps présent ne sont pas comparables avec la gloire qui doit un jour se manifester pour nous. (Rom. vm, 17 et 18.)

Le mystère de la Rédemption a pour complément le dogme consolateur de la communion des saints. La même loi divine de solidarité surnaturelle, qui fait participer tous les hommes à la faute du premier Adam et aux conséquences générales des péchés de la race humaine, les fait participer également à la Rédemption en Jésus-Christ, le nouvel Adam, et au même trésor de famille que constitue l'ensemble des mérites éternels conquis par la grâce du Christ. Les épreuves courageusement subies, les souffrances volontairement acceptées parles âmes justes etamies de Dieu enrichissent toujours ce trésor collectif de la grande famille humaine. Sur les autres âmes dont

la dette est plus lourde ou le cœur plus indocile, les souffrances des justes feront descendre en plus riche abondance les grâces de conversion, de salut, peutêtre de sainteté. Mâle doctrine de solidarité chrétienne qui invite le juste à donner ici-bas plus que son dû, et à se sacrifier lui-même pour le rachat de ses frères. Chaque fléau qui, devant notre regard humain, cause la douleur imméritée d'un grand nombre d'innocents, prend une signification tout autre dans la réalité surnaturelle des choses de la foi. Ce désastre temporel, guerre, peste ou famine, n'offre pas seulement aux âmes justes l'occasion d'obtenir une radieuse et immortelle auréole ; mais encore il représente, à l'égard de l'immense famille des âmes, à l'égard surtout des âmes pécheresses, un merveilleux dessein d'amour.

Lorsque de grands malheurs, d'ordre physique ou moral, viennent multiplier nos deuils, désoler et ensanglanter la terre, ne nous permettons jamais de mettre en doute la puissance ou la sagesse de notre Père qui est dans les cieux. N'allons pas blasphémer sa Providence ni méconnaître sa bonté.

Ces enseignements généraux de la doctrine catholique sur la valeur providentielle et expiatrice de la souffrance humaine s'appliquent évidemment à la guerre comme à toutes les autres calamités d'ici-bas. Mais plusieurs philosophes chrétiens affirment davantage encore. Ils croient discerner, en effet, dans la guerre; un prodige mystérieuxquidéconcerteles vues de la sagesse humaine et ne peut s'expliquer que par

une intervention exceptionnelle du Dieu tout-puissant pour éprouver, pour châtier ou pour régénérer les peuples. On reconnaît ici la théorie célèbre que Joseph de Maistre développe en des pages brillantes et audacieuses dont nous avons cité quelque chose au début de ce travail. La guerre est divine en tant que loi du monde : divine par la gloire étrange qui l'environne; divine par les résultats souvent inattendus qu'elle détermine, résultats de mort ou de résurrection.

Il faut, d'abord, reconnaître sans ambages que, parmi les réflexions de Joseph de Maistre sur la guerre, plusieurs résistent difficilement à un examen attentif. Telles notamment les profondeurs de mystère que trouve l'auteur dans le fait même de querelles sanglantes entre peuple et peuple, ou dans le prestige qui entoure à nos yeux la valeur guerrière et la profession des armes. Sous plus d'un rapport, tout au moins, ces choses ne sont pourtant pas tellement incompréhensibles, tellement inexplicables, ainsi que l'a judicieusement observé, en rectifiant la thèse de Joseph de Maistre, un critique qui partage sans réserve la foi religieuse, les idées sociales et politiques de l'illustre penseur : Amédée de Margerie*. L'ensemble même de l'Entretien consacré à la question de la guerre prend manifestement, comme tant d'autres pages des Soirées, l'allure d'un paradoxe. Il contient bon nombre d'outrances, d'exagérations

t. Amédce de Margcrie. Le comte Joseph de Maistre, p. 32i à 335. Paris, Société bibliographique, 1882, in-12.

voulues; l'accent est audacieux et provocateur à plaisir : telle est la loi du genre. D'ailleurs, Joseph de Maistre a eu soin de placer les réflexions sur la guerre, non pas dans la bouche du « comte », qui est l'auteur en personne, mais dans la bouche du « sénateur », dont Joseph de Maistre n'approuve certainement pas toutes les spéculations et fantaisies philosophiques. Bien que, dans le présent dialogue, le « comte » accueille avec une sympathie visible les idées du « sénateur » russe au sujet des grandeurs divines de la guerre, l'artifice même de faire parler le « sénateur », au lieu du « comte », paraît indiquer discrètement que Joseph de Maistre n'entend pas prendre sous sa responsabilité personnelle chacun des détails, chacune des audaces du paradoxe.

Mais il y aurait injustice à relever les affirmations contestables ou exagérées sans examiner surtout l'idée dominante que l'auteur prétend mettre en relief : l'emploi du langage paradoxal n'ayant d'autre but que de saisir vivement et comme de fouetter l'attention du lecteur. Quelle est donc l'idée dominante du paradoxe de Joseph de Maistre sur le caractère divin de la guerre? C'est que l'effusion du sang humain par le recours aux armes, peuple contre peuple, a une valeur toute spéciale d'expiation providentielle pour les péchés du genre humain et que cette expiation peut apporter elle-même aux peuples qu'elle éprouve le secret miséricordieux de leur régénération morale. Or, cette conception nous paraît profonde, et, qu'il soit permis de le dire, magnifique.

Toutes les calamités d'ici-bas, la peste ou la famine comme la guerre, ont eu, répétons-le, pour point de départ, le péché originel et les autres péchés de la famille humaine. Toutes les calamités d'ici-bas, la peste ou la famine comme la guerre, contribuent à l'expiation du péché en tant qu'elles offrent aux coupables l'occasion d'accepter volontairement et humblement la punition méritée par leurs crimes et en tant qu'elles offrent aux âmes justes l'occasion d'un sacrifice méritoire pour le salut des pécheurs. Mais tout cela est encore plus spécialement, plus splendidement vrai de la guerre que de chacune des autres calamités collectives d'ici-bas.

Pourquoi donc? — Parce que, dans la guerre, le rôle de la volonté humaine est beaucoup plus considérable que partout ailleurs. Alors que, dans une peste ou une famine, dans une inondation ou un tremblement de terre, l'un des deux adversaires en présence est quelque force aveugle de la nature physique qui vient provoquer l'homme et le contraindre à une lutte généralement inégale, dans la guerre, ce sont deux sociétés humaines qui, librement, délibérément, se livrent l'une à l'autre un duel terrible et sanglant. De part et d'autre, ce sont les hommes qui viennent en foule porter volontairement la mort chez autrui et s'exposer eux-mêmes volontairement à la mort. Ce sont les peuples qui déploient systématiquement toutes les ressources de leur ingéniosité, toutes les inventions de leur science pour mieux se détruire les uns les autres. Pareil fléau est vraiment d'une nature à part.

42 LUTTES DE l' ÉGLISE ET LUTTES DE LA PATRIE

Plus est considérable, dans la guerre, le rôle de la volonté humaine et plus nombreuses, plus noblement expiatrices seront les vertus morales auxquelles le recours à la force des armes donnera occasion de s'épanouir. Dans les guerres contemporaines, c'est par centaines de milliers, peut-être par millions, qu'il faut compter ceux qui, volontairement, combattent ou (fût-ce même à tort) croient combattre pour une idée grande et une cause juste. Chez ces hommes de cœur, que d'actes généreux d'abnégation quotidienne et obscure, de vaillance allègre, d'endurance douloureuse, patiente, résignée, jusqu'au sacrifice suprême de la vie, héroïquement offert dans l'anonymat des tranchées, des attaques nocturnes ou de la grande bataille ! Et que d'actes d'un courage dont la grandeur morale n'est peut-être pas moins haute chez ceux et celles qui ne combattent pas, mais qui acceptent sans murmurer l'épreuve de l'anxieuse attente et l'éventualité de la plus déchirante blessure au cœur; pour ceux et celles qui se dévouent à consoler, à secourir les détresses physiques ou morales engendrées par la guerre ; pour ceux et celles qui, par leur travail doublé ou triplé, assurent modestement, laborieusement, en arrière des soldats qui livrent bataille, la continuité morale et sociale de la patrie !

Avec une extension et une rigueur qui, généralement, ne se retrouvent dans aucun autre genre de calamité publique, la guerre atteint directement ou indirectement tous les membres de chaque nation belligérante. Elle les frappe cruellement, quoique à

des degrés divers, dans leur personne, ou dans leurs intérêts, ou dans leur famille et leurs affections. En éprouvant les individus et les peuples, la guerre remue, comme ne le fait aucun autre désastre, les plus profonds sentiments du cœur, elle exalte les plus nobles passions humaines, elle soulève dans les âmes comme une grande vague d'héroïsme. C'est à ce titre que, parmi toutes les calamités d'ici-bas, la guerre porte un caractère spécial, privilégié d'expiation providentielle et de fléau divin.

Le lecteur s'en souvient peut-être : longtemps avant Joseph de Maistre, saint Augustin, dans la Cité de Dieu, avait discerné dans la guerre, dans toute guerre, un châtiment providentiel et divin pour les péchés des peuples. Châtiment pour la nation victorieuse elle-même, qui n'obtient communément le triomphe qu'au prix de sacrifices cruels et d'une effusion de sang parfois terrible. Châtiment, à plus forte raison, mais, selon les cas, châtiment vengeur ou miséricordieux, pour la nalion vaincue. Si la nation vaincue est coupable d'une grave violation du droit, le glaive du vainqueur exécute contre elle l'implacable arrêt de la justice divine. Si la nation vaincue défendait, au contraire, la cause du bon droit, sa défaite prend le caractère d'une épreuve providentielle qui purifie cette nation de fautes dont aucun peuple n'est innocent, qui la préserve peutêtre de certaines déchéances morales pires que la défaite et qui lui prépare dans le labeur et dans les larmes un avenir plus fécond. Omnis Victoria, cum etiam mnlis provenit, divino judicio victos humiliât,

44 LUTTES DE l/ÉGLISE ET LUTTES DE LA PATRIE

vel emendans peccata vcl puniens*. La liturgie de l'Eglise s'inspire de la môme doctrine, et, en particulier, dans la messe Pro tempore Belli, elle fait proclamer par les fidèles de chaque nation belligérante que Dieu nous frappe pour nous guérir, nos perçu* tiendo sanas, et les oblige à demander que le châtiment devienne pour eux un remède : ad remédia correctionis utamur.

C'est au fond des âmes qu'en temps de guerre et à la faveur de la guerre la grâce divine accomplit son œuvre la plus puissante de miséricorde, de salut, de sanctification. Aux préoccupations frivoles et malsaines, à l'insouciance coupable des jours heureux ont succédé les pensées graves, les anxiétés douloureuses, l'ardeur des nobles sacrifices, voire l'imminence du plus grand des sacrifices. La commotion est profonde, les illusions s'évanouissent, des horizons nouveaux se découvrent. La divine semence tombe alors en bonne terre. Le Père céleste récolte dans son champ une immense moisson d'âmes converties et transformées. Les sentiments et les actes de foi, de repentir, d'amour de Dieu trouvent accès dans des milliers et des milliers de cœurs qui, jusqu'à ce jour, y avaient paru étrangers ou rebelles. Beaucoup d'incrédules deviennent croyants, beaucoup de pécheurs deviennent justes, beaucoup de tièdes deviennent apôtres, beaucoup de fervents deviennent saints. Ce sont les jours de grâce et de salut. C'est le grand jubilé delà guerre.

1. De Clvitatt Z><r/, lib. XIX, cap. xv. Migne, P. L., t. XLI, col. 643.

Aux merveilles de la conversion des pécheurs s'ajoutent les merveilles, plus hautes encore, de l'immolation des justes. Lorsque nous apprenons chaque jour que la guerre a fauché de jeunes hommes qui comptaient parmi les plus vertueux, les plus purs, les plus utiles et les meilleurs, ne méconnaissons pas, dans l'amertume de notre deuil, la fécondité de leur sacrifice. Nous sommes, ici-bas, semblables à une famille dont tous les membres sont solidairementgrevés d'une énorme dette. Beaucoup ne peuvent offrir pour la libération commune que l'obole du pauvre : quelque menue monnaie, quelques grossiers bijoux, dont la valeur est loin de répondre à la quote-part réclamée de chaque membre de la famille. Mais plusieurs sont riches et magnanimes ; ils se font un bonheur de verser bien au delà de leur quote-part : hommes et femmes jettent à profusion sur le plateau les pièces d'or, les bracelets de vermeil, les colliers de perles fines, les rivières de diamant. La dette de tous est couverte et la famille est libre.

Si les jours de guerre sont des jours de salut, si tant de pécheurs ont reçu de Dieu, fut-ce à l'instant suprême, la grâce intérieure qui en fit des justes et des élus du ciel, le sens catholique hésite-t-il à reconnaître que cette puissante grâce de pardon fut attirée sur leur âme par les mérites surnaturels d'autres soldats de la même armée, qui offrirent mieux encore qu'une rivière de diamants pour le salut de la patrie, pour la rédemption commune, car ils offrirent au Dieu de miséricorde le pur holocauste d'une

46 LUTTES DE i/ ÉGLISE ET LUTTES DE LA PATRIE

âme sainte : jus tus proinjustls ? Héros chrétiens morts au champ d'honneur, vous n'avez pas seulement conquis pour vous-mêmes la plus glorieuse auréole, mais vous avez aussi, par la vertu de votre sacrifice, payé la rançon éternelle d'un grand nombre de vosfrères. Joseph de Maistre avait raison : « Qui pourrait douter que la mort trouvée dans les combats n'ait de grands privilèges ? et qui pourrait croire que les victimes de cet épouvantable jugement aient versé leur sang en vain?» Nul ne doit en disconvenir. Considérée sous cet aspect de l'expiation rédemptrice, la guerre est divine.

Ce n'est pas tout encore. Par les résultats historiques, souvent inattendus, qu'elle détermine, la guerre peut servir d'instrument à de merveilleux desseins de la Providence du Dieu très bon et très saint pour la rénovation morale et la régénération sociale des peuples.

Ne parlons pas même de l'intervention particulière de Dieu au moyen des surprises de la victoire. Joseph de Maistre ne commet pourtant aucune exagération paradoxale quand il écrit : « Combien de circonstances imprévues peuvent déranger l'équilibre et faire avorter ou réussir les plus grands projets, en dépit de tous les calculs de la prudence humaine !... L'histoire est pleine de ces événements inconcevables qui déconcertent les plus belles spéculations. Si vous jetez, d'ailleurs, un coup d'œil plus général sur le rôle que joue à la guerre la puissance morale, vous conviendrez que, nulle part, la main divine ne se fait

sentir plus vivement à l'homme. On dirait que c'est un département, passez-moi ce terme, dont la Providence s'est réservée la direction. »

Si nous ne nous arrêtons pas davantage aux providentielles surprises de la victoire, c'est que la victoire elle-même n'est pas la condition toujours indispensable de la rénovation d'un peuple par la guerre. Telle est, en effet, l'une des remarques les plus justes, les plus profondes que Joseph de Maistre attribue à son sénateur russe. Qu'il existe certains peuplesauxquelsune victoire complète, rapide, triomphante ait ouvert un essor immense dans toutes les sphères de leur activité nationale, pareil fait n'a vraiment rien d'étrange. Mais, chose beaucoup plus surprenante, il existe aussi des peuples pour lesquels une victoire chèrement achetée, ou même une guerre malheureuse, voire peut-être désastreuse, a été cependant le point de départ d'un durable relèvement et de hautes destinées dans l'histoire. Ce fut notamment le cas de la Prusse après Iéna et Tilsitt. Malgré l'amertume de nos émotions présentes et de nos souvenirsd'antan, l'exemple est trop frappantpour ne devoir pas être mentionné. Fas est abhoste doceri.

Gomment donc la guerre qui cause tant de désastres, tant de ruines, la guerre qui fauche tant de myriades de vies humaines, la guerre qui, souvent, paraît épuiser les nations vaincues et même les nations victorieuses, comment la guerre peut-elle posséder la vertu de conduire certains peuples, fût-ce par l'humiliation et la défaite, vers un avenir plus grand et meilleur que leur passé ?

Ne serait-ce pas parce que, comme nous avons eu déjà occasion de le remarquer, la guerre atteint plus cruellement la nation tout entière que ne peut le faire aucune autre calamité publique ? Ne serait-ce pas parce que la guerre apporte aux peuples qui sont capables d'en comprendre les enseignements le secret providentiel des épreuves douloureuses, salutaires et fécondes ? Virgile avait plus profondément raison qu'il ne pensait quand il écrivait d'une grande catastrophe guerrière ce vers que nous citions au début:

Non haec sine numine Divum Eveniunt.

La guerre impose à chaque famille, à chaque individu même, et sous les formes les plus diverses, des sacrifices multiples, singulièrement onéreux et redoutables : y compris, pour beaucoup, le sacrifice de la vie. La guerre impose à tous l'effort, l'énergie, le renoncement ; elle stimule aux actes surérogatoires de dévouement et de générosité volontaire ; elle rend tangible la nécessité bienfaisante de l'ordre, de l'autorité, de la discipline hiérarchique. La guerre rend l'union plus étroite, plus cordiale entre enfants de la même patrie : elle leur fait comprendre la vanité des querelles intestines qui les divisent et la sainteté du lien moral, fraternel et sacré qui les rassemble. La guerre manifeste avec une aveuglante clarté ce qui n'existait que confusément dans l'esprit d'un trop grand nombre : c'est qu'au-dessus de nos

petits intérêts d'un jour, il y a la grande réalité historique de la patrie, le magnifique trésor héréditaire que, pendant des siècles, nos pères ont constitué par leur travail, leur intelligence, leur amour et leur sang ; magnifique trésor héréditaire confié en dépôt à la génération présente et que celle-ci doit transmettre encore enrichi aux générations de l'avenir, dans la continuité d'une même tradition et d'un même effort, comme sur le stade antique à la course du flambeau. La guerre révèle à ceux qui ne s'en rendaient peut-être pas assez compte qu'il est enviable de sacrifier ses intérêts, de se sacrifier soi-même pour défendre les droits, lagrandeur morale etla perpétuité glorieuse de la mère patrie, qui abrite sous son étendard, avec le patrimoine de la gloire commune, le foyer des familles, le tombeau des aïeux, le berceau des enfants. La guerre permet de sonder en toute sa profondeur cet admirable sentiment d'amour du sol natal, caritas palrii soli, sentiment qui résume tant de douces et de grandes choses, sentiment qui peut inspirer tant d'héroïsmes, et dont Bossuet écrivait un jour: « Les hommes se sentent liés par quelque chose de fort lorsqu'ils songent que la même terre qui les a portés et nourris étant vivants les recevra en son sein quand ils seront morts *. »

Qu'une guerre sanglante, fùt-elle malheureuse, vienne remuer profondément les âmes, graver et

1 . Politique tirée des propres paroles de V Écriture Sainte, livre I, article II, proposition 3.

50 LUTTES DE l' ÉGLISE ET LUTTES DE LA PATRIE

buriner au plus intime des cœurs cet amour passionné de la mère patrie, ces mâles habitudes d'effort, d'énergie et de sacrifice, cet esprit de concorde et d'union, ce sens de la tradition et de la hiérarchie, bref toutes les hautes leçons de V Appel des armes, ne nous étonnons pas alors d'assister à une merveilleuse régénération morale et sociale ; ne nous étonnons pas de voir la population décimée redevenir nombreuse et saine; ne nous étonnons pas de voir la prospérité renaître grâce à un méthodique et patient labeur; ne nous étonnons pas de voir ce peuple atteindre de nouveau à de glorieuses destinées. Le secret de la providentielle épreuve aura été compris. Dans la guerre et dans le deuil, la nation auia su prendre meilleure conscience d'elle-même et de ses devoirs. Durant lesjours depatriotique angoisse, elle aura, peut-on dire, filé de ses doigts les grandes heures de son histoire. La guerre aura été pour elle le fléau miséricordieux et divin.

Ce qui vient d'être dit ne prend toute sa valeur, toute sa vérité que chez un peuple auquel la religion, la vraie religion, donne la pleine lumière pour connaître intégralement le devoir moral et la force intérieure pour accomplir ce devoir. Mais, dans les pays chrétiens, le renouveau de ferveur religieuse qui est souvent déterminé par la guerre ne peut pas ne pas se traduire par une pratique plus complète, plus vaillante et plus fructueuse des vertus, des sacrifices, des laborieux efforts qui constituent la grandeur morale et sociale de la patrie.

C'est ici le lieu de mentionner la juste observation que développe Joseph de Maistre dans quelques-unes des meilleures pages de son Entretien sur la Guerre : « Rien, dit-il, ne s'accorde dans ce monde comme l'esprit religieux et l'esprit militaire. » Remarque profonde et dont les événements tragiques des trois derniers mois nous ont multiplié les vérifications émouvantes. Le fait de cette harmonie qui existe entre les devoirs professionnels du soldat et les obligations morales du chrétien, du prêtre, du religieux, était analysé avec une rare justesse de langage par un prince et un officier français dont la vie fut notoirement austère et sainte. Dans une « Note pour l'Education de ses enfants », écrite de sa garnison de Vincennes, au début de 1883, il mettait en relief les avantages moraux de la profession des armes et ajoutait : « L'état militaire, même en temps de paix, est éminemment favorable à la pratique de toutes les vertus chrétiennes, obéissance, humilité, silence, renoncement, résignation, mortification corporelle, exactitude et fidélité au devoir, charité, oubli de soi, dévouement, esprit de sacrifice; vertus qui en temps de guerre peuvent être poussées jusqu'à l'héroïsme... De plus compétents que moi ont fait ressortir ses analogies avec Pétat religieux '. » L'officier d'artillerie qui écrivait ces choses et vivait lui-même d'après de tels principes allait être exclu de l'armée pour la seule raison qu'il se

1. Y. dTsné. Un Prince contemporain, Ferdinand-Philippe d'Orléans, duc d'Alençon, p. 132 et 133. Paris, Lethiellcux, s.d. [1912], In-16.

nommait : le capitaine Ferdinand d'Orléans, duc d'Alençon.

Cette même vérité d'une harmonie particulière entre les devoirs du soldat et les devoirs du chrétien conduisait récemment de l'incrédulité de sa naissance à une ardente foi religieuse un jeune officier français d'un milieu tout différent : le lieutenant d'artillerie coloniale Ernest Psichari, le propre petit-fils d'Ernest Renan. Il avait fait entendre à la jeunesse française les fiers accents de son Appel des armes, il s'était constitué l'apologiste de la sainte alliance de l'Église et de l'armée, de la croix et de l'épée, du droit et de la force. Lui-même comptait bientôt dire adieu au monde et embrasser la vie religieuse dans un Ordre apostolique, mais toujours au nom du même idéal de vertu chrétienne et guerrière ; car ce n'était, à ses yeux, que changer de régiment. Dieu le réservait à un autre sacrifice. Le lieutenant Psichari vient de tomber au champ d'honneur, comme il l'avait demandé un jour dans ses prières de nouveau converti : mort en pleine bataille, couvrant la frontière et face à l'ennemi. Jusqu'à l'heure suprême, son âme intrépide vibra, pour la régénération chrétienne de sa patrie bien-aimée, d'une radieuse et martiale espérance... Redisons avec Joseph de Maistre : « Qui pourrait douter que la mort trouvée dans les combats n'ait de grands privilèges ? et qui pourrait croire que les victimes de cet épouvantable jugement aient versé leur sang en vain ? »

L'harmonie des vocations du soldat et du religieux,

l'analogie entre leurs devoirs s'explique par l'harmonie plus profonde encore qui existe entre l'amour de la patrie et les autres obligations surnaturelles de la vie chrétienne. L'amour de la patrie dérive des devoirs envers la famille et constitue l'une des formes les plus importantes de la charité envers le prochain. Notre-Seigneur Jésus-Christ paraît avoir voulu nous le faire comprendre par son propre exemple. Lui qui a tant exalté le caractère universel de la loi de charité, Il a cependant témoigné du plus touchant et du plus persévérant amour pour sa chère patrie. Avec une affectueuse tendresse, il s'efforçait d'inculquer aux enfants d'Israël les grandes leçons de leur histoire, les vrais caractères de la divine Promesse, les véritables beautés du règne messianique. Avec une délicate fierté, il évoque les gloires religieuses et nationales du peuple élu : Moïse et les Prophètes, les rois pavid et Salomon. Avec une émotion communicative, il attache ses regards sur le Temple de Jérusalem, symbole magnifique des splendeurs d'Israël, et il verse des larmes de douleur quand il aperçoit, dansune lumière prophétique, les châtiments irrémissibles du peuple ingrat et rebelle : jours sombres où les tranchées ennemies environneront la cité du grand Roi, où s'accomplira dans le Lieu saint l'abomination de la désolation et où, parmi les ruines fumantes du Temple, tous les Juifs qui ne subiront pas l'esclavage périront par le glaive. Jésus ayant ainsi aimé sa patrie, ayant ainsi pleuré ses malheurs, comment trouver étrange que, chez les vrais disciples du Christ, il y ait harmonieux

accord entre les sentiments ou les devoirs que commande l'amour bien ordonné de la patrie terrestre et les sentiments ou les devoirs d'ordre plus auguste que commande l'amour de la patrie céleste, terme suprême de notre pèlerinage ? Ce sont deux plans distincts qui se superposent et qui, respectivement, se correspondent dans la même perspective d'ensemble, dans la splendide harmonie, unique et divine, qu'est l'ordre essentiel de la charité.

De même que le grand mystère de la vie chrétienne pour la rédemption des âmes est le salut par la croix : de même, il est possible et vraisemblable que la condition des faveurs providentielles pour l'avenir moral, social ethistorique de certains peuples soit précisément aussi l'épreuve expiatrice, l'épreuve rédemptrice ; et, à ce titre, l'épreuve sanglante de la guerre pourra être encore saluée comme divine. Mais quand les fléaux de la guerre atteignent un peuple qui a participé de plus près aux gestes de Dieu ici-bas, un peuple baptisé qui a rendu, qui rend et peut rendre encore d'éclatants services à. la civilisation catholique, quand l'épreuve apparaît salutaire et fructueuse pour un grand nombre d'âmes, on a dès lors un motif solide et tout spécial de conjecturer que cette guerre, véritablement divine, est l'expiation miséricordieuse des fautes commises et le gage providentiel d'un avenir plein de grandeur. Tel est, proportion gardée, le plan ordinaire de Dieu pour le salut des nations comme pour la rédemption des individus : per angusta ad augusla, par les défilés sombres vers les sommets glorieux ; per crucem

ad lucem, par la croix vers la lumière. L'épreuve peut sembler cruelle, mais elle est ordonnée à un dessein merveilleux de réconciliation et de régénération.

On peut, croyons-nous, résumer ainsi l'enseignement de la théologie catholique, tant sur la licéité morale du recours aux armes que sur la vertu provi dentielle de la guerre.

Jamais il n'est permis de recourir à la force des armes qu'en raison d'une impérieuse nécessité de justice et dans la mesure reconnue indispensable pour remédier efficacement à la coupable violation du droit. Aussi longtemps qu'une telle nécessité de justice ne s'imposera pas avec évidence, les conflits d'honneur ou d'intérêts entre peuples rivaux devront être réglés selon l'équité par des moyens pacifiques, et, en particulier, grâce aux institutions d'arbitrage international. Quand la guerre aura éclaté, les belligérants seront tenus en conscience de respecter toujours les principes, les coutumes, les conventions de droit international qui, avec plus ou moins de rigueur selon les mœurs de chaque époque, garantissent la sécurité des non-combattants, protègent les monuments du culte, de l'art ou de la charité, tendent enfin à diminuer les cruautés de la guerre et à exclure de la lutte tout ce qui serait contraire à la loyauté, à l'honneur. Tel est l'ensemble d'obligations morales que déterminent, après saint Thomas

d'Aquin, les théologiens catholiques lorsqu'ils déclarent que nulle guerre ne sera légitime et licite si elle n'a pas été ordonnée par l'autorité suprême pour une cause juste et si elle n'est pas conduite en toutes choses avec une intention droite. Cette doctrine tient compte des exigences de l'ordre social et de la justice vindicative, en même temps que des grands principes de paix, de pardon et de sainte charité qui sont la fleur divine de l'Evangile du salut.

Quant à la question plus mystérieuse des motifs qui expliqueraient pourquoi le Dieu tout-puissant, très sage et très bon, permet un désastre aussi terrible que la guerre, c'est l'un des aspects du problème troublant de l'existence même du mal ici-bas. La théologie catholique répond que l'effusion du sang par la guerre doit être comptée, de même que toutes les autres calamités qui affligent le genre humain, parmi les conditions providentielles de notre épreuve morale sur la terre. Les trois dogmes du péché originel, de la Rédemption par le Christ et de la communion des saints aident à mieux discerner, à la fois, la raison d'être, la vertu méritoire et féconde, et même l'aspect consolant, le caractère divin de cette épreuve morale. C'est la marche vers l'éternelle lumière par la voie royale de la Croix; c'est l'expiation rédemptrice de nos péchés secrets ou publics ; c'est l'offrande magnanime des souffrances des justes pour le rachat des pécheurs: c'est l'épreuve transfigurée par l'union avec le sacrifice du Calvaire où le Juste expia librement pour les coupables, leur conquit les splendeurs de la patrie

divine, en vertu d'un mystère d'amour plus incompréhensible encore que le mystère de justice.

Mais ce qui est vrai de chacune des calamités d'ici-bas est plus spécialement et, nous osons dire, plus excellemment vrai de l'effusion du sang humain par la guerre. Quelque criminelles que puissent être, en effet, les passions qui ont rendu nécessaire l'appel à la force des armes et qui trouvent dans la guerre elle-même tant d'occasions détestables de s'assouvir, il ne faut pas nier que la guerre possède une valeur toute privilégiée d'expiation et, souvent aussi, de régénération morale et sociale. La guerre atteint une horreur tragique, l'épreuve de la guerre prend une extension, se répercute par de lointains et douloureux contre-coups qui ne se rencontrent nullement au même degré pour les autres calamités publiques. La liberté humaine joue clans la guerre un rôle autrement considérable que dans n'importe quelle catastrophe plus ou moins analogue ; la guerre met directement en action des sentiments très nobles, très profonds et très généreux de l'ordre moral ; elle les exalte, les surexcite jusqu'à leur énergie la plus intense. Voilà pourquoi la guerre crée une atmosphère où l'œuvre de Dieu peut s'accomplir avec une exceptionnelle splendeur ; où la ferveur religieuse peut retrouver toute sa puissante fécondité ; où peuvent s'épanouir, sous l'action intérieure de la grâce divine, les hautes vertus chrétiennes qui sauvent les âmes et transforment les peuples.

C'est donc très particulièrement dans la guerre

que se réalise l'expiation rédemptrice des fautes commises par les individus et les sociétés : justes et pécheurs subissent ensemble la cruelle mais sanctifiante épreuve, et la dette plus lourde d'un grand nombre de coupables est acquittée au centuple par le religieux héroïsme des meilleurs d'entre leurs frères. C'est encore dans la guerre et par la guérie que les nations peuvent recueillir les bienfaits divins d'une providentielle épreuve et, grâce à la pratique de l'effort et du sacrifice, grâce à de viriles leçons de sens patriotique et de sens hiérarchique, trouver le secret de leur grandeur à venir.

La guerre est divine quand elle venge le bon droit. La guerre est divine quand elle apporte un châtiment salutaire. La guerre est divine quand elle ennoblit et régénère les nations.

Voulant garder jusqu'au bouta cette étude un caractère général, d'ordre purement philosophique et théologique, nous nous interdirons d'en tirer nousmême avec détail les conclusions, les applications qu'elle comporterait peut-être aisément pour la patrie française, dans les heures émouvantes et tragiques que nous vivons aujourd'hui. Contentonsnous d'un seul mot.

Quiconque, sans même avoir eu l'honneur de partager aucun des périls de nos soldats, quiconque a recueilli attentivement les échos qui nous reviennent du front de combat, quiconque a quelque peu observé, étudié l'état moral de Paris et de la France depuis le début de la présente guerre européenne

entrevoit autrement que par la réflexion théorique ou par les livres combien puissante est la vertu providentielle de la guerre. Nonobstant notre angoisse et nos deuils, pareil spectacle excite dans le cœur une sainte, une invincible espérance et permet de dire comme ce poète de la renaissance religieuse, traditionnelle et française, qui vient de mourir au champ d'honneur: « Aujourd'hui est meilleur qu'hier, demain sera meilleur qu'aujourd'hui. »

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