‹ Les lys noirsChapitre 14 sur 32 · LE SQUELETTE · texte numérisé non relu

LE SQUELETTE

Je vis venir à moi la nuit un grand squelette Qui ne traînait ni suaire ni bandelette,

Et qui ne setait pas échappé d’un tombeau.

Un astre noir avec deux ailes de corbeau Immenses qui battaient les ombres de leurs plumes, Derrière lui montait hors d’une mer de brumes.

Ses os étaient halés par l’aquilon du ciel Et semblaient comme cuits et tannés dans le fiel, Tant leur couleur était amère et ténébreuse.

Scs formes pendaient en leur âpreté pierreuse,

Triste et pesant débris d’un corps herculéen Comme des passions dont il ne reste rien Qu’une science dure et sèche de la vie.

La machine au cerveau demeurait asservie Car, sur le crâne et sur la face, un froid lambeau Restait collé d’une écailleuse et mince peau Qui rampait sur les orbites et les mâchoires De ses blêmes saillants et de ses rides noires Moulant les traits muets d’une tête de mort.

Sous le front sans sourcils et géant où se tord Une longue et capricieuse cicatrice Deux larges yeux, pleins d’une horreur fascinatrice, Vivaient, vierges comme un inexorable acier,

Et bleus comme la glace aux grottes d’un glacier.

Il me dit : Je n’ai plus de chair et je suis maître De tout ce qui désire aimer, souffrir, renaître.

On ne peut me tromper puisque je ne vis plus. Contempteur hautain des hommes irrésolus,

Je les vois entraînés par une chair fumante,

Aux bras d’un mal qui doute ou d'un bien qui tourmente, Incapables de rien étreindre qui soit sûr.

La volupté persane et le faste d’Assur,

L’ombre luxurieuee et l’ambition folle

Sont moins menteurs peut-être et n’ont rien qui vous vole

Aussi cruellement que vos vaines vertus.

Car, par la molle chair malgré vous abattus,

Égarés par vos sens flottants et qui ne voient Qu’un monde sans constance où les choses tournoient Vous n’avez pour science, hommes aux regards chauds, Que celle des brouillards vivants, des êtres faux De l’innombrable, hallucinatrice apparence,

Et rien n’en sort'de vrai qu’un peu plus de souffrance. Par le doute et le choc de vos illusions.

Si vers l’Idéal pur haussant vos passions,

Vous aimez l’absolu, l’extase, la prière,

Vous n’évitez jamais quelque ivresse grossière,

Triste et lâche vapeur de la chair et du sang Qui confond sa bassesse au ciel resplendissant

Et — pour qui sait — toujours dans vos extases mêmes, La volupté se mêle à vos gloires suprêmes.

Mais moi dont le regard limpide et le cerveau Vivent seuls, lourd squelette obscur portant le Beau,

Le Vrai, le Beau sans tache et le Vrai qui demeure Dans le Temple de ma splendeur intérieure,

Moi qui ne pleure pas et qui ne saigne pas Pendant que vous tournez et haletez en bas,

J’embrasse l’infini tranquille et je calcule Le mouvement réel de chaque molécule.

Tout ce que vous croyez sentir, ô mornes fous,

J’en ai la conscience exacte et non pas vous.

Le Ilot de vos amours de bête et de vos haines,

Tout le sale remous des écumes humaines,

J’en prévois le reflux et j’en connais la Loi.

Vous êtes faux en vous, vrais et réels en moi.

Et le monstre, enivré d’un orgueil redoutable,

Dit, en me désignant la terre lamentable :

Les écraser serait charitable et plus beau,

Tous les vivants, avec la pierre d’un tombeau.

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