‹ Les Luttes présentes de l'EgliseChapitre 16 sur 39 · Un Supplément fut publié en juillet · texte numérisé non relu

Un Supplément fut publié en juillet

surnaturelles de la grâce et aux leçons de l'Evangile, en même temps qu'au très noble sentiment de la solidarité patriotique. La Semaine religieuse de Paris, en date du 20 mars, a donné un substantiel résumé des rapports documentés et documentaires qui furent présentés, à la « journée diocésaine », par M. le chanoine Gouget, M. le chanoine Dupin, M. Fernand Laudet, M. Souchon, M. Toussaint et Mlle Chaptal. Nous ne manquerons pas de puiser à d'aussi précieuses sources d'informations.

Parmi les Œuvres de Guerre, nous distinguerons celles qui ont pour but de réunir des secours destinés à être envoyés au loin : œuvres concernant les soldats qui combattent sur le front ouïes prisonniers qui sont détenus en territoire ennemi ; et, d'autre part, les œuvres ou institutions qui ont pour but de secourir sur place les victimes de la guerre : par exemple, les blessés militaires et les réfugiés ou « évacués » des régions envahies. Qu'on veuille bien nous excuser si notre énumération, qui n'a pas même le mérite d'être complète, prend quelquefois la sécheresse rébarbative d'une nomenclature. La faute en est à la charité chrétienne et française, qui durant ces jours de terrible épreuve, a été si prodigue de son argent, de son talent et de son cœur, qu'on est contraint d'entasser les noms propres et les indications sommaires pour donner quelque lointaine impression de la multiplicité, de la fécondité de son effort à l'égard des membres souffrants de Jésus-Christ.

Les principales œuvres charitables en faveur des soldats sur le front et des prisonniers de guerre sont dues notoirement à des initiatives catholiques.

Le Tricot du combattant (11, rue Servandoni) est une œuvre trop connue pour qu'il soit besoin de la présenter longuement. Elle centralise les dons en nature, lingerie, vêtements, couvertures, tabac, provisions, et les fait transporter régulièrement au front des combattauts. Elle n'oublie ni les cadeaux de Noël ni les cadeaux de Pâques. A la « journée diocésaine» du 10 mars, le fondateur de l'œuvre, M. Fernand Laudet, a raconté des détails charmants sur le bienfait moral de cette institution de charité pour nos soldats qui combattent. Mille fois plus précieux encore que les secours matériels envoyés avec tant de largesse sont les sentiments d'ordre élevé, les attentions délicates, souvent même les pensées religieuses, que l'œuvre fait naître ou grandir chez ceux qui donnent et chez ceux qui reçoivent.

Le succès qu'a obtenu le Tricot du combattant revient, pour une large part, à la collaboration active du public étendu et riche qu'atteignent le Foyer et la Revue hebdomadaire . En revanche, le Tricot du combattant et toutes les œuvres analogues rendent un service de première valeur à ce public lui-même. Dans la société mondaine, le travail des mains pour

200 LUTTES DE l'ÉULISE ET LUTTES DE LA PAT1UE

les soldats sur le front, ou encore pour les blessés et les réfugiés, a été utilement, méritoirement substitué à toutes les modes moins sérieuses, à toutes les fantaisies moins inofFensives. Les daines et les jeunes filles élégantes rivalisent d'adresse dans la confection des caleçons ou des chandails, elles discutent avec ardeur sur la meilleure méthode à suivre dans l'art de réussir artistiquement une paire de chaussettes. L'attraction à la mode est devenue le thé-tricot. Qiie de progrès accompli moralement depuis les jours, devenus lointains, très lointains, extrêmement lointains, où la saveur du fruit défendu commençait à introduire dans le beau monde l'usage déplorable et grotesque du thé-tango !

Non moins nécessaire que le Tricot du combattant est Y Œuvre du Vêtement du prisonnier de guerre, dirigée par Mlle Chaptal à la Société française de Secours aux blessés (63, avenue des Champs-Elysées). C'est dire que la charité catholique y tient une place prépondérante.

Au début du mois de mars, les ressources pécuniaires obtenues pour le Vêtement du prisonnier atteignaient un total d'environ 200.000 francs. L'œuvre avait, à cette date, fait parvenir en Allemagne, grâce à la généreuse entremise de l'ambassade d'Espagne à Berlin, cinq wagons de vêtements, 4.S00 paquets pour prisonniers militaires, 2.000 paquets pour prisonniers civils. En outre, on avait expédié seize caisses de vêtements aux prisonniers civils rapatriés. L'œuvre du Vêtement du prisonnier continue

infatigablement ses envois charitables : elle fait partir, chaque jour, une moyenne de 350 paquets pour l'Allemagne.

Un prêtre catholique suisse, M. l'abbé Devaud, a été désigné par la Croix-Rouge internationale pour visiter les camps de prisonniers français détenus en Allemagne. Des sommes considérables ont été mises par la charité des catholiques de France à la disposition de M. l'abbé Devaud, qui, de la sorte, fut en mesure de secourir efficacement un grand nombre de prisonniers civils ou. militaires : 250.000 francs avaient été transmis par le cardinal archevêque de Paris et 100.000 par le cardinal archevêque de Lyon.

Le pain du corps ne suffit pas. Il faut assurer à nos chers prisonniers le pain de l'âme. D'innombrables caisses de livres de prières et d'objets de piété leur sont adressées de Paris, par le journal la Croix et par la Ligue patriotique des Françaises, et, de Lyon, par la Ligue des Femmes Françaises. L'expédition en Allemagne est effectuée par les soins de Mme la baronne de Montenach et du comité de la Mission catholique de Fribourg.

De son côté, la Société Bibliographique (5, rue Saint- Simon), présidée par M. Geoffroy de Grandmaison, centralise des volumes de lecture religieuse, historique ou littéraire pour les prisonniers français en Allemagne et les fait distribuer par l'ambassade d'Espagne à Berlin. Durant les deux premiers mois de la présente année, cent paquets de cinquante volumes, soit un total de cinq mille volumes choisis,

avaient été transmis dans ces conditions à nos compatriotes prisonniers. Inulile de faire ressortir combien cette initiative, hautement approuvée par l'autorité ecclésiastique, est sérieuse, intelligente, utile, et combien il est désirable que le public catholique instruit adresse à la Société Bibliographique le plus grand nombre possible de bons livres, — ou de dons en argent qui lui permettent de multiplier et de majorer ses envois1.

Quant au service des renseignements sur les prisonniers, il est à la charge de trois organisations distinctes : la première, dirigée par M. le contrôleur général Bossut, fonctionne au ministère de la Guerre; la seconde, dirigée par M. de Lamarzelle, fonctionne à la Société française de Secours aux blessés (63, avenue des Champs-Elysées); la troisième a pour titre : les Nouvelles du Soldat. Gréé par le groupe des députés de la Seine, dont le président est M. le baron Denys Gochin, ce bureau a pour but d'aider les familles dans la recherche des militaires blessés, prisonniers ou disparus. Il complète par des informations d'ordre privé les renseignements que les bureaux de la Guerre et de la Croix-Rouge peuvent fournir d'après les listes officielles, mais toujours fragmentaires, communiquées par les autorités françaises et allemandes. Sur les militaires français que l'on présume prisonniers en Allemagne, le bureau des Nouvelles du Soldat est documenté par des cor-

1. Au 13 octobre 1915, la Société Bibliographique avait envoyé 38.090 volumes aux prisonniers français en Allemagne et 19.750 volumes aux soldats sur le front ou aux blessés militaires dans les hôpitaux.

respondants neutres ou même allemands, dont il obtient le concours en leur promettant la réciprocité pour les Allemands présumés prisonniers en France. Par l'intermédiaire du Vatican, les Nouvelles du Soldat firent parvenir en Allemagne des listes de soldats français « disparus ». Grâce à l'Office épiscopal de Paderborn, ces listes furent affichées dans les camps de prisonniers français : et plusieurs prisonniers purent transmettre des indications authentiques sur le sort de tel et tel de leurs camarades mentionnés comme « disparus ». Les Nouvelles du Soldat ont publié des listes de prisonniers français qui, au 10 mars dernier, comprenaient 16.500 noms; le même bureau avait pu prévenir directement 3.708 familles et avait pu donner une réponse précise aux questions de 295 autres familles. C'est un membre éminent des œuvres catholiques, M. Toussaint, qui dirige le secrétariat des Nouvelles du Sol' dat (5, rue Jules-Lefebvre). [Une œuvre analogue existe à Lyon : 2, rue de Sèze.]

Nous ne voyons de nos yeux ni les soldats qui combattent sur le front ni les prisonniers détenus en Allemagne. Mais nous voyons au milieu de nous les pauvres blessés qui sont en traitement dans les hôpitaux officiels et dans les hôpitaux de la Croix- Rouge. La plus populaire des Œuvres de Guerre est, sans contredit, l'assistance aux.blessés, aux éclopés,

Luttes de l'Église et luttes de la Patrie. 14

210 LUTTES DE t/ÉGLISE ET LUTTES DE LA PATRIE

aux malades, aux convalescents, assistance pratiquée sous les mille formes ingénieuses et délicates que suggère la charité. On ne peut nier que la présence d'un grand nombre des blessés militaires, avec tous les dévouements, toutes les initiatives que réclame l'assistance aux blessés, ait singulièrement modifié l'aspect général de Paris et de nos grandes villes. C'est par les œuvres de blessés militaires qu'est rendue constamment présente à toutes les âmes la pensée de la guerre et des flots de sang que la guerre fait répandre. Les préoccupations de l'esprit public se trouvent, par le fait même, surélevées, ennoblies et souvent christianisées.

La Croix-Rouge française se compose de trois grandes institutions : la Société française de Secours aux blessés militaires, fondée en 1864; l'Association des Dames françaises, fondée en 1879; l'Union des Femmes de France, fondée en 1881.

La Société de Secours aux blessés (21, rue François Ier et 63, avenue des Champs-Elysées) compte 491 comités et 75.000 membres. Elle met à la disposition des blessés de la guerre 773 hôpitaux et 56.579 lits.

L'Association des Dames françaises (12, rue Gaillon) compte 175 comités et 50.000 membres. Elle met à la disposition des blessés de la guerre, 368 hôpitaux et 18.000 lits.

L'Union des Femmes de France (16, rue de Thann) compte 300 comités et 60.000 membres. Elle met à la disposition des blessés de la guerre, 420 hôpitaux et 28.000 lits.

Les sociétés de la Croix-Rouge française occupent, à elles trois, un effectif cle 17.000 à 18.000 infirmières. On estime à environ 25 millions de francs les sommes consacrées, durant les sept premiers mois de la guerre, à l'installation et à l'entretien des 1.561 hôpitaux de la Croix-Rouge '.

Avant la guerre, nous aurions dit qu'entre les trois sociétés de la Croix-Rouge existait une diversité accentuée d'esprit et de tendances. Recrutée surtout dans le monde aristocratique et conservateur, la Société française de Secours aux blessés militaires se trouvait composée, en immense majorité, de catholiques notoires. L'Association des Dames françaises et, plus encore, l'Union des Femmes de France se recrutaient davantage dans le monde républicain, ou dans le monde protestant et Israélite; toutes deux se piquaient de « neutralité » religieuse; l'Union des Femmes de France avait même de fortes attaches officielles et « laïques ».

Mais, depuis la guerre, toutes les rivalités ont pris fin et les diversités de tendances religieuses se sont brusquement estompées. Toujours très catholique par la plupart de ses membres, la Société de Secours aux blessés couvre de son patronage quelques hôpitaux dont le personnel dirigeant est notoirement israélite ou libre penseur. Par contre, l'Association des Dames françaises et même l'Union des Femmes

1. Pour les dix-sept mois écoulés du lor août 1914 au 1er janvier 1916, les dépenses de la Société française de Secours aux blnssés militaires (à elle seule) atteignaient 32.114.000 francs (non comprise la râleur des dons faits en nature).

de France accordent leur investiture à un certain nombre d'hôpitaux dirigés par des religieuses catholiques : et, croyons-nous, ces communautés hospitalières ont toujours eu à se louer de leurs rapports quotidiens avec le comité central des Dames françaises ou des Femmes de France. L'épreuve de la guerre aura porté ses fruits. Dans la Croix-Rouge, l'union sacrée se trouve réalisée, entre tous les enfants de la famille française, sur le terrain de la charité.

Avec les trois sociétés de la Croix-Rouge, il convient de mentionner quelques-unes des œuvres annexes qui répondent à une inspiration particulièrement généreuse ou délicate et qui réalisent une partie du bien que la Croix-Rouge elle-même ne peut accomplir. Telle, par exemple, la Fédération nationale des. Mutilés de la Guerre, dont l'initiative appartient à M. Maurice Barrés. Telle encore Y Assistance aux Convalescents, fondée par Mme la comtesse Greffulhe. Tel également le Comité de secours aux Ëclopés et Malades que dirige, avec une constante et affectueuse sollicitude, M. Frédéric Masson.

A toutes ces œuvres d'assistance aux blessés militaires, la participation de la charité catholique est considérable. Qu'on veuille bien le remarquer : la participation effective par la dépense du temps, du dévouement et des soins est beaucoup plus considérable encore que la participation extérieure et pécuniaire.

Sur trois cents hôpitaux de la Croix-Rouge qui existent dans le camp retranché de Paris, on en compte

soixante et un qui sont installés dans des communautés religieuses. M. Souchon, à la «journée diocésaine » du 10 mars, signalait l'organisation remarquable des grands hôpitaux catholiques, tenus par des religieuses hospitalières : hôpital Saint-Joseph, hôpital de Bon-Secours, hôpital du Perpétuel-Secours, hôpital Saint-Jacques. Le même rapporteur mentionnait aussi la présence de religieuses catholiques dans un grand nombre d'autres formations sanitaires dont la direction n'a rien de confessionnel, mais où l'expérience a conduit les esprits éloignés de nos croyances à reconnaître qu'il n'existe pas de soins meilleurs, plus délicats, plus assidus, plus agréés de l'ensemble des malades, que les soins inspirés par l'esprit surnaturel, par le dévouement religieux et par l'amour de Jésus-Christ crucifié.

Il n'est besoin d'aucune pression abusive sur les consciences, d'aucune propagande indiscrète dans les salles d'hôpital, pour que deshommes, constatant chaque jour l'abnégation des religieuses catholiques ou des infirmières pénétrées de l'esprit religieux, soient amenés à réfléchir, et, par la grâce de Dieu, à conclure. Quand on a vu la mort de près, quand on a beaucoup souffert, de nouveaux horizons se découvrent plus facilement à la conscience droite. Peutêtre le pauvre blessé ne retrouvera-t-il pas la santé du corps, nonobstant tous les bons soins que lui prodiguera la Croix-Rouge. Mais, en bien des cas, il aura recouvré mieux encore : la santé de l'âme, avec la paix intérieure et une espérance immortelle. Quiconque a eu le bonheur d'exercer le ministère

religieux auprès des blessés de la guerre doit rendre témoignage à la fécondité de ce travail merveilleux de la grâce pour la rénovation des âmes.

Lorsqu'il faut faire une dernière étape, de l'hôpital à l'église, et de l'église au cimetière, le prêtre qui va bénir la tombe du soldat mort en paix avec Dieu associe d'un cœur plein de confiance la sainte prière de l'Église au fier hommage des drapeaux qui s'inclinent et des épées qui saluent. Sans doute, une vie humaine a été cruellement, prématurément fauchée. Mais elle a été sacrifiée pour une idée grande et une cause juste. Elle laisse après soi la vertu morale d'un glorieux exemple. Elle trouve surtout dans le sein de Dieu l'impérissable trésor que la guerre lui a permis de conquérir et que, sans le tragique holocauste de la guerre, elle aurait eu peut-être le malheur de laisser échapper pour toujours. . . Quam clabit homo commutationem pro anima sua ?

Dans les hôpitaux de la Croix-Rouge du camp retranché de Paris, dans ceux-là même dont la direction est le moins exclusivement catholique, un honneur envié entre tous est la visite du cardinal archevêque. L'honneur est, du reste, facile à obtenir car c'est avec le plus paternel empressement que Son Eminence accepte toujours de porter ses consolations aux chers blessés de la guerre, qui constituent la portion la plus souffrante de son immense troupeau. Prenons un récent exemple.

En vue de la visite de l'archevêque, on a fait la grande toilette de l'hôpital, comme au jour de la

visite du président de la République. Tout le personnel est assemblé dans le hall d'entrée, les membres du comité de patronage avec leurs familles, les délégués de l'une des trois sociétés de la Croix-Rouge française, les administrateurs de l'établissement, les médecins et chirurgiens en blouse d'hôpital, escortés de leurs internes et des brancardiers, les infirmières de divers grades, tantdu service dejour que du service de nuit: dames du monde ou infirmières professionnelles, associées à une même œuvre de dévouement, de sollicitude et de charité, toutes portent ce gracieux costume blanc aux insignes de la Croix-Rouge, qui est entouré aujourd'hui d'une popularité universelle et respectueuse.

A l'heure dite, le cardinal Amette descend de son automobile et pénètre dans l'hôpital. D'abord, longue série de présentations un peu compassées, avec saluts cérémonieux. Beaucoup d'entre les personnes présentes sont loin d'appartenir au monde catholique : il y en a de protestantes, de juives, de libres penseuses. Plusieurs éprouvent manifestement quelque gêne. On sent quelque chose de glacial dans l'atmosphère. C'est le cardinal qui, sans tarder, va prendre la peine de faire fondre la glace.

Tout le monde passe au salon des officiers. Les administrateurs adressent à l'archevêque de Paris leurs souhaits de bienvenue. Prenant à son tour la parole, le cardinal rappelle que les fondateurs de cet hôpital sont les membres d'une puissante corporation qui, par une industrie de grand luxe, contribue, en temps de paix, à la beauté, à la renommée,

216 LUTTES DE l/ ÉGLISE ET LUTTES DE LA PATRIE

au prestige universel de Paris. Mais, en temps de guerre, ils savent contribuer d'une manière plus haute et plus noble encore à la magnificence de Paris. En procurant avec une inépuisable générosité les soins les plus excellents, les plus raflinés, aux pauvres et chers soldats qui ont souffert pour la défense de la patrie française, les fondateurs, les médecins, les infirmières de l'hôpital donnent à la ville de Paris une splendeur nouvelle, la parure de la charité. Gomme ministre de Dieu, l'archevêque les en félicite de tout cœur. Comme père des soldats blessés, il remercie ceux et celles qui leur font du bien. Dès lors, toute impression d'embarras ou de malaise est complètement dissipée. C'est avec une gratitude émue que sont unanimement accueillies les paroles du cardinal : paroles bienveillantes, délicates, heureuses et qui venaient du cœur.

Suivi du long cortège formé par toutes les personnes avec lesquelles il vient de s'entretenir, le cardinal commence la visite méthodique de chacun des services de l'hôpital. On parcourt les vastes salles des blessés, autrefois salons somptueux d'un grand hôtel parisien, et maintenant asile de douleur, où se trouvent représentées toutes les variétés cruelles de plaies, de fractures et de déchirures que peuvent causer, dans chaque membre, dans chaque organe, les balles de fusil ou les éclats d'obus.

Le cardinal ne se contente pas de passer rapidement d'un lit à un autre. Guidé par un chirurgien et par un aumônier, il s'arrête auprès de chaque soldat, l'interroge affectueusement sur son pays d'origine,

sa famille, les circonstances où il a été blessé. Lorsque le jeune militaire appartient au diocèse de Paris, au diocèse d'Evreùx, au diocèse de Bayeux, le dialogue se prolonge avec une bienveillance particulière, avec toutes sortes de gracieuses allusions du cardinal aux personnes et aux choses qui sont directement connues du blessé. A chacun, le cardinal adresse quelques mots de réconfort, d'encouragement, quelque leçon discrète d'espérance chrétienne.

L'archevêque se trouvant accompagné, nous l'avons dit, d'un cortège considérable et compact, l'entretien du cardinal avec chaque blessé a donc lieu en présence d'un grand nombre de témoins : et c'est tout profit pour les témoins, dont la plupart n'eurent jamais occasion de voir d'aussi près un évêque catholique et un prince de l'Église. Il faut entendre les réflexions admiratives, parfois même ingénues, qui sont échangées à mi-voix entre membres du personnel infirmier ou invités du dehors: « Gomme ce cardinal est bon! Comme il trouve le moyen de dire quelque chose d'affectueux à tout le monde ! Ce ne sont pas les gens officiels qui savent réconforter comme cela chaque blessé! » Bref, les officiers et soldats blessés ne sont pas les seuls pour qui la visite du cardinal ait été bienfaisante.

En mémoire de cette visite, l'archevêque laisse à chaque officier un exemplaire de sa Lettre pastorale sur les leçons chrétiennes de la Souffrance, et à chaque soldat une médaille-scapulaire d'un très artistique modèle. Mais le grand résultat moral et

religieux de la journée, pour tous les blessés, pour tous les témoins, c'est la séduction personnelle qu'a exercée le cardinal, c'est l'impression de bonté, de délicatesse, de sollicitude paternelle qu'il a laissée dans le cœur de tous. Et, quelques jours plus tard, lorsque viendront les fêtes pascales, on aura la joie de constater que tel ou tel soldat sera revenu à la pratique de ses devoirs de chrétien parce que la charité réconfortante que lui a manifestée un prince de l'Église l'aura conduit à mieux comprendre et à mieux aimer la religion dont le cardinal est le ministre.

Au grand hôpital des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, à Malte, où les pauvres malades étaient soignés pour l'amour de Jésus-Christ par l'élite religieuse du patriciat européen, on voyait pénétrer, soir et matin, dans toutes les salles, un héraut d'armes qui faisait entendre aux malades les touchantes adjurations consacrées par une tradition de plusieurs siècles :

Seigneurs malades, priez pour la paix. Que Dieu nous V envoie du ciel en terre!

Seigneurs malades, priez pour les fruits de la terre. Priez Dieu qu'il les multiplie en telle sorte qu'il en soit mieux servi et la chrétienté soutenue!

Dans les innombrables hôpitaux de la charité chrétienne et française, où l'élite religieuse, morale et sociale, de la population non combattante se dépense avec tant d'amour pour les chers blessés de la guerre, peut-être les meilleurs d'entre les ofticiers et soldats

glorieusement frappés ont-ils entendu au fond de leur cœur quelque adjuration analogue :

Seigneurs malades, seigneurs blessés, priez pour la paix, pour la paix qui vient de Dieu, pour la paix réparatrice fondée sur le droit. Que Dieu nous l'envoie du ciel en terre!

Seigneurs malades, seigneurs blessés, priez pour que les fruits de la terre ne manquent pas à nos besoins, priez pour que ceux-là soient secourus qui sont sans abri et sans pain, priez pour le meilleur avenir de la patrie, priez pour l'union et le salut de la chrétienté tout entière î

Et que, par l'intercession de Notre-Dame, le Dieu de paix daigne entendre la pieuse requête des « seigneurs blessés ».

Au nombre des victimes de la guerre dont l'infortune sollicite la charité française, il n'y a pas uniquement les soldats blessés ou prisonniers, il y a encore les réfugiés ou les « évacués » des régions envahies. L'un des spectacles les plus déchirants dont nos compatriotes aient été les témoins, surtout dans les journées tragiques de la fin du mois d'août et du début de septembre, fut l'exode lamentable de ces populations entières, brusquement arrachées à leurs demeures, ignorant où elles trouveraient refuge, confondant toutes les classes sociales dans une commune détresse, fuyant à la hâte, sans bagages, sans provisions et sans ressources, comme aux

plus sombres heures des invasions normandes ou sarrasines.

Contre cette immense misère, comme contre toutes les autres, la charité a entrepris une lutte inégale, mais que rien ne déconcerte, rien n'épuise, rien ne décourage.

A Paris, existe une permanence pour chacune des régions envahies, permanence où l'on centralise les renseignements, où l'on régularise la distribution des secours et où l'on reconstitue, en quelque mesure, l'organisation sociale et administrative d'un département, d'un arrondissement, d'une cité dont le territoire normal est situé provisoirement in partibus infidelium.

Sans parler des différents comités belges etirancobelges, nous pouvons mentionner les permanences des départements suivants : Aisne, Ardennes, Haut- Rhin, Marne, Meurthe-et-Moselle, Meuse, Nord, Oise, Pas-de-Calais, Somme, Vosges. De même, les permanences de certaines grandes villes envahies ou dévastées : Lille, Cambrai, Douai, Valenciennes, Reims.

Des institutions se sont créées qui répondent à chacun des besoins de ces malheureuses populations de réfugiés ou d' « évacués ». Hospitalisation (hôtelleries, asiles, abris, foyers, refuges). Alimentation (fourneaux, soupes, cantines, repas économiques ou gratuits). Vestiaires, ouvroirs, dispensaires, bureaux et offices de placement. La seule énumération des œuvres de ce genre remplit de nombreuses pages du recueil Paris charitable pendant la Guerre,

A la « journée diocésaine » du 10 mars, M. le chanoine Dupin apporta des renseignements nombreux et authentiques sur la participation considérable de la charité catholique aux différentes institutions de secours aux réfugiés. Les patronages et autres établissements catholiques de Paris ont hospitalisé des caravanes entières de réfugiés. Les écoles libres de Paris ont établi quatre-vingt-trois restaurants ou cantines pour réfugiés. Le diocèse de Paris compte plus de cent cinquante ouvroirs catholiques ou religieux, destinés pareillement à l'assistance aux réfugiés; il compte au moins soixante-sept orphelinats ou asiles catholiques pour enfants réfugiés. Les conférences de Saint-Vincent-de-Paul, les diverses organisations charitables et notamment les ligues féminines catholiques ont lutté avec une énergie inlassable contre toutes les formes de la détresse et de la misère.

Plusieurs initiatives se rapportent directement aux besoins religieux, moraux et spirituels des provinces cruellement éprouvées par l'invasion étrangère. Tout le monde connaît, en particulier, les magnifiques efforts de l'Œuvre Apostolique et de l'Association de Notre-Dame-de-Salut (4, avenue de Breteuil). L'Association de Notre-Dame-de-Salut double sa souscription permanente Pour les Œuvres catholiques des Diocèses envahis d'une autre souscription permanente, non moins délicate et utile, pour offrir des autels portatifs à nos prêtres-soldats et les ravitailler en objets du culte.

Nous mentionnerons avec plaisir le Comité de

222 luttes de l'église et luttes de la pathie

Secours aux églises dévastées des régions envahies (3, rue Oudinot). Au point de vue religieux, cette organisation se rattache à l'Œuvre des Tabernacles et des Églises pauvres. Pour la centralisation des dons en argent ou en nature, le comité se trouve en rapports quotidiens avec l'Office central des Œuvres de Bienfaisance (175, boulevard Saint-Germain). Le Comité de Secours aux églises dévastées a pour but de préparer, dès maintenant, les objets nécessaires à la célébration du culte, afin de les mettre à la disposition des évêques des diocèses éprouvés. De même qu'une œuvre excellente existe pour prendre soin de la réorganisation des foyers, après la délivrance de nos provinces envahies, la charité catholique entend pourvoir à la réorganisation immédiate du culte religieux. Citons les belles paroles de la circulaire du comité de la rue Oudinot: « Lorsque, revenant de leur lamentable exode, les populations retrouveront leurs foyers en ruines, il ne faut pas qu'à leur détresse morale et matérielle vienne s'ajouter la privation des consolations religieuses. Il faut que le saint sacrifice de la Messe puisse être célébré, ne fût-ce que dans une grange, à la mémoire des braves vaillamment tombés sur ces champs de bataille qui deviendront pour tant de familles un douloureux et glorieux pèlerinage1. »

1. L'Œuvre de Secours aux églises dévastées te compose d'un comité de dames et d'un comité de messieurs. Le comité de dames comprend lui-même deux commissions : celledu Travail et celle de Y Art liturgique, laquelle bénéficie du concours artistique delà Société Saint-Jean. Quant au comité de messieurs, il a pour objet le rétablissement immédiat du culte par des installations provisoires dans les paroisses dévastées.

L'Œuvre des Campagnes (2, rue de la Planche), quia pour but devenir en aide, par tous les moyens possibles, aux prêtres de nos paroisses rurales, a su rendre, depuis la guerre, des services exceptionnels aux prêtres-soldats et aux prêtres des régions envahies. Elle a, par exemple, fait parvenir, soit aux uns soit aux autres, des honoraires de messes dépassant la valeur de 16.000 francs. Elle a expédié aux uns et aux autres des milliers de paroissiens, de livres de prières ou de brochures de piété, ainsi que des dizaines de milliers de médailles et de petits drapeaux du Sacré-Cœur. L'ouvroir qui fonctionne au siège de l'Œuvre, et auquel sont inscrites cent soixante-dix-neuf adhérentes, a envoyé déjà cinq cent vingt-cinq colis de linge aux prêtres-soldats et des ballots considérables de vêtements aux diocèses qui ont subi quelque temps l'invasion ennemie et se trouvent délivrés depuis la bataille de la Marne. L'Œuvre des Campagnes publie un organe bi-mensuel d'information et de pratique pastorales intitulé : Prêtres-soldats de France. Ce n'est pas un périodique recevant des abonnements comme l'utile et intéressant recueil publié par la Bonne Presse, le Prêtre aux Armées : c'est un bulletin offert en hommage gratuit à tous les prêtres, séminaristes ou religieux mobilisés dont l'Œuvre a pu se procurer l'adresse. Du premier numéro, on expédia 1.000 exemplaires ; du sixième numéro, on en a expédié 8.000. Rédigé par des écrivains d'une spéciale compétence, Prêtres-Soldats contient, dans chaque numéro, un calendrier liturgique ; une « récollection sacerdotale »

224 LUTTES DE l'ÉULISE ET LUTTES DE LA PATRIE

dont le plan de méditation est heureusement adapté aux circonstances de la guerre ; une revue des principaux événements ecclésiastiques delà précédente quinzaine; un commentaire des documents du Saint-Siège applicables aux prêtres-soldats ou aux troupes en campagne ; et enfin, quelques textes choisis d'actualité religieuse ou patriotique.

Honorée des augustes encouragements de Pie IX, de Léon XIII et de Pie X, l'Œuvre des Campagnes vient de recevoir du Pape Benoît XV un témoignage autographe, et particulièrement flatteur, de paternelle sympathie. La présidente de l'Œuvre est la propre sœur d'Albert Ier, roi des Belges, devenue princesse de la Maison de France par son mariage avec Mgr le duc de Vendôme.

Les œuvres diverses d'assistance matérielle en faveur des réfugiés n'auraient généralement pas pu aboutir à tous les résultats désirables si elles n'avaient elles-mêmes bénéficié de la protection efficace et des généreux subsides du grand comité du Secours National (3, rue Piécamier). Dans ce comité, l'on a rassemblé des personnalités notables et influentes de tous les milieux, tant religieux et intellectuels que politiques et sociaux, Chaque groupe de Français y trouve des hommes qui lui inspirent légitimement confiance et qui représentent exactement

ses intérêts, ses idées ou ses tendances. Catholiques, protestants, israélites et libres penseurs, monarchistes et républicains, parlementaires et antiparlementaires, modérés, radicaux, socialistes et syndicalistes collaborent à une même œuvre de charité et de solidarité française. Ce n'est pas l'une des moindres merveilles de la réconciliation nationale devant l'envahisseur, comme le disait à la Madeleine le R. P. Sertillanges dans sa conférence du 15 novembre, que d'avoir « assemblé sous une étiquette commune le cardinal archevêque de Paris, le grand rabbin, un pasteur protestant, le secrétaire de la Confédération générale du Travail, un des pères de l'Ecole laïque, un représentant de l'Action française ». Pareil arc-en-ciel est le meilleur symbole de Y union sacrée.

Le Secours National a pu réunir des sommes importantes, qui lui sont venues de tous les points de l'horizon. Il les consacre principalement à soulager la détresse des réfugiés et à préparer la réorganisation de la vie économique dans les provinces dévastées. Les subsides du Secours National sont distribués aux différentes institutions locales ou régionales d'assistance (hospitalisation, alimentation, vestiaires, placement) qui, après enquête, ont été reconnues aptes à faire œuvre utile, intéressante et sérieuse. Le grand comité a toujours procédé, en cette matière, avec une impartialité absolue, et les organisations catholiques lui sont redevables de subventions multiples, permanentes et parfois considérables.

Luttes de l'Église et luttes de lu Patrie. 15

Une question grave et inquiétante est celle de l'éducation des innombrables orphelins de la guerre. Le grand comité du Secours National, par une délibération du 25 mars, a invité les pouvoirs publics à donner au problème une solution vraiment loyale, équitable et française. On constituerait un fonds national, inscrit au budget de l'Etat et auquel se joindrait le produit des dons, legs et souscriptions provenant des particuliers et des associations. La gestion de ce fonds national serait remise, non à l'Assistance publique, mais à un organisme spécial, qui devrait s'inspirer des quatre règles suivantes :

Favoriser, autant que possible, le placement familial.

Respecter la volonté des parents pour le choix de l'éducation laïque ou confessionnelle.

Quel que soit le régime adopté, entretenir chez les enfants le vif sentiment de la fraternité française qui a inspiré aux pères, malgré la diversité des convictions, le même dévouement au même devoir.

Enfin, déterminer la nature et l'étendue de l'enseignement général et de l'enseignement professionnel que recevra chaque enfant en ne tenant compte que de ses aptitudes.

Ceux qui ont eu l'honneur et le mérite de concevoir un tel programme et d'en poursuivre l'exécution nous apportent la preuve par les faits que Y union sacrée n'est pas toujours un mot vide de sens.

La solution que préconise le Secours National s'accorde parfaitement avec la méthode que doivent

suivre, en ce qui les concerne, les catholiques français pour obéir aux directions du Saint-Siège et de l'Épiscopat. Nous devons, en effet, pourvoir au placement des orphelins catholiques de la guerre dans des milieux catholiques, familles chrétiennes ou orphelinats religieux. Ce résultat ne peut être réalisé qu'au moyen d'une organisation d'ensemble, c'est-à-dire par une œuvre spéciale et nettement confessionnelle qui étendrait ses ramifications à tous les diocèses de France. L'organisation catholique ainsi constituée assurerait la participation des familles chrétiennes et des orphelinats religieux aux subsides du fonds national des orphelins de la guerre selon la lettre et l'esprit des règles proposées par le grand comité du Secours National.

D'ores et déjà existent, dans ce but, cinq grandes associations recrutées surtout parmi le monde catholique : V Association Nationale pour la Protection des Veuves et des Orphelins de la guerre de 191^-1915 (21, rue des Bons-Enfants), patronnée officiellement par le cardinal archevêque de Paris, présidée par le général Niox et l'amiral de la Jaille, dirigée par Mme la duchesse d'Uzès, MM. Ambroise Rendu, de Lamarzelle, de Ramel, René Lavollée, Maze-Sencier, administrée par M. Lehideux, banquier, et travaillant en collaboration avec les conférences de Saint-Vincent-de-Paul et avec l'Office central des Œuvres de Bienfaisance; Y Association Nationale pour la Protection des Familles des Morts pour la Patrie (5, rue du Pré-aux-Clercs), présidée par M. Emile Flourens et entretenant de fraternelles relations avec l'œuvre

précédente; Y Œuvre de l'Aide aux Veuves [et Orphelins] de la Guerre (7, rue Vézelay), constituée grâce à la généreuse initiative de Mme la baronne Edgard Lejeune ; X Œuvre de V Adoption familiale des Orphelins de la guerre (5, rue Bayard), chrétiennement et admirablement organisée par les directeurs et le jeune public du Noël; enfin, Y Assistance mutuelle des Veuves[et des Orphelins] de la Guerre (15, rue de la Ville-PEvêque), présidée par M. Frédéric Masson. Le 4 mai dernier, le cardinal archevêque de Paris se rendait au grand comité du Secours National, remettait au président, M. Appell, membre de l'Institut, la somme de 40.000 francs de la part du Pape Benoît XV, et donnait lecture d'une lettre du cardinal Gasparri, dont nous reproduirons cet unique passage :

[L'offrande du Saint-Père manifestera le paternel empressement que] le Vicaire de Jésus-Christ veut témoigner à la France, sa fille bien-aimée. Et, comme nous avons appris qu'il doit y avoir, le dimanche et le lundi de la Pentecôte prochaine, au bénéfice des régions occupées, une grande souscription par les soins d'un Comité constitué avec le concours de Votre Eminence,le Saint-Père se plaît à espérer que cet acte de sa libéralité pourra servir de prélude à la générosité de tous les Français en faveur d'une initiative si chrétienne et si patriotique.

Un tel encouragement venu de si haut est la plus auguste consécration religieuse de l'immense effort de la charité catholique et de la générosité française en présence de tous les désastres accumulés par la guerre.

Page 1