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CHAPITRE II L'Avènement de Benoît XV

Paria, septembre 1914.

Le nom de Benoît n'avait été adopté par aucun Pontife Piomain depuis plus de cent cinquante ans, c'est-à-dire depuis Prosper Lambertini, qui occupa la Chaire de saint Pierre, entre 1740 et 1758, sous le nom de Benoît XIV. Par l'importance exceptionnelle de ses travaux de science canonique et liturgique, par la sagesse de ses nombreuses réformes et ordonnances, par le charme sympathique de sa personne et sa très sérieuse piété, Benoît XIV a laissé dans les annales de la Papauté une grande et illustre mémoire.

Ce nom de Benoît vient d'être repris par le nouveau Pontife qui, le 3 septembre 1914, au milieu de circonstances tragiques pour l'Europe, recueillait la glorieuse succession du Pape Pie X. Le cardinal Giacomo délia Chiesa devenait Benoît XV.

Le conclave qui, en 1740, élut Benoit XIV, avait duré six mois. Les cardinaux étaient groupés, selon leurs tendances doctrinales ou leurs attaches politiques, en diverses factions qui se neutralisaient mutuellement. On ne parvint à réunir sur le nom d'aucun des papabili la majorité des deux tiers. Mais,

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aussitôt que fut proposée la candidature du cardinal Prosper Lambertini, toutes les divergences disparurent, toutes les factions se trouvèrent d'accord, et, le 17 août, Benoît XIV fut porté au trône pontifical par une élection unanime.

Moins renseigné que certains journalistes, nous ignorons, pour notre part, les péripéties du conclave où fut élu Benoît XV. Le secret du Saint-Office, imposé par Pie X à tous les cardinaux et conclavistes, a été bien gardé. Ce qui, du moins, est notoire, c'est que le conclave a duré deux jours et demi, et que, durant chacun des deux premiers jours, il y eut jusqu'à quatre scrutins. Ce qui est encore notoire, c'est que le cardinal délia Chiesa n'était pas au nombre des quatre ou cinq cardinaux que, dans le monde ecclésiastique, à Rome et hors de Rome, on désignait généralement comme papabill et comme incarnant spécialement telles ou telles tendances doctrinales ou politiques. Nous savons enfin que des cardinaux qui passaient pour représenter des tendances diverses ont salué avec une sympathie également chaleureuse l'élection du cardinal délia Chiesa. Il en a été de même, grâces à Dieu, dans la catholicité tout entière, sans distinction d'écoles ou de partis, et, quoi qu'on enait pu dire, sans distinction aucune denations belligérantes. Partout, Benoît XV fut acclamé comme l'élu du Seigneur, comme le père commun des fidèles, dont le nom domine toutes nos dissidences humaines.

Ce n'est pas par l'aspect extérieur que Benoît XV rappelle Benoît XIV. Le cardinal Lambertini était connu pour sa rondeur joyeuse, pour ses allures

communicatives et conquérantes. Ceux qui ont approché le cardinal délia Chiesa nous le décrivent petit, mince, réservé, peu démonstratif, mais d'une distinction aristocratique, d'une finesse aimable, d'une bonté grave et délicate. L'analogie entre Benoit XIV et Benoît XV est à la fois dans leur valeur intellectuelle et morale et dans la direction générale de leur existence. Tous deux sont des patriciens du Nord de l'Italie qui ont, d'abord, fait longtemps carrière dans les congrégations romaines ou dans la chancellerie pontificale. Tous deux ont ensuite exercé, durant plusieurs années, le ministère épiscopal, principalement dans le même archidiocèse de Bologne. Tous deux étaient cardinaux archevêques de Bologne quand ils furent appelés à la Chaire de saint Pierre. C'est précisément le souvenir de Bologne qui a inspiré au cardinal délia Chiesa de prendre, comme Pape, le même nom que son célèbre devancier Prosper Lambertini.

Avant de retracer la carrière personnelle du futur Benoît XV et de rappeler quelques-uns des problèmes qui se trouvent posés devant l'Eglise et le Saint- Siège par les événements actuels, nous devons attirer l'attention du lecteur sur une circonstance frappante de l'élection du nouveau Pontife.

L'Europe est présentement déchirée par une guerre formidable où l'Allemagne et l'Autriche, les deux puissances provocatrices, se heurtent contre la coalition antigermanique de la France, de la Russie, de l'Angleterre, de la Belgique et de la Serbie. Cette

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guerre maudite a bouleversé l'âme paternelle de Pie X, elle a causé la mort du saint Pontife, apôtre de la paix.

Selon les prévisions les plus normales, l'Italie aurait semblé devoir prendre part au conflit et combattre sous la même bannière que les deux autres grands Etats de la Triple-Alliance. S'il en avait été ainsi, que de difficultés humainement insurmontables se seraient opposées à l'élection immédiate du successeur de Pie X : Rome étant la capitale d'un royaume en état de guerre et plusieurs cardinaux appartenant eux-mêmes à des nations qui auraient été en guerre ouverte avec l'Italie !

Mais, pour des motifs que nous n'avons pas à démêler ici, le gouvernement du Quirinal a séparé sa cause de celle des gouvernements de Berlin et de Vienne. Il s'est résolu, dès l'origine du conflit, à garder une neutralité expectante. Aussi, malgré la guerre européenne, le conclave a-t-il pu se tenir à Rome en pleine paix et les cardinaux des nations belligérantes se sont-ils rencontrés avec leurs collègues du monde entier sur un territoire neutre. L'élection du Souverain Pontife a donc eu lieu dans des conditions parfaitement régulières et normales. Quatorze jours après la mort de Pie X, Benoit XV héritait de la succession apostolique.

N'est-il pas vrai que les promesses divines de TÉvangile trouvent leur exact accomplissement par suite du jeu complexe, et quelquefois inopiné, des circonstances humaines? N'est-il pas vrai que, là-haut, une Providence toute spéciale

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veille efficacement sur l'Église et sur le siège de

Pierre?

Dans l'étude de la carrière personnelle du cardinal délia Chiesa, nous retrouverons encore l'action discrète de la Providence préparant à l'Église un pasteur digne d'hériter de Pie X; nous retrouverons l'action discrète de la Providence acheminant les circonstances humaines à des fins surnaturelles et divines.

Giacomo délia Ghiesa est né à Gênes le 21 novembre 1854. Il appartient par son père, le marquis Giuseppe délia Ghiesa, à une famille de la haute aristocratie génoise, et par sa mère, la marquise délia Ghiesa, née Giovanna Migliorati, à une famille patricienne de l'Italie méridionale. C'est dans le domaine patrimonial de Pegii, aux environs de Gênes, qu'il passa les années de sa petite enfance; c'est à Gênes qu'il fit ses études littéraires, dans une institution ecclésiastique; à Gênes également qu'il suivit le cours de philosophie, comme externe au séminaire épiscopal; et à Gênes encore qu'il prépara ses examens de droit civil, comme étudiant à l'Université. 11 atteignait ses vingt et un ans et venait de conquérir son doctorat en droit, lorsque, répondant à une vocation intérieure qui s'était affirmée depuis plusieurs années déjà, il entra dans la cléricature et se prépara au sacerdoce.

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De 1875 à 1879, Giacomo délia Ghiesa reçoit la formation ecclésiastique du séminaire Capranica, l'un des plus renommés de la ville de Rome pour la piété et la régularité. Il y avait eu pour devanciers les futurs cardinaux Serafino et Vincenzo Vannutelli, Bartholomeo Bacilieri, Mariano Rampolla del Tindaro, Aristide Rinaldi et Gaetano Bisleti qui, tous, à l'exception de Rampolla, devaient siéger au conclave de 1914. Gomme les autres élèves du séminaire Capranica, Giacomo délia Ghiesa suit les cours de théologie des Pères de la Compagnie de Jésus au Collège Romain, ou, pour parler plus exactement, à l'Université Grégorienne. Les principaux maîtres de la Grégorienne sont alors : le P. Joseph Kleutgen, le P. Antonio Ballerini, le P. Jean-Baptiste Franzelin, qui reçoit de Pie IX, en 1876, la pourpre cardinalice et auquel succède, dans sa chaire de professeur de dogme, le futur cardinal Camillo Mazzella. Giacomo délia Chiesa termine ses études théologiques en 1879 par la soutenance du doctorat. Il avait été ordonné prêtre le 21 décembre 1878.

Après les quatre années passées au séminaire Capranica, le nouveau prêtre va passer trois autres années, de 1879 à 1882, à l'Académie des Nobles Ecclésiastiques, sorte d'Ecole des Sciences politiques où les futurs dignitaires de la chancellerie et de la diplomatie pontificale reçoivent, à Rome, leur initiation professionnelle. Pour Don Giacomo délia Chiesa, les études de droit international, d'histoire diplomatique et de langues vivantes se juxtaposent à la préparation du doctorat en droit canonique.

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L'heure de s'employer activement au service du Saint-Siège est enfin venue. A l'automne de 1882, Don Giacomo délia Chiesa entre dans les bureaux du Vatican, comme attaché à la congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires. Le principal personnage de cette importante congrégation est alors Mgr Rampolla del Tindaro, qui apprécie bien vite les mérites exceptionnels de piété, d'intelligence et de travail du jeune patricien génois et ne tardera pas à l'attacher à sa personne par les liens d'une collaboration de plus en plus intime et d'une affection de plus en plus confiante. De 1883 à 1887, Mgr Rampolla exerce les fonctions de nonce apostolique à la cour de Madrid : il se fait accompagner en Espagne par Mgr délia Chiesa, nommé secrétaire de la nonciature. En 1887, Mgr Rampolla est rappelé a Rome, pour y recevoir le chapeau de cardinal et pour devenir secrétaire d'État, c'est-à-dire premier ministre du Souverain Pontife, poste qu'il occupa jusqu'à la mort de Léon XIII, en 1903 : et, à Rome de même qu'à Madrid, Mgr délia Chiesa demeure constamment le secrétaire, le collaborateur personnel du cardinal Rampolla. Sa fonction principale est celle de rédacteur de la correspondance ministérielle et diplomatique, avec le modeste titre de minutantede la secrétaires d'État, entre 1887 et 1900, puis avec le titre plus élevé de « substitut » de lasecretairene d'État et de secrétaire du Chiffre, depuis le 18 juillet 1900. Il deviendra, d'autre part, consulteur du Saint-Office, à compter du 23 avril 1901. Les attributions qu'il avait exercées, sous le règne de Léon XIII ,

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auprès du cardinal Rampolla, seront conservées à Mgr délia Chiesa durant les quatre premières années du règne de Pie X, auprès du cardinal Merry del Val, jusqu'au 16 décembre 1907, jour où le substitut de la secrétairerie d'Etat sera nommé par Pie X au siège archiépiscopal de Bologne.

Que, par son labeur, son talent et son tact, Mgr délia Chiesa ait rendu les plus précieux services à la diplomatie pontificale, pendant son stage à la nonciature de Madrid et surtout pendant son long séjour à la secrétairerie d'État, tous les meilleursjuges en témoignent avec une significative unanimité. Mais ce qu'il nous parait utile de signaler aujourd'hui, c'est la valeur d'une telle carrière pour préparer providentiellement le futur Benoît XV à l'exercice des graves et délicates prérogatives de la Souveraineté pontificale.

Mgr délia Chiesa fut mêlé d'aussi près que possible, depuis trente ans et plus, à toutes les grandes affaires qui intéressent l'Eglise catholique dans le monde entier. La nonciature à Madrid du cardinal Rampolla, par exemple, marque une date importante, pour la politique religieuse en Espagne, à la fin du règne d'AlphonseXII et au début de la régence de Marie-Christine. C'est à la même époque, en 1885, que fut négociée la médiation diplomatique du Pape Léon XIII, entre les gouvernements de Berlin et de Madrid, à propos des îles Carolines. Au Vatican, de 1887 à 1907, Mgr délia Chiesa vit défiler tous les diplomates qui venaient traiter de la politique

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religieuse de leurs pays respectifs, tous les hauts personnages, ecclésiastiques ou laïques, d'Europe ou d'Amérique, qui venaient soumettre leurs méthodes, recommander leurs intérêts, plaider la cause de leur école ou de leur parti. Nos affaires de France tinrent au Vatican, sous Léon XIII et Pie X, une place considérable dans les anxieuses préoccupations du Saint- Siège : depuis l'époque du ralliement et de l'esprit nouveau jusqu'à la loi des Associations et à la loi de Séparation, depuis la décision pontificale maintenant contre toutesles convoitises étrangères le protectorat catholique de la France en Orient jusqu'à la visite de M. Loubet au Quirinal et à chacun des autres incidents douloureux qui amenèrent la rupture diplomatique entre Paris et le Vatican.

Dans toutes les négociations qui se succédèrent de 1883 à 1907, Mgr délia Chiesa fut le rapporteur intelligent, l'exécuteur dévoué de la pensée et la volonté d'autrui. Jamais il ne dut agir en son propre nom et sous sa propre responsabilité. Son emploi laborieux, dépendant, offrait à cette intelligence réfléchie, à cet esprit judicieux, les avantages d'un poste d'observation privilégié. Condition toute providentielle pour connaître à fond les hommes et les choses, pour étudier les problèmes, pour mesurer les avantages et les inconvénients de chaque méthode, pour tirer les conclusions des tentatives heureuses ou malheureuses, bref, pour se créer un trésor d'expérience personnelle dont saura profiter le nouveau Pontife dans les éventualités de l'avenir.

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Ce serait donner de Mgr délia Ghiesa une idée fort incomplète que de le représenter comme exclusivement absorbé par le travail des chancelleries. Les œuvres d'apostolat sacerdotal tinrent dans son existence une très large place. Il prêchait en de nombreuses circonstances, toujours avec distinction et avec piété. Il entendait chaque jour, et surtout chaque dimanche, beaucoup de pénitents, romains ou étrangers, dans son confessionnal de l'église Saint-Eustache. Il présidait l'Association ecclésiastique de l'Adoration nocturne et, quand revenait son tour de veille, se montrait exact à passer la moitié de la nuit devant le Saint Sacrement exposé. Mgr délia Ghiesa n'était pas moins exact à la retraite mensuelle de la Fraternité du Tiers-Ordre de Saint-François, chez les Lazaristes de la rue Saint-Nicolas-de-Tolentino. Fondée parle saint cardinal capucin Vives y Tuto, cette Fraternité sacerdotale et franciscaine eut successivement pour supérieurs Mgr Radini-Tedeschi, puis Mgr délia Chiesa, qui présida les réunions quand Mgr Radini-Tedeschi eut été nommé, en 1905, au siège épiscopal de Bergame. Ajoutons que les pauvres de Madrid et de Home connurent, selon leurs besoins, la charité prévenante, discrète et attentive, de Mgr délia Ghiesa, ou ses largesses de grand seigneur.

Quelque chose encore aurait paru manquer à la préparation mystérieuse du futur Benoit XV s'il n'avait exercé lui-même, durant plusieurs années, le ministère pastoral, s'il n'avait expérimenté personnellement les menus embarras administratifs, les lourdes

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responsabilités morales et religieuses du gouvernement spirituel d'un grand diocèse. La divine Providence y pourvut comme à tout le reste : et Mgr délia Chiesa fut nommé archevêque de Bologne, le 16 décembre 1907, comme successeur du cardinal Svampa.

Pie X en personne voulut conférer au substitut de la secrétairerie d'Etat la consécration épiscopale. Cette cérémonie eut lieu le 22 décembre suivant dans la chapelle Sixtine. Le Souverain Pontife consécrateur était entouré des cardinaux Mariano Rampolla del Tindaro, Girolamo Gotti, Pietro Respighi, Raphaël Merry del Val. Pourquoi donc un peintre, expert à traduire sur la toile les expressions caractéristiques et nuancées de la physionomie humaine, ne tenterait-il pas quelque jour de reconstituer cette scène émouvante et de faire revivre pour la postérité, dans le cadre des fresques de Michel-Ange, ce groupe de six personnages qui résument eux-mêmes toute une période complexe et vraiment grande de l'histoire contemporaine de la Papauté? C'est Pie X consacrant Benoît XV. C'est Pie X entouré de quelques-uns des premiers serviteurs de son règne : le secrétaire d'État, le cardinal-vicaire, le préfet de la Propagande, Merry del Val, Respighi, Gotti. Auprès de Pie X et de ses ministres, c'est Rampolla, incarnant la mémoire impérissable du pontificat de Léon XIII. Ce sont enfin les papabili et le Pape du conclave de 1903, Rampolla et Gotti avec Pie X, faisant descendre une commune prière sur l'héritier de la tradition des uns et des autres, sur Giacomo

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délia Chiesa, qui, réservé aux tâches de l'avenir, sera l'élu du conclave de 1914, Benoît XV.

A Bologne, Mgr délia Chiesa devait rencontrer mainte difficulté sérieuse. L'archidiocèse de Bologne, peuplé de 600.000 habitants, compte parmi les régions du royaume d'Italie où l'anticléricalisme et le socialisme ont exercé leurs ravages les plus funestes. La ville même de Bologne, dont la population est de 150.000 habitants et qui possède, comme vestige de son glorieux passé juridique et scolaire du Moyen Age, une Université de 1.800 étudiants, la ville de Bologne est loin de constituer un milieu particulièrement docile aux influences religieuses. De plus, Mgr délia Chiesa, au début de son épiscopat, ne trouva pas, chez les catholiques du diocèse, toutes les sympathies dont il était digne. Le précédent archevêque, cardinal Svampa, jouissait, parmi les prêtres et les fidèles, d'une popularité chaleureuse et un peu exclusive, qui eut pour contre-coup, de la part d'un certain nombre, quelque froideur, quelque défiance à l'égard de son successeur : d'autant que Mgr délia Chiesa ne possédait ni la haute et majestueuse prestance extérieure, ni la bonhomie joyeuse et exubérante qui avaient contribué à l'extrême popularité du cardinal Svampa.

Néanmoins, par son travail et par son zèle, par sa distinction et sa bonté, par son esprit de justice, par son éminente valeur, le nouvel archevêque conquit peu à peu l'affection, la confiance, l'admiration même du clergé et des fidèles. Il en vint à exercer un ascendant remarquable sur toutes les classes de

la population. Il améliora, il activa d'une main ferme et paternelle le fonctionnement de tous les organes de la vie diocésaine ou paroissiale. Il donna une impulsion méthodique à chacune des œuvres de piété, de charité, d'apostolatcatholique. Les sept années du ministère épiscopal de Mgr délia Chiesa furent, à tous égards, des années fécondes.

Pie X récompensa les services anciens et récents, les mérites exceptionnels de l'archevêque de Bologne en le créant cardinal-prêtre de la sainte Eglise Romaine, du titre des saints Quatre-Couronnés. Le cardinal délia Chiesa est l'un des treize nouveaux princes de l'Église qui reçurent l'investiture cardinalice au consistoire du 25 mai 1914, et qui entendirent, le 27 mai, lorsque leur fut remise la barrette rouge, le discours plein d'énergie et de relief où Pie X énonçait, comme dans un testament, la grande préoccupation doctrinale de son pontificat contre toute contagion des erreurs contemporaines.

Moins dequatremoisaprèsle consistoire du 25 mai, un autre consistoire allait se tenir au Vatican, et le même cardinal Giacomo délia Chiesa y figurerait encore, mais non plus à la même place. Le nouveau consistoire, en effet, devait avoir lieu au lendemain d'un conclave, au lendemain d'un couronnement pontifical : et c'est le cardinal de Bologne, promu tout récemment aux honneurs de la pourpre romaine, qui aura été choisi pour légitime successeur de Pie X sur la chaire de saint Pierre. Depuis le 3 septembre 1914, Giacomo délia Chiesa se trouve investi, à l'âge de cinquante-neuf ans et neuf mois, de la dignité

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suprême, auguste, redoutable, vers laquelle Dieu l'avait acheminé par des voies providentielles et mystérieuses.

Au grand livre de l'histoire du catholicisme et de la Papauté romaine, une page magnifique vient de s'achever, qui portait pour titre le nom glorieux de Pie X. Aujourd'hui, le feuillet a été tourné par une main toute-puissante et invisible : nous nous trouvons devant une page, encore toute blanche, dont le titre mentionne simplement le nom d'un nouveau Pape, Benoît XV. Quelles paroles, quels actes enregistrera demain l'histoire de la Papauté ? Que dira la page blanche ?

Ce qu'il est permis d'annoncer d'ores et déjà, sans crainte d'erreur, sans percer témérairement le mystère de l'avenir, c'est que le nouveau pilote de la barque de saint Pierre, quelle que puisse être la violence des orages, qu'elle que puisse être la complexité délicate des circonstances, ne sera pris au dépourvu par aucun de ses très nobles et très difficiles devoirs.

Prélat d'un zèle plein de piété, pasteur au talent remarquable dans l'administration ecclésiastique, Benoît XV saura promouvoir le large mouvement de vie eucharistique et les vastes réformes de législation canonique qui contribueront à immortaliser le pontificat de son illustre prédécesseur. Théologien de haute culture, consulteur du Saint-Office de 1901

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à 1907, c'est-à-dire au plus fort de la crise moderniste, à l'époque où le Saint-Office élabora le décret Lamenlabili sane exitu, il sera en mesure de continuer, à l'encontre des erreurs de noire temps, l'œuvre doctrinale, si parfaitement homogène, des grands pontificats de Pie IX, de Léon XIII et de PieX. Diplomate de carrière, initié en des conditions toutes privilégiéêsaux affaires des chancelleries, auxproblèmes concernant dans tous les pays du monde les rapports mutuels de l'Église et de l'État, il saura défendre efficacement les principes et les droits dont il a reçu le dépôt; et, Dieu aidant, il pourra étendre encore, parmi les peuples, avec le prestige de la Papauté, le rayonnement d'influence de l'Église, messagère du ciel et ouvrière de paix.

En présence de l'effroyable perturbation de l'Europe, en présence d'une guerre qui fait couler à flots le sang des peuples chrétiens et qui engendre toutes sortes de difficultés graves pour le gouvernement de l'Église et des âmes, les premières paroles de Benoît XV, reprenant les suprêmes appels de Pie X, ont été une émouvante adjuration en faveur de la paix. Le Souverain Pontife, père commun des fidèles, compte de nombreux enfants dans chacune des armées belligérantes. Sa haute mission lui interdit de prendre publiquement parti. Déjà, le cardinal de Bologne, dans une lettre du 30 août, recommandait aux prêtres de son diocèse de prier et de faire prier pour la paix de la chrétienté, pour le salut des âmes, pour la cause de la justice et du droit, mais sans manifester leurs préférences personnelles pour

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l'un ou pour l'autre des deux groupes de puissances qui se livrent aujourd'hui une guerre acharnée. Le Pape Benoît XV ne pouvait, en cette matière, tenir un autre langage que le cardinal délia Ghiesa. De fait, le premier appel de Benoît XV, en date du 8 septembre, fête de la Nativité de la Très Sainte Vierge, s'adresse indistinctement à tous les catholiques du monde entier. Il enjoint aux pasteurs et aux fidèles de multiplier partout leurs ardentes supplications pour obtenir du Dieu de miséricorde la cessation du fléau terrible de la guerre. 11 adjure les gouvernants de tous les pays de faire ce qui est en leur pouvoir pour le rétablissement de la paix entre les peuples. « Qu'ils considèrent combien de misères et de deuils accompagnent déjà cette vie mortelle, sans qu'il faille la rendre encore plus malheureuse et plus désolée. N'y a-t-il pas assez de ruines amoncelées, assez de sang répandu? Qu'ils se hâtent d'entrer dans des pensées de paix... » Selon le précepte et l'exemple du divin Maître, Benoît XV, après Pie X, se présente au monde comme l'apôtre de la sainte charité qui apaise, qui désarme et qui unit, comme le « pacificateur » des consciences et des nations.

La page blanche de l'histoire de demain raconterat-elle que l'autorité morale et les talents diplomatiques de Benoît XV exercèrent leur action efficace dans les grands conseils delà paix européenne? Tous ceux-là doivent la souhaiter vivement, qui désirent d'un cœur loyal que le conflit actuel se termine, après tant d'hécatombes, par une paix aussi durable que

possible, par une paix fondée sur un plus juste équilibre des forces rivales et sur le respect du droit. Il est vraisemblable que les traités de. . . 1915 (?) procéderont à un remaniement de la carte d'Europe, dont l'importance historique égalera peut-être celle des traités de 1815. Pourquoi donc renouvellerait-on, en cette circonstance solennelle, Terreur ou la faute commise naguère à la conférence de La Haye ? Pourquoi la Papauté, grande puissance internationale, diplomatiquement reconnue comme souveraine, malgré la spoliation de ses États temporels, pourquoi la Papauté ne serait-elle pas admise à prendre part aux délibérations des autres puissances et à l'élaboration du nouvel ord re européen? Pourquoi ne serait-elle pas conviée, en des cas litigieux, à dire le droit et à faire agréer par les États rivaux les conseils de son désintéressement et de son équité? Dans les négociations du congrès de Vienne, en 1815, qui restituèrent à la Papauté Bologne et les autres Légations, le Saint-Siège était représenté par un diplomate dont le nom demeure attaché à des événements mémorables, le cardinal Consalvi. Ne serait-ce pas en vue de quelque dessein analogue de la Providence divine qu'aux approches des traités de... 1915 (?) la chaire pontificale se trouve occupée par un Pape connu et apprécié personnellement des chancelleries européennes; par un ancien diplomate qui fut même, en 1885, l'un des témoins et des agents de la médiation pacificatrice du Saint-Siège dans un conflit politique entre deux puissances souveraines? De grandes choses, s'il plaît à Dieu, pourront s'inscrire sur la page encore blanche.

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Notre patriotisme français, d'accord avec notre foi catholique, veut espérer que la page blanche n'attribuera pas seulement à Benoit XV un rôle dans la pacification politique de l'Europe, mais un rôle, plus délicat peut-être, dans la pacification religieuse de la France. Quelles que soient les phases de notre politique intérieure dans un prochain avenir, l'Eglise de France trouvera-t-elle, de la part du pouvoir séculier, plus de respect et plus de justice ? Obtiendra-t-elle, peu à peu, une meilleure législation de la propriété ecclésiastique, une meilleure législation des Instituts religieux, une meilleure législation de l'école et de l'enseignement ? Verrons-nous bientôt, pour le plus grand bien de la société civile et de la société religieuse, des relations officielles, permanentes et normales, se renouer entre le gouvernement de Paris et la chancellerie du Vatican ? Les lumières prophétiques nous font malheureusement défaut pour rédiger par avance le texte qui couvrira un jour la page blanche. Mais nous pouvons enregistrer, du moins, trois faits certains qui représentent, pour la diplomatie de Benoît XV, autant de conditions éminemment favorables.

Premier fait. Benoit XV hérite de la situation garantie à la Papauté romaine et à l'Église de France par la politique religieuse de Pie X. L'Église de France est dépouillée de son rang officiel dans l'Étal,

de son indemnité budgétaire, de ses revenus et fondations, mais elle est à la fois libérée de toutes les sujétions concordataires et libérée de toutes les sujétions, plus onéreuses encore, que la loi de Séparation prétendait lui imposer. Le législateur avait notamment stipulé que l'exercice du culte public et la jouissance des édifices du culte auraient pour condition obligatoire la création d'associations cultuelles par les catholiques comme par les protestants et les israélites. Pie X a interdit aux catholiques de constituer aucune association cultuelle et de recourir à aucun des subterfuges imaginés pour suppléer à l'absence d'associations cultuelles. Obéissant avec un admirable ensemble aux décisions de Pie X, les catholiques français ont marqué la ferme résolution de continuer l'exercice du culte public, de garder la jouissance des édifices du culte sans constituer d'associations cultuelles et sans signer ni déclaration d'ouverture, ni contrat de jouissance. Et, de fait, le culte public a continué de s'exercer sans entraves, le clergé et les catholiques sont impunément restés en possession de leurs églises. C'est le pouvoir civil qui a reculé. Ce sont la législation et la jurisprudence qui ont dû elles mêmes s'adapter à la situation créée par la politique de Pie X et la résistance catholique.

L'Église de France y gagne manifestement une liberté d'action que ne lui aurait pu reconnaître aucun régime légal. Sans doute, la difficulté de constituer dans des conditions stables et sures la propriété ecclésiastique, spécialement la propriété

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immobilière, est, pour l'Eglise de France, une cause permanente d'embarras très graves. Mais à l'intérieur et surtout à l'extérieur, le pouvoir civil subit des embarras encore plus graves et plus gênants par suite de la rupture de toute relation directe et normale avec l'autorité suprême de la hiérarchie catholique. Les Voix, qui proclament que le rétablissement des rapports diplomatiques entre Paris et le Vatican est chose politiquement indispensable, deviennent déplus en plus nombreuses, affirmatives et pressantes dans le monde gouvernemental lui-même. Tels sont les résultats obtenus par la tactique vigoureuse de Pie X. Qui peut mettre en doute que pareil état de choses représente, pour la diplomatie de Benoît XV, une situation éminemment favorable ?

Second fait. Depuis le début de la guerre, un réveil de foi, de piété, de ferveur catholique s'est produit dans beaucoup d'âmes françaises avec une telle intensité qu'on doit y reconnaître l'action exceptionnelle et toute-puissante de l'Esprit de Dieu. Ces jeunes soldats qui, dans chaque paroisse, dans chaque centre de mobilisation, s'empressaient avidement autour des confessionnaux pour mettre ordre aux affaires de leur conscience, qui s'approchaient en rangs compacts de la table sainte, qui chantaient et qui chantent à pleine voix, durant les messes en plein air, le Credo et le cautique Je suis Chrétien, ces jeunes soldats n'étaient pas tous des pratiquants de la veillé; c'étaient aussi, et en nombre considérable, des indifférents ou des « esprits

forts », que la grâce divine avait touchés et transformés. Devant la grande épreuve de la patrie, devant la perspective des plus nobles devoirs et des suprêmes dangers, ils retrouvaient intact, au plus profond de leur âme, et malgré les influences perverses de leur éducation, le trésor héréditaire delà tradition catholique et française, le trésor sacré de la foi des aïeux. On les voit donc recourir enfouie et sans ombre de respect humain au ministère de leurs aumôniers ou de leurs camarades prêtres et religieux : car, il se trouve, par un renversement providentiel des desseins sectaires, que jamais armée ne compta dans ses rangs tant de prêtres pour ses besoins spirituels. Quel spectacle inattendu que celui des trains militaires de la grande ligne du Midi passant devant la grotte de Lourdes, saluant la Vierge Immaculée par des invocations et des acclamations presque unanimes et par le chant formidable du Magnificat ! Quel spectacle encore que celui des trains militaires qui, gagnant la Bourgogne, puis les frontières du Nord et de l'Est, s'arrêtaient en gare de Parav-le- Monial, et dont à peu près tous les officiers et soldats, fantassins, cavaliers, artilleurs et aviateurs, acceptaient avec gratitude et empressement, non pas (comme presque partout) la petite médaille destinée à être cousue dans leurs vêtements, mais le scapulaire du Sacré-Cœur destiné à être épingle ostensiblement sur leurs poitrines.

Et tandis que les soldats vont combattre sur les champs de bataille, ceux qui ne combattent pas les assistent fidèlement par la prière. Partout, en effet,

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y compris les régions connues pour leur indifférence, la messe du dimanche et même des jours de semaine est fréquentée par des hommes et des femmes qu'on n'avait guère accoutumé d'y rencontrer jusqu'alors. Les communions deviennent beaucoup plus nombreuses et plus assidues. Chaque soir, dans chaque église, une assistance compacte, souvent très importante, vient prendre pieusement part aux prières publiques pour la France et ses armées, pour les enfants de la paroisse qui risquent leur vie au service du drapeau. Certains jours sont marqués, dans les principaux sanctuaires, par des supplications plus solennelles où accourt un peuple immense de croyants, comme furent, à Paris, les grandioses manifestations religieuses de Notre-Dame-des-Victoires, du Sacré- Cœur de Montmartre, de Saint-Etienne-du-Mont, en l'honneur de sainte Geneviève, et enfin de la basilique métropolitaine, témoin séculaire des bons et des mauvais jours de notre histoire nationale, Notre- Dame de Paris. Les heures de terrible épreuve que nous traversons actuellement sont aussi des heures de grâce et de salut.

Ce réveil catholique, dont l'élan devra se poursuivre après la guerre, constitue un fait notoire, incontestable, et représente, pour la hiérarchie de l'Eglise, un sérieux accroissement de force et d'influence morale. Un fait de cette nature ne peut pas demeurer sans quelque contre-coup sur notre politique religieuse. Nouvel élément favorable, dans un prochain avenir, à l'action diplomatique de Benoît XV et du Saint-Siège.

Luttes de l'Église et Luttes de la Patrie. 6

82 LUTTES DE i/ÉGLISE ET LUTTES DE LA PATRIE

Troisième fait. L'invasion étrangère a provoqué, en France, un sursaut de révolte patriotique, un élan de solidarité nationale qui dépasse véritablement les espérances les plus optimistes1. Quand on déclare que, chez nous, depuis le début delaguerre,il n'existe plus de partis, on n'énonce pas un simple lieu commun oratoire ou littéraire; on constate, avec une approximation suffisante, une réalité manifeste. Le gouvernement au pouvoir, les princes en exil, les hommes politiques, les publicistes de droite, du centre, de gauche, d'extrême gauche, donnent tous la même consigne, parlent tous le même langage : travaillons et luttons ensemble pour la sainte cause de la patrie commune ; oublions ce qui, politiquemen l, nous divise, et que rien ne vienne troubler l'étroite union de toute la grande famille française. Le mot d'ordre a été compris et pratiqué avec un héroïque entrain par les soldats qui combattent, qui souffrent et qui vaincront dans les armées de la France. Le mot d'ordre a été pareillement compris et pratiqué, mais en des proportions forcément plus modestes, parles bons Français de toute opinion qui, dans les emplois civils, dans les œuvres de secours et d'assistance, dans les travaux et les relations de la vie quotidienne, font revivre fraternellement la vieille cordialité des amitiés françaises. Cette cordialité unanime, allègre, se manifesta particulièrement, aux approches du danger, dans Paris que menaçait un

1 . Que le lecteur veuille bien se souvenir de ce que nous avons dit à ce sujet en tête du volume, dans l'Avertissement. Nous maintenons tel quel, et à dessein, notre texte du mois de septembre 1914.

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