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CHAPITRE V

Le nouveau « Pape Noir »

et la Guerre européenne

Paris, 5 mars 1915.

A côté delà guerre sanglante qui se livre sur le front occidental et sur le front oriental, sur mer et dans les airs, ily a la guerre diplomatique, où se combattent àprement les influences adverses, où se discutent les alliances possibles, où se préparent les interventions éventuelles. L'Italie, la Roumanie finiront-elles par prendre part au conflit armé, ou continueront-elles de s'abstenir ? Que fera, de son côté, la Bulgarie ? Que fera la Grèce? Quelle interprétation donneront, ou ne donneront pas, à leur politique de neutralité les États-Unis, l'Espagne, la Hollande, les trois royaumes Scandinaves? Autant de graves questions qui, à juste titre, préoccupent les chancelleries, la presse et l'opinion publique.

Dans cette guerre diplomatique, les journaux et les agences ont estimé opportun d'attribuer à la Compagnie de Jésus un rôle de grande puissance politique. On se souvient que le T. R. P. François- Xavier Wernz, général des Jésuites, est mort dans

la môme nuit que le Pape Pie X. Le 2 février dernier, les provinciaux et deux délégués de chacune des provinces de l'Ordre se réunissaient en Congrégation générale pour élire un successeur au P. Wernz et donnera la Compagnie de Jésus son vingtsixième préposé général depuis saint Ignace de Loyola. Des informateurs quelque peu agités afl'eetèrentalors de se demander anxieusement quelgroupe d'entre les États belligérants allait être favorisé par le vote de la Congrégation générale des Jésuites. Le nouveau * Pape noir » allait-il mettre sa puissante influence au service de la politique austroallemande, ou bien au service des États de la Triple- Entente? Nous n'exagérons rien. Tels étaient les termes dans lesquels, sur la foi des journaux, se posait la question, non pas seulement aux yeux du grand public crédule et non averti, mais jusque parmi les dirigeants de notre politique extérieure, au ministère français des Affaires étrangères.

La pressequotidienne commentaitparavance l'événement, lançait des candidatures, supputait la force respective des diverses nationalités au sein de la Congrégation générale. De curieuses rumeurs étaient ainsi lancées dans la circulation. Le Figaro, par exemple, publiait un télégramme de son correspondant particulier à Rome, en date du mercredi 10 février, qui nous apprenait que le scrutin était commencé et que le R. P. Edouard Fine, assistant de France, « recueillait en ce moment la majorité des voix ». La dépêche attestait d'autant mieux la prodigieuse rapidité des informations du Figaro que, de

fait, l'élection généralice commençait seulement le lendemain jeudi 11 février, et, du reste, s'achevait en deux tours de scrutin dans la matinée du même jour.

Quand parvint à Paris le nom du nouveau « Pape noir », quelques journaux eurent la sagesse de ne pas dire autre chose que ce qu'ils savaient; ils publièrent sans aucun commentaire le télégramme laconique de l'agence Havas : « Le Père Wladimir Ledochowski, Polonais, a été élu général des Jésuites. » Information dont l'exactitude était irrécusable.

Mais la nouvelle, aussi simplement énoncée, ne répondait guère à la curiosité intense qu'on avait excitée dans le monde diplomatique et dans le grand public : quelle indication devait-on retenir de l'élection du T. R. P. Ledochowski? Était-ce un succès ou un échec pour les États de la Triple-Entente? Puisque l'élu de la Congrégation générale n'était pas le religieux français que des journalistes avaient érigé, de leur propre chef, en candidat de la Triple-Entente; puisque le nouveau général était, politiquement, un sujet de la couronne d'Autriche, l'élection ne pouvait-elle pas être facilement présentée comme un échec pour la France et comme un succès pour les deux grands États de l'Europe centrale en guerre avec la France? Il se trouva immédiatement des colporteurs de nouvelles pour donner au vote de la Congrégation générale des Jésuites ce caractère politique, cette signification antifrançaise.

A vrai dire, les journalistes de notre pays n'avaient

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guère de données sur les antécédents du P. Ledochowski,et, selon toute vraisemblance, ils ignoraient généralement jusqu'à son existence même. Néanmoins, dès le vendredi 12 février, beaucoup possédaient sur ses tendances politiques, présumées hostiles à la France, des notions absolument précises. Par exemple, l'un des organes les plus répandus — malheureusement — de la presse française, le Journal, publiait en première page l'information suivante, qui allait produire une impression décisive sur des centaines de milliers de lecteurs :

Le nouveau Pape noir est l'homme de Berlin.

Rome. — Le nom du nouveau général des Jésuites a été proclamé aujourd'hui. Et ce nom est une véritable surprise. Le dernier choix que l'on aurait prévu était celui du candidat austro-allemand. Et c'est pourtant sur l'homme de Berlin et de Vienne que se sont portés les suffrages. L'élu est le Père Ledochowski, Polonais autrichien.

Le choix est d'autant plus caractéristique que le général défunt, qu'il s'agissait de remplacer, le Père Wernz, était un Allemand.

De son côté, V Information publiait et communiquait à la presse de Paris et des provinces une note non moins corrosive, qui parut, notamment, dansZe Figaro et dans le Temps. La dernière phrase, plus significative que tout le reste, était admirablement calculée pour causer du scandale dans le public français et pour donner au choix du P. Ledochowski le caractère d'une démonstration hostile, provocatrice même,

à l'égard de notre pays : « Le P. Ledochowski a été provincial en Allemagne. Il est si germanisant que plusieurs Jésuites polonais ont quitté la Compagnie de Jésus. »

Tels sont les termes dans lesquels l'élection du nouveau « Pape noir » fut annoncée au grand public neutre. Inutile d'indiquer les commentaires donnés à cette même nouvelle par les journaux franchement et violemment hostiles. Le plus laconique, mais aussi le plus hautain et le plus cassant, fut l'organe d'un homme déchaîné (et à enchaîner) qu'on appelle M. Clemenceau. Après avoir exposé que la nomination « d'un certain Père Ledochowski » résultait, dans la Congrégation générale des Jésuites, de la victoire du parti allemand sur le parti français, le journaliste radical terminait par une phrase menaçante : « Les Jésuites ont fait leur choix : c'est leur droit. Il nous suffît, pour l'instant, que la signification et la portée en soient bien nettement établies. » {V Homme enchaîné du 13 février.)

Des commentaires plus impartiaux, plus nuancés, mais très médiocrement élogieux, parurent dans le Journal des Débals, puis, de nouveau, dans le Temps (14 février), et, surtout, dans le Figaro (20 février).

Par contre, le vote de la Congrégation générale des Jésuites fut annoncé, d'abord, et commenté ensuite avec une réelle sympathie dans la Croix, l'Echo de Paris, V Action française, V Eclair et la Libre Parole, sans parler des journaux catholiques de province. lTn article tout particulièrement exact et bienveillant fut le Billet de Junius du lundi 15 février. La

justesse, la valeur et l'intérêt des réflexions qu'il contient augmentent notre regret d'ignorer l'impénétrable identité du « diplomate » mystérieux qui signe Junius.

Toutefois, dans quelques-uns des commentaires sympathiques qui furent consacrés à l'élection du P. Ledochowski, on retrouve la même propension que dans les journaux hostiles à donner au vote de la Congrégation générale un caractère plus ou moins politique. On se félicite, par exemple, comme d'un résultat important et significatif, de voir un Polonais succéder à un Allemand. Bien plus, on établit quelque connexion entre l'élection généralice du P. Ledochowski et la restauration éventuelle du royaume de Pologne sous la suzeraineté de la Russie.

Mieux encore, le Matin du 12 février avait, dans sa première édition, publié sans commentaire la nouvelle de l'élection. Mais, dans sa seconde édition, il jugea opportun, comme il lui arrive quelquefois, de commenter l'événement dans un sens exactement opposé à celui de son concurrent le Journal. Puisque le Journal avait déclaré que le nouveau « Pape noir » était « l'homme de Berlin », le Matin proclama que le P. Ledochowski était l'adversaire résolu de la politique austro-allemande. Il faut citer:

On sait combien, au sein de la Compagnie de Jésus, le parti austro-allemand désirait faire élire comme successeur au P. Wernz un général de l'Ordre qui appartint à la nationalité allemande ou autrichienne. L'élection d'un Polonais est un échec marqué pour la Duplice...

Conclusion. Aux yeux d'une partie du public français, l'élection du P. Ledochowski est un succès pour la Triple-Entente et le futur royaume de Pologne. Aux yeux de la grande majorité du même public français, le vote de la Congrégation générale des Jésuites est une victoire du parti austro-allemand, faisant élire le candidat de Berlin et de Vienne contre le candidat français de la Triple-Entente.

Nous nous permettrons de dire que de telles appréciations reposent sur une méconnaissance complète de la réalité des choses et de la signification véritable de l'élection généralice du 11 février.

Un premier défaut des conjectures de la presse quotidienne sur le concours moral qu'apporterait l'élection du nouveau «Pape noir » aux intérêts politiques de tel ou tel État belligérant est de contredire par trop radicalement à cette proverbiale habileté dont on gratifie, d'autre part, avec une largeur si bénévole, l'Ordre des Jésuites.

Personne n'ignore que la Compagnie de Jésus compte de nombreux sujets dans la plupart des nations actuellement mêlées à la grande guerre européenne; qu'elle possède des œuvres considérables, des missions florissantes, sur leur territoire ou clans leur zone d'influence. On sait pareillement que, de part et d'autre, les Jésuites de tous les pays belligérants professent un ardent loyalisme à l'égard de leurs patries respectives et qu'ils accomplissent avec cœur le devoir que la guerre leur impose, quelque redoutable que puisse être ce devoir.

Or, en pareil état de cause, pourrait-on songer à élire un supérieur général qui, par ses tendances notoires, ses antécédents personnels, dut passer vraisemblablement, raisonnablement pour hostile à l'un ou à l'autre des deux groupes de puissances belligérantes? Ne serait-ce pas là s'exposer de gaieté de cœur aux pires complications au dedans et au dehors de la Compagnie ? Vraiment, que l'on n'aille pas, sur la foi de rumeurs anonymes, ignorantes et malveillantes, attribuer à la Congrégation générale des Jésuites une mésintelligence aussi grossière, aussi énorme des intérêts les plus évidents de l'Ordre tout entier.

Mais la principale erreur des journalistes et du grand public est de se méprendre absolument sur le caractère des fonctions d'un supérieur d'Ordre religieux.

A lire ou à entendre les commentaires profanes auxquels donnait lieu l'élection du général des Jésuites, on aurait pu croire que le rôle du Père général consistait essentiellement à favoriser ou à contrecarrer la politique de tel ou tel gouvernement, à mettre son influence au service de tel ou tel groupe de puissances, à intervenir plus ou moins directement dans les compétitions diplomatiques des grands Etats européens. On scrutait, en effet, ses dispositions éventuelles, à l'égard de la Double- Alliance et de la Triple- Entente, de la même manière que, par exemple, voilà quelques mois, on conjecturait les desseins politiques du nouveau souverain de la Roumanie.

Les préoccupations de la Congrégation générale

des Je suites étaient d'une tout autre nature. L'assemblée ne se trouvait nullement partagée entre un parti austro-allemand et un parti anglo-franco-belge. Il n'y avait pas plus de candidat de la Triple-Entente que de candidat de la Double-Alliance. Mais les représentants de toutes les provinces de la Compagnie de Jésus avaient pour mission de désigner le religieux qui, par ses vertus, ses talents, son expérience du gouvernement religieux, semblerait le plus apte à diriger selon la lettre et l'esprit des Constitutions de saint Ignace la grande famille spirituelle de ses frères du monde entier. Le général devra pourvoira la nomination des provinciaux et des recteurs; il surveillera le recrutement des sujets, leur formation religieuse et intellectuelle, l'organisation des collèges, le fonctionnement des ministères et des œuvres; il sera le gardien suprême de l'observance régulière ; et, comme tel, le serviteur et le modèle de tous ses frères, en même temps que leur chef et leur père.

Autant de choses d'un domaine fort distinct de celui des problèmes politiques ou diplomatiques qui s'agitent dans les chancelleries du Quai d'Orsay et du Foreign-Office, du Ballplatz et delà Wilhelmstrasse. La méprise fondamentale sur laquelle reposent presque tous les commentaires de la presse quotidienne relatifs à l'élection du « Pape noir » consiste précisément à confondre les deux domaines. On attribue, coûte que coûte, une signification politique à un événement de caractère purement et essentiellement religieux.

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Quelquefois, cependant, les exigences mêmes du gouvernement religieux n'amèneront-elles pas un général d'Ordre à prendre certaines décisions qui auront, au dehors, leur contre-coup dans l'âpre conflit politique des influences nationales ? — Assurément oui. Mais, d'abord, de telles décisions seront beaucoup plus rares que ne paraissent le supposer les journalistes, les diplomates et les hommes politiques. Mais, surtout, les décisions prises en ces matières délicates par le général d'Ordre, quelle que soit sa nationalité, pourront témoigner d'un esprit d'équité, d'une largeur de vues, d'un souci du bien général, qu'on ne rencontrera guère chez les dirigeants des corporations non religieuses.

Nous n'en voulons pour preuve que l'exemple tout récent d'un religieux de nationalité allemande, le T. R. P. Wernz, prédécesseur immédiat du T. R. P. Ledochowski comme général de la Compagnie de Jésus. Dans les quelques circonstances où il eut à trancher une question qui pouvaitintéresser les légitimes susceptibilités nationales des Jésuites français, le P. Wernz mérita, de la part de ceux-ci, une profonde et respectueuse gratitude.

Par exemple, l'Alsace-Lorraine est toujours conventionnellement rattachée à celle des provinces de la Compagnie de Jésus qui comprend, avec la Champagne, les régions du Nord et de l'Est de la France. Pour des motifs faciles à comprendre, le P. Wernz fut sollicité de modifier cet état de choses et de rattacher à la province de Germanie toute l'Alsace-Lorraine, y compris l'ancien collège Saint-Clément de

Metz, dont l'immeuble n'a pas été exproprié. Or, le P. Wernz s'y refusa catégoriquement. Il déclara que, lui vivant, rien ne serait changé à la situation existante: car une telle mesure serait pénible pour les Jésuites français et lui-même semblerait, dans la circonstance, mettre son autorité religieuse de général d'Ordre au service de son patriotisme allemand.

De même, en certaines conjonctures délicates où ses légitimes prédilections nationales auraient pu lui suggérer une attitude contraire, .le P. Wernz ne permit qu'aucun détriment fût subi, sous aucune forme, par l'Université française de Beyrouth, dont la Faculté orientale demeura indépendante de toute institution plus ou moins analogue. Le P. Wernz décréta pareillement que les établissements scientifiques qui pourraient être organisés en Palestine par d'autres Jésuites que ceux de la Mission française du Levant demeureraient toujours sous le protectorat traditionnel des consuls de France et auraient même pour directeur un religieux français.

Au début de la guerre de 1914, le P. Wernz fut amené à se prononcer sur le cas d'un Français, peutêtre mobilisable, résidant alors à Rome, et dont la situation paraissait vraiment litigieuse. Sans hésiter, le général de la Compagnie de Jésus prescrivit à ce religieux de regagner la France avec les autres Jésuites mobilisables ou mobilisés, pour y répondre aux convocations, tout éventuelles, de l'autorité militaire. Alors qu'il s'agissait d'une guerre franco-allemande, cette décision d'un supérieur allemand, respectueux de toutes les délicatesses du patriotisme

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français, témoigne, on l'avouera, d'une singulière grandeur d'âme.

Enfin, quand mourut le P. Wernz, durant le premier mois de la guerre, on ouvrit le pli cacheté qui contenait la désignation du Père vicaire général auquel serait confié le gouvernement intérimaire de la Compagnie jusqu'à l'élection d'un nouveau supérieur général. Or, le religieux auquel le P. Wernz avait donné cette marque exceptionnelle de confiance paternelle n'était autre que l'assistant de France, le R. P. Edouard Fine.

Ces quelques faits établiront peut-être que, dans la vie religieuse, toutes choses ne se passent pas exactement comme dans la vie séculière, et, notamment, dans le monde politique et diplomatique. Le désir de la gloire de Dieu et du salut des âmes, le sentiment de la charité fraternelle, le respect religieux du droit d'autrui garantissent la délicatesse et l'équité des résolutions à prendre dans les circonstances mêmes où, par exception, un intérêt politique et national se trouvera mêlé aux questions, essentiellement religieuses, qui appartiennent à la compétence d'un général d'Ordre. C'est dire que la nationalité du premier supérieur d'une famille religieuse est loin d'avoir, en réalité, toute l'importance que lui accordent la presse et le public. C'est dire aussi pourquoi lés Jésuites français ne se considérèrent nullement comme en disgrâce sous le gouvernement du P. Wernz et, tout au contraire, gardent une vénération pieuse et reconnaissante à sa mémoire.

Nous avons dit, et nous tenons à répéter encore, que l'élection du général de la Compagnie de Jésus ne comporte aucune signification politique. Le choix du T. R. P. Wladimir Ledochowski, successeur du T. R. P. Wernz, ne saurait donc constituer ni un succès ni un échec, soit pour la Triple-Entente, soit pour la Double-Alliance.

Mais, permettons-nous d'ajouter que, si la présence même du P. Wernz, de nationalité allemande, à la tête de la Compagnie de Jésus n'avait aucune signification antifrançaise, à plus forte raison faudra-t-il en dire autant de l'élection du P. Ledochowski, de nationalité polonaise.

Le nom qu'il porte a été rendu célèbre par la conduite magnanime de son oncle, le cardinal Ledochowski, archevêque de Posen, confesseur de la foi au temps du Kulturkampf. Nous n'irons pas jusqu'à prétendre que le cardinal Ledochowski ait été, comme archevêque de Posen, ni surtout comme préfet de la Propagande, à Rome, « l'ennemi » de l'Allemagne ou de l'Empire allemand. Mais nous avons le droit de constater que l'intrépide résistance du cardinal Ledochowski au chancelier de Bismarck demeure, dans les traditions de famille du nouveau général de la Compagnie de Jésus, comme un grand exemple de fière et victorieuse énergie en face des exigences abusives, intolérables, du germanisme protestant.

Par ses origines, le P. Ledochowski appartient a la noblesse polonaise. La plupart de ses attaches de famille se trouvent, comme il est naturel, dans les

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régions où le catholicisme polonais et la nation polonaise ont trouvé les meilleures conditions d'existence, en Galicie et en Autriche. Le P. Ledochowski compte également quelques parentés dans notre pays. Un de ses cousins entra même à l'Ecole militaire de Saint-Cyr en 1863, accomplit une belle carrière dans Tannée française et devint le colonel Ledochowski.

Né lui-même en 1866, entré dans la Compagnie de Jésus en 1889, ordonné prêtre en 1894, le P. Wladimir Ledochowski dirigea pendant deux années la revue d'études religieuses publiée à Cracoviepar les Jésuites polonais. De 1901 à 1906, il exerça le gouvernement religieux, non pas, comme on l'a dit dans une information tendancieuse, de la province d'Allemagne, mais de la province polonaise de Galicie.

Les talents supérieurs manifestés par le P. Ledochowski dans l'exercice des fonctions de provincial furent connus et appréciés parmi ses frères en religion au dehors même des frontières de Pologne. A la Congrégation générale, tenue en 1906, après la mort du T. R. P. Martin, de nationalité espagnole, un nombre appréciable de suffrages désigna le jeune provincial de Galicie, alors âgé de quarante ans, pour le poste de général de la Compagnie de Jésus. On lui préféra cependant le maître illustre de droit canonique de l'Université grégorienne, le T. R. P. François-Xavier Wernz. Mais le P. Ledochowski se trouva fixé, lui aussi, à la curie généralice de son Ordre, car la Congrégation générale le choisit pour l'un des cinq assistants du P. Wernz. L'assistance

confiée à sa haute surveillance religieuse comprenait six provinces : Allemagne, Autriche, Belgique, Galicie, Hollande, Hongrie.

Durant les huit années que dura le gouvernement du P. Wernz, les provinces de l'assistance du P. Ledochowski eurent mainte occasion de reconnaître sa haute valeur et son esprit d'équité. Lorsque, notamment, le P. Ledochowski visita, en 1909, la province de Belgique, de même que les autres provinces de l'Europe centrale, les Jésuites belges furent particulièrement frappés de la remarquable facilité d'assimilation dont témoigna le Père assistant, de la pénétration pleine de sympathie avec laquelle il sut encourager leurs œuvres et apprécier les besoins religieux de leur pays. On lui garda une vive reconnaissance des réformes qu'il suggéra pour la direction des collèges et pour le développement des études théologiques. Ceux qui traversèrent, à cette époque, l'une ou l'autre des principales communautés de la province belge peuvent témoigner de l'impression qu'y avait universellement causée le P. Ledochowski par sa bonne grâce et sa distinction aristocratique, par sa rare connaissance de la langue et delà culture françaises, par le caractère élevé, religieux, surnaturel de ses directions.

Dans la Compagnie de Jésus, le P. Ledochowski comptait, surtout depuis 1906, parmi les religieux les plus en vue. Il était universellement considéré comme l'un des successeurs possibles du P. Wernz. Il recueillait des sympathies également cordiales dans les régions les plus diverses, dans les provinces

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de langue française non moins que dans les provinces de langue allemande.

Si l'élection du T. R. P. Ledochowski a étonné des journalistes que personne n'avait priés de se mêler de cette affaire, le vote de la Congrégation générale n'a causé aucune surprise parmi les religieux de la Compagnie de Jésus. Leur unique étonnement, croyons-nous, aura été que le choix, si normal à leurs yeux, du P. Ledochowski ait pu se présenter au public comme ayant une relation quelconque avec l'effroyable conflit qui met actuellement aux prises la Double-Alliance et la Triple-Entente.

Mais, de cela même, faut-il s'étonner? A une époque qui n'est pas encore lointaine, nous avons entendu les clameurs anticléricales contre les Jésuites français, accusés d'êtreles créateurs du nationalisme, du militarisme, du « parti de la guerre ». On sait quel fut, en 1901, l'aboutissement de cette campagne. Aujourd'hui, le sentiment patriotique est, dans le peuple entier, surexcité par la guerre jusqu'à un enthousiasme magnifique, parfois aussi jusqu'à une défiance inquiète, irritable, soupçonneuse. Aussi, les mêmes voix qui dénonçaient naguère les Jésuites comme fauteurs de militarisme les dénoncent aujourd'hui à la haine et à la vindicte publique comme fauteurs de désarmement, peut-être de trahison, soumis à un supérieur « germanisant » qui est « l'homme de Berlin ». Le grief est retourné. Mais l'inspiration des détracteurs est demeurée identique. Les exemples analogues d'inculpations calomnieuses et contradictoires surabondent dans l'histoire

de la Compagnie de Jésus. La contradiction fut, de tout temps, son partage, son épreuve et sa fierté/ Saint Ignace ne se plaindrait probablement pas que, de nos jours, il continuât d'en être ainsi.

Note sur deux Légendes

Pari», 31 décembre 1915.

Plusieurs journaux français, à commencerpar le Temps ont accueilli et colporté, au mois d'octobre et au début de novembre dernier, une information étrange qui leur serait parvenue de Rome et de Londres.

Le prince de Bûlow, séjournant en Suisse, aurait fixé un rendez-vous au T. R. P. Wladimir Ledochowski, général des Jésuites, résidant lui-même sur le territoire helvétique depuis la rupture austro-italienne. Le P. Ledochowski aurait obtempéré immédiatement à la convocation de l'exchancelier, l'entrevue aurait eu lieu à Lucerne ou à Zurich, et, après avoir pris congé de M. de Bulow, le général des Jésuites aurait transmis à Benoît XV un Mémoire favorable aux projets de Paix allemande.

Or, le P. Ledochowski n'a jamais envoyé au Souverain Pontife aucun Mémoire de ce genre; il n'a eu aucune entrevue avec le prince de Biïlow ni à Lucerne, ni à Zurich, ni nulle part ailleurs; il n'a reçu de l'ex-chancelier allemand aucune convocation ou communication de quelque ordre que ce soit.

Trois visiteurs français personnellement connus de nous qui ont été, à Zizers, dans le canton des Grisons, les hôtes du P. Ledochowski à l'époque même ou le prince de Biïlow séjournait en Suisse et aux dates précises où

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l'on a prétendu que l'entrevue aurait eu lieu, témoignent en termes péremptoires que le général des Jésuites ne quitta pas un jour le canton des Grisons et n'eut aucun rapport direct ou indirect avec M. de Bùlow. Le P. Ledochowski lui-même, dès qu'il connut l'étrange rumeur, formula un démenti absolu, publié par les journaux français du 19 et du 20 novembre. Mais qui donc avait forgé pareille histoire?

Nouvelle légende. Le Temps daté du 23 novembre publiait une information, venue de Russie, d'après laquelle le T. K. P. Wladimir Ledochowski, général des Jésuites, se serait rendu, vers le 15 octobre, au sanctuaire national de la Pologne, sa patrie, le monastère de Czentoschowa, en territoire russe occupé par les troupes allemandes.

De nombreux pèlerins polonais se seraient, à la même date, trouvés réunis à Czentoschowa, mais les envahisseurs leur auraient interdit l'entrée du sanctuaire de la Vierge miraculeuse. Apprenant la présence du P. Ledochowski à Czentoschowa, les pèlerins lui auraient envoyé plusieurs députations pour le prier d'obtenir des autorités allemandes que la cruelle consigne fût levée et que la porte du sanctuaire cessât d'être infranchissable. Le P. Ledochowski aurait refusé de plaider auprès des généraux allemands et autrichiens la cause de ses compatriotes de Pologne et aurait même reproché à ceux-ci, en termes pleins de rigueur, d'être la cause des pires dommages pour la cause polonaise en raison de leurs menées politiques, révolutionnaires et insurrectionnelles contre l'Allemagne et l'Autriche. On devine l'exaspération des malheureux Polonais.

Bientôt, la rumeur se serait répandue à Czentoschowa

que les Allemands allaient transporter en Bavière le tableau miraculeux de la sainte Vierge et que le général des Jésuites couvrirait l'attentat de son approbation et userait de son autorité morale pour le faire accepter. Alors, aucune explication lénitive n'aurait pu calmer l'indignation des pèlerins polonais qui, pour s'opposer à l'enlèvement du tableau vénéré, auraient cerné en rangs compacts le monastère de Czentoschowa. L'autorité allemande aurait ordonné aux troupes de faire feu sur la foule si les manifestants refusaient de se dissoudre. Les Polonais, harangués par le gouverneur, le 27 octobre, auraient continué leur résistance courageuse, et une collision sanglante se serait produite entre les troupes austro-allemandes et les pèlerins de Czentoschowa. Ceux-ci auraient été cruellement décimés.

L'information du Temps, parue le soir du 22 novembre, était reproduite en première page le lendemain matin, 23 novembre, par les deux journaux qui possèdent le tirage le plus considérable de la presse française : le Petit Parisien et le Journal. Ce dernier avait même illustré son texte par une reproduction du tableau miraculeux de la Vierge de Czentoschowa. Puis, durant les semaines suivantes, toute la presse anticléricale de Paris et de province reproduisit à son tour, avec commentaires appropriés, la dramatique narration d'après laquelle le général des Jésuites aurait joué un rôle odieux comme complice de l'invasion et de la tyrannie allemande en Pologne.

Quelle part de vérité peut contenir le récit des événements de Czentoschowa? Nous l'ignorons absolument. Mais nous savons avec certitude que le rôle attribué au T. R. P. Ledochowski est, dans sa totalité, une invention calomnieuse du caractère le plus absurde.

Les trois témoignages de visiteurs français auxquels

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nous avons fait allusion plus haut établissent rigoureusement que, du 15 au 27 octobre — de même que durant les semaines qui ont précédé et qui ont suivi — le général des Jésuites n'a pas quitté Zizers dans le canton des Grisons. Voilà le fait certain et contrôlé.

Cet alibi nous dispense de tout autre argument pour démontrer que, dans les événements de Czentoschowa (quels qu'aient été ces événements), le P. Ledochowski n'a pas joué le rôle odieux qu'on lui a gratuitement attribué dans la presse, et même n'a eu ni l'occasion ni la possibilité d'intervenir d'une manière quelconque.

Faut-il, d'ailleurs, insister sur l'énorme invraisemblance morale d'une pareille attitude chez un religieux catholique et un gentilhomme polonais tel que le P. Ledochowski?

Faut-il même relever, du plus élémentaire point de vue de la prudence humaine, l'inconcevable extravagance de la conduite violemment hostile à la cause des Alliés que l'on se permet d'attribuer au premier supérieur d'un Ordre régulier qui compte des milliers de religieux en France, en Belgique, en Angleterre, en Irlande, au Canada, et dont la plupart des missions se trouvent sur des territoires de domination britannique?

Et pourtant, si absurde qu'elle puisse être, la calomnie aura circulé à des millions d'exemplaires; elle aura été admise sans hésitation, sur la foi des journaux, par des millions de lecteurs. Existe-t-il des bornes à la crédulité humaine?...

Mais, encore une fois, qui donc a forgé pareille histoire? Oà est le chef d'orchestre invisible?

Nous devons ajouter que le Temps du 25 novembre inséra la rectification qui lui avait été adressée par M. Léonce de Grandmaison, directeur des Etudes.

Mentionnons, d'autre part, avec reconnaissance les journaux de Paris qui opposèrent énergiquement leur démenti autorisé à l'odieuse légende concernant le rôle du P. Ledochowski dans les événements de Czentoschowa et de Pologne :

Action française (23, 25 et 30 novembre), Croix (24 et 27 novembre), Echo de Paris (23 novembre), Eclair (29 novembre), France de Demain (25 novembre), Libre Parole (23 et 27 novembre).

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