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AVERTISSEMENT XV

Jésus-Christ, avec son autorité toujours vivante et son amour toujours présent. Voilà pourquoi nous considérons comme néfaste toute propagande qui tendrait à diminuer le prestige moral de la Papauté romaine, à lui faire perdre quelque chose du respect et de la confiance que lui doivent les peuples chrétiens. Voilà pourquoi nous croyons nécessaire de dire et de redire à toute occasion que le loyal et filial attachement au Saint-Siège est une providentielle sauvegarde pour la vie morale des nations et des Etats, de même qu'il constitue le lien le plus fort, la garantie la plus précieuse de la vie socialede l'Église. Voilà pourquoi nous défendons Benoît XV comme nous avons défendu Pie X, en servant de tout notre cœur, chez l'un et chez l'autre, la Papauté qui ne meurt pas, ou plutôt le Maître divin qui leur a confié la garde de ses fidèles et les clefs de son royaume. Le titre et l'épigraphe du volume ont pour but de le rappeler. Des Luttes de la Patrie nous ne séparons pas les Lattes de V Église. Durant cette longue série de deuils sanglants et de combats glorieux, decruelles angoisses et de saintes espérances, nous combattons humblement par la plume « pour le Siège de saint Pierre » en même temps que pour la terre et la tradition bien-aimée des ancêtres, pour la Mère- Patrie, dont plus que jamais, nous sommes fier et qu'un grand Pape nommait un jour : « la très noble nation française. »

Pro Pétri Sede

Pro Nobilissima Gallorum Gente.

Paris, 7 février 1916.

Paris, octobre et novembre 1914.

Parmi les philosophes chrétiens qui ont disserté sur la guerre et qui ont résumé leurs impressions dans un tableau fortement coloré, il en est qui n'ont voulu signaler, de ce duel tragique entre peuple et peuple, que son aspect déconcertant ou odieux, tandis que d'autres ont mis avec complaisance en relief son aspect héroïque, providentiel et divin.

Beaucoup, en effet, ont exclusivement considéré dans la guerre les deuils, les ruines, les désastres de tout ordre qu'elle engendre, ainsi que les succès scandaleux dont elle couronne trop souvent les pires violations de la justice et du droit. Ils ont donc flétri la guerre comme un crime qui mérite toutes les malédictions, voire comme une sottise qui mérite tous les sarcasmes. Pour ne citer qu'un exemple, on connaît la satire pleine d'amertume qu'inspire à La Bruyère, aux dernières pages du chapitre Des Jugements, le succès politique et guerrier par lequel fut sanctionnée, glorifiée même, la coupable usurpation de (juillaume d'Orange. Singulière gloire, en

Luttes fie l 'Église et luttes de la Patrie. 1

Z LUTTES DE L EGLISE ET LUTTES DE Là PATRIE

vérité, que les peuples attachent à l'heureuse fortune sur les champs de bataille ; singulière façon de démontrer que l'homme est un animal « raisonnable » et le seul raisonnable! Ecoutons l'auteur des Caractères :

Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu'après avoir miaulé tout leur soûl, ils se sont jetés avecfureur les uns sur les autres et ont joué ensemble de la dent et de la griffe; que, de cette mêlée, il est demeuré, de part et d'autre, neuf à dix mille chats surla place, qui ont infecté l'air à dix lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas : voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler? Et si les loups en faisaient de même, quels hurlements, quelle boucherie ! Et si les uns et les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vous de ce discours qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce ; ou, après l'avoir conclu, ne ririez-vous pas de tout votre cœur de l'ingénuité de ces pauvres bêtes ?

Vous avez déjà, en animaux raisonnables, et pour vous distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs ongles, imaginé les lances, les piques, les dards, les sabres et les cimeterres, à mon gré, fort judicieusement, car, avec vos seules mains, que pouviez-vous faire les uns aux autres que vous arracher les cheveux, vous égratigner au visage, ou, tout au plus, vous arracher les yeux de la tête ? Au lieu que vous voilà munis d'instruments commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies, d'où peut couler votre sang jusqu'à la dernière goutte, sans que vous puissiez craindre d'en échapper.

Mais, comme vous devenez d'année à autre plus raisonnables, vous avez bien enchéri sur cette vieille manière de vous exterminer. Vous avez de petits globes qui vous tuent tout d'un coup, s'ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine. Vous en avez d'autres, plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en deux ou qui vous éventrent, sans compter ceux qui tombent sur vos toits, enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave, en enlèvent les voûtes et font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui sont en couche, l'enfant et la nourrice. Et c'est là encore où gît la gloire, elle aime le remue-ménage et elle est personne d'un grand fracas...

Si de nombreux moralistes ont, avec La Bruyère, et chacun sur le ton qui lui est propre, dénoncé les cruautés, les iniquités, les absurdités du recours à la force des armes, d'autres penseurs ont envisagé la guerre sous un angle très différent. Ils ont mis en relief les nobles et généreux motifs pour lesquels on peut tirer l'épée, les magnifiques vertus morales auxquelles la guerre permet de s'épanouir dans toute leur splendeur, les grands et bienfaisants résultats que la guerre a maintes fois produits pour le progrès du monde et la rénovation des peuples.

Virgile avait dit, en chantant la prise de Troie :

Non haec sine numine Divum Eveniunt.

A leur tour, les penseurs chrétiens dont nous parlons discernèrent, parmi les horreurs sanglantes de la guerre, au-dessus des hommes qui s'entre-tuenl,

la main toute-puissante qui dirige le monde à des fins mystérieuses et plus hautes. Dans le dernier chapitre du Discours sur l'Histoire universelle, Bossuet écrivait en un langage plein de grandeur : « Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes, il a tous les cœurs en sa main; tantôt il retient les passions; tantôt il leur lâche la bride, et, par là, il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants ? Il fait marcher l'épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible... Dieu exerce... ses redoutables jugements selon les règles de sa justice toujours infaillible. C'est Lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le contre-coup porte si loin. Quand il veut lâcher le dernier et renverser les empires, tout est faible et irrégulier dans les conseils... Eu un mot, il n'y a point de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d'autres desseins que les siens. Dieu seul sait tout réduire à sa volonté. C'est pourquoi tout est surprenant à ne regarder que les causes particulières et néanmoins tout s'avance avec une suite réglée... »

Nulle part le caractère divin et providentiel de la guerre n'a été exprimé avec plus d'énergie et d'audace que dans les pages fameuses du Septième Entrelien des Soirées de Saint-Pétersbourg. (Nous ne pensons pas que le patriotisme nous fasse une obligation d'écrire désormais : les Soirées de Pétrosrad.) Joseph de Maistre met dans la bouche de son sénateur russe toute une apologie de la guerre, où se

juxtaposent des paradoxes brillants mais fragiles, et des vues d'une rare puissance, d'une profonde vérité philosophique et théologique. La guerre est présentée comme l'application d'une loi divine qui exige, qui féconde et qui glorifie l'expiation, la rédemption par le sang :

Lorsquelescrimesetsurtoutlescrimesd'un certain genre se sont accumulés jusqu'à un point marqué, l'ange exterminateur pressesans mesureson volinfatigable. Pareilà la torche ardente tournée rapidement, l'immense vitesse de son mouvement lerend présent à la fois surtous les points de sa redoutable orbite. Il frappe au même instant tous les peuplesdela terre. D'autres fois, ministre d'une vengeance précise et infaillible, il s'acharne sur certaines nations et les baigne dans le sang. N'attendez pas qu'elles fassent aucun effort pouréchapper àleurjugement ou pour l'abréger. On croit voir ces grands coupables, éclairés parleur conscience, qui demandent le supplice et l'acceptent pour y trouverlexpiation. Tant qu'il leurrestera du sang, elles viendront l'offrir; et bientôt une rare jeunesse se fera raconter ces guerres désolatrices produites par les crimes de ses pères. La guerre est donc divine en ellemême, puisque c'est une loi du monde.

La guerre est divine par ses conséquences d'un ordre surnaturel, tant générales que particulières. Qui pourrait douterquela morttrouvéedansles combats n'aitdegrands privilèges? et qui pourrait croire que les victimes de cet épouvantable jugement aient versé leur sang en vain ?...

La guerre est divine dans la gloire mystérieuse qui l'environne et dans l'attrait non moins inexplicable qui nous y porte...

b LUTTES DE L E(iLlSE ET LUTTES DE LA PATRIE

La guerre est divine par la protection accordée aux grands capitaines...

La guerre est divine par la manière dont elle se déclare...

La guerre est divine dans ses résultats. .. Il y a des guerres qui avilissent les nations et les avilissent pour des siècles. D'autres les exaltent, les perfectionnent de toutes manières et remplacent même bientôt, ce qui est fort extraordinaire, les pertes momentanées par un surcroît visible de population. L'histoire nous montre souvent le spectacle d'une population riche et croissante au milieu des combats les plus meurtriers; mais il y a des guerres vicieuses, des guerres de malédictions, que la conscience reconnaît bien mieux que le raisonnement : les nations en sont blessées à mort, et dansleurpuissance et dans leur caractère...

La guerre est divine par l'indéfinissable force qui en détermine le succès...

Aux) eux de certains penseurs chrétiens, la guerre mérite donc une sorte d'apothéose, alors qu'elle mérite, aux yeux de certains autres, un implacable anathème. Chez les uns, c'est le lyrique enthousiasme des bienfaits providentiels de la guerre. Chez les autres, c'est la réprobation indignée des horreurs et des iniquités de la guerre.

Ni l'une ni l'autre conception n'est dépourvue de réelle et saisissante justesse. Mais toutes deux excèdent parla rigidité de leur exclusivisme. Pour exposer avec entière exactitude l'enseignement de la philosophie et de la théologie catholique au sujet de la guerre, il faut, croyons-nous, rassembler dans

une même synthèse, nécessairement complexe, tout ce que contient de vérité l'une et l'autre conception, en écartant les simplifications absolues, paradoxales ou sommaires.

Il faut reconnaître à la fois que la guerre doit être conjurée dans toute la mesure moralement possible, comme une coutume inhumaine et barbare; et que, cependant, le recours à la force des armes peut devenir légitime ou nécessaire pour remédiera certains désordres plus odieux encore que la guerre. Il faut surtout reconnaître que la guerre constitue, pour les peuples, un châtimentou, du moins, un fléau ; mais que la Providence divine peut tirer parti de cette calamité, qu'elle peut rendre l'épreuve féconde et salutaire dans des vues pleines de grandeur, de miséricorde et d'amour.

Le Droit chrétien de la guerre *

A l'heure cruelle où ces pages sont écrites, Userait vraiment superflu d'aligner beaucoup d'arguments

1. Nous tenons à mentionner trois études importantes traitant du même sujet et parues plusieurs mois après la publication des présentes pages en article de revue : La Guerra e Vlnsegnamento délia Scuola cattollca, dernier article de feu le R. P. Joseph Cliiaudano dans la Cn'ilta Cattolica du '.\ avril 1915; Les Lois chrétiennes de la Guerre, par M. le chanoine Gaudeau, dans le volume La Guerre allemande et le Catholicisme (Paris, Bloud, 1915, in-8°); et La France et l'Allemagne devant la Doctrine chrétienne sur la Guerre par Mgr Chapon, évéque de Nice, dans le Correspondant du 25 août 1915, puis dans le volume L'Allemagne et les Alliés devant la Conscience chrétienne (Paris, Bloud, 1916, in-8).

pour établir que la guerre est chose inhumaine et barbare. Les laits eux-mêmes parlent haut et clair. C'est le fracas des armes dans presque toute l'Europe, avec l'épouvantable effusion du sang, avec l'accumulation des ruines, avec les incendies, les massacres et les pillages, ce sont les deuils quotidiens qui déciment nos familles et nous atteignent tous au cœur. Qurest-il besoin d'insister?

Inhumaine et barbare en raison de cruels désastres qu'elle engendre, la guerre l'est davantage encore par la consécration immorale qu'elle peut accorder à la loi du plus fort. Malheur aux vaincus, telle est, au premier regard, la leçon de la guerre.

Et c'est un spectacle toujours démoralisateur que l'écrasement, même temporaire, d'un Etat petit et faible qui a pour lui son bon droit, par un Etat plus puissant, usurpateur sans vergogne, qui a pour lui les gros bataillons, la grosse artillerie, les obusiers monstrueux.

Messagère du Dieu de paix et de charité, l'Eglise catholique cherche à détourner des nations chrétiennes les affreuses calamités de la guerre et à faire régner la paix extérieure entre les peuples, de même que la paix intérieure au fond des consciences justes. Dans un grand nombre d'offices et d'oraisons, la liturgie de l'Église, écho fidèle des enseignements de l'Évangile, des Docteurs, des Conciles et des Papes, prie et supplie le Dieu tout-puissant de nous délivrer de la guerre comme de la famine et de la peste, de nous préserver des iniquités de la guerre et de la fureur des ennemis, d'établir la paix et la

cancorde entre les rois et princes chrétiens, de donner la paix et l'unité au peuple chrétien tout entier, de garantirauxnationschrétienneslasécuritéde leurs frontières avec cette paix véritable que Dieu seul et non pas le monde peut accorder. Que par la vertu du Père qui est dans les cieux, la paix soit concédée au inonde : Fiat pax in vivtute tua*/

Nul doute sur la pensée de l'Eglise. Dans la doctrine catholique, la guerre est considérée comme un fléau ; tous les efforts doivent tendre à la conservation et au rétablissement de la paix. Ne faudrait-il pas aller encore plus loin et prétendre que l'Evangile et l'Antiquité chrétienne réprouvent d'une manière absolue la guerre et l'état militaire, comme choses essentiellement mauvaises et rigoureusement interdites aux fidèles par les préceptes du Seigneur, notamment par le Sermon sur la Montagne ?

Hâtons-nous de dire que cette interprétation de l'Evangile, interprétation soutenue à différentes époques par des sectes mystiques et illuminées, mais surtout propagée de nos jours par Tolstoï, repose sur un énorme contresens, dont fait justice, non pas seulement la Tradition catholique, mais une saine exégèse rationnelle et critique des textes de l'Évangile. Le contresens consiste à transporter dans l'ordre social et politique les préceptes ou les conseils d'ordre purement moral, spirituel et religieux

1. Ce sens, qui ne paraît pas être littéral, est une application légitime des paroles du psaume, une « accommodation » empruntée à l'usage liturgique.

10 LUTTES DE l' ÉGLISE ET LUTTES DE LA PATRIE

que donne Jésus-Christ pour la sanctification des aines. Avec la même méthode, on exclura, au nom du Sermon sur la Montagne, la propriété, les tribunaux, tous les organes d'une société hiérarchique, non moins que la guerre et le service militaire. Mais on méconnaîtra, en même temps, la signification authentique et profonde du message évangélique, qui apporte aux âmes le secret d'une rénovation intérieure et spirituelle par le détachement, le sacrifice, tout en adaptant l'essor extérieur du royaume de Dieu ici-bas aux exigences raisonnables et hiérarchiques de la société humaine, aux conditions mêmes de la vie présente.

Le recours éventuel à la force des armes et, par conséquent, l'existence des institutions militaires comptent parmi les nécessités qui, dans les conditions de la vie présente, s'imposent à la société civile en vue du bien commun. L'Évangile prétend tellement peu contredire cette vérité qu'il reconnaît pour léoitime en elle-même la profession des armes. Ainsi que l'ont remarqué tous les commentateurs catholiques, lorsque Jean-Baptiste, plus rigoureux cependant que le Sauveur pour imposer à ses disciples la rupture avec le monde, est interrogé par des soldats des légions romaines sur ce qu'ils doivent faire en vue d'obéir à Dieu, il ne leur répond pas : « Déposez votre épée, quittez le service de César, interdisezvous de répandre le sang humain en aucune circonstance. » Mais il leur prescrit simplement de respecter dans l'exercice du métier militaire les lois universelles delà morale: ((Abstenez-vous de toute

violence et de toute fraude et contentez-vous de votre solde. » Ceux-là commettent vraiment une lourde méprise qui croient découvrir dans l'Evangile, fût-ce dans le Sermon sur la Montagne et dans le précepte de l'amour des ennemis, une réprobation absolue de la guerre et de la profession des armes, ou encore la réprobation absolue des tribunaux et de la profession de magistrat.

Il en va de même pour la doctrine de l'Église dans l'antiquité chrétienne. La question a été méthodiquement étudiée par des érudits impartiaux et les conclusions de leur enquête ne laissent place à aucun malentendu '. Pendant les trois premiers siècles eux-mêmes, bon nombre de chrétiens servirent dans les armées romaines, encore qu'ils n'y fussent communément astreints par aucune obligation légale. Les chrétiens qui se crurent tenus, en conscience, d'abandonner l'état militaire, ou de ne pas y entrer, ne furent jamais qu'une très faible minorité. Lorsque les Pères de l'Église détournent les chrétiens d'adopter la profession des armes, c'est pour leur conseiller un genre de vie qui favorise davantage

1. A Vanderpol, La Guerre devant le Christianisme. Deuxième édition. Paris, Tralin. S. d. (1912), in-16. Cf. Titre II. La Guerre et les chrétiens des trois premiers siècles, p. 21 à 66. L'auteur utilise judicieusement les travaux anciens de Grotius, de Christianus Lupus, de Baumgarten, et les travaux récents des Bollandistes, de M. Harnack, de M. Vacandard, de Mgr BatifTol, qui ont étudié de près ce problème des discussions soulevées dans l'Antiquité chrétienne au sujet de la licéité morale du service militaire dans l'armée des Césars païens. — Cf. Vacandard, La Question du Service militaire chez les chrétiens des premiers siècles, dans le volume Etudes de Critique et d'Histoire religieuse, p. 126 à 168. Deuxième série. Pari», Gabalda, 1010, in-12. — BatifTol, Les Premiers Chrétiens et la Guerre, l'une des huit études rassemblées dans le recueil: L'Eglise et la Guerre. Paris, Bloud, 1913, in-8.

la pratique de la piété et de la perfection surnaturelle ; c'est, plus spécialement, pour leur éviter certains'périls graves d'idolâtrie ou d'apostasie qui pouvaient se présenter dans l'armée des Césars païens, surtout aux époques de persécution; mais ce n'est aucunement parce qu'une incompatibilité radicale existerait entre la doctrine chrétienne et la légitimité de toute espèce de recours à la force des armes. Origène, à vrai dire, s'avance assez loin dans cette voie : il ne formule pourtant pas de thèse universelle et absolue. Tertullien lui-même, devenu montaniste, quand il déclare avec son emportement habituel qu'un chrétien ne peut sans forfaiture choisir la carrière militaire, Tertullien ne tire pas argument du précepte évangélique de l'amour des ennemis et du pardon des injures, mais de telle ou telle coutume en usage dans les armées romaines, coutume que Tertullien considère (très à tort, d'ailleurs) comme entachée d'idolâtrie.

Le seul écrivain ecclésiastique dont les œuvres nous soient connues et qui ait formellement soutenu la thèse de la réprobation absolue de la guerre et du métier des armes, au nom de l'Évangile lui-même, est précisément un auteur réputé pour ses inexactitudes, ses exagérations, ses surenchères de doctrine. Il s'agit de Lactance. Son opinion, contraire à la doctrine couramment admise ou pratiquée de son temps, ne manifeste pas plus la croyance authentique de l'Église que, par exemple, quelque véhémente brochure de La Mennais, en 1830, sur la Séparation de l'Église et de l'Etat.

Enfin, lorsque L'Empire fut gouverné par des Césars chrétiens, lorsque disparut, pour les officiers et les soldats, la question des coutumes païennes, la question du péril spécial d'idolâtrie ou d'apostasie, tout désaccord disparut également au sujet du droit des chrétiens à embrasser la profession des armes. Les docteurs des premiers siècles ne furent pas amenés, du reste, à discuter en détail quelles conditions pouvaient motiver, légitimer une guerre. Mais le fait même de ne pas regarder comme illicite l'état militaire en tant que tel suppose manifestement qu'il peut devenir, en certains cas, honnête et juste d'avoir recours à la force des armes. L'Église primitive, nul ne le conteste, avait en particulière horreur l'etfusion du sang. Elle ne tenait cependant pas toute guerre pour nécessairement coupable.

L'un des rares écrits de l'Antiquité chrétienne où l'on rencontre certaines vues d'ensemble sur la question de la guerre, date du cinquième siècle : c'est le livre dix-neuvième de la Cité de Dieu, auquel correspondent plusieurs passages notables de diverses autres œuvres philosophiques ou théologiques de saint Augustin. Les principales considérations émises dans ces pages du grand docteur doivent être indiquées ici; car, sur la guerre, comme sur tant d'autres sujets, les idées de saint Augustin ont fourni la moelle, la substance des meilleures théories doctrinales qui, plus tard, furent méthodiquement élaborées par les maîtres de la pensée catholique au moyen ù"-e et dans les temps modernes.

14 LUTTES DE l'ÉULISE ET LUTTES DE LA PATRIE

On peut ramener à quatre chefs l'enseignement de saint Augustin.

D'abord, il y a des guerres qui sont justes. Ce sont celles qui tendent à réprimer, de la part de l'adversaire, une entreprise coupable. Iniquitas eiiim partis adversae justa bella ingerit gerenda sapienti ' .

Mais la guerre doit être considérée comme un remède extrême, auquel on ne recourt qu'après avoir reconnu l'évidente impossibilité de sauvegarder autrement la cause du bon droit. Fût-ellejuste, en effet, la guerre détermine tant et de si affreux malheurs, mala tam magna, tam horrenda, tam sœva, qu'on ne peut s'y résigner que contraint par un impérieux devoir2.

Quant au but légitime de la guerre, ce ne sera pas précisément la victoire avec les satisfactions qu'elle apporte; mais ce sera la paix dans la justice ; ce sera le rétablissement solide et durable d'un ordre public dans lequel chaque chose soit remise à sa juste place. Tout le monde connaît les admirables définitions que saint Augustin, dans ce passage, nous donne de la paix et de l'ordre : Pax omnium rerum, tranquillitas ordinis. Ordo est parium dispariumque rerum, sua cuique loca tribuens, disposition.

1. De Civitate Dei,lib. XIX, cap. vu. Migne, P. L., t. XLI, col. 634. Nous nous bornons à signaler, de saint Augustin, ce passage qui nous paraît caractéristique. Mais il ne faut pas oublier que la matière comporte de beaucoup plus ricbes développements. Cf. Paul Monceaux: Saint Augustin et la Guerre, l'une des huit études rassemblées dans le recueil cité plus haut: L'Eglise et la Guerre.

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