UTTES DE LA PATRIE
sur le Cœur du divin Maître, auquel ils ont donné la plus grande marque d'amour. Etjamais l'Eglise n'intercède auprès de Dieu pour l'âme des martyrs : ce serait méconnaître la valeur, l'efficacité, la couronne de leur sacrifice, de leur baptême de sang. Fidèle à la tradition de l'Antiquité, l'Eglise regarderait comme une impiété de prier pour un martyr.
Mais toujours, au contraire, l'Eglise a prié pour les soldats chrétiens tombés sur le champ de bataille. Elle a supplié le Dieu de miséricorde d'abréger, pour leurs âmes vaillantes, la durée de l'expiation d'outretombe et de hâter leur passage au repos éternel dans les splendeurs divines. C'est donc que l'Eglise ne reconnaît pas à la mort du soldat le même caractère, la même vertu, la même récompense qu'à la mort du martyr. Elle ne croit pas que le soldat qui succombe glorieusement sur le champ de bataille, même pour une cause juste et sainte, doive, à ce seul titre, entrer, comme le martyr, en possession immédiate de la gloire éternelle. L'Église pourrait d'autant moins le prétendre que le seul texte de l'Écriture inspirée qui recommande d'une manière formelle de prier pour les morts, afin de hâter la délivrance de leur âme, concerne précisément des soldats qui ne furent pas sans reproche, mais qui, généreusement fidèles à une cause juste et sainte, moururent en combattant pour Dieu et leur patrie (II Macchab., xn, 38-46).
Le même texte de l'Écriture sainte autorise, d'ailleurs, une grande espérance pour l'âme des soldats croyants, tombés au champ d'honneur.
Ceux d'entre les soldats de la petite armée juive qui succombèrent dans le combat victorieux que Judas Macchabée livra, sur le territoire de l'Idumée, aux troupes d'Antiochus Eupator commandées par Gorgias, avaient contrevenu aux prescriptions du Deutéronome en conservant pour leur usage et en portant sous leur tunique de menus objets consacrés au culte des idoles et provenant du pillage de la ville syrienne de Jannia. La mort de ces hommes fut considérée comme un châtiment providentiel de leur désobéissance à la Loi.
Néanmoins, Judas Macchabée ne douta pas que Dieu eût fait miséricorde à leurs âmes et que ceuxlà fussent morts dans la grâce et l'amitié divine qui, jusqu'au bout, avaient lutté avec amour pour la cause sainte du peuple de Dieu. On pria donc d'un cœur confiant pour l'âme des morts, afin d'abréger le temps de leur expiation et de hâter leur glorieuse délivrance. On recueillit même une somme de 12.000 drachmes parmi leurs compagnons d'armes pour faire célébrer, à Jérusalem, un sacrifice expiatoire en leur faveur dans le temple du Dieu vivant.
Et le texte sacré félicite clairement Judas Macchabée d'avoir cru qu'une très belle récompense, une couronne immortelle, était réservée à ceux qui s'endorment dans la piété. Personne n'ignore que ce terme de piété (f/eTsùo-egstaç), chez les peuples de l'antiquité, désigne le sentiment de respect et a" amour filial, soit envers les parents, soit envers la patrie, soit envers la divinité. Nuance de langage d'autant plus significative que, pour les soldats juifs dont parle le second
livre des Macchabées, l'amour filial envers la patrie se trouvait associé indissolublement à l'amour filial envers le vrai Dieu, qui était le Dieu de leurs pères, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.
Revenons maintenant à la doctrine théologique du cardinal Mercier sur la question du salut éternel des soldats tombés au champ d'honneur en luttant pour leur patrie :
... Si vous me demandez ce que je pense du salut éternel d'un brave qui donne consciemment sa vie pour défendre l'honneur de sa patrie et venger la justice violée, je n'hésite pas à répondre que, sans aucun doute, le Christ couronne la vaillance militaire et que la mort, chrétiennement acceptée, assure au soldat le salut de son âme.
Nous 11 avons pas, dit Notre-Seigneur, de meilleur moyen de pratiquer la charité que de donner notre vie pour ceux que nous aimons...
Le soldat qui meurt pour sauver ses frères, pour protéger les foyers et les autels de la patrie, accomplit cette forme supérieure de la charité.
Il n'aura pas toujours, je le veux, soumis à une analyse minutieuse la valeur morale de son sacrifice, mais est-il nécessaire de croire que Dieu demande au brave entraîné au feu du combat les précisions méthodiques du moraliste et du théologien ?
Nous admirons l'héroïsme du soldat : se pourrait-il que Dieu ne l'accueillît pas avec amour ?
Que l'on veuille bien le remarquer. Cette ferme espérance qu'exprime le cardinal archevêque de Malines, au sujet de la gloire éternelle des soldats
morts « pour protéger les foyers et les autels de la patrie », ne saurait être appliquée indistinctement à tous les combattants qui succombent sur les champs de bataille.
Il peut y avoir eu des soldats tués à la guerre qui n'avaient affronté la mort que malgré eux, sous l'emp ired'une contrainte physique ou morale. Il peut y avoir eu d'autres soldats qui avaient affronté la mort très librement, mais par simple amour des aventures audacieuses, comme ils l'auraient fait avec une égale insouciance du danger pour n'importe quelle cause et sous n'importe quelle forme. Le cardinal Mercier n'enseigne nullement que la mort sur le champ de bataille doive donner, par sa propre vertu, ex opère operato, l'assurance que de tels soldats soient tous parvenus à sauver éternellement leur âme.
Les combattants dont parle le cardinal Mercier peuvent, sans doute, avoirvécu, jusqu'à l'heure suprême, en dehors de la pratique religieuse et en dehors de l'état de grâce. Mais ce sont, tout au moins, des soldats qui entendent se sacrifier pour une cause juste, « qui donnent consciemment leur vie pour défendre l'honneur de la patrie et venger la justice violée », ou encore « pour protéger les foyers et les autels de la patrie ». Ce sont enfin des soldats qui savent « accepter chrétiennement » la mort cruelle que, d'un cœur généreux, ils ont affrontée sur le champ de bataille. Autant de conditions qui portent manifestement le caractère de la grandeur morale et qui peuvent prendre facilement une signification religieuse.
Le problème délicat est de discerner le lien entre les dispositions morales que nous venons de décrire chez le soldat mourant au champ d'honneur et l'acquisition, toute surnaturelle, de la grâce sanctifiante.
Pourqu'une âme, en effet, puisse parvenir au salut éternel, il est absolument indispensable qu'au dernier instant du pèlerinage terrestre, qui constitue son temps d'épreuve, cette âme possède l'amitié divine, l'adoption surnaturelle par la grâce sanctifiante. Et, pour que l'âme obtienne ou recouvre la grâce sanctifiante, il est absolument indispensable qu'elle reçoive la justification intérieure, soit par le sacrement de baptême ou de pénitence, soit, à défaut du sacrement, par les actes surnaturels de contrition et de charité parfaite. Il s'agit ici d'une nécessité rigoureuse, universelle, absolue, et, selon le terme de l'École, d'une « nécessité de moyen ». Nul doute, à cet égard, sur les exigences authentiques, certaines, de la doctrine catholique.
Or, ce qui nous paraît vraiment profond dans l'enseignement théologique du cardinal Mercier, c'est de suggérer comment la grâce intérieure et surnaturelle peut transformer les dispositions morales d'un soldat mourant au champ d'honneur en des actes de contrition et de charité parfaite qui, d'un pécheur, feront un juste et un élu.
« Telle est la vertu d'un acte de charité parfaite », lisons-nous dans le mandement du cardinal archevêque de Malines, « telle est la vertu d'un acte de charité parfaite qu'à lui seul il efface une vie entière de péché. D'un coupable, sur l'heure, il fait un saint. »
Quelle est, d'autre part, la forme la plus héroïque de la charité, sinon le sacrifice volontaire de la vie pour quelqu'une des grandes et saintes choses que Dieu nous ordonne d'aimer ? Nous n'avons pas, dit Notre- Seigneur, de meilleur moyen de pratiquer la charité que de donner notre vie pour ceux que nous aimons. Mais, précisément, lorsqu'un soldat tombe au champ d'honneur avec la volonté réfléchie de faire tout son devoir; lorsque, détestant le mal qui a pu souiller sa conscience, élevant son cœur vers le Père qui est aux cieux, il accepte volontairement la mort avec l'intention droite de rendre témoignage à une cause juste, n'est-il pas pas permis de reconnaître, en cette âme, l'action de la grâce intérieure et surnaturelle qui a fait germer les dispositions chrétiennes de contrition et de charité parfaite et qui les rend fécondes par le plus grand de tous les sacrifices ? Écoutons encore le cardinal Mercier : « Le soldat qui meurt pour sauver ses frères, pour protéger les foyers et les autels de la patrie, accomplit cette forme supérieure de la charité... Tous nos héros ne figurent pas à l'ordre du jour des armées, mais nous sommes fondé à espérer pour eux la couronne immortelle qui ceint le front des élus. »
Parlant de soldats qui avaient, d'abord, offensé Dieu, mais qui avaient ensuite combattu pour une cause juste et sainte, et répandu leur sang sur le champ de bataille, le livre biblique que nous avons cité plus haut déclare qu'une divine récompense leur était réservée parce qu'ils étaient morts dans « le sentiment filial » qui liait leurs cœurs à la religion
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et à la patrie. Considerabat quia hi qui cum pietate dormitionem acceperant optimam haberent icpositam gratiarn. (II Macchab., xn, 45.) Avec les adaptations et les transpositions nécessaires, nous entendons l'écho de la même vérité immortelle dans les paroles réconfortantes, paroles de pasteur et de docteur, que le cardinal archevêque de Malines adresse à tant de mères de soldats qui eurent peut-être quelque motif d'être anxieuses pour l'âme de leur enfant bien-aimé et qui pleurent aujourd'hui sa mort :
Ce doit nous être à tous une consolation chrétienne de le penser. Ceux qui, non seulement parmi les nôtres, mais dans n'importe quelle armée belligérante, obéissent de bonne foi à la discipline de leurs chefs, pour servir une cause qu'ils croient juste, peuvent bénéficier de la vertu morale de leur sacrifice. Et combien n'y en a-t-il pas. parmi ces jeunes gens de vingt ans, qui n'auraient pas eu peut-être le courage de bien vivre, et, dans l'entraînement patriotique, se sentent le courage de bien mourir ?
Mourir, en effet, sur le champ de bataille, non pas dans des dispositions de pur stoïcisme, ou d'insouciance immorale, ou de terreur et de désespoir, ou de haine et de colère, mais dans les hautes dispositions morales de fidélité absolue au devoir et de sacrifice héroïque de soi-même paraît bien attester l'intervention souveraine, gratuite et surnaturelle du Dieu de miséricorde. Non volentis neque currentis, sed miserentis est Dei. Ceux qui obtiennent la glorieuse mais redoutable faveur de mourir d'une telle
mort, Dieu les a connus, Dieu les a choisis de toute éternité. Par la grâce intérieure, Il les appelle. Par la contrition et la charité, Il les justifie. Parla béatitude céleste, après les expiations dernières, Il les glorifiera, comme participants du divin héritage. Les plus graves raisons induisent à penser que, pour des milliers etdes milliers d'hommes qui, jusqu'alors, vivaient éloignés de Dieu, la mort héroïque du champ de bataille aura procuré l'accomplissement de cette œuvre merveilleuse d'un éternel amour : la « prédestination des saints ».
Les Espérances nationales de la Belgique
D'après l'enseignement du cardinal Mercier, les bénédictions d'ordre surnaturel ne seront pas Tunique rémunération des terribles malheurs par lesquels la Providence éprouve aujourd'hui là nation belge. Avec une magnanime confiance, le primat de Belgique annonce que, dans les larmes et dans le deuil, sa patrie bien-aimée trouvera le remède à certaines déchirures intimes qui, naguère encore menaçaient gravement l'unité morale du royaume. Les calamités publiques de l'heure présente apporteraient donc à la Belgique le secret providentiel d'un meilleur et plus grand avenir.
Ici, tout nous oblige à une discrétion, à une réserve absolue. Contentons-nous d'indiquer ce qui ne peut pas être passé complètement sous silence.
Trois querelles intestines divisaient la Belgique et provoquaient d'âpres dissentiments parmi les enfants de la même patrie : la querelle religieuse entre catholiques et anticléricaux, la querelle sociale entre conservateurs et socialistes, la querelle de races et de langues entre Wallons et Flamands.
A la fois dans le bien-être de la prospérité matérielle et dans l'amertume de la querelle religieuse, de la querelle sociale, de la querelle de races, on était obligé de reconnaître et de déplorer, chez un certain nombre de Belges, quelque obscurcissement du sens national. Plusieurs en venaient à considérer l'unité de leur patrie comme une création purement artificielle et médiocrement bienfaisante de la diplomatie et de la politique. Quelques-uns d'entre eux doutaient positivement de l'avenir de la nationalité belge.
Or, le résultat certain de la catastrophe qui atteint actuellement la Belgique est de manifester la profonde unité morale de tous les enfants réconciliés delà patrie belge en péril; d'exalter simultanément chez les catholiques et les anticléricaux, chez les conservateurs et les socialistes, chez les Wallons et les Flamands, un sentiment commun et passionné de solidarité nationale, de loyalisme généreux, qui se traduit chez tous par la même indignation, le même amour, les mêmes sacrifices. Grande et glorieuse date dans l'histoire de la Belgique et, plus
particulièrement, du patriotisme belge, de la nationalité belge. Citons, une dernière fois, le mandement du cardinal Mercier :
Qui de nous aurait le courage de déchirer la dernière page de notre histoire ? Qui ne contemple avec fierté le rayonnement de la gloire de la patrie meurtrie? Tandis que, dans la douleur, elle enfante l'héroïsme, notre mère verse de l'énergie dans le sang de ses fils.
Nous avions besoin, avouons-le, d'une leçon de patriotisme. Des Belges, en grand nombre, usaient leurs forces et gaspillaient leur temps en querelles stériles de classes, de races, de passions personnelles.
Mais lorsque, le 2 août, une puissance étrangère, confiante dans sa force et oublieuse de la foi des traités, osa menacer notre indépendance, tous les Belges, sans distinction, ni de parti, ni de condition, ni d'origine, se levèrent comme un seul homme, serrés contre leur roi et leur gouvernement, pour dire à l'envahisseur : « Tu ne passeras pas ! »
Du coup, nous voici résolument conscients de notre patriotisme...
On entrevoit, dès lors, la splendide espérance que fait concevoir au cardinal archevêque de Malines, pour l'avenir national de sa patrie, le baptême d'héroïsme où se régénère aujourd'hui la Belgique indépendante.
Et quand seront venus des jours meilleurs, quand on évoquera la mémoire de cette longue série d'épreuves tragiques, sanglantes, mais providentielles et fécondes, la Belgique associera dans une même
Luttes de l'Église et luttes de la Patrie. 12
gratitude émue, et le jeune roi-soldat qui défendit le bon droit en portant Fépée comme ministre de Dieupour le bien, et le prince de l'Eglise qui, comme prêtre, pasteur et docteur, défendit, lui aussi, et vengea le bon droit en sachant réconforter les âmes, en rendant hardiment témoignage à la vérité.