CHAPITRE VI
La charité chrétienne et française durant la guerre
Paris, avril et mai 1915.
Plus se prolonge le grand conflit européen et plus il accuse, en proportion même de l'immensité de la lutte, le contraste émouvant que beaucoup de philosophes chrétiens ont signalé à bon droit entre les deux aspects opposés de la guerre : aspect d'horreur et de cruauté, aspect de merveilleuse grandeur morale. Sur le front de combat, ce sont toutes les atrocités sanglantes de ces rencontres quotidiennes où la science moderne fournit aux hommes tant de moyens, jusqu'alors inconnus, de se massacrer les uns les autres ; mais ce sont aussi les immolations constantes d'un héroïsme d'autant plus sublime et plus pur qu'il est plus patient, plus anonyme et plus désintéressé. Loin des champs de bataille, ce sont les douleurs, les détresses et les misères sans nombre qui résultent du choc des armées belligérantes et de la dévastation des territoires envahis ;
mais ce sont également les prodiges de la charité, luttant pied à pied contre tous les désastres, s'ingéniant à guérir chaque infortune, avec les générosités, avec les délicatesses toujours renaissantes d'un amour qui est fort comme la mort.
Faut-il s'étonner que le temps de la guerre soit, en particulier, le temps d'une floraison exceptionnelle pour les initiatives et les œuvres de la charité chrétienne ? Ce n'est pas d'hier que les croyants ont lu et médité dans l'Evangile la parabole du Bon Samaritain. Ils savent que quiconque est dans la détresse du corps ou de l'âme, fût-ce un inconnu, un étranger, un ennemi, doit être considéré comme l'un des membres souffrants de Jésus-Christ. Au dernier jour, le Sauveur récompensera comme fait à Lui-même tout ce qui aura été accompli dans un esprit surnaturel pour soulager les malheureux qui ont faim ou soif, qui sont sans abri, qui sont malades ou prisonniers. Mihi fecistis.
L'un des plus vénérables écrits de la haute antiquité chrétienne, le Pasteur d'Hermas, a traduit dans une expressive allégorie cette leçon divine de l'Evangile. Le voyant aperçoit, au milieu d'un champ, une vigne féconde qui s'enlace autour des branches robustes d'un ormeau. Par lui-même, l'ormeau n'aurait, à coup sûr, jamais porté de grappes de raisin ; et la vigne, si elle n'avait bénéficié d'aucun support, n'aurait pu produire qu'un petit nombre de grappes, toutes destinées à se flétrir ou à se corrompre bientôt sur le sol. Mais, enlacée autour des branches de Tormeau, la vigne produira des grappes
abondantes qui vont mûrir, se dorer et s'épanouir au grand soleil. L'ormeau, c'est le riche chrétien, celui qui dispose avec quelque largesse des biens de la terre. La vigne, c'est le pauvre, celui qui est dans la détresse ou dans le besoin. Le pauvre ne pourra subsister que s'il est généreusement secouru par son frère plus fortuné. Que la vigne aille donc s'appuyer sur lesl>ranches de l'ormeau ; et l'ormeau, à son tour, bénéficiera d'une fécondité nouvelle que, par sa nature propre, il ne possédait pas. Le riche était pauvre des biens surnaturels, il était plus ou moins stérile en fruits de salut et de sainteté. Subvenir délicatement, généreusement, pour l'amour du Christ, à la détresse de son frère, sera s'enrichir des mérites éternels promis par l'Évangile à la divine vertu de charité; ce sera participer même aux trésors surnaturels du pauvre. En supportant la vigne, l'ormeau verra s'épanouir sur ses branches les grappes dorées et mûrissantes.
Nous voudrions donner aujourd'hui certaines indications, forcément très fragmentaires, très superficielles, mais qui peuvent présenter cependant quelque intérêt, quelque utilité instructive, sur les efforts actuels de la charité catholique, en France, pour remédier dans toute la mesure du possible aux effroyables désastres causés par la guerre et l'invasion. Le lecteur pourra constater que les chrétiens du vingtième siècle ne comprennent pas moins bien que les contemporains d'Hermas, au deuxième siècle, l'enseignement évangélique dont nous avons
retrouvé l'écho dans l'allégorie de l'ormeau et de la vigne.
Un excellent répertoire vient d'être publié, en février 1915, par l'Office central des Œuvres de Bienfaisance, sous ce titre: Paris charitable pendant la Guerre. (Brochure de xix-124pages. Paris, Pion, 1915, in-16. Prix : 1 fr. 50'.) On y trouve réunies les adresses de deux mille deux cent cinq oeuvres ou institutions de charité, répondant à toutes les catégories de besoins, de misères et d'épreuves. L'auteur principal du recueil est un catholique distingué, M. Eugène Plantet, secrétaire d'ambassade honoraire, qui, dans la direction du service des archives, aux Affaires étrangères, a bien mérité des études historiques : il a publié notamment, en 1889 et 1893, la correspondance officielle des deys d'Alger et des beys de Tunis avec la cour de France. Aujourd'hui, son emploi volontaire est de diriger des enquêtes et de classer des renseignements pour l'organisation de la charité en lutte contre les désastres de la guerre.
A Paris, le 10 mars dernier, eut lieu, sous la présidence du cardinal Amette, une « journée diocésaine », qui remplaça pour cette année le Congrès diocésain et fut consacrée à l'étude méthodique des Œuvres de Guerre, ou, plus exactement, à la participation de la charité catholique aux Œuvres de Guerre. Spectacle réconfortant que celui de la puissance du bien et de la mobilisation formidable des ressources de la charité, répondant aux inspirations