II. — Paroles de Justice et Message de Paix
Paris, 5 août 1915.
Le déplorable incident Latapie, dont nous avons entretenu le lecteur dans la chronique du mois de juillet, aura eu, tout au moins, pour conséquence heureuse de provoquer, de la part du Saint-Siège, des déclarations authentiques qui précisent, avec un extrême relief, l'attitude de Benoît XV à l'égard des belligérants.
La presse française du 20 juillet publia le texte d'une lettre autographe adressée, en date du 11 juillet, par le Souverain Pontife au cardinal Amette, archevêque de Paris. Par ce document, Benoît XV affirme en propres termes que le récit d'audience paru dans la Liberté du 22 juin ne reproduit ni la lettre ni l'exacte signification des paroles pontificales, et que la pensée du Pape doit être cherchée exclusivement dans les actes officiels de l'autorité du Saint-Siège :
Vous savez que nous refusons toute autorité à M. Latapie, qui n'a reproduit dans son article ni Notre pensée ni Notre parole, et qui a voulu le publier sans aucune revision ou autorisation de Notre part, malgré la promesse qu'il en avait faite.
Du reste, il n'a pu échapper à votre perspicacité que Notre pensée véritable devait être tirée des actes publics et officiels du Siège apostolique et non des récits ou relations privées d'entretiens avec Nous. La passion politique ou les préventions individuelles font souvent interpréter les paroles entendues qui, ensuite, passant de bouche en bouche, prennent des proportions fantastiques.
Le Souverain Pontife ne se contente pas de renvoyer aux textes déjà connus ; mais il joint à sa lettre elle-même trois autres communications officielles, de date toute récente, qui ajoutent certainement quelque chose à la signification, à la portée des documents antérieurs.
L'une des trois communications était, depuis plusieurs jours, en circulation dans le public : c'étaient les déclarations adressées par le cardinal Gasparri au Corriered'Italia, reproduites officiellement comme authentiques par YOsservatore Romano, et rectifiant les plus inexactes d'entre les assertions ûeM, Latapie. Nous avons pu faire usage de ce document dans la chronique du mois dernier.
Mais les deux autres communications étaient encore inédites, au moins dans leur texte intégral, lorsque parut la lettre de Benoît XV au cardinal Amette. Ce sont deux documents diplomatiques,
deux pièces de chancellerie, émanant du cardinal secrétaire d'Etat, et qui ont pour destinataires respectifs le ministre de Belgique et le ministre d'Angleterre accrédités auprès du Saint-Siège.
D'après M. Latapie, Benoît XV aurait donné à entendre que le blocus des côtes allemandes par la marine britannique n'était pas moins contraire aux lois divines et humaines que le torpillage du transatlantique Lusitania. Dans sa lettre à Sir Henry Howard, représentant diplomatique du roi George V au Vatican, le cardinal Gasparri « affirme que le Saint-Père ne s'est aucunement prononcé contre la légitimité du blocus de l'Allemagne et ne l'a nullement condamné comme s'il était contraire aux lois divines ou humaines ».
Ce résumé de la lettre adressée à Sir Henry Howard nous est connu par une note officielle de l'archevêché de Paris, communiquée au public en même temps que la lettre de Benoît XV au cardinal Amette. Quant à la lettre du cardinal Gasparri à M. van den Heuvel, représentant diplomatique du roi Albert Ier au Vatican, son texte complet, daté du 6 juillet, a paru dans YOsservatore Romano du 18 juillet, et, pareillement, dans l'organe du gouvernement belge, le XXQ Siècle, qui se publie au Havre. La presse parisienne a reproduit intégralement, deux jours plus tard, la lettre adressée à M. van den Heuvel comme annexe à la lettre du Souverain Pontife et comme déclaration authentique de l'attitude de Benoît XV en présence des malheurs de la Belgique. Ce document est d'une absolue
clarté, d'une grande ampleur et d'une haute importance.
Trois questions s'y trouvent abordées : la neutralité belge, le cas du cardinal Mercier, les violences et destructions opérées en Belgique par les troupes allemandes.
Benoit XV a-t-il gardé le silence au sujet de la violation de la neutralité belge ? — Voici la réponse : Benoît XV a réprouvé catégoriquement, dans l'allocution consistoriale du 22 janvier, toute violation du droit, de quelque côté, sous quelque prétexte qu'elle ait été commise au cours de la présente guerre. Or, nul ne pouvait mettre en doute que la parole pontificale s'appliquât particulièrement à la violation de la neutralité belge par l'Allemagne, puisque, dès le début des hostilités, le chancelier de l'Empire allemand avait lui-même publiquement reconnu que l'entrée des armées allemandes en Belgique était contraire aux traités internationaux et aux règles certaines du droit des gens. Habemus confitentem reiun.
Il est vrai que les Allemands prétendirent ensuite avoir découvert à Bruxelles des pièces établissant que la Belgique aurait elle-même contrevenu, d'accord avec l'Angleterre et pour la perte de l'Allemagne, aux obligations morales et diplomatiques de sa propre neutralité. Mais, quand bien même cette allégation allemande ne serait pas sophistique autant que calomnieuse, on devrait avouer néanmoins qu'elle repose sur des textes qui n'ont été connus
que plusieurs mois après l'entrée des troupes de Guillaume II en Belgique. Lorsque les Allemands passèrent la frontière belge, ils reconnurent sans ambages qu'ils commettaient une grave violation du droit, et ils ne donnèrent pas d'autre justification à leur conduite que la nécessité d'écraser rapidement un adversaire redoutable. « Nécessité n'a pas de loi. »
Pareil aveu, conclut le cardinal Gasparri, suffît avec évidence pour que la violation de la neutralité belge par l'Allemagne « doive être considérée comme directement comprise dans les termes de V allocution pontificale ». Benoît XV, en effet, a rappelé aux belligérants, dans cette allocution, « qu'à personne et sous aucun prétexté, il n'est permis de violer la justice. Et, continuait-il, Nous le proclamons très ouvertement. Et Nous frappons de Notre réprobation toutes les violations du droit, en quelque lieu qu'elles aient été commises. »
L'application nominative des paroles de l'allocution du 22 janvier à l'Allemagne violant la neutralité belge pouvait paraître superflue en raison même de la clarté, de la notoriété du fait, et en raison surtout de la franchise dénuée d'artifice avec laquelle le gouvernement allemand commença par reconnaître qu'il avait contrevenu aux exigences du droit. Dans le premier article officieux traitant de la lettre du cardinal Gasparri à M. van den Heuvel, YOsservatore Romano (16 juillet) formule cet argument avec une malice et une finesse tout italiennes: Oltre cheessere apparso superfluo, era stato suggerito anche da un