CHAPITRE VIII
L'Attitude de Benoît XV à 1 égard des Belligérants
Déclarations et Interventions pontificales Leur sens et leurs motifs
Paris, 5 juillet 1915.
Pour ceux qui vénèrent et qui aiment la Chaire de saint Pierre, centre auguste de l'Unité de l'Église, les dernières semaines écoulées auront été douloureuses.
Entre le Vatican et le public français, un immense et cruel malentendu vient de se produire. A cette occasion, le Souverain Pontife a été outragé, comme ennemi de la France, par la presse anticléricale tout entière avec un acharnement grossier, dont la guerre étrangère nous avait quelque peu déshabitués. Chose plus pénible encore, l'attitude du Saint-Siège a provoqué des récriminations amères ou irritées dans des milieux généralement impartiaux et même dans les milieux catholiques. On a constaté jusque parmi les plus dociles enfants de l'Eglise une stupeur pleine de trouble, de tristesse et d'anxiété.
Quelle est donc l'origine, lointaine ou immédiate, de toute cette émotion ? La cause lointaine paraît bien être que, depuis de longs mois, le public français avait peine à comprendre le sens, les motifs de laréservedu PapeBenoitXVen présence des attentats dont la Belgique et la France avaient été victimes de la part de l'Allemagne, tandis que ces mêmes attentats provoquaient, chez nous et chez nos alliés, une indignation unanime. La cause immédiate de l'orage fut le récit, publié dans la Liberté du 22 juin, d'une audience accordée par le Souverain Pontife à un journaliste français de distinction, M. Louis Latapie. Nous devrons revenir plus loin sur ce document et sur le degré de confiance qu'il mérite. Qu'il suffise d'indiquer immédiatement l'impression générale qui s'en dégageait : Benoît XV poussait la neutralité jusqu'à tenir systématiquement pour douteux chacun des méfaits reprochés à l'Allemagne, et agréait chacune des justifications allemandes, quelle qu'en fût la fragilité, comme équilibrant avec une probabilité suffisante les plus irrécusables témoignages apportés à rencontre. Le texte de cette conversation, communiqué au public français par un narrateur que personne n'accuse ni d'hostilité ni de mauvaise foi, produisit tout l'effet qu'il y avait lieu de craindre avec l'extrême nervosité, l'exceptionnelle irritabilité de l'opinion dans un pays en état de guerre. D'où le tapage des commentaires passionnés, avec l'inquiétude et la gêne chez les meilleurs, en même temps que, chez certains autres, l'indignation bruyante doublée d'une joie mauvaise.
Luttes de l'Eglise et luttes de lu Pairie. 17
258 LUTTES DE i/ÉGLÏSE ET LUTTES DE LA PATRIE
Depuis quelques jours, cependant, l'émotion tend à se colmer. Des déclarations authentiques du Vatican ont apporté les rectifications nécessaires et démenti ou expliqué certaines paroles attribuées peu exactement au Souverain Pontife par M. Latapie. D'autres témoignages, méritant toute créance, ont présenté, sous un aspect fort différent de la relation parue dans la Liberté, les jugements de Benoît XV sur la guerre ou ses dispositions envers la France. Beaucoup d'esprits loyaux regrettent déjà d'avoir cédé trop vite à une impression irréfléchie et mai fondée. Reprenant confiance après un moment de trouble et comme d'étourdissement, les catholiques recommencent à parler haut pour exiger, à l'égard du Vicaire de Jésus- Christ, plus de justice, plus de confiance, plus de respect.
Mais, dans le pêle-mêle des controverses récentes, toutes choses se sont tellement confondues, obscurcies,qu'il devient désirable, croyons-nous, de rappeler avec précision, avec ordre, quelle attitude garda réellement le Pape Benoît XV, depuis son avènement au trône pontifical, en présence des tragiques problèmes posés par la grande guerre européenne. Gomme l'ont recommandé à juste titre les guides autorisés de l'opinion catholique, ce ne sera pas dans des conversations de circonstance, recueillies sans contrôle par des journalistes, que nous chercherons à discerner tant la pensée que la politique du Souverain Pontife, mais exclusivement dans les interventions officielles de sa diplomatie et dans les actes authentiques de son enseignement doctrinal ou pastoral.
Le Pape Benoît XV s'est expliqué, au sujet de la guerre, dans six documents pontificaux destinés à l'Église universelle : l'exhortation Ubi primum, du 8 septembre 1914, aux catholiques de l'univers entier; l'encyclique Ad Beatissimi, du 1er novembre 1914, message et programme, tant doctrinal que disciplinaire, du nouveau pontificat; l'allocution du 24 décembre 1914, en réponse aux vœux du Sacré Collège pour les fêtes de Noël; le décret du 10 janvier 1915, prescrivant des prières publiques dans tous les pays du inonde pour le rétablissement de la paix; l'allocution Convocare vos, prononcée au consistoire du 22 janvier 1915; la lettre du 25 mai 1915, au cardinal Séraphin Vannutelli, doyen du Sacré Collège, lettre devant tenir lieu de l'allocution consistoriale qu'aurait prononcée le Saint-Père si la réunion d'un nouveau consistoire avait alors été possible.
D'autres lettres publiques et officielles du Souverain Pontife lui-même ou de son secrétaire d'État contiennent également le témoignage authentique des préoccupations, des enseignements, des interventions de Benoît XV au cours de la présente guerre. Telles surtout les lettres adressées au cardinal Luçon, archevêque de Reims, le 16 octobre 1914; au cardinal de Hartmann, archevêque de Cologne, le 18 octobre 1914; à Mgr Dobrecic, archevêque d'Antivari (Monténégro), le 8 novembre 1914; au cardinal Mercier, archevêque de Malines, le 8 décembre 1914; à Mgr Likowski, archevêque de Gnesen et Posen, e 1er février 1915; au cardinal Amette, arche vêque de Paris, le 23 avril 1915; à Mgr Schulte, évêque de
Paderborn, le 29 avril 1915 ; au cardinal de Bettinger, archevêque de Munich, et aux autres évêques de Bavière, le 3 mai 19151.
Tels sont les textes qui font foi, ceux dont la valeur et l'autorité sont irrécusables pour définir l'attitude adoptée par le Pape Benoît XV en présence des États et des peuples belligérants.
Après lecture attentive de ces divers documents pontificaux, on en résumera fidèlement, croyonsnous, la teneur et la signification par les quatre assertions suivantes, où ne semble avoir été négligé aucun aspect essentiel de la conduite du Saint-Père.
Le Pape travaille au rétablissement de la paix générale.
Le Pape s'efforce de restreindre et d'adoucir les souffrances causées par la guerre.
Le Pape réprouve les injustices certaines et les abus évidents de la force.
Le Pape, pour de très hautes raisons de sagesse et de charité, s'abstient délibérément, tant que dure le conflit, de juger en détail les griefs mutuels des belligérants ou leurs responsabilités respectives.
Que le Saint-Père travaille au rétablissement de la paix générale, c'est ce qui résulte avec la plus entière clarté de chacun de ses actes, de chacun de ses enseignements, de chacune de ses démarches depuis le premier jour de son pontificat. Il y aurait même
1. Cette énuroération comprend le» seuls documents insérés, du mois de septembre 1914 au mois de juin 1915, dans le recueil officiel : Acta Apostolicae Sedis .
excès de naïveté à produire des textes pour établir un fait indiscutable et indiscuté.
S'il existe quelqu'un au monde que cette préoccupation étonne ou scandalise de la part du Vicaire de Jésus-Christ, nous avouerons sans phrases notre impuissance à le convaincre. Ce qui, pour notre part, nous confondrait serait précisément que le Souverain Pontife n'appelât pas de tous ses vœux, de toutes ses prières et de tous ses efforts, la cessation aussi rapide que possible de calamités comme celles dont nous sommes aujourd'hui témoins : c'est-àdire d'un épouvantable conflit où des millions de chrétiens se heurtent contre des millions de chrétiens, des millions de catholiques contre des millions de catholiques, qui, sur terre, sur mer et dans les airs, se massacrent les uns les autres avec des moyens de destruction que n'avaient jamais enregistrés les annales du passé.
Mais, objecte-t-on parfois, le Pape Benoît XV demande la paix sans conditions, la « paix à n'importe quel prix », et, en d'autres termes, la paix à l'avantage immédiat du belligérant qui occupe aujourd'hui la plus grande étendue de territoires étrangers conquis par ses troupes. Parlons net : ne serait-ce pas purement et simplement, selon le titre d'un volume récemment paru, la Paix que voudrait V Allemagne P
Interprétation étrangement abusive de la pensée pontificale. Lorsque Benoît XV parle du rétablissement de la paix, il entend, sans aucun doute possible, donner à ce terme l'exacte signification que lui
attribuent constamment, depuis saint Augustin et saint Thomas, les docteurs catholiques de toutes les écoles. Or, dans le langage de la théologie, le mot paix ne signifie pas la cessation pure et simple des hostilités, sans nul égard à la moralité, à l'équité des situations de fait qui trouveraient ainsi leur consécration juridique. Le terme de paix signifie, au contraire, et par définition, la tranquillité de l'ordre, la réalisation de la paix suppose donc, au préalable, que l'ordre soit effectivement rétabli, que chaque chose soit remise à sa juste place, que chacun des droits violés obtienne une sérieuse, une équitable réparation dans les textes diplomatiques et surtout dans les réalités de la politique internationale. Pax omnium rerum tranquillitas ordinis. Ordo est parium dispariumque rerum, sua cuique loca tribuens, dispositio. (August., DeCivitate Dei, lib. XIX, cap. xv.)
Prier pour la paix, telle que la propose l'enseignement catholique, c'est prier pour la restauration de l'ordre et le triomphe du droit. Comment devra être obtenue la réparation équitable des droits injustement violés? — Benoît XV, dans l'encyclique Ad Beatissimi, marque une légitime préférence pour le recours à un arbitrage pacificateur, qui serait accepté par chacun des belligérants « avec une entière bonne foi et une volonté sincère ». Mais, quand l'arbitrage devient pratiquement irréalisable, en raison de la violence des passions humaines, ou de l'âpreté, de la rapacité, de la complexité des intérêts engagés, prier pour la paix, c'est nécessairement prier pour
que, dans le plus court délai possible, les opérations militaires permettent de faire prévaloir, par la force des armes, les solutions conformes à l'équité; c'està-dire la juste réparation des droits violés ou méconnus, le rétablissement de Tordre normal des choses. Pax omnium rerum tranquillitas ordinis.
Le Pape serait-il vraiment le Vicaire de Jésus- Christ s'il ne travaillait pas de toutes ses forces et de tout son cœur à faire succéder à la guerre le règne du droit, et la tranquillité de Tordre à l'effroyable effusion du sang humain? Ministre de Celui qui apporta au monde un message de salut, de réconciliation et de paix, Benoît XV entend mériter la bénédiction promise par le Livre divin : Bienheureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. (Math., v, 8.)
En attendant le rétablissement d'une paix conforme au droit, le Pape s'efforce de restreindre et d'adoucir les souffrances causées par la guerre.
Benoit XV aurait voulu obtenir, par exemple, une trêve, une suspension d'armes pour la fête de Noël. Le projet ne rencontra pas l'adhésion unanime des belligérants et, par conséquent, ne put aboutir. Mais qui donc contestera la délicatesse et la grandeur de cette initiative du Père commun des fidèles, tâchant d'imposer silence à toutes les armes meurtrières pour le jour, du moins, où l'Eglise universelle célèbre par le même chant que les anges
204 LUTTES DE l/ÉGLISE ET LUTTES DE LA PATRIE
de Bethléem la descente parmi nous du Sauveur du monde, le Prince de la Paix ?
D'autres initiatives du Souverain Pontife ont abouti, grâce à Dieu, à des résultats effectifs et tangibles. Contentons-nous d'une rapide énumération.
Ce sont, d'abord, les facilités de toute sorte accordées par le Saint-Siège aux aumôniers militaires et aux prêtres-soldats pour assurer dans la plus large proportion possible l'administration des sacrements, l'exercice du ministère spirituel parmi les soldats catholiques de chacune des armées belligérantes.
Ce sont les démarches tendant à garantir aux prisonniers de guerre, par l'intervention de l'épiscopat et du clergé des pays où ils sont internés, les secours religieux, les consolations morales, les adoucissements d'ordre matériel, les facilités de correspondance avec leur famille, toutes choses qui, pour tant de milliers de malheureux, atténuent si précieusement la cruelle épreuve de leur longue captivité.
C'est l'action diplomatique, couronnée d'un plein succès, par laquelle le Saint-Siège contribua efficacement à obtenir de tous les belligérants l'échange des prisonniers reconnus impropres, en raison de leurs blessures, à porter désormais les armes. Mesure qui vient de recevoir, en France et en Allemagne, par l'intermédiaire de l'Espagne, une extension nouvelle. Mesure qui a eu pour complément la libération d'un grand nombre de détenus civils. Tous les captifs qui eurent ainsi le bonheur de regagner leurs
chères patries respectives savent (ou doivent savoir) qu'ils en sont redevables, pour une large part, à la sollicitude généreuse, paternelle et délicate, du Pape Benoît XV.
U Osservatore Romano du 11 juin 1915 enregistrait l'heureux début d'une autre intervention diplomatique du Saint-Siège auprès de la Confédération Helvétique et de cinq d'entre les états belligérants: France, Angleterre et Belgique, d'une part, et, d'autre part, Allemagne et Autriche. Dix mille prisonniers français, anglais et belges, dix mille prisonniers allemands et autrichiens, tous blessés ou malades, mais non pas condamnés à ne plus jamais porter les armes, seraient conduits en territoire suisse, internés sous la surveilllance et la responsabilité des autorités fédérales, logés, soignés, entretenus aux frais de leurs gouvernements respectifs. Pour cette catégorie de prisonniers, quelle heureuse amélioration de leur sort, tant matériel que moral, avec la garantie de conditions d'hygiène et d'alimentation mieux adaptées à leurs besoins, avec la possibilité de rentrer avec leur famille en communications plus libres et plus directes 1 !
Au lieu de relever constamment avec amertume les choses que le Souverain Pontife ne juge pas opportun de dire ou de faire, peut-être serait-il conforme à la simple équité, sans parler même du respect, de témoigner à Benoît XV notre filiale
1. Tout ce paragraphe fut supprimé par la censure officielle. A la page 114 des Études du 5-20 juillet 1(.)15, il y eut donc du caviar, ce qui veut dire... du blanc.
reconnaissance pour avoir utilement, eiïicacement atténué quelques-unes des conséquences douloureuses de la grande guerre européenne.
Ce n'est pas tout. Le Pape a réprouvé les injustices certaines et les abus évidents de la force.
La lettre publique adressée par Benoît XV, le 25 mai dernier, au cardinal doyen du Sacré Collège, pour tenir lieu d'allocution consistoriale, contient la grave déclaration suivante : « La guerre continue d'ensanglanter l'Europe, et l'on a même recouru, sur terre etsur mer, à des moyens d'attaque contraires aux lois de l'humanité et du droit international. » Or, lé premier usage des gaz asphyxiants par les troupes allemandes, à Langhenmarck, date du 23 avril; le torpillage du transatlantique Lusitania par un sous-marin allemand date du 7 mai ; et le document que nous venons de citer date, répétons-le, du 25 mai, A ceux qui prétendent que le Pape veut tout ignorer des atrocités allemandes, nous nous contenterons de poser, mais sans la traduire, une courte question latine : Aclhuc et vos sine intellectu estis ?
L'allocution consistoriale du 22 janvier avait été encore plus significative. Nous allons en reproduire les déclarations essentielles, puisque beaucoup de personnes les ont oubliées au point de croire que la pensée pontificale s'exprimait pour la première fois et s'exprimait fidèlement, le 21 juin, par l'organe du journal la Liberté. Benoît XV disait donc dans son discours solennel et officiel en présence du Consistoire :
Le Pontife Romain a été constitué par Dieu comme l'interprète et le vengeur de la Loi éternelle. Avant tous les autres donc, il Lui appartient de proclamer qu'à personne et sous aucun prétexte, il n'est permis de violer la justice. Et nous le proclamons très ouvertement. Et Nous frappons de notre réprobation n'importe quelles violations du droit, en quelque lieu qu'elles aient été commises...
Nous qui n'appartenons à aucun parti [d'entre les belligérants], Nous étendons cependant notre sollicitude à l'un et à l'autre. Nous suivons avec une anxiété douloureuse les terribles phases de cette guerre, spécialement lorsqu'il est à craindre que la préoccupation de s'imposer par la force n'en vienne à dépasser quelquefois toute mesure. Tout naturellement, la pensée et le cœur du Père commun des fidèles se penchent avec une plus vive émotion vers ceux de ses fils qui lui témoignent une piété plus éprouvée. Tel est le cas du bien-aimé peuple belge et tel est le motif de la lettre que Nous avons adressée, voilà encore peu de temps, au cardinal archevêque de Malines.
Et ici [à ce propos] qu'il Nous soit permis de faire appel au sentiment d'humanité de ceux qui ont franchi, les armes à la main, les frontières d'un pays étranger. Qu'ils n'exercent pas plus de rigueurs dans les régions envahies que ce qu'exige strictement l'occupation militaire; et, ce qui importe bien davantage encore, qu'ils ne blessent pas pour rien le cœur des habitants dans ce qu'ils ont de plus cher, les édifices sacrés, les ministres de Dieu, les droits de la religion et de la foi...
Reproduisons pareillement le fragment principal de la lettre publique de Benoît XV au cardinal Mercier, primat de Belgique (8 décembre 1914), lettre à laquelle le Saint-Père fait une allusion explicite
devant le Sacré Collège dans l'allocution consistoriale du 22 janvier :
Nous ne pouvons pas ne pas être frappé d'une très grande douleur en voyant la nation belge, pour laquelle Nous avons une affection si vive, réduite, par une guerre très violente et féconde en calamités, à une condition absolument déplorable. Nous voyons, en efïet, le roi des Belges lui-même, son auguste famille, les membres du gouvernement, les notables, les évêques, les prêtres, tout le peuple en proie à de telles souffrances que ce spectacle ne peut qu'émouvoir la compassion de toute âme accessible à la pitié. Il touche particulièrement Notre cœur débordant de tendresse paternelle. Accablé par la douleur et le deuil, rien ne Nous tarde si fort que de voir la fin de tant de tristesses. Plaise à Dieu d'en hâter le terme en sa miséricorde!...
Dans une audience officielle accordée au représentant diplomatique accrédité par le roi des Belges auprès du Saint-Siège, Benoît XV accentua plus clairement encore l'expression de ses vœux paternels pour la complète libération de la Belgique injustement opprimée par l'invasion allemande : « Nous sommes vivement ému des souffrances qui pèsent sur la Belgique. Nous souhaitons qu'elle soit bientôt délivrée de ses maux. 11 est une justice en ce monde pour les nations, et la divine Providence ne manquera pas de récompenser ici-bas celles qui ont bien mérité d'Elle. »
On pourrait citer plusieurs autres témoignages non
équivoques de la sympathie manifestée par le Souverain Pontife à la Belgique martyre et, pareillement, aux diverses régions de l'Europe qui furent le plus cruellement éprouvées par la guerre et l'invasion. Telles surtout la Pologne et la France du Nord-Est. Faut-il rappeler en quels termes, dans son message du 23 avril au cardinal archevêque de Paris, Benoît XV parla de notre France, toujours « fille aînée de l'Eglise », et par quel geste de royale munificence le Pontife romain voulut concourir à la quête du Secours National pour remédier à l'effrayante détresse de nos provinces envahies?
Qu'il suffise d'avoir, une fois de plus, démenti la calomnieuse légende de l'impassibilité du Souverain Pontife en présence des malheurs de la Belgique : légende contre laquelle, hier encore, protestait noblement le cardinal Mercier. Comment a-t-on pu croire, en certains milieux, que le Pape Benoît XV se désintéressât d'un fait aussi grave que la violation de l'indépendance et de la neutralité du pays le plus catholique de l'Europe, sous prétexte que l'attentat aurait commencé d'être exécuté dès les derniers jours du pontificat de Pie X? Gomment a-t-on pu oublier que le Pape Benoit XV a publiquement réprouvé, durant cette guerre, les injustices certaines, les abus de la force, et, en particulier, l'usurpation odieuse dont le noble royaume de Belgiqueput et demeure victime ?
Mais, nous n'en disconviendrons nullement : le Souverain Pontife n'a pas cru devoir procéder par des condamnations nominatives, par de solennels
anathènies. Pour de très hautes raisons de sagesse et de charité, il s'abstient délibérément, tant que dure le conflit, de juger en détail les griefs mutuels des belligérants ou leurs responsabilités respectives.
Quels sont donc les motifs qui inspirent cette attitude habituelle de réserve discrète et silencieuse, dont s'étonne quelque peu notre tempérament français, tout vibrant des impatiences, des ardeurs et des légitimes indignations d'une lutte formidable où nous avons la conviction profonde de défendre la cause sainte de la justice et du bon droit?
La réponse de principe est donnée par Benoît XV dans l'allocution consistoriale du 22 janvier :
Engager l'autorité pontificale dans les querelles des belligérants ne serait ni convenable ni utile. A coup sûr, tout homme de sens droit comprend que le Souverain Pontife, encore qu'il doive extrêmement se préoccuper de la guerre, ne saurait être d'aucun parti. Tenant la place de Jésus-Christ qui est mort pour tous les hommes et chacun d'entre eux, il a le devoir d'embrasser dans sa charité tous les combattants. Père de tous les catholiques, il compte, dans les deux camps, des fils très nombreux dont le salut le doit tenir, à titre égal, en sollicitude. En eux, il faut qu'il considère, non les intérêts particuliers qui les divisent, mais le lien de la foi commune qui les rapproche. S'il gardait une autre attitude, non seulement il ne servirait pas la cause de la paix, mais il exciterait contre la religion les passions jalouses, il exposerait même à de graves perturbations la tranquillité intérieure de l'Église.
On ne peut que reconnaître la gravité du motif.
Dans chacun des deux groupes actuels de belligérants, le Pape compte plusieurs dizaines de millions d'enfants de l'Eglise catholique, qui combattent ou, du moins, prennent parti avec conviction, avec ardeur, pour la cause de leurs patries respectives. Le Vicaire de Jésus-Christ doit apparaître, en temps de guerre non moins qu'en temps de paix, comme le Père commun des uns et des autres. Il faudra donc qu'il s'abstienne scrupuleusement de prendre parti, voire de sembler prendre parti, pour l'un ou contre l'autre des deux groupes de belligérants. Son rôle de suprême Pasteur des âmes lui fait une obligation rigoureuse, dans une guerre politique entre chrétiens et chrétiens, entre catholiques et catholiques, de garder cette forme supérieure de la neutralité.
Sans doute, condamner des crimes commis par l'un des belligérants contre le droit naturel ou le droit international n'équivaudra pas, de soi-même, à une intervention politique, à une rupture de la neutralité diplomatique. Mais, pendant la durée des hostilités, au milieu de la fumée des combats, pareille condamnation, si elle s'exprime par des anathèmes formels, nominatifs, et non pas seulement par des sentences d'ordre moral et général, risquera, en fait, d'exaspérer les passions violentes beaucoup plus que d'éclairer utilement les consciences. La psychologie du belligérant est, en efïet, de telle nature que toute décision apte à discréditer le parti dans lequel il combat lui apparaît, non pas comme
pouvant être un acte de raison et de justice, mais comme étant un acte d'hostilité contre sa patrie, ou comme résultant des manœuvres calomnieuses de l'adversaire. Dans cette psychologie du belligérant, dans cette irritabilité du sentiment national en temps de guerre, la charité clairvoyante du Père commun des fidèles voit un juste motif de tempérer la rigueur de ses formules de blâme contre les iniquités commises. L'Église tient compte de l'infirmité humaine et de la douloureuse complexité de certaines circonstances dans l'exercice d'un pouvoir qui lui a été conféré « pour édifier et non pas pour détruire », in aedificationem et non in destruction em.
Nous avons parlé des « fumées de la bataille ». Ces fumées paraissent quelquefois bien épaisses et rendent, il faut l'avouer, étrangement délicate la tâche du juge qui ne veut prononcer, sur chaque grief, en particulier, qu'après avoir pesé, en toute impartialité, les accusations et les plaidoyers de l'un et l'autre parti belligérant. De part et d'autre, en effet, surviennent des allégations, puis des démentis également péremptoires. La contradiction des témoignages, des rapports, des mémoires en sens divers, tend à créer, surtout pour quiconque habite loin du théâtre de la guerre, une assez profonde obscurité sur la réalité même, et, plus encore, sur les causes, les circonstances, le vrai caractère de tel ou tel acte reproché comme criminel par un belligérant à un autre belligérant. Nous ne conclurons certes pas que la vérité des faits soit toujours impossible à discerner avec certitude. Mais nous devrons reconnaître
qu'en bien des cas le Père commun des fidèles est moralement obligé, en vertu de son rôle de charité universelle, de tenir provisoirement pour douteux certains attentats qui sont nettement contestés par des témoignages que l'on ne peut, a priori, écarter en bloc comme négligeables ou mensongers. Peutêtre, de fait, la thèse française sur la vraie signification de la guerre et les méthodes allemandes de conquête n'a-t-elle pas toujours été défendue, au Vatican, avec toute la documentation, toute la clarté, toute l'insistance qui auraient été désirables. Mais à qui donc faudra-t-il nous en prendre ? Quels moyens notre gouvernement a-t-il jugé opportun d'employer dans ce but? Où en est la question de l'ambassade française auprès du Vatican ?
Que l'on ne dise pas, d'autre part, que la réserve volontaire de Benoît XV s'exerce au bénéfice exclusif des ennemis de la France. Elle s'exerce pareillement, et en vertu du même principe, au bénéfice des alliés de la France. Durant les neuf ou dix mois de l'occupation russe en Galicie orientale, les catholiques uniates du rite grec-ruthène, leur clergé séculier ou régulier, et surtout leur archevêque, Mgr Szeptyckyi, ont eu gravement à souffrir, dans leur liberté religieuse, de la part des autorités moscovites. Le Souverain Pontife a fait parvenir au gouvernement de Pétrograd, par voie diplomatique, les représentations nécessaires. Mais il s'est délibérément abstenu de toute condamnation nominative, fût-ce contre les auteurs de la violence injustement exercée à l'égard de l'archevêque catholique ruthène.
Luttes de l'Église et luttes de la Patrie. 18
Pourquoi donc? — Parce que semblable protestation du Saint-Siège, au milieu du tumulte de la guerre européenne, risquerait surtout d'envenimer, de passionner, d'exaspérer davantage encore un conflit douloureux, et même pourrait avoir l'apparence d'une marque d'hostilité politique envers la Russie et les alliés de la Russie, ou d'un concours moral prêté à l'Allemagne et à l'Autriche, ennemies de la Russie. L'allocution consistoriale du 22 janvier a simplement réprouvé toutes violations du droit en quelque lieu qu'elles aient été commises, et a recommandé aux belligérants qui occupent un territoire étranger de ne pas blesser le cœur des habitants « dans ce qu'ils ont de plus cher, les édifices sacrés, les ministres de Dieu, les droits de la religion et de la foi ». Puisque nous approuvons sans peine la réserve gardée par Benoît XV envers notre alliée la Russie schismatique, ne refusons pas de comprendre la réserve analogue du Saint-Père à l'égard de nos ennemis du front occidental, quelque authentiques que soient nos griefs.
Mais surtout est-il difficile de comprendre que, tout en réprouvant, comme il l'a fait, les injustices commises, et tout en marquant publiquement, comme il l'a fait, sa profonde et paternelle sympathie pour la malheureuse Belgique, le Pape Benoît XV tient à conserver avec chacun des belligérants les rapports normaux de la courtoisie diplomatique, pour pouvoir exercer, le cas échéant, son grand rôle de « pacificateur », et d'ici là, pour apporter un remède efficace, un adoucissement précieux
à quelques-unes des plus cruelles conséquences de la guerre européenne? Imaginons que le Saint-Père ait cru devoir rompre avec l'Allemagne ou avec la Russie par protestation contre les événements survenus en Belgique ou en Galicie : Benoît XV aurait-il eu déjà la possibilité d'intervenir utilement pour les prisonniers de guerre, d'améliorer les conditions d'existence de beaucoup d'entre eux, et d'anticiper même pour un grand nombre la joie du retour dans la famille et dans la patrie?
En toute vérité, l'attitude du Souverain Pontife s'inspire manifestement de vues très hautes de sagesse et charité, telles qu'on devait les attendre du représentant suprême de Notre-Seigneur Jésus- Christ, le messager divin de la réconciliation des âmes et le Prince de la Paix.
Que dirons-nous du récit d'audience publié par M. Latapie dans la Liberté du 22 juin?
Nous dirons que l'audience a vraiment eu lieu et que le Pape Benoît XV y a vraiment exposé quelques-uns des motifs de l'attitude de réserve qu'il entend garder et dont nos compatriotes ont un peu de peine à prendre leur parti. Mais nous ajouterons que M. Latapie s'est acquitté d'une manière plus que défectueuse de son rôle délicat d'informateur du grand public.
Contrairement à un usage qui s'impose et que luimême semblait avoir promis de respecter, M. Latapie a négligé de soumettre, avant de le publier, son récit d'audience pontificale à l'examen et à l'approbation
du cardinal secrétaire d'Etat. Le texte paru dans la Liberté se trouvait dès lors privé d'un contrôle, d'une garantie que la nature et l'importance du sujet traité auraient rendus indispensables.
C'est, en effet, une tâche particulièrement difficultueuse, pour un narrateur, de donner en deux colonnes de journal le résumé fidèle d'une longue conversation, de conserver aux diverses déclarations leur physionomie ou leur importance respective, d'encadrer exactement chaque parole saillante par le contexte qui en précisa la nuance et en mesura la portée. Faute de quoi, l'on défigure plus ou moins gravement la pensée, les paroles du personnage dont on veut, en toute sincérité, faire connaître les intentions.
Or, tel est malheureusement le cas de M. Latapie racontant dans la Liberté l'audience qu'il avait eu l'honneur d'obtenir du Pape Benoît XV. N'étant pas assez familiarisé avec les choses romaines ni avec les documents authentiques de l'autorité pontificale, il lui est arrivé d'attribuer au Saint-Père plusieurs paroles qui ne concordent pas plus avec ses actes qu'avec ses intentions. Alors même qu'il attribue au Souverain Pontife des déclartions dont la substance est à peu près exacte, il ne les reproduit pas cependant avec la nuance, la mesure, les correctifs qui seraient nécessaires pour ne pas suggérer au public une impression malheureuse et fausse.
Citons le cardinal Gasparri, secrétaire d'État de Benoît XV, d'après YOsservatore Romano du 29juin, où sont transcrites et garanties comme authentiques des déclarations explicatives parues précédemment
dans le Corriere cCltalia : « En somme, M. Latapie n'a reproduit exactement sur aucun point la pensée du Saint-Père, in nessun punto ha riprodotto esattamente il pensiero del Santo Padre; et, sur beaucoup de points, il l'a complètement défigurée, in molti,lo ha deturpato completamente. »
La plus regrettable, croyons-nous, des méprises de M. Latapie est d'avoir fait dire à Benoit XV qu'il gardait le silence au sujet de ta violation de la neutralité belge... parce que le fait aurait eu lieu sous le pontificat de Pie X... Or, nous l'avons constaté plus haut, il existe des déclarations officielles de Benoît XV déplorant les malheurs de la Belgique, de son roi et de son peuple, et appelant, pour ce pays, le retour d'une meilleure justice.
Quelques jours après l'intempestive publication de M. Latapie, qui provoqua un tel désarroi dans l'opinion catholique et un tel concert d'attaques contre Benoît XV dans la presse anticléricale de toutes nuances, y compris le Temps, deux autres écrivains français qui, récemment, obtinrent, eux aussi, l'honneur d'une audience pontificale, donnèrent au public une impression fort différente de l'attitude et du langage de Benoît XV à l'égard de notre patrie. Nous voulons parler des récits publiés par M. Henri de Noussanne, dans V Intransigeant du 28 juin, et par M. Fernand Laudet, dans le Figaro du 3 juillet. C'est M. Laudet qui rapporte cette émouvante parole du Saint-Père :
— « Que la France sache bien que [ma] neutralité n'est pas l'indifférence. J'aime la France comme il y
278 luttes de l'église et luttes de la patrie
a quinze ans, je suis resté le même. J'aime la France catholique, sans doute, mais je dis plus : j'aime la France tout court. »
Vers la fin de la môme audience, Benoit XV rappela discrètement l'anomalie de notre attitude : la France tient à garder les prédilections du Pape, et, systématiquement, elle néglige d'entretenir aucune relation officielle avec lui :
« L' Angélus, raconte M. Laudet, sonna à Saint- Pierre, et le Pape me dit avec mélancolie : Je n'entends ici qiCune cloche... »
Au lieu de récriminer, sachons donc comprendre sachons réfléchir, sachons remercier.
Comme nous y ont invité le Saint-Siège lui-même, le cardinal archevêque de Paris, le cardinal archevêque de Lyon et tous les évêques de France, c'est d'après les documents officiels de l'autorité pontificale, et non pas d'après les relations parues dans les journaux, que nous avons étudié, dans les pages qui précèdent, la véritable attitude du Pape Benoit XV à l'égard des belligérants. Nous avons été obligé de reconnaître que le Saint-Père a dit chacune des choses qu'il devait dire, et que la réserve même dont on a voulu lui faire un grief répondait à des vues parfaitement judicieuses de sa sagesse et à des préoccupations singulièrement délicates de son cœur.
A vrai dire, les catholiques français n'ont pas besoin d'un grand effort pour se laisser convaincre, tant est profonde, parmi eux, la tradition d'un filial attachement à la Chaire de saint Pierre. Aux heures mêmes
où se produit un déplorable malentendu sur le langage et les intentions du Vicaire de Jésus-Christ, la principale cause de l'émotion qui règne alors en France, jusque chez les meilleurs, est précisément la très haute idée que nous avons du Magistère moral et religieux de la Papauté romaine et la valeur exceptionnelle que nous attachons tous à son auguste témoignage.